‹ Les affaires de CréteChapitre 20 sur 60 · I. L. Lacroix, Iles de la Grèce, p · texte numérisé non relu

I. L. Lacroix, Iles de la Grèce, p

un sauveur. Ils sentaient bien que les beaux jours d'autrefois étaient à jamais finis. Ils savaient que l'Europe avait stipulé pour la Crète une administration « sage et modérée ». Mais, faute de mieux, ils se contentèrent de l'exploitation légale que cette administration installait a leur profit. Leur rôle n'en fut pas modifié; seul, le costume fut changé. Les agas et les beys redevinrent ces mangeurs du peuple, dont parlaient les voyageurs du xviii® siècle : exploitant le musulman par le fanatisme religieux et le tenant par les gens des mosquées, ils exploitèrent le chrétien par tous les moyens légaux ; l'organisation civile, militaire, judiciaire, financière, douanière et commerciale ne fut entre leurs mains qu'un pressoir a rançons.

Le pacha, dont ils formaient le conseil, leur fit une part dans le gouvernement, c'est-à-dire une part dans les sommes extorquées, les pourboires, les cadeaux plus ou moins volontaires, bref les bakchichs, qui sont toute la raison d'être d'un pacha turc. Le defterdar (trésorier) leur afferma la dîme et leur donna la force publique pour extorquer du paysan le double ou le triple de la redevance fixée. Il leur donna aussi l'entreprise des routes et la libre disposition des corvées : comme dans le reste de l'Empire, on ne fit pas en Crète un kilomètre de

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route; mais pendant un demî-siècle , chaque année, quelquefois chaque semestre, le paysan dut se racheter de la corvée ou travailler au profit du concessionnaire... Le cadi vendit aux beys la justice ou leur fit des revenus, en acceptant leurs faux témoignages, en validant toutes leurs revendications de dettes et de propriétés. Le douanier leur assura le monopole du commerce, eh leur facilitant les affaires, en entravant celles de leurs concurrents chrétiens. Et, pour asseoir leur domination, pour leur prêter main-forte, le soldat, le gendarme, les couvrit de ses armes et de son uniforme.

C'est contre cette exploitation légale que, depuis un demi-siècle, la Crète proteste et se révolte. Les Cretois ont une mauvaise réputation parmi nous, parce que, fatigués de la politique et des politiciens, nous nous figurons la Crète comme une terre ne vivant que de politique et ne faisant que des réunions, des complots et des révolutions politiques. Mais nous nous trompons : la question crétoise n'est pas une simple discussion politique. La Crète, chrétienne et musulmane, veut être débarrassée d'une caste d'exploiteurs ; c'est parce que son gouvernement turc a lié partie avec les exploiteurs que la Crète veut changer de gouvernement.

Comme presque toujours, l'insurrection politique j

dans la forme, tend à un redressement social.

En i858, en 1866, en 1878, chaque insurrection, fomentée par la Russie pour le besoin de ses autres afiFaires et combattue par l'Europe, est encore vaincue en apparence. En réalité, chacune de ces révoltes marque une étape vers l'émancipation.

En i858,le va/î concussionnaire, sur la plainte des chrétiens, est remplacé; des commissaires impériaux promettent l'application loyale du Hatt-Humayoum, cette charte concédée aux raïas de l'Empire après la guerre de Crimée ; la corvée est abolie; les communautés organisées sont chargées de la répartition des dîmes; les chan-r gements de religion sont déclarés libres ; des villages entiers, qui au siècle dernier avaient pris le turban mais qui, baptisés en même temps que circoncis, étaient restés chrétiens en secret, rouvrent leurs égHses; les montagnards commencent a descendre vers les plaines oii ils achètent du gouvernement et des beys les propriétés en jachère.

En 1868, le Règlement Organique^ supprime l'une des plus lourdes inégalités : ce les habitants chrétiens de la Crète seront exemptés de la contribution pour le rachat du service militaire,

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