‹ Les affaires de CréteChapitre 21 sur 60 · I. Voir Livre jaune t 1897, p. i et suiv · texte numérisé non relu

I. Voir Livre jaune t 1897, p. i et suiv

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aussi longtemps que la population musulmane sera exempte de ce service»; il promet aux chrétiens une part dans les offices et les conseils du gouvernement, établît le grec comme langue officielle avec le turc, et, réforme capitale, coup mortel au pouvoir des beys, déclare que ce les tribunaux du chef-lieu et des arrondissements mixtes seront composés de membres chrétiens et musulmans élus par la population ».

Enfin, en 1878, le Pacte de KhaUpa donne aux chrétiens une part effective aux offices et leur assure la haute surveillance sur tous les actes du gouverneur, grâce à l'Assemblée qui se réunira tous les deux ans pour voter le budget et les lois jugées nécessaires.

Le Pacte de Khalépa ruinait jusqu'à leurs derniers vestiges les privilèges des beys. Ceux-ci ne pouvaient plus compter sur l'exploitation du voisin ; il leur fallait se résigner au travail ou à l'exil. Mais, avant de partir ou de déchoir, ils étaient désireux de lutter encore et, profitant de leur influence mourante, ils se firent en nombre élire à l'Assemblée. Ils y lièrent parti avec ceux des chrétiens qui, profitant aussi du pouvoir turc, voyaient sans enthousiasme le contrôle du peuple dans les affaires, et la diminution de l'autorité centrale.

L'Assemblée Cretoise se divisa donc en deux camps, non d'après la religion, comme on aurait

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pu croire, mais d'après le genre de vie : ceux qui vivaient de leur travail, et ceux qui voulaient vivre du travail des autres; ceux-là partisans d'une liberté toujours plus grande et d'un contrôle de l'Assemblée toujours plus étendu ; ceux-ci défenseurs de l'ordre et de l'Etat. A la mode européenne, ils s'appelèrent libéraux et conservateurs. Les libéraux avaient la majorité. Le chef de l'exécutif, le vali nommé pour cinq ans, gouverna avec les libéraux, et, de 1880 à 1886, tout en Crète fonctionna régulièrement sous Photiadès -Pacha. Mais ses successeurs n'eurent pas son habileté ; ils furent contrecarrés par les intrigues des consuls étrangers, surtout des consuls de France et d'Angleterre, qui satisfaisaient leur haine d'alors et leurs rivalités sur le dos du vali; ils furent surtout usés par la lutte secrète contre la Porte et par la politique naissante d'Abd-ul-Hamid.

Le pacte de Khalépa, s'il était conforme aux intérêts des Cretois, était certainement conforme aussi à l'intérêt de la Turquie. La Crète, depuis un siècle, avait été un gouffre pour l'armée et les finances turques. Un budget crétois bien équilibré et les garnisons diminuées ou même rappelées pouvaient soulager notablement les dépenses de la Porte : l'exemple de Samos, qui ne coûte plus un sou et plus un homme, est là

pour démontrer que le contrôle de l'Assemblée Cretoise pouvait conduire à ce résultat.

Mais Abd-ul-Hamid commençait à poursuivre sa politique khalifale ; les intérêts de la Turquie le préoccupaient beaucoup moins que les intérêts des beys et des notables musulmans de Crète. Leurs plaintee continuelles arrivaient à Yildiz-Kiosk, par les gens des mosquées, par les saints hommes de Flslam, par les émissaires secrets qui vont et viennent du Palais à toutes les provinces de TEmpire. Les conservateurs Cretois se plaignaient bien haut d'être exclus des fonctions [ publiques par les libéraux détenteurs du pouvoir. Sous main, les beys prévenaient le khalife que leur situation devenait de jour en jour intenable, leur pauvreté plus grande, leur influence moindre. Ils annonçaient leur retraite prochaine, et l'abandon où ils laisseraient le peuple musulman, et les conversions immédiates qui suivraient leur départ ; car, les beys disparus, il ne faut pas douter que le mouvement de i858 ne reprenne aussitôt et que le paysan Cretois ne revienne au christianisme avec la même hâte et le même ensemble que ses pères sont allés à l'Islam sous les Arabes, revenus à l'orthodoxie sous les Byzantins et retournés à l'Islam sous le fouet des janissaires.

Abd-ul-Hamid, pour sauver les beys et l'Islam

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de Crète, travailla à ruiner le Pacte de Khalépa. Le gouvernement de Photiadès-Pacha, ayant duré six ans, était d'un mauvais exemple : les Cretois et l'Europe s'en prévalaient pour vanter le nouveau régime. De 1886 à 1889, Abd-ul- Hamid usa quatre valis. Il entretint les malaises et les rivalités par l'intermédiaire du commandant des troupes et du colonel des gendarmes qu'il avait à sa nomination. Il empêcha de régulariser le budget, afin que le déficit rendît impossible tout gouvernement régulier et que la Crète fût obligée de recourir au trésor impérial. Il laissa prendre, par les financiers européens, des revenus de l'île auxquels ils n'avaient aucun droit.

En 1889, profitant des troubles soulevés par les conservateurs, de l'indifférence de l'Europe et des bons offices de la Grèce dupée, il envoya de nouvelles troupes dans l'île, la fit occuper tout entière et la fit semer de blockhaus jusqu'au fond des hautes plaines. Puis, de sa propre autorité, il cassa le Pacte de Khalépa, ce pacte bilatéral conclu entre les Cretois et lui, sous la médiation et avec la garantie des puissances ; à la place, il promulgua le firman du 26 octobre 1889, que l'on trouvera à la page 9 du Livre jaune; le gouvernement français classe ce firman parmi les textes organiques et semble lui recon-

naître la même valeur qu'au Règlement de 1868, suggéré par les puissances, ou qu'au Pacte de 1878, imposé par elles.

Le pouvoir absolu du gouverneur fut restauré et s'appuya sur les beys à qui l'on rendit les offices et à qui l'on assura des revenus * ; entre leurs mains, on mit aussi les élections et les tribunaux, en excluant du vote toutes les personnes «qui n'auraient pas de propriétés^ », en opérant une nouvelle répartition des sièges et en réformant les tribunaux élus. Les beys reprirent leur exploitation légale, et, de 1890 à 1895, eurent cinq bonnes années.

Mais bientôt ils rencontrèrent des difficultés moins par la révolte des Cretois que par la faute des gouverneurs turcs. Les Cretois, sans doute, protestaient contre le nouvel état de choses et refusaient d'élire une Assemblée d'après les règles posées par le nouveau firman. Mais ils sentaient l'indifférence de toute l'Europe et surtout de la Russie, qui, depuis 1890, se faisait la protectrice du Sultan. Or les Cretois ont toujours ouvertement déclaré qu'à eux seuls ils ne pouvaient rien et ils ne sont jamais entrés en guerre sans

I. Art. 2. — Dans le choix des employés, on préférera ceux qui possèdent le turc et, comme les traitements ont été diminués à un point sans rapport avec Timpor tance des fonctions, on devra s'occuper de Taugmentation des émoluments.

a. Art, 5.

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la promesse ou l'espoir d'un appui étranger. Us protestaient donc mais ne s'insurgeaient pas, et, des garnisons turques occupant encore les blockhaus, il fallait bien obéif aux règlements promulgués par le bon plaisir des valis.

Le vali régnait en maître absolu. Chaque année, il proclamait les élections, mais ne convoquait pas l'Assemblée. Il ne cherchait, d'ailleurs, qu'à se maintenir lui-même en maintenant une apparente tranquillité. Pendant six ans, le gouvernement de Crète servit de tremplin aux valis successifs pour sauter au ministère ou même au grand vizirat. Djevad-Pacha, Mahmoud-DjelaUedin, Turkan-Pacha ont tous passé au konak de la Canée. Leur politique à tous fut sensiblement la même : se défendre contre les intrigues locales, se prémunir contre les dénonciations à Constantinople, se concilier le bon vouloir ou, du moins, l'indifférence tolérante de l'Europe, ces trois conditions de leur maintien actuel et de leur grandeur future dirigeaient tous leurs actes.

En pratique, tout se résuma dans leur désir de n'avoir pas d'affaires, dans leur habitude de laisser chacun user et abuser de tout, en pleine licence, sous le couvert du despotisme : obligés de satisfaire les exigences des beys, afin d'avoir des avocats auprès du Maître, ils devaient ne

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pas pousser les chrétiens aux extrêmes, afin que l'Europe ne fût pas obligée d'intervenir ; flattant les consuls d'une part, les gens des mosquées de l'autre, ils ne poursuivaient, au fond et par tous les moyens, que leur fortune personnelle ; quelques-uns d'entre eux furent célèbres par leurs c( mangeries », et Mahmoud-Djelalledin passe, encore aujourd'hui, pour le plus grand «mangeur» de l'Empire.

A ce régime, la Crète tomba dans une anarchie complète : dès 1894, le vali avouait l'impossibilité de pousser l'expérience plus avant. Les impôts ne rentraient plus. Les nouvelles d'Arménie commençaient à relever les espoirs des Cretois. On disait que l'Angleterre ne laisserait pas les choses aller plus loin. Au début de 1895, l'agitation commença pour revendiquer le retour d'un état légal et la convocation de l'Assemblée. L'Europe, qui ne voulait pas d'affaires en Orient, intervint alors et força le Sultan à nommer un vali chrétien. Aussitôt les beys entrèrent en campagne contre cet envoyé de l'Europe :

18 août 1895.

Les musulmans paraissent désireux de montrer qu'ils ne peuvent s'accommoder d'un gouverneur chrétien

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et qu'ils ont Tintention de lui rendre la vie pénible.

Chez les Cretois toute démonstration de mécontentement est toujours appuyée par une série d'attentats contre les personnes : en quelques jours, quatre chrétiens étaient tués dans la province de Sélino, tandis qu'un autre chrétien était assassiné aux portes mêmes de la Canée. Il résulte des informations qui ont été recueillies à Sélino que ces assassinats, aussi bien que celui commis près de notre ville, ont été ordonnés par le Comité musulman de la Canée, et, détail singulier. Tordre aurait été porté par un sergent musulman de la gendarmerie et exécuté aussitôt par ses deux fils. On peut donc conclure que les musulmans sont décidés à déclarer la guerre au gouverneur général chrétien.

L'anxiété est grande parmi les chrétiens, qui s'attendent à de nouveaux crimes. Peut-être la Porte aussi bien que les musulmans crétois veulent-ils prouver qu'un chrétien ne peut réussir comme gouverneur dans toute province où se trouvent des musulmans. C'est une arrière-pensée que l'on prête ici couramment à la Porte : elle voudrait éviter, par l'exemple de ce qui se passe en Crète, l'envoi d'un vali chrétien en Arménie. Mais c'est également la raison qui a déterminé jusqu'à présent la population chrétienne à enrayer toutes les tentatives de désordres. Il est certain, toutefois, que, si la Porte et les musulmans crétois voulaient continuer ce jeu dangereux, la patience des chrétiens pourrait se lasser.

4 septembre 1896.

On signale de nouveaux meurtres de chrétiens par des musulmans. La population chrétienne croit à un

complot organisé pour obtenir le rappel de Carathéodory-Pacha et son remplacement par un vali musulman.

i8 septembre iSgô.

Encouragés par l'impunité complète qui leur est accordée, les musulmans se livrent à toutes sortes d'agressions contre les chrétiens, et, sans l'arrivée inespérée d'un croiseur russe, nous n'eussions pas échappé, ces jours derniers, au triste spectacle de désordres sérieux à la Canée et à Rhétimno. C'est, en effet, autour de ces deux villes que les musulmans ont multiphé leurs attaques, tandis que leurs coreligionnaires de Candie étaient maintenus par la main ferme du gouverneur Hassan-Pacha.

A la Canée, dans la journée de vendredi, des musulmans armés de couteaux poursuivaient en plein midi, et presque sous les fenêtres du consulat d'Autriche, un chrétien qui ne dut son salut qu'à la rapidité de sa fuite. Une heure après, ils poignardaient un autre chrétien qui passait sur la route de la Sude. Vers le tard, un prêtre du village de Tchikalaria aperçut deux musulmans armés qui se tenaienten embuscade près de la route. Il avertit les chrétiens, qui prirent les armes, cernèrent les malfaiteurs et s'en emparèrent. Pendant la nuit, les musulmans cherchèrent à délivrer les prisonniers, qui avaient été remis à la gendarmerie *•

Cette lutte des beys conti^e l'Europe dura toute l'année 1896. Les beys recevaient les encouragements et les subsides de Constantinople. «Leur

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