‹ Les affaires de CréteChapitre 28 sur 60 · Livre jaune, p · texte numérisé non relu

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sur ce télégramme et sur les polémiques qu'il a suscitées. Mais, dès maintenant, on peut affirmer que ces rivalités personnelles ont eu une regrettable influence sur la conduite des aflaires.

Pour apprécier le rôle des diplomates dans les aflaires Cretoises, les Livres Bleus et les Livres Jaunes nous oflrent deux séries de documents anglais et français ; les Livres Vert (italien) et Blanc (grec) n'ajoutent que peu de chose. Ces deux séries sont en général concordantes. Mais la série anglaise est beaucoup plus complète : dans nos Livres Jaunes, on rencontre, de ci, de là, d'importantes lacunes, auxquelles on pouvait s'attendre, sur lesquelles il est presque inutile d'insister.

Déjà pour les aflaires arméniennes, le gouvernement français avait jugé inutile de nous donner les rapports de ses consuls : il s'en était tenu aux dépêches, — jusqu'au jour où les réclamations publiques le décidèrent à donner les rapports. De même, pour les aflaires Cretoises, il s'est abstenu d'ordinaire de nous communiquer les rapports détaillés de notre consul et surtout de nos marins, qui pourtant ont vu tant de

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choses curieuses*. Alors que plusieurs fascicules du Livre Bleu ne sont remplis que des lettres et dépêches de l'amiral Harris , c'est a peine si nous pouvons lire deux ou trois notes, sans intérêt d'ailleurs, de l'amiral Pottier.

On ne saurait trop regretter cette façon de faire. Un recueil de dépêches n'est utilisable que pour les initiés. Le public a besoin de rapports détaillés, qui lui expliquent clairement les situations. Sinon, il ne peut déchiffrer ces rébus de diplomates, et, l'opinion publique restant indifférente, le gouvernement ne trouve plus en elle le contrôle et l'appui dont il aurait grand besoin aux heures difficiles.

Le Livre Jaune lui-même nous offre un exemple frappant, je dirais presque douloureux, des défauts d'un pareil système. Au commencement d'août 1896, l'Autriche et la Russie essaient d'engager la France dans les mesures violentes contre les Cretois. Notre ministre des Affaires étrangères sent bien qu'avec son passé en Orient, avec sa situation actuelle sur les Vosges, la France ne peut pas coopérer ouvertement à l'écrasement de la Crète. Mais on le presse ; le prince Lo-

I. Livre jaune, p. 70 : ce Revenu hier soir de Rhétimuo, le commandant du Cosmao dit qu'il a trouvé la population affolée... ; il a vu brûler sous ses yeux deux villages chrétiens par la population musulmane. )) Dq même, pp. 89, i43, ao8, etC;

banoff persiste à mettre l'Europe au service du Turc^ Le ministre français, acculé, est obligé de chercher une excuse dans l'état « de l'opinion en Angleterre, et ailleurs ». C'est l'opinion anglaise qui vient à l'appui de la politique française : le ministre français n'ose pas alléguer ouvertement l'opinion du public français. Il risque timidement cette allusion sur ce l'opinion en Angleterre et ailleurs ». Il craint un sourire de ses interlocuteurs, qui savent comment l'on forme l'opinion française ^.

Quand donc serons-nous enfin persuadés que

1. Livre jaune, p. 171 : « Le prince Lobanoff persiste à penser que le blocus devrait être exercé par les puissances, d'accord et conjointement avec la Turquie , celle - ci devant légalement, comme puissance souveraine, notifier cette mesure et en prendre Tinitiative. »

2. Livre jaune, p. 175. Il faut lire toute cette dépêche : « J'ai dit au comte Wolkenstein que, en présence de Tattitude prise par le cabinet de Londres, la proposition de blocus, malgré ce qu'elle me semblait toujours avoir de juste, ne paraissait pas pouvoir être maintenue, du moins telle qu'elle avait été formulée. Mais peut-être était-ce plutôt le terme même du blocus qui avait pu servir de prétexte au refus de la Grande-Bretagne. D'un autre côté, le cabinet do Londres pouvait s'être plus particulièrement appuyé sur la répugnance de l'opinion publique à un concours plus ou moins direct et apparent donné par la flotte britannique à la répression turque en Crète... On répondrait à ce double argument si, d'une part, les puissances se trouvaient un jour en mesure d'obtenir du Sultan une amélioration sensible du régime intérieur de l'île et si, d'autre part, fortes vis-à-vis de l'opinion en Angleterre et ailleurs, de ces garanties nouvelles, elles se bornaient à une simple surveillance pour rendre en fait à peu près impossible l'envoi des armes et des munitions, »

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Texistence d'une opinion publique est la première condition d'être d'une démocratie ? et quand ferons-nous, à la mode anglaise, des Livres jaunes pour le public et non plus seulement pour quelques initiés?

Mais cette première lacune n'est rien : elle indique seulement la persistance des anciens préjugés. Il en est d'autres plus inquiétantes, Du 2. octobre 1896 au 21 novembre, un énorme trou a englouti les négociations de sept semaines. De môme, du 21 novembre au 12 décembre, et encore du 12 janvier 1896 au 11 février.

Ces lacunes étonnent au début d'un Livre oii les dépêches se pressent et se suivent, jour par jour, souvent heure par heure. Quand on en cherche les raisons possibles dans le Livre Bleu, on hésite un peu devant les résultats. A cette heure, la question Cretoise n'est pas encore politique, mais simplernent administrative : une simple réorganisation de la force publique apparaît à tous comme la première nécessité. De l'avis du gouverneur, des Cretois et des consuls, si l'on veut rétablir un calme passager et préparer une réforme future, il suffirait de licencier l'ancienne gendarmerie, qui n'est plus qu'une bande de malfaiteurs, et d'enrôler une gendarmerie nouvelle, indigène ou étrangère.

Mais il faut de l'argent pour les dix-huit mois

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de solde due aux gendarmes dont on veut se défaire, et il faut de l'argent pour les primes d'enrôlement à la gendarmerie nouvelle. Avec I20 000 livres (2 760000 francs), on arrangerait tout.

Le gouverneur cherche donc à se procurer des ressources et retourne en tous sens son budget. Dans les comptes de ses prédécesseurs, il fait une découverte. De par ses privilèges, la Crète est exempte de contributions indirectes. Or la Régie des tabacs, — syndicat de financiers européens qui a le monopole dans le reste de l'Empire, — la Régie est parvenue à établir aussi son monopole dans l'île. •Elle n'y avait aucun droit ; mais elle a su gagner le silence ou la complicité des fonctionnaires turcs : depuis dix ans, elle prélève illégalement huit à dix mille livres par an (280 000 fr.); elle a encaissé depuis dix ans près de deux millions. Le gouverneur signale ce fait à la Porte : si l'on ne peut reprendre les deux millions volés, il voudrait du moins que l'on mît un terme à ce vol. Le revenu des tabacs, passant de la Régie au gouvernement de Crète, permettrait de gager l'emprunt Cretois. La Porte ne tient pas compte de cette demande.

C'est par le seul Livre Bleu que nous connaissons l'aflaire. Les dépêches anglaises, qui en

traitent, tombent précisément dans les lacunes de notre Livre Jaune*. Or, ce Livre Jaune nous apprend, ce que nous savions déjà, que, dans ces affaires orientales, le gouvernement français a toujours eu pour les financiers une sollicitude active. Quand, un an plus tard (octobre 1896), il est sérieusement question d'un emprunt Cretois, il faut voir avec quelle hâte nous cherchons à tailler la part de notre finance^.

Etant donnée cette inclination de notre politique, étant données d'autre part les lacunes du Livre Jaune et les révélations du Livre Bleu, si Ton songe que la Régie s'est toujours couverte de la nationalité française, n'est-on pas amené à quelque anxiété sur notre attitude en ces affaires ?

Que Ton ne tourne pas ceci en attaque personnelle et que l'on ne mette pas sous ma plume l'une de ces enfantines accusations de pourboires et pots-de-vins, qui sont la honte de notre vie publique. Ce n'est pas un ministre qui est en cause : l'affaire de la Régie et l'affaire de l'Emprunt furent traitées sous deux ministères différents. Mais c'est toute une théorie de notre

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