Livre jaune, pp
Trompé jusqu'au bout par cette amitié*, le ministre français est encore victime de son optimisme persistant. Dans sa première dépêche, il ce se félicite » de ce qui arrive et, tout le long du Livre Jaune, il se félicitera: le mot «satisfaction » revient à toutes lespages^. Ces sentiments ne furent pas partagés de tous. Comme dans les Livres arméniens, on rencontre dans ces Livres crétois quelques pages admirables ; notre ambassadeur à Constantinople, M. Cambon, avait prédit les affaires Cretoises, comme il avait prédit les affaires arméniennes. Il écrit dès le commencement de juin 1896 ;
L'opinion que j*ai exprimée peut se résumer ainsi : Le Sultan fera des promesses; les Crétois n y croiront pas ; les uns et les autres ne désarmeront que sous la contrainte de TEurope. Jusque-là, les rigueurs du gouvernement et les représailles des insurgés seront atroces. Nous donnerons des conseils; nous ferons entendre de vaines paroles; on ne nous écoutera pas. Nos gouvernements n'agiront que sous la pression de Topinion publique; elle a été muette sur les affaires
I. Un exemple suffira entre mille : Livre jaune, p. 271, dépêche de M. Cambon : « Le Grand Vizir nie avoir donné un ordre relatif aux tribunaux » ; réponse du consul : « Le télégramme du Grand Vizir porte que, par décision du conseil des ministres, les anciens tribunaux doivent continuer. Ce n'était donc pas un avis, mais bien un ordre ».
3. Livre jaune, pp. 108, ifia, i43, 147, i48, 172, 191, 2o5, 211, 2i3, 2i5, 270, 285, etc., etc.
d'Arménie, elle s'inquiétera davantage de celles de Crète, mais l'instant n'est pas encore venu. Quand on connaîtra mieux les événements de Crète, quand on se rendra compte de leur répercussion en Grèce et en Macédoine, quand on soupçonnera qu'ils peuvent avoir un contre-coup fatal à la paix européenne, quand les financiers s'apercevront que le crédit de la Turquie peut être mortellement atteint et que les petits capitalistes trembleront pour leurs valeurs ottomanes, alors tous les gouvernements seront obligés de regarder du côté de la Turquie.
Ace moment, si les puissances ne s'inspirent que des intérêts supérieurs de la paix et du désir de maintenir le statu quo dans la Méditerranée, il sera possible de régler la question Cretoise, non pas peut-être d'une manière définitive, mais au moins pour une période de quelques années. L'accord des puissances devra sortir spontanément des conversations entre cabinets... L'accord une fois établi, nous aurons chance défaire agréer nos conseils par le Sultan et par les Cretois, car jamais le concert européen n'a trouvé de sérieuses résistances en Orient... Unis, nous pouvons tout; désunis, nous ne pouvons rien.
C'est à la fin de mai 1896 que le concert européen commença l'examen des affaires Cretoises. Jusqu'alors, les puissances n'étaient pas restées indifférentes, mais chacune avait agi pour son compte à la Ganée ou à Constantinople.
Dès le mois de juin 189/i, Mahmoud Djelalle— din, gouverneur de Crète, avait eu recours aux bons offices de la France pour «recommander au Sultan les demandes de la population crétoise » . Il avait été rappelé. Son successeur, Turkhan- Pacha, avait usé aussi de l'influence française pour obtenir la convocation de l'Assemblée crétoise, instituée par le Pacte de Khalépa, tombée en désuétude depuis 1889. Il avait été rappelé.
Le Sultan avait alors (5 mars iSgS) donné aux Cretois un vali chrétien, Carathéodori- Pacha, mais avec l'intention de prouver à TEurope qu'un gouverneur chrétien est impossible en Crète ou en Arménie. Aussitôt les beys Cretois, a son instigation, étaient entrés en lutte contre Carathéodori. Le i8 août 1895, la Canée voyait une première tentative de massacre : seule, l'arrivée fortuite d'un croiseur russe, le Tchernomorets, arrêtait le commencement des troubles. Les chrétiens, fidèles soutiens du vali, essayèrent avec lui de rétablir un peu d'ordre et de sécurité dans l'île. L'Assemblée fut réunie pour la première fois depuis six ans : ce les élections se firent sans désordres, et la session s'écoula sans difficulté ; on peut même dire que les Cretois firent preuve d'esprit politique et de mesure*. » Ils ne s'occupèrent que de questions administratives urgentes, établirent un budget équilibré, présentèrent un projet d'emprunt et votèrent des règlements pour réorganiser la gendarmerie et les tribunaux, et tirer l'île de « son effroyable anarchie ». Le Sultan, qui ne voulait à aucun prix d'une telle solution de l'affaire Cretoise, refusa de sanctionner ces mesures.
L'apparition d'un parti révolutionnaire et