I. Livre jaane, p
Alors le Sultan envoie des ordres secrets pour que les beys concentrent autour des villes la population musulmane. Les villageois musulmans affluent, bon gré mal gré, autour de la Ganée et de Candie. Les chrétiens exaspérés penchent de plus en plus vers la révolte. Le gouvernement grec se déclare impuissant à maintenir soit les Cretois, soit le peuple du royaume. De toutes parts, les armes et les munitions débarquent en Crète. Le comte Goluchowski est repris de ses terreurs : des bandes ont pénétré en Macédoine I
Depuis un mois, il a lié partie avec le ministre français, qu'il a comblé de confidences, de notes secrètes et publiques; il lui demande maintenant son avis sur « l'éventualité du blocus pacifique de la Crète par les grandes puissances, conjointement avec la Turquie )) (26 juillet). Cette proposition plaît au prince Lobanoff : (( le blocus, adopté promptement, pourrait dégager la responsabilité du roi Georges et prévenir les graves difficultés d'un soulèvement en Grèce)). Mais l'Angleterre déclare brutalement qu'elle ne coopérera pas à des mesures de contrainte dirigées contre des populations chrétiennes, et le ministre français s'appuie « sur l'opinion en Angleterre et ailleurs » , pour marchander son concours : il veut maintenir aux
puissances le rôle d'arbitre et ne pas descendre au rang d'auxiliaire de la Porte*.
L'AutricTie et la Russie insistent. Le comte Goluchowski, toujours en quête d'une solution, émet chaque jour une idée nouvelle pour faire accepter le blocus : il semble enfin s'arrêter à l'idée d'une commission consulaire qui, en théorie, contrôlera l'administration de l'île, mais qui, en réalité, couvrira seulement l'appui donné au Sultan. L'Angleterre refuse encore : « la proposition autrichienne comporte une véritable intervention en faveur du Sultan contre les chrétiens ». Or, comme le fait très bien remarquer l'ambassadeur de France, la difficulté n'est pas du côté des chrétiens qui se soumettent à toutes expériences de l'Europe ; elle est dans les résistances de la population musulmane et du Sultan^. Car, incitée par les émissaires d' Abd-ul-IIamid , l'émigration musulmane des villages vers les villes a continué; une multitude affamée et fanatique assiège les quartiers chrétiens. Les consuls ne cessent de prévenir que la situation est intenable à Candie : « Dix mille musulmans armés sont entrés et forcent les maisons chrétiennes, jetant les habitants à
T. L'vre jaune, p. iC6.
a. Livre jaune, p. i8o. De même pour les citations suivantes,' pp. 178-185,
la rue; Hassan-Pacha, blessé, a cessé d'être le maître de la situation; le moindre motif peut donner lieu à des scènes sanglantes; hors de la ville, le pillage continue; le conflit est incessant )).
La malheureuse Autriche se multiplie ; elle voit déjà la Macédoine en feu. Elle réclame encore le blocus et la commission consulaire ; elle a pour elle le silence de la Triplice, l'adhésion du prince Lobanoff et la bienveillance du ministre français : (( L'opinion publique en Angleterre, déclare lord Salisbury, n'admettrait pas que l'on se bornât à faire les affaires du Sultan; une telle manière de procéder, contraire aux principes généraux de notre politique, serait particuhèrement inacceptable après ce qu'ont fait les Turcs en Arménie». L'Angleterre a montré assez d'égoïsme dans les affaires d'Orient, pour qu'on lui tienne compte, à l'occasion, d'un papareil langage : sans elle, les Cretois, pieds et mains liés par le blocus européen, auraient été livrés aux fantaisies d'Abd-ul-Hamid (7 août
L'ambassadeur de France tira l'Europe d'embarras, en faisant discuter, par ses collègues réu-
nis, les demandes des Cretois et dresser le tableau des concessions qu'il fallait exiger de la Porte. Un terrain de négociations fut trouvé, qui satisfaisait les Cretois et l'Europe.
Devant cet accord, Abd-ul-Hamid se sent acculé ; il veut tourner ses adversaires ; il envoie en Crète un commissaire impérial, qui va promettre plus de réformes encore que n'en offrent les ambassadeurs ; il espère brouiller ainsi les Cretois et les puissances. Une idée vient en même temps à l'esprit du ministre français : (( Je me demande si les deux cabinets de Paris et de Saint-Pétersbourg ne pourraient pas prendre dès maintenant l'initiative d'une action diplomatique... Si le Sultan se ralliait à nos conseils, il lui appartiendrait d'octroyer les réformes par l'organe du nouveau commissaire, ce qui sauvegarderait V autorité du souverain * » .
Mieux que cette idée, le débarquement en Crète de volontaires grecs, de dix mille fusils, de canons et de sept cent mille cartouches, fait comprendre enfin au prince Lobanoff « qu'il ne faut plus tarder davantage » ; il parle au Sultan le langage convenable : Abd-ul-Hamid cède aussitôt. Le 20 août, il déclare que « pour différentes raisons, il désire finir pacifiquement la