‹ Les affaires de CréteChapitre 39 sur 60 · I. Livre bleu, p. 3i · texte numérisé non relu

I. Livre bleu, p. 3i

Sultan, qui leur donnaient du pain. Le consul de France écrit le 17 septembre 1896 ;

Le manque d'argent nous empêche depuis une semaine de faire réellement une besogne utile. Un grand nombre de musulmans et de chrétiens voudraient rentrer dans leurs villages, mais le gouvernement n'a pas un centime en caisse et ne peut ni venir au secours des nécessiteux ni enrôler quelques gendarmes pour faire la police dans les villages réoccupés. Cette situation est lamentable et fait le jeu des mauvais sujets, musulmans et chrétiens, qui en projStent pour continuer leurs méfaits. J*ai peur que la continuation de ces excès ne fasse disparaître la confiance et n'atténue l'effet heureux produit par la promulgation des réformes.

Les prévisions du consul se réalisent bientôt :

La Ganée, le a 5 septembre 1896.

La situation, loin de s'améliorer, me paraît plus inquiétante, et cela du fait des musulmans. Je ne sais pas ce qui se passe dans la tête des Beys, mais je constate qu'ils font preuve du plus grand mauvais vouloir... Nous avons recommandé aux musulmans de se mettre en route. Il y a quelques jours, nous espérions que nos conseils seraient écoutés et, à Réthimno aussi bien qu'à Candie, un certain nombre de musulmans se déclaraient prêts à partir; les notables chrétiens leur promettaient de faciliter leur installation. Que s'est-il passé depuis? les musulmans déclarent aujourd'hui qu'ils ne peuvent partir; ils allèguent le manque d'argent et la nécessité de procéder

au préalable à restimation des dommages qui leur ont été causés.

Il ne faut pas oublier qu'en 1889 les musulmans, dont les villages avaient été incendiés, sont rentrés chez eux avant qu'on réglât la question des indemnités. On ne peut donc s'expliquer aujourd'hui leur résistance systématique et générale que par un mot d'ordre envoyé de Constantinople, et je me suis laissé dire que Mahmoud Djellaleddin-Pacha recommanderait à ses coreligionnaires de rester massés autour des villes, pour protester contre l'arrangement. Il leur laisserait même espérer qu'en présence de cette manifestation, les puissances consentiraient à modifier les conditions faites par le dernier statut.

Mes collègues et moi recommençons à être inquiets, et nos appréhensions méritent d'être prises au sérieux par nos Gouvernements. Le seul moyen de réagir contre cette situation serait l'argent, et le vali malheureusement n'a pas un centime.

Il faut cent mille livres turques ! et l'Europe réunie ne peut pas faire la somme, et de joyeux plaisants osent encore nous vanter Tefficacité du concert européen I Ce n'est même plus cent mille livres; le consul de France écrit le 2 octobre :

Nous continuons à nous débattre au milieu de difficultés journalières, et cela faute d'argent. Malgré leurs promesses, les musulmans se retranchent toujours derrière l'impossibilité de se mettre en route, tant que le gouvernement ne leur aura pas fourni les premières ressources. Il serait bien malheureux de voir échouer.

l'îS LES AFFAIRES DE CRETE

au dernier moment et faute d'une avance pécuniaire relativement faible, puisqu'il ne s'agit que de vingt ou vingt-cinq mille livres, le travail de pacification auquel nous avons consacre tous nos efforts.

Il ne faut plus que vingt-cinq mille livres, — cent mille francs par puissance ! C'est faute de ces cent mille francs que la question Cretoise n'a pas été réglée pacifiquement, que le Sultan et les beys ont tenu l'Europe en échec!... Les musulmans ne quittèrent pas les villes et les beys reprirent leurs exploits.

La Ganoc, le 9 octobre.

Candie nous donne les plus grandes inquiétudes. Elle renferme environ trente mille musulmans émigrés, et il y faudra un gros effort pour désagréger cette masse toujours menaçante. Pour cela, il faut de l'argent et il en faut à brève échéance. La récolte des olives a déjà commencé dans plusieurs provinces. Si les musulmans n'arrivent pas à temps pour recueillir leur récolte, elle sera fatalement pillée par les chrétiens. Complètement ruinés, les musulmans resteront massés autour des villes et les désordres recommenceront.

: Je ne saurais trop insister sur cette situation qui me cause les plus vives appréhensions, car il ne faut pas se dissimuler que les partisans du désordre n'ont pas abdiqué. Les musulmans candiotes ont, la semaine dernière, incendié quatre villages chrétiens, profané le cimetière orthodoxe de Candie, violé soixante-sept tombes, brisé tout autant de croix. Des représailles sont inévitables.

Cependant les consuls se mirent consciencieusement à la tâche pour l'application des réformes. Les ambassadeurs envoyèrent une Commission pour réorganiser la gendarmerie, et une Commission pour réorganiser la justice. La Porte entrava de tout son pouvoir et de tous ses mensonges le travail de ces délégués*. A peine la Commission judiciaire fut-elle réunie, que les émeutes musulmanes recommencèrent (12 novembre) : des placards appelèrent les musulmans à la guerre sainte et au massacre. Dès que les attachés militaires, membres de la Commission pour la gendarmerie, furent annoncés, une proclamation invita les musulmans à s'ensevelir sous les ruines de leur patrie (3 décembre) et ce une réunion secrète, présidée par le général Saadeddin-Pacha », prépara une démonstration musulmane pour protester contre les réformes^.

Mais il se trouva que le conseil des ambassadeurs, en l'absence du doyen austro-hongrois, était présidé par l'ambassadeur de France et, pour la première fois, l'Europe remit à la Porte une Note verbale comminatoire. La Porte feignit de céder (12 décembre 1896). La Commission militaire commença de siéger : alors, les beys et l'autorité militaire firent à la Canée leur pre-

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