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mière tentative de massacre (4 janvier 1897). La Commission et le vaK demandèrent la formation immédiate de trois compagnies de gendarmerie étrangère : les beys et l'autorité militaire firent à Candie leur seconde tentative de massacre (12 janvier). Les deux Commissions terminèrent leurs rapports; malgré la colère d'Abd-ul-Hamid, ce qui s'obstine à considérer la question comme personnelle », la réforme était adoptée : les beys et l'autorité militaire réussirent leur troisième tentative (5 février), en incendiant la Ganée et en amenant, avec l'insurrection chrétienne, l'intervention des flottes grecque et internationale. Le canon remplaça les diplomates, dont tous les efforts et toute l'ingéniosîté n'avaient servi, depuis dix mois, qu'à embrouiller la question : cette campagne du comte Goluchowski mérite de compter double dans l'histoire du bavardage et de l'impuissance diplomatiques.
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A travers les lignes internationales, nous allons chez les chrétiens de TOùest, rendre visite au chef de tous les capitaines, k V archistratègc Hadji-Mikhahs. Un député crétois, qui voyage pour l'autonomie, et deux officiers français, en quête de distractions, se sont joints à nous. Une centaine d'insurgés, prévenus hier de notre sortie, sont accourus ce matin au bazar de la Canée : ils repartent en notre compagnie afin de ramener sans risques leurs chargements à travers les Ugnes. C'est tout un escadron de mulets et d'ânes, un convoi de paniers et de caisses, qui nous entoure et nous enveloppe d'une brume épaisse de poudre jaune.
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Derrière nous, la Canée disparaît. Sur la haute ligne cassée de ses remparts, émerge encore le tas de sable où les six puissances ont planté leurs pavillons. De malheureux Européens, en tenue d'hôpital, highlanders roulés dans leurs plaids, marsouins en bonnets de coton, se traînent là, tremblant de fièvre, au pied de ce drapeau turc qu'ils sont venus défendre. Les fièvres de Crète ont durement éprouvé le corps d'occupation :
telle de nos compagnies a les trois quarts de son effectif atteints ; au bout de sept mois à peine, sur mille hommes débarqués, nous avons eu plus de trente décès et plus de deux cents rapatriements.
La plaine de la Canée continue vers l'Ouest son ruban dépoussières, de vergers encore intacts au voisinage de la ville, d'olivettes et de vignes entièrement détruites dès que l'on a dépassé les fermes du faubourg. A droite et à gauche, c'est un chaos de buttes incendiées, dénudées, croulantes, oii le vent du Nord soulève des nuées de poussière et de cendres. Un poste itaUen garde Galata sur la droite, un poste français garde Soubachi sur la gauche.
Galata était jadis un joli vill âge chrétien, aux blanches maisons dans la verdure des m\\riers et des vignes. Seuls debout, son clocher et le dôme azuré de sa petite église dominent
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encore le moutonnement des olivettes musulmanes : il ne reste plus un olivier chrétien. Dans les maisons de pierre et de briques, les magasins aux larges baies, les ornements des portes et les peintures des plafonds témoignent encore d'une réelle richesse. Mais tout est flambé, renversé, et les soldats turcs, qui ont fait le coup, semblent avoir pris à tâche de ne rien laisser intact : les tombes mêmes du cimetière ont été ouvertes... La brise de mer, qui vient jusqu'ici, balance les énormes grappes d'une treille conservée sur les restes d'une vérandah. Une carcasse de mulet achève de pourrira l'ombre des orangers... Une compagnie italienne nettoie ces ruines. Les chrétiens en fuite n'ont pas encore osé revenir. Tant que le soldat turc restera à portée, ils tiendront la montagne^ Si l'Europe désire la pacification, il faut d'abord emmener l'armée du Sultan.
Soubachi n'est qu'une tour et un blockhaus, une guette plutôt qu'une défense, auprès des sources qui alimentent la Ganée. Les Français occupent Soubachi et, l'une après l'autre, leurs compagnies y sont décimés par la fièvre. Est-ce un effet de hasard que les postes les plus malsains de nie aient échu à nos troupes? ou le hasard a-t-il eu un collaborateur dans l'influence du consul anglais sur la famille con-
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sulaire ') Nos hommes ont toujours été les plus exposés, et dans les postes les moins importants. Il semble, au contraire, que les Anglais n'aient occupé que des villes bonnes a prendre et bonnes a conserver.
Entre les deux lignes de collines, la grand' route pavée suit le vallon désert qui mène à la plaine d'Alikianou. Des plaques noires d'arbustes et d'herbages incendiés, des tas de cendres et de pierres rougies ou blanchies par le feu, quelques troncs de vieux platanes é ventres, des ruines de fermes et de moulins auprès des sources, et les taillis de hauts chardons en disent long sur les malheurs de cette terre. Pendant trois mois, elle a servi de théâtre aux escarmouches et aux coups de mains. Les insurgés et les Grecs du colonel Vassos occupaient, en face de Galata et Soubachi, les talus qui bordent la rive droite du Platanos : sur la hauteur se dresse, démantelée et décoiffée, la tour de Vassos. Encore aujourd'hui, par crainte des insurgés, les musulmans de la ville n'osent pas aventurer jusqu'ici leurs troupeaux et leurs razzias ; par crainte des soldats turcs et des bachi-bouzouks, les chrétiens de la montagne évitent aussi ce coupegorge. G'estpartout le désert, le silence et la ruine. La grande plaine d'Alikianou est un ancien lac vidé ou, peut-être, un golfe intérieur au gou-
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let très étroit, que les alluvions des torrents ont comblé sans peine. Entre les raides pentes des collines argileuses, elle étend son plan nu, où serpentent les sables et les pierres roulées du Platanos, et où convergent de toutes parts les traînées d'argiles bleuâtres et les lauriers-roses des torrents. Cette plaine est encore déserte et, même en temps de paix, inculte. Des j kilomètres de champs arables restent la proie des torrents et des chardons, alors que la Canée va demander son pain à la Tripolitaine. C'est que les musulmans, qui possèdent la plaine, ne sont plus assez nombreux pour la cultiver ; ils ont laissé tomber en ruines les ouvrages des Vénitiens, que Ton rencontre à chaque pas, conduites d'eaux, barrages, soubassements de moulins ou de terrasses. Et les montagnards chrétiens, qui convoitent ces champs, ne sont pas encore assez riches pour les acheter, pas assez sûrs du lendemain et de l'équité musulmane pour venir les affermer' et leur confier leurs semences. Ils descendent pourtant de leurs montagnes. Ils ont quitté les hautes plaines closes des Monts Blancs. Par étapes, depuis un siècle, ils se sont approchés de la plaine, mais lentement, prudemment, et toujours prêts à la retraite.
On peut saisir ici la question Cretoise dans son clair. On en peut suivre tout le développe-
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ment sur le terrain. La haute plaine close d'Omalos fut, au siècle dernier, la forteresse chrétienne de la région : les chrétiens, pâtres et brigands, y vivaient de leurs forêts, de leurs razzias et de leurs troupeaux. Après 182 1, ils s'aventurèrent à mi-côte, à la limite des pâturages et des cultures arborescentes ; c'est à la limite exacte où l'olivier et la vigne se mêlent aux sapins, qu'ils fondèrent Lakkous : ce bourg au flanc des monts est resté le grand centre du district que l'on appelle Rhiza, la Racine, le Piémont. En 1866, ils descendirent jusqu'au débouché des torrents sur la plaine : ayant les troupeaux, l'huile et le vin, ils tendaient vers le blé, ils marchaient à la conquête du pain. Ils ne l'ont pas encore, mais, tout prêts à le saisir, ils ont cerné la plaine de leurs villages embusqués aux bouches des torrents.
Tel est ce village de Tournais, où nous arrivons après une longue remontée dans les sables, les traînées de cailloux et d'argiles bleues, les bosquets de platanes et les lauriers-roses, qui remplacent l'eau absente dans le lit immense du Platanos. La plaine n'étant plus à l'homme et à ses cultures, le fleuve y règne et fait alterner ses caprices avec ceux du maître musulman. Mais, à mesure que l'on remonte vers les gorges, le travail de l'homme reparaît.
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Sous l'ombre légère des olivettes, de chaque bord du fleuve dompté, les orangers, les grenadiers et les cédrats s'alignent entre les rigoles d'eaux courantes. Des murs d'enclos, des haies de myrtes et de clématites bordent les sentes. L'argile rouge des terrains fait mieux ressortir les verdures profondes des cyprès et des orangers, qui alternent avec la blancheur des oliviers et des saules. Je n'oublierai jamais ces vallées recluses, blotties au pied des monts crétois : rien au monde ne peut donner, comme elles, l'impression du calme bonheur, le rêve de la vie facile, indépendante et noble, que l'humanité antique connut, dit-on, à certains jours. Sous de pareils oliviers, parmi les mêmes asphodèles, des hommes rêvaient déjà, voici près de trois mille ans, d'un printemps éternel et d'une éternelle jeunesse après la jeunesse et le printemps de cette terre. Voici le platane, au bord du ruisseau courant où le laurier secoue ses roses, voici le platane qui écouta le dialogue des philosophes et le chant des flûtes sacrées...
Les misérables huttes de Fournais, simples cubes de terre foulée et séchée au soleil, disparaissent sous l'ombre des grands arbres, sous
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les énormes treilles qui les accotent et les recouvrent, sous les guirlandes de tabac qui sèchent aux terrasses. Tournais n'a pas une maison de pierre. Les chrétiens n'y sont encore que campes. Plus tard, ils élèveront ici les belles façades et les grandes bâtisses, dont le Grec, amoureux de la lumière et désireux de l'admiration publique, couvre les terres grecques délivrées. Mais Fournais n'est a eux que depuis trente ans a peine.
Au siècle dernier, grâce a ses sources jaillissantes, c'était une station musulmane. Les janissaires, fuyant les chaleurs de la côte et les fièvres de la plaine y venaient passer l'été. C'est pour eux que ces oliviers et ces vieux cyprès ont été plantés autour des sources, pour eux qu'au bord des rigoles ces petites terrasses ont été construites. Ils y pouvaient étendre leurs tapis, goûter l'ombre et le frais. La montagne, toute voisine, leur était un terrain de chasses et d'exploits, et ils disposaient à leur guise de ces grandes femmes sveltes qui, la cruche à l'épaule, descendent puiser Feau du fleuve : Artémis, autrefois, les eût enrôlées parmi ses nymphes.
En 1824, Moustapha-Pacha, le gouverneur égyptien, séduit aussi par la fraîcheur du lieu, confisqua les biens des janissaires et prit leur place. Il fit construire un grand honak (palais) de
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pierre, dont les voûtes tiennent encore debout dans un taillis de myrtes et de sureaux. C'est là que, chaque année, il venait passer les chaleurs. Tout le village était a lui ; des chrétiens étaient ses fermiers. Il en resta le maître, même après la chute du régime égyptien ; car des services, peutêtre équivoques, lui avaient gagné T affection du Sultan, et,, les Egyptiens une fois chassés, il n'était pas retourné au Caire, mais a Constantinople, où, plus tard, il devint grand-vizir.
Il vivait encore, à Stamboul, du revenu de ses énormes propriétés Cretoises, — dans toute File, il avait taillé sa part en môme temps que celle du vice-roi, — quand éclata la révolution de 1866. La Porte eut recours à lui. Malgré son extrême vieillesse, on le renvoya sur le théâtre de ses exploits. Moustapha vint a bout de la révolte, mais, se rendant bien compte que, tôt ou tard, la Crète échapperait a Flslam, il se liâla de vendre ses propriétés. Les fermiers chrétiens s'en rendirent acquéreurs. Il leur fallut trouver 6200 livres (i/ioooo francs), qu'ils empruntèrent au taux de 3 p. 100 par mois, 36 p. 100 par an. La fertilité de cette terre et la sobriété de ces hommes est telle qu'au bout de trente ans à peine, malgré trois révolutions et deux guerres civiles, malgré l'oppression turque et l'exploitation musulmane, ils sont entièrement
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libères, et, presque tous, ils ont des économies dans quelque banque d'Athènes.
Au premier jour de sécurité définitive, cet argent reviendi'a : les bâtisses s'élèveront, les écoles, l'église, la maison commune... Ceinturés de cartouches, bottés, la veste lardée de poignards, le fusil Gras en travers des genoux, les chrétiens de Fournais attendent ce jour espéré. Tandis que le soleil mûrit leurs olives et que l'Europe bloque, leurs ports, ils passent leurs journées en discussions et en dialogues, sous l'ombre de leurs olivettes ou sous l'auvent de leurs petits cafés. Seuls, les enfants continuent le travail. La classe se fait en plein air. Plus d'un vieux quitte par instants le groupe des hommes et retourne s'accroupir devant le maître d'école, qui lit à haute voix, phrase par phrase, un chapitre de Strabon, et la classe reprend en chœur : ce II ne faut pas douter que le plus grand des biens, pour une ville, soit la liberté. Seule, la liberté peut assurer la possession des biens; dans l'esclavage, tout est aux maîtres, rien aux sujets. Et de la liberté nait aussi la solidarité et la concorde, car la concorde règne toujours entre ceux qui vivent sobrement, frugalement, sans désir d'opprimer ou d'éclipser le voisin... C'était l'idée fondamentale de toutes les constitutions Cretoises. »
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Le capitaine du village est un très jeune avocat, frais émoulu de l'université d'Athènes. Il est respecté de tous parce que son père et son grand-père furent les libérateurs du pays, les négociateurs de l'emprunt pour le rachat des terres. Il est écouté parce qu'il parle bien : «Nous ne sommes que des barbares, de pauvres Turco-Grecs, dit le vieux prêtre avec une sincère humilité : les Turcs nous ont toujours privés d'écoles et de lumières. Mais, lui, c'est un Hellène, un homme éduqué ». De fait, cet Hellène parle un grec xénophontesque, un peu pédant, mais admirablement clair et précis, avec des raisonnements en forme bien martelés d'adverbes et bien articulés de conjonctions : chacune de ses phrases flatte le besoin de symétrie et l'amour de syllogismes qui fait, au fond, tout le tempérament grec.
Il est député à l'Assemblée Cretoise : c'est un politicien, un de ces politiciens crétois, que l'Europe maudit et que nos journaux dénoncent à la vindicte publique. Car l'Europe officielle, quand les peuples, chez elle ou chez le voisin, se mettent en branle, ne veut jamais voir, dans le mouvement des foules, que l'agitation de quelques meneurs, et, si le fleuve rompt ses (ligues, elle accuse toujours les deux premières gouttes d'avoir commis tout le dégât.
La Crète produit des politiciens, les foules produisent des meneurs, comme le poirier et le pommier produisent leurs fruits. Ce n'est pas la laute des Cretois, si, sous le régime turc, toute presse étant bâillonnée, toute littérature proscrite ou persécutée, toute science suspecte ou impossible, toute production d'art défendue ou excommuniée, toute écriture censurée ou détruite, l'intelligence très vive et la demi-culture de ces nouveaux Hellènes ne trouvent qu'un moyen d'expansion, la parole, et qu'un but d'activité, la politique. Ailleurs, on peut écrire, dessiner, peindre, étudier, philosopher; chacun selon ses goûts suit la pente de sa nature : ici, la politique est la seule carrière libérale, la seule occupation intellectuelle, qui s'offre aux individus et qui s'impose aux patriotes.
Car la politique est aussi la seule façon de servir le pays: d'autres patries ont les sciences, les arts et les armes; la Crète orthodoxe, depuis un siècle, n'a été sauvée de l'anéantissement que par la politique. Les politiciens ont trouvé plaisir et gloriole, sans doute, aux insurrections Cretoises. Mais nous savons aussi que la Crète orthodoxe y a trouvé le bénéfice et le salut.
Si le capitaine de Fournais est écouté maintenant, c'est que sa famille, de père en fils, a fait les affaires communes et que, derrière ces
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meneurs, le peuple chrétien, qui avait dû fuir au haut des monts, est descendu, étapes par étapes, vers la fortune et vers la liberté... C'est aussi qu'il n'a jamais, ni lui ni ses aïeux, séparé sa cause et ses intérêts de la cause et des intérêts populaires. Les Vénitiens n'ont déjà pas trouvé dans l'île de quoi constituer la classe des possidenti, des tyranneaux indigènes. Les Turcs ont eu beau corrompre et flatter et menacer : ils ont toujours rencontré des âmes indépendantes, qui préféraient au bénéfice personnel dans l'esclavage, la liberté dans la lutte et dans le désintéressement : vanité, amour de la gloriole et de la popularité, imitation des ancêtres, habitude de la pose héroïque, — qu'importent tous CCS motifs personnels ? Ces politiciens avaient plus à gagner au service du Turc : ces champs, qu'ils vont conquérir pour leur peuple, ils les auraient sans peine obtenus pour eux.
Le capitaine du village, au milieu des guerriers ceinturés de cartouches, chargés de couteaux et de sabres « aux beaux clous d'or », nous explique les désirs de son peuple : puisque l'union avec la Grèce est impossible, ils accepteront l'autonomie telle que les amiraux l'ont promise, c'est-à-dire complète : plus d'armée turque; plus de fonctionnaires ottomans; un règlement donné par l'Europe et un gouverneur
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européen. Sinon, ils sont décidés aux extrêmes résistances. Il suffit de voir leurs armements et la disposition de leur pays pour mesurer l'efficacité de leurs menaces.
De Fournais jusqu'à Lakkous, où nous devons coucher, la route en pleine montagne n'est qu'une suite de gorges, de pentes abruptes et de rochers surplombants. Au pied de l'énorme masse calcaire, qui pointe vers le ciel les a 600 mètres des Monts Blancs, toute cette région en talus n'est qu'un écroulement de schistes et de marnes, où le burin des torrents a creusé des sillons verticaux, contourné des entonnoirs, approfondi des replis, dégagé des crêtes et des aiguilles, et laissé partout comme les bavures de ce travail en de gigantesques blocs éboulés. La pente croulante est à peine fleurie d'arbousiers et de lentisques. Le sentier en lacets tourne sans fin, et monte, et redescend au fond d'un torrent, pour remonter au tranchant aigu d'une crête.
Accroché au pourtour d'un entonnoir, Lakkous est à plus de cinq cents mètres d'altitude. Rien ne trahit de loin sa présence au milieu des arbres» Ses deux cents maisons ne se distinguent
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pas du sol. Ce ne sont que des huttes à demi souterraines, creusées dans la montagne et couvertes d'une terrasse en terre battue, — des cubes d'argile jaune sortant à peine du terrain jaune qui les entoure, de la pente jaune qui les domine, et dispersées, une par une, sous l'ombre et sous les racines des sapins et des oliviers. Toutes ces cases pareilles ont deux compartiments : une cuisine enfumée où, pêle-mêle, grouillent enfants et petits cochons, et une salle carrée, blanchie à la chaux, oii, dans un coin, une longue et large estrade, couverte de tapis et de peaux de moutons, sert de lit conjugal à ces couples de géants. Ces montagnards sont de très haute taille, et le mariage, déjà pour leurs ancêtres, était la grande occupation de la vie. Leurs villages sont encombrés d'enfants, qui, vêtus et bottés comme leurs pères, portent le long couteau à la ceinture et se harnachent volontiers de cartouchières. La montagne, avec ses seuls oUviers et ses pâturages, ne pourrait pas nourrir d'aussi nombreuses familles, si, à chaque génération, les cadets ne descendaient vers la plaine ou n'émigraient vers la Grèce, l'Egypte et les pays levantins. Retirez les soldats turcs et les beys musulmans î avant un demisiècle, les plaines seront encombrées de villages chrétiens, les côtes bordées de villes chrétiennes :
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la Crète sera de nouveau l'île aux cent villes.
Un terre-plein dégagé porte les fondations d'une grande église à demi construite, que les derniers événements ont interrompue et qui, probablement, ne sera jamais reprise. Car Lakkous ne sera plus qu'un hameau déserté, dès que la paix civile laissera les chrétiens continuer leur descente vers les plaines : c< Après le déluge, dit Platon, les hommes, réfugiés au sommet des montagnes, y menaient une vie sauvage, loin des plaines où toujours ils craignaient quelque retour des eaux. Une seconde époque s'ouvrit pour eux au flanc des monts, quand ils prirent confiance à la vue des plaines qui commençaient à se vider. La troisième époque fut celle des villes dans les plaines asséchées. Les cités se fondèrent. Les lois et le commerce s'établirent, et les très vieilles villes, dont nous nous voyons encore les restes au haut des montagnes, furent abandonnées. »
Toutes les pointes, qui dominent l'entonnoir du village, portent aussi des bâtisses à demi renversées : ce sont les ruines des quatorze blockhaus, que les Turcs élevèrent pour contenir les Lakkiotes, après la révolution de 1866, et qu'ils ont garnisonnés jusqu'à l'année dernière. Les Lakkiotes ont été, depuis un siècle, les grands fauteurs de révoltes : Hadji-Mikhalis
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est un Lakkiote, Hadji-Mikhalis qui a fait tant de révolutions, tué tant de Turcs et qui est Tami des Russes! Sa légende emplit les monts. Les chansons populaires ont reporté sur lui tous les exploits des anciens héros, et toutes leurs vertus.
C'est le plus grand, le plus beau des Cretois; car, depuis Achille, la beauté est la première vertu des héros grecs :
va iSfJTe Tov Mi^àXi TO wjxopço -TuaXXwtapt.
Venez voir Mikhalis, Le beau pallikarel
C'est le plus brave : en février dernier, quand les bandes descendirent vers la Canée, il galopait en tête, à cent mètres en avant. Et, de toute la montagne, on voyait sa casquette russe. Et, quand il arriva devant les lignes, il jeta sa casquette aux Turcs et cria vers les Grecs : ce Qui me la rapporte ? » Mais le colonel Yassos défendit aux Grecs de la reprendre...
C'est le plus riche : il a un sabre d'or, des pistolets d'or, et des ceintures et des cartouchières brodées d'or : le tsar lui donne chaque jour un napoléon d'or, — trente napoléons d'or par mois, — qu'il partage entre les pauvres, surtout entre les pallikares, qui tiennent la montagne pour éviter la colère des Turcs.
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Le pappas de Lakkous, chez qui nous sommes logés, passerait toute la nuit à nous conter les hauts faits d'Hadji-Mikhalîs. Quand nous le félicitons sur la haute taille de son cousin qui a plus de six pieds, il répond modestement :
— Allez voir d'abord Hadji-Mikhalis, pour savoir ce qu'est un vrai Cretois.
— Mais où donc est Hadji-Mikhalis ?
Il n'est plus à Lakkous. Il .en est parti depuis quelques jours. On hésite à nous indiquer sa retraite. Nos hôtes nous ont quittés pour quelques instants, et, derrière la porte^ ils tiennent un conciliabule avec le député crétois qui nous a conduits chez eux : ces quatre Français, deux civils et deux militaires, que peuvent-ils bien vouloir d'Hadji-Mikhalis ? Le député est aussi perplexe que les autres : pourtant, à force de réfléchir depuis le matin, il croit avoir l'explication :
— Le plus vieux des civils parle grec, dit-il, et j'avais cru qu'il était le drogman des ofiîciers. Mais, quand il parle, les autres écoutent et, quand il mange, ils lui passent d'abord le plat ; donc il n'est pas le domestique. D'autre part, l'un des officiers a des bottes en cuir verni et un très beau cheval, et ils m'ont dit qu'il s'appelait de Saint-Maurice. C'est un nom de noble, un nom de prince : tous leurs princes s'appellent
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d'Orléans ou de Chambord. Or vous savez qu'en France, il y a deux partis : le peuple, qui est dans la politique, qui fait le gouvernement, et les princes, qui sont dans l'armée, qui font la guerre. J'imagine donc que ces deux partis veulent se mettre d'accord pour régler nos affaires : ils ont envoyé deux agents du peuple et deux agents des princes, qui les renseigneront; c'est l'agent du peuple, comme toujours, qui est chef de la bande.
— Mais, dit le pappas incrédule, pourquoi nous avoir envoyé deux agents de chaque parti? Un seul aurait suffi.
— Comme tu parles sans réfléchir I reprend le député. Est-ce qu'un seul agent du peuple et un seul agent des princes n'auraient pas pu se mettre d'accord en secret, pour faire leurs affaires et non celles du parti ? Les deux plus jeunes ne sont là que pour la surveillance.
Ces explications ont convaincu l'auditoire.
Ils rentrent auprès de nous : on nous conduira demain chez Hadji-Mikhalis.
— Mais où donc est-il ?
— Il est, reprend enfin le pappas, — et tous observent un silence religieux, — il est en haut, sur la montagne ; depuis huit jours, il ne mange plus, il ne boit plus : il pleure et il pense.
Au flanc des monts aigus et roides, par un sentier en escaliers, nous montons vers Hadji- Mikhalis. Les dernières maisons de Lakkous semblent marquer la frontière des terres habitables. Jusque-là, des oliviers et des noyers, des vignes retenues par de petits murs, quelques maigres champs de blé, des bouquets de châtaigniers ou de platanes, des coins d'ombre auprès des sources s'étageaient sur la pente d'argiles rouges.
Plus haut, c'est un paysage lunaire de pierres bleuâtres et d'argiles bleues, de roches nues et de marnes nues, sans autre vie que l'efflo— rescence des mousses, ou, de loin en loin, la
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hampe rigide et la grappe pâle d'une asphodèle, blanche et triste fleur des morts. Les chèvres mêmes ne trouvent plus leur pâture dans ces rochers. C'est un étonnement de tous les pas que la grimpade de nos montures dans ces pierres éboulantes, au flanc de cette muraille abrupte : escalier en lacets, ruisseau de cailloux, glissade de marne, échelle de pavés, le sentier n'est qu'une suite de casse-cou, où nos mulets évoluent à Taise.
En 1866, pour venir à bout de la Crète, l'armée turque a dû monter jusqu'ici ; elle commença, il est vrai, par brûler la forêt et enfumer le repaire ; les troncs incendiés, blanchis par les hivers, se tordent encore autour des sommets. Mais il fallut près de six mois et plus de cent mille hommes pour arriver jusqu'au réduit central, jusqu'à cette plaine close d'Omalos, où pleure et pense Hadji-Mikhalis, à douze cents mètres au-dessus de la mer : Omalus^ quem nemo audet arcere, disait le Vénitien Buondelmonte, ccOmalos, que personne n'ose attaquer». Les montagnards y vivaient c< sans toits et sans labour, sans autre travail que la coupe des cyprès et la garde des chèvres; durs à la guerre, hauts de taille, agiles à travers les rochers, ils vont jusqu'à cent ans sans connaître les infirmités », et les lettres des provéditeurs ajoutent
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qu'ils n'ont jamais payé Timpôt et que, si la défense de semer, faite par la République, est respectée chez eux, c'est que la neige couvre leur plaine pendant six mois...
Hadji-Mikhalis est remonté à la forteresse chrétienne des anciens jours. Le peuple, en bas, attend ce que la montagne et la solitude mettront dans le cœur du héros. Minos, dit Stra— bon, montait tous les neuf ans au sommet de l'Ida; il y conversait plusieurs jours avec Zeus, et il rapportait au peuple les lois admirables que Zeus lui avait révélées...
Le plan nu d'Omalos est au fond d'une cuve que cerclent, de toutes parts, des montagnes à pic. Cette plaine n'est que le souvenir d'un ancien lac : l'eau a fui par des fissures souterraines et par cette énorme caverne, qui sur le flanc des monts ouvre sa gueule noire. Durant de longs siècles, une eau profonde a dormi là : les boues s'accumulaient invisibles sous la couche tranquille et limpide. Le fond de la cuvette en est resté tout uni, sans autre accident qu'une butte isolée : l'ancienne île au milieu du lac est aujourd'hui une roche pointue au milieu des terres, sur laquelle Hadji-Mikhalis a bâti une chapelle pour accomplir un vœu. Car, en 1869, prisonnier des Turcs, il attendait la potence dans une tour de la Canée ; il promit à la Vierge une chapelle
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au sommet des monts ; la Vierge lui apparut et lui montra la pierre qui, soulevée, menait à un secret passage; c'est ainsi que Hadji-Mikhalis échappa au bourreau.
Cette chapelle apparaît seule dans la plaine : tout autour, c'est le calme désert des solitudes alpestres. Les hautes montagnes dressent leur couronne de pointes dans le ciel clair, et, sans un arbre, leurs pentes rocailleuses ne sont vêtues que de lumière. La plaine, au fond de cet anneau, a quelques carrés de chaumes, quelques vieux poiriers sauvages, quelques champs de pommes de terre. Deux bergers, avec de grands troupeaux de moutons, en semblent les uniques possesseurs.
Où donc est Hadji-Mikhalis? Un de nos hommes a tiré un coup de fusil. D'un cube de pierres non taillées, qui se cache à l'ombre de la montagne et semble faire corps avec elle, un homme est sorti en courbant sa taille gigantesque. Sa casquette blanche le désigne : c'est lui I Botté de cuir fauve à la Cretoise, mais vêtu à l'européenne d'un modeste complet gris, il nous regarde venir. Le vent joue dans sa grande barbe blanche, qu'il froisse un peu de ses doigts crispés. Il nous accueille mal et d'un front soucieux. Ses premières paroles sont hostiles : il dit que nous aurons perdu notre peine, si nous
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n'allons pas voir d'abord la grande merveille d'Omalos, le défilé de Xylo-Skala, et, derrière son gendre qui nous emmène au galop, il nous envoie à l'autre bout de la plaine.
Ce défilé de Xylo-Skala est une merveille en edet ; il vaut les descriptions que les voyageurs en ont faite*. Rien au monde, je crois, ne peut donner le vertige comme cette fosse béante, large de cent mètres et profonde de huit cents, où brusquement la plaine tombe. Mais nous sommes ici pour le héros et non pour la montagne, et nous avons hâte de revenir auprès de lui, d'autant que le vent se lève, un vent glacé du nord, et la plaine, sous l'ombre des monts, s'emplit de froid...
Hadji-Mikhalis, devant la porte de sa hutte, est assis sur une pierre. De loin, il nous fait des signes d'amitié. Son visage est rasséréné. Son œil est maintenant sans colère. Sa grande barbe flotte au vent. Deux longs serpents de cartouches en bandoulière se croisent sur sa poitrine. Sa haute ceinture de cuir brodé d'or soutient un arsenal de poignards et de pistolets, et il appuie son bras tendu sur un lourd fusil Gras à la crosse ciselée, au canon rehaussé d'argent. Il nous accueille avec de bonnes paroles. Sa