I. Voir G. Perrot, l'Ile de Crète, p
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mauvaise humeur est finie : nous nous souviendrons qu'il ne faut jamais surprendre un héros en petit déshabillé.
Son logis n'est fait que de pierres brutes et de mousses : quatre murs percés d'une porte, un toit de terre battue, une estrade de pierre couverte d'un tapis, trois pierres pour le foyer, une cruche d'eau, une table basse et deux escabeaux de bois suffisent à sa rustique majesté ; sous le plafond trop bas, le héros ne peut se tenir debout et la fumée des poutres salit sa belle casquette blanche. Nous avons partagé son repas de fromage, de lait, de miel et de pommes de terre.
Hadji-Mikhalis a plus de soixante ans. Ses débuts datent de i855 : il assomma six Turcs, qui criaient : «A bas les Russes I », le jour de la prise de Sébastopol. Il a fait l'insurrection de i858 et celle de 1866. Il fait encore celle-ci. Mais il pense et il dit que ce sera la dernière, ce Si l'Europe cette fois ne règle pas la question Cretoise, ils n'auront plus qu'à prendre leurs femmes et leurs enfants pour les jeter à la mer; puis ils marcheront à la boucherie sous le couteau turc ou sous le canon européen. » Mais il a confiance dans la parole des amiraux :
puisque les amiraux ont donné leur parole d'honneur et leur signature, on n'abandonnera plus la Crète au bon plaisir du Sultan.
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c( La tyrannie turque, poursuit Hadji-Mikhalis, est morte et ne peut être relevée. Qui oserait en avouer la défense devant le monde civilisé? Depuis deux siècles que le Turcs ont la Crète, qu'ont-ils fait de cette lie, la plus grande, la plus riche, la plus fertile de l'Archipel, la rose du Levant, le paradis de la future Hellade ? Les ports ont été comblés par les sables, les routes entraînées parles pluies, les ponts enlevés par les torrents, les plaines dépeuplées par la chasse à rhomme, les villes ruinées et vidées par les emprisonnements, les exils, les incendies et les massacres ! Oii sont aujourd'hui Cnosse et Gortyne et les cent villes de Minos ? oîi les grands bourgs vénitiens et les deux cent trente chatellenies ? où les vignes, qui fournirent durant deux siècles à toute la chrétienté le vin fameux de Malvoisie? où les bois de cyprès, qui couvraient encore la montagne au temps de Buondelmonte? Le Turc a tout anéanti et, sur le point de lâcher sa proie, il veut en ronger jusqu'aux ossements : le pacha de Candie a vendu à des Européens les cimetières de sa province, pour en exploiter les tombes et fabriquer du noir animal I
» Et voilà ce que l'Europe est venue protéger et prolonger ici ! Est-il donc possible vraiment que, peuples et rois, toute la chrétienté marche
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d'accord vers une telle croisade? Les autres, passe encore ! mais la France I Depuis plus de cent ans, ce peuple était tourné vers elle. Elle était le flambeau de justice et de vérité. Quand les montagnards avaient appris ses désastres, ils étaient descendus vers la mer, pour oflrir à ses consuls d'aller à son aide, et plus d'un partit alors qui ne revint pas. Depuis, on la savait ligottée, entravée, obligée de penser à elle avant de penser aux autres. Mais qui donc aurait jamais pu croire qu'elle affirmerait sa rentrée aux conseils de l'Europe par l'écrasement d'une nationalité?
)) Les Cretois sont tout disposés, comme ils l'ont toujours été d'ailleurs, à suivre les conseils des puissances. Depuis deux ans, ils ont fait tout ce qu'elles ont voulu et ils continueront. Mais il ne faudrait pas croire que l'on viendrait à bout d'eux par la force. Les jours de 1866 sont passés. La Crète aujourd'hui est armée ; elle a plusieurs fusils Gras et des milliers de cartouches pour chaque combattant, et le fusil Gras est le meilleur fusil dans cette guerre d'embuscades, où l'on vise sans hâte, le canon appuyé au rocher; chaque baUe tue son homme.
En 1866, la plupart des Cretois n'avaient encore que des fusils à pierre, et ils furent alors vaincus par la faim, bien plus que par la force. Le
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pain leur manqua : on ne peut vivre longtemps sans pain. Assagis par Texpérience, ils ont pris leurs précautions : les hautes plaines ont été plantées de pommes de terre ; aujourd'hui le peuple chrétien peut se passer de blé ; le lait de ses troupeaux, la viande de ses cochons, l'huile de ses olivettes, et ses pommes de terre lui assurent des années de résistance... »
— Et la solution désirée?
— Celle que voudra l'Europe , à condition qu'on tienne les promesses des amiraux : plus d'armée turque ; plus de fonctionnaires ottomans ; un règlement dressé par les puissances ; un gouverneur européen.
Hadji-Mikhahs insiste longuement sur ce dernier point. La Crète veut un gouverneur, un administrateur, un homme de loi et de travail, qui fasse les affaires de l'île, qui impose à tous une loi commune, mais surtout qui apprenne à ce peuple que la paix est utile et que l'on gagne sa vie à cultiver son champ. Ce n'est pas un prince qui convient : un prince mange le peuple, comme fit le Battemberg de Bulgarie. Ce n'est pas un pacha oriental, de quelque nationalité et de quelque religion qu'il puisse être ; il ne faut pas croire, ce que disent certaines gens, que la Crète veut un orthodoxe; elle a vu que son orthodoxie n'a pas servi sa cause auprès de ceux
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qui auraient dû la défendre. Elle veut un Européen. Elle aurait accueilli avec joie ce Suisse que l'Europe lui avait annoncé, ce Numa Droz dont Hadji-Mikhalis répète le nom, en ajoutant : «Ce n'était pas Numa qu'on l'aurait appelé, mais Nomios (l'homme de la loi) ». Elle accueillerait encore avec joie l'amiral italien, ou l'amiral français, ou l'ofFicier du corps d'occupation que le conseil des amiraux nommerait gouverneur provisoire et que l'Europe chargerait de restaurer l'ordre en Crète.
— Et l'annexion à la Grèce?
Le gendre du héros a répondu avec vivacité que la Crète n'oublierait jamais ses désirs éternels, que, seule, l'Union pouvait satisfaire leurs cœurs, que tout le peuple la voulait encore, que quelques-uns la voulaient immédiate, que la plupart la croyaient impossible à cette heure, mais qu'elle se ferait un jour...
Hadji-Mikhalis a laissé dire ; à la fin seulement, il a ajouté : ce La Crète doit penser à elle et nous devons d'abord être Cretois. Cette année nous a révélé bien des choses. Car nous pensions autrefois qu'entre la Grèce et la Turquie il y avait une grande différence, et nous avons vu que la différence était petite. En Turquie, ce qui fait le plus grand mal, c'est que tout est sacrifié aux intérêts personnels du
Maître ; les peuples et leurs intérêts ne comptent jamais. En Grèce, on nous a dit et nous avons bien vu, depuis dix mois, que le Palais gouvernait aussi pour lui, non pour le peuple, et que l'Idée, la race, le pays ne comptaient plus quand les intérêts du Maître étaient en jeu. Si tu vas à Athènes, tu comprendras ce que je veux dire, et tu comprendras aussi bien des choses mystérieuses, qui vous ont étonnés dans la conduite de cette dernière guerre. »
Il n'a pas voulu en dire davantage. Mais il s'est laissé photographier avec sa casquette russe, son harnachement de cartouches, de sabres et de pistolets, et, nous pressant l'un après l'autre sur sa barbe fleurie, il nous a renvoyés avec le salut habituel : c< Bon voyage et bonne patrie ! Nous nous reverroris un jour, quand la tâche sera terminée. Je retournerais volontiers avec vous en Grèce ou en Europe. Mais je dois rester parmi ce peuple. »
La buée du soir et l'ombre ont envahi déjà la plaine d'Omalos. La couronne de montagnes resplendit encore dans la lumière du couchant;
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maîS) en bas, la nuit commence à tomber; la hutte du héros est trop petite pour nous abriter : il faut que nous retournions dormir à Lakkous. Aucune issue ne semble ouverte à travers l'enceinte continue. La place d'armes est absolument close. Vers le Sud, Xylo-Skala (réchelle de bois) n'est, comme son nom l'indique, qu'un escalier de bois, fait de main d'homme, accroché aux flancs du précipice ; les gorges de Samaria, qui le continuent jusqu'à la côte méridionale, ne sont qu'un lit de torrent étroit, surplombé de toutes parts, barricadé de roches et d'éboulis. Vers l'Ouest, une haute brèche laisse tomber un sentier de chèvres sur la vallée de Kandai>os et le port de Sélino. La seule entrée de cette place d'armes est la route qui nous a conduits ici et que nous reprenons vers [Lakkous et la côte Nord, et quelle route !
Il faut remonter, d'abord, du fond de la plaine à la crête de l'anneau montagneux, par les lacets pavés d'un sentier qui éboule, puis errer dans un dédale de pics, de gorges, d'effondrements et de hauts mornes, à travers les roches calcaires semées de trous et hérissées de pointes. On arrive enfin au bord tranchant, où la masse calcaire plonge sur les éboulements de schistes et de marnes, et le sentier se colle à cette muraille
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di'oite, pour descendre trois ou quatre cehts mètres à pic, vers les talus et les plantations de Lakkous...
De la Sude à Grabousa, toute la côte Nord se déroule à nos pieds. A l'horizon, sur la mer plaquée de moires, Cérigotto et Gérigo semblent jalonner la route vers la Grèce. Plus près, voici le golfe de la Canée, où les cuirassés grecs apparurent au début de février, et l'embouchure du Platanos, où le colonel Vassos débarqua. Toute la montagne courut au-devant des sauveurs attendus : c( Quand ils dressèrent leurs tentes au milieu des orangers, il nous sembla, me disait un Cretois, que le dieu de la liberté avait, pour cette fête, accroché dans les arbres ses lanternes dorées. »
Le colonel borda de ses lignes la rive droite du Platanos. Le commodore encombra de ses vaisseaux la rade sans défense. Puis l'un et l'autre attendirent dans l'inaction et, ne voulant pas agir eux-mêmes, ils empêchèrent encore la marche en avant des insurgés; il fut défendu par le colonel Vassos de reprendre aux Turcs la casquette d'Hadji-Mikhalis. Voilà bien les choses mystérieuses dont Varchistratège parlait tout a l'heure. Personne en Crète n'en veut parler. On hausse seulement les épaules au souvenir de cette conduite. Les vieux ont parfois
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des paroles de mépris pour cette armée d'enfants ; les jeunes, parfois, ont des paroles de colère contre « ces gens du Palais » et contre leur maître. Ce n'est qu'a Athènes que j'ai trouvé des apparences d'explication vraisemblable pour cette étrange intervention des forces helléniques.
Les Grecs ont toujours compté sui* la Crète, et la Crète s'est toujours appuyée sur les Grecs. Toutes les insurrections Cretoises ont reçu des secours d'Athènes, et toutes se sont couvertes du drapeau hellénique*.
En 1822, les Cretois avaient envoyé des rereprésentants à la Chambre Panhellénique et accepté les décrets de l'Assemblée d'Epidaure. Les guerriers savaient prêter le serment : « Nous jurons, devant Dieu et devant les hommes, d'être fidèles à la patrie, d'observer la Loi qu'a décrétée l'Assemblée d'Epidaure et d'obéir au