I. Cf. G. Streit, Lm, Volonté da peuple créiois
Gouvernement légal de la Grèce. » Pendant plus de cinq ans , ils firent nominalement et réellement partie du nouvel Etat.
Quand l'Europe, en i83o, les remit à l'Egypte, ils protestèrent a devant la chrétienté et le monde civilisé » en proclamant ce éternelle et immuable l'union de ce peuple avec les Hellènes, avec lesquels il a combattu, avec lesquels aujourd'hui encore il continue de former une seule nation, et dont il ne se séparera jamais ».
En i858, en 1866, ils supplièrent encore l'Europe et, en particulier, les trois puissances protectrices. Les diplomates devraient relire aujourd'hui cette belle supplique :
Les habitants de Candie avait pris une part active, avec toute la race grecque, à la sanglante guerre de l'Indépendance qui, commencée en i82i,a continue pendant de longues années. Ils avaient réussi par de grands sacrifices à se rendre maîtres du territoire de l'île et d'une de ses principales forteresses, nommée Grambouse. Ils espéraient en conséquence qu'ayant les mêmes droits que leurs frères du continent grec, leurs eflforts seraient couronnés par la consécration de leur indépendance ; mais les trois grandes Puissances, dans leur sagesse, en ont décidé autrement. Les Cretois se sont soumis le cœur brisé à ce haut arrêt, et depuis lors ils ont traîné leur existence tantôt sous la souveraineté du pacha d'Egypte, tantôt sous celle de S. M. le Sultan.
Une des raisons de baute politique, pour lesquelles
les Grandes Puissances nous ont replacés sous la domination turque, était le chiffre de la population chrétienne. Mais aujourd'hui (1866) les Turcs ne forment que le quart de la population totale qui s'élève à trois cent mille âmes. Il n'est pas juste que les phis nombreux souffrent à cause du plus petit nombre : sous un gouvernement chrétien, nos compatriotes musulmans jouiraient du même bonheur et des mômes avantages que nous-mêmes. En outre, la Turquie, pour tenir le pays soumis, est obligée d'entretenir ici une armée et une flotte et de dépenser des sommes énormes sans aucune utilité pour elle ; tandis que la Crète, unie à sa mère naturelle, la Grèce, procurerait de grands avantages à toute la race grecque et pourrait entrer enfin dans la voie du progrès et de la civilisation. Si la création du royaume hellénique a pour but la régénération de ce peuple, la Crète, pays purement hellénique, sera l'une de ses pierres fondamentales.
Les Cretois ajoutaient, dans une autre protestation : « Ayant refuse l'autonomie, qu'on nous accordait en i83o, par l'entremise de feu Léopold P^ et le 21 octobre iSSg, par celle de Lord Palmerston, nous n'avons en vue que l'unité nationale, notre unanime et immaîtrisable désir ». Les puissances ne pouvaient nier cet unanime désir et le prince Gortschakoff écrivait le 4 mars 1867 :
Candie a des droits qui datent de la lutte pour Tindépendance grecque. Ils ont été méconnus dans le temps par l'Europe. Depuis lors, un lien factice a uni
l'île à la Turquie — factice parce que rien n*a été fait de ce qui lui avait été promis, factice parce que respiration des Cretois vers la nouvelle patrie, qu'ils avaient choisie et pour laquelle ils avaient versé leur sang, n'a pas manqué de se manifester dans toutes les occasions où ils avaient montré au grand jour tout ce que la domination ottomane avait de pesant pour eux. Cette île ne serait jamais pour la Porte qu'un fardeau qui lui coûterait plus qu'il ne lui rapporterait, et nous croyons qu'elle ferait bien d'en faire le sacrifice, comme un témoignage de modération et un gage de conciliation. Nous savons , quant à l'annexion de Candie à la Grèce, que le gouvernement anglais ne partage pas aujourd'hui notre opinion, mais il ne nous paraît pas impossible que le cours des événements l'y ramène.
Durant plus de quatre ans, la Russie répéta le même conseil, que l'Angleterre et la France ne voulurent pas entendre : « L'île de Crète est perdue pour vous, disait le prince GortschakoCf à l'ambassadeur turc. Si vous parveniez a y rétablir pour quelque temps l'autorité du Sultan, ce ne serait que sur un monceau de ruines et de cadavres. Cédez aux Grecs cette île que vous ne sauriez conserver et que, d'ailleurs, vous n'aviez pas hésité à donner dans le temps au pacha d'Egypte. » :
En 1878, nouvelles supplications des Cretois au Congrès de Berlin : ce La Crète ne pourra jamais jouir d'une tranquillité durable, si ses
vœux les plus ardents ne sont pas exaucés, c'est-à-dire si elle n'est pas réunie à la Grèce. » Presque chaque année, depuis lors, quelque anniversaire où quelque fête avait donné lieu à de pareilles déclarations.
La Grèce, pas plus que l'Europe, ne pouvait donc se tromper sur les sentiments réels des Cretois. Elle ne pouvait pas davantage feindre d'ignorer leurs souffrances et leurs plaintes légitimes. Tous les dix ans, une insurrection Cretoise avait pour premier effet de jeter sur les quais du royaume une multitude aQamée et suppliante. A chaque révolution, les mêmes événements se répétaient : les beys appelaient dans les villes Cretoises les musulmans des plaines et, devant ces pillards qui ne respectaient nibiens ni personnes, les chrétiens des villes étaient obligés de s'enfuir. Tous les dix ans, le royaume hellénique eut à nourrir, pendant de longs mois, .quarante à cinquante mille exilés.
Chaque insurrection Cretoise soulevait donc en Grèce un mouvement populaire et, se tournant vers l'Europe, le gouvernement hellénique devait lui remontrer, avec instances, dans queUe situation pénible la Crète aux mains des Turcs mettait le royaume et sa dynastie. Toujours appuyés par l'opposition, ces mouvements populaires furent toujours combattus par le gouvernement, mais
lyi LES AFFAIRES DE CRETE
surtout depuis la dernière guerre balkanique* Avant cette guerre, en effet, l'hellénisme tout entier avait les yeux tournés vers la Crète : c'était le premier morceau du domaine héréditaire qu'il semblait possible de reprendre, la sandale de marbre (les Grecs comparent volontiers la forme de l'île à une sandale) la sandale de marbre, qu'il fallait rattacher aux pieds de la statue. La Crète était aussi la plaie saignante et toujours enfiévrée. Le Turc, oppresseur de la Crète, était toujours l'ennemi traditionnel...
La guerre des Balkans et le traité de San- Stéfano découvrirent brusquement à l'hellénisme une plaie autrement profonde et grave : la Macédoine et la Thrace, la route de Salonique et de Gonstantinople, étaient revendiquées par un nouveau peuple, que la Russie inventait ou tirait de son ombre ; Ignatieff créait d'un mot la grande Bulgarie. La Grèce, sans la Crète était une pauvresse sans chaussure : sans la Macédoine, ce serait une infirme sans bras, une éclopée, une invalide... Les regards de l'hellénisme se tournèrent donc vers la Macédoine, et ses haines contre le Bulgare.
Tout le peuple, avec l'esprit politique des Hellènes, comprit aussitôt qu'une affaire Cretoise serait, en tout état de choses, un recul ou une perte pour l'Idée. Le pacte de Khalépa assurait
la victoire définitive du chrétien sur le musulman Cretois ; c'était affaire de temps et de patience pour que l'île entière, sous un titre turc, fût en réalité une terre hellénique. A brusquer Mes choses, on ne pouvait rien gagner. Une insurrection vaincue reculait de vingt ans, de cinquante ans peut-être, l'échéance dernière. Une insurrection victorieuse, annexant nie au royaume, aurait immédiatement son revers en Macédoine, car les Slaves, Serbes et Bulgares, réclameraient pour eux une compensation à cet accroissement de l'hellénisme. Il fallait donc à tout prix ne pas envenimer la question Cretoise. Il fallait même ne pas la discuter, ne pas fournir aux Slaves un motif ou un prétexte de négociations: ce La Crète aux Grecs, aurait pu dire le Bulgare, et la Macédoine à nous ! » Considérant déjà la Crète comme à eux, les Grecs voulaient encore la Macédoine, et d'abord la Macédoine.
C'est pourquoi, depuis vingt ans, tous les ministères grecs, à quelque parti qu'ils appartinssent, conseillèrent aux Cretois la patience, En 1889, le Sultan n'aurait jamais pu briser le Pacte de Khalépa si le gouvernement grec, dupé d'abord, résigné ensuite, n'avait cru l'entente avec les Turcs préférable à tout, et depuis 1889, malgré la mauvaise foi et la politique atroce d'Abd-ul-Hamid, le gouvernement grec avait
persisté dans son attitude : il ne voulait donner à la Porte aucun prétexte de céder aux demandes des Slaves et d'établir en Macédoine de nouveaux évêchés serbes ou bulgares. Le ministre de France à Athènes écrit le 3 décembre 1895 :
Les Grecs suivent avec une vive attention, cela va sans dire, ce qui se passe en Turquie, mais ils le font de la façon la plus paisible. L'idée généralement répandue est que, pour le moment, il n'y a rien à faire et qu'il faut laisser les choses suivre leur cours naturel. On a toute confiance dans un avenir qui réserve à l'hellénisme des avantages de toute sorte. De temps en temps, certaines feuilles d'opposition cherchent à secouer cet optimisme et accusent le ministère; mais leurs invectives mêmes restent sans écho. M . Delyannis m'a déclaré qu'il était fermement convaincu de la nécessité pour la Grèce de rester calme au mîHeu des agitations de l'heure présente.
Quand les Turcs, au commencement de 1896, semblent décidés à provoquer, par des envois de troupes, l'insurrection de la Crète, on reste encore désireux à Athènes de l'abstention; notre représentant télégraphie le 6 janvier :
Le ministre grec a déclaré formellement à ta Porte que le gouvernement royal déclinait toute responsabilité dans les événements qui pourraient s'ensuivre en Crète.
Interrogé par moi sur la portée exacte de cette notification, le ministre m'a dit qu'il ne fallait pas en induire que le gouvernement hellénique modifierait sa conduite modérée et pacificatrice, mais que, prévoyant seulement les conséquences déplorables de pareilles imprudences, il voulait, par avance, les signaler et bien faire constater qu'on le mettrait dans l'impossibilité de les prévenir.
L'attitude des Grecs ne change pas, même après les massacres de mai 1896 et l'assassinat du cawas grec.
Athènes, le 30 mai 1896.
Les nouvelles qui arrivent de Crète causent ici une vive émotion. Le ministre des Afi'aires étrangères nous en a entretenus hier, mon collègue de Russie et moi. Il déclare que le gouvernement royal n'est plus écouté et qu'il faut désormais aux Cretois autre chose que des conseils. Pour arrêter les progrès du soulèvement, il croirait urgent que l'on obtînt de Constantinople le retrait du firman qui ajournait la convocation des députés. Le ministre pense que l'on réussirait encore à grouper les éléments modérés autour de l'Assemblée régulière, où des questions de fond seraient étudiées pacifiquement, loin des énergumènes qui tiennent la montagne.
Le gouvernement grec fait appel aux bons offices des trois puissances protectrices (21 mai). Sur leur refus, il en appelle aux signataires du traité de Berlin. Quand l'Europe a pris en main l'affaire Cretoise, il soutient de toute son influence
les désirs et les ordres du concert européen. Il refuse aux Cretois l'appui de sa flotte.
Athènes, le a6 mai 1896.
Malgré les excitations de la presse, Témotion, qui est vive ici dans les régions officielles, n*a pas gagné la rue. Les comités crétois réclament des ministres l'envoi de bâtiments de guerre ; ce serait, à les entendre, le signal du soulèvement général et de Tannexion h la Grèce. Le gouvernement royal sent les responsabilités qu'il assumerait en montrant le pavillon hellénique en Crète pour protéger ses nationaux. Mais il redoute aussi les attaques de l'opposition et l'impopularité auxquelles son inaction l'expose.
Les nationaux — car il y a en Crète beaucoup de sujets grecs — ont été molestés ; le cawas grec a été assassiné ; une flotte grecque aurait donc un bon prétexte pour arriver dans les eaux Cretoises : le gouvernement grec envoie ses cuirassés aux bassins de Malte et de Toulon. La Turquie demande les bons offices de la Grèce (38 mai), et la Grèce les accorde*. C'est grâce aux conseils de la Grèce, que les Crétois se soumettent à toutes les expériences de l'Europe^.