Livre jaune
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je n'ai jamais eu affaire avec l'Hétairia pour la bonne raison qu'elle ne s'est jamais occupée de la Crète. Renseignez--vous sur l'Hétairia et vous verrez pourquoi elle n'a jamais songé qu'à la Macédoine. »
Il semble bien, en effet, que, seuls à Athènes, les comités crétois ont incité et soutenu le parti révolutionnaire en Crète. Ces comités étaient formés des notables crétois, que les troubles actuels ou les insurrections précédentes avaient jetés momentanément ou fixés dans le royaume, surtout au Pirée. Témoins des massacres, ils étaient partisans des représailles et ne pouvaient s'accommoder des lenteurs diplomatiques. Le gouvernement grec s'efforça vainement de les contenir. En dépit de son bon vouloir, il fut impuissant à empêcher leurs envois d'hommes et de munitions, et lui faire un reproche de cette impuissance ne serait qu'une injustice criante : il a fallu toutes les flottes européennes pour couper la Crète des mille petits ports grecs. Personne, d'ailleurs, n'a jamais nié que le consul grec lutta contre les agents des comités crétois, et que le gouvernement grec donna tout son appui aux modérés, aux partisans de la paix, contre les révolutionnaires et les pallikares.
Reste l'Ethniki Hétairia (Ligue Nationale). De tout temps, les Hellènes ont eu des associations,
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plus OU moins secrètes, pour le relèvement de rhellénisme et le service de l'Idée. L'Ethniki Hétairia date de plusieurs années, mais elle grandit subitement Tan dernier, à la suite des Jeux Olympiques. Tout Tliellénisme , convoqué a Athènes, en avait rapporté une fierté légitime des progrès de la race, de ses richesses, de ses monuments, de ses gloires retrouvées : la victoire d'un Grec dans la course de Marathon avait ouvert les cœurs aux plus folles ambitions.
L'Ethniki Hétairia vit affluer les adhésions et les subsides : se mettant à l'œuvre, elle commença la lutte pour l'Idée. Son théâtre d'action était indiqué d'avance par les préoccupations populaires. J'ai dit pourquoi tout l'hellénisme ne songeait plus qu'à la Macédoine. Mais le sentiment public était doublé encore de soucis personnels dans l'esprit de certains ligueurs. Les officiers de l'armée de terre s'étaient, en foule, affiliés à la Ligue : ils y ont jugé un rôle décisif. La Grèce, plus petite que d'autres Etats, a souffert plus tôt d'un mal inévitable à la paix armée, où nous vivons depuis un quart de siècle.
Pendant ces vingt dernières années, les fils de la bourgeoisie s'étaient précipités vers les écoles militaires. Devenus officiers, ils vécurent heureux d'abord, en suppléant à leur maigre solde
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par les rentes paternelles ou par les dots de riches héritières : un avancement régulier maintenait leur bonne humeur. Mais, au bout de vingt ans, la guerre ne venant pas, l'avancement se ralentissant de jour en jour, les héritières n'allant plus aussi volontiers vers les uniformes (en vertu de la loi que trop d'uniformes offerts diminuent les dots demandées), leur bonheur s'assombrit de préoccupations pour l'avenir et de privations dans le présent. Les cadres étaient pleins. La conviction se répandit peu à peu qu'il fallait une saignée, ou plutôt, car l'on ne mettait pas en doute la supériorité nationale, qu'il fallait des victoires, pour que la nation, accrue et glorifiée, augmentât son armée et son budget militaire. Par l'ambition des officiers qui la composaient, comme par les calculs des politiques et par le sentiment général, la Ligue était donc poussée a la guerre, mais à la guerre terrestre, à une expédition de Macédoine et non de Crète.
Tel était, au début de février 1897, la situation d'esprit et la politique des Grecs. Pas plus que le gouvernement, pas plus que le consul de la Canée, pas plus que le sentiment populaire, l'Ethniki Hétairia n'était préparée à l'intervention en Crète. Sans doute la nouvelle des massacres et le télégramme du consul auraient pu causer l'entraînement de tous. Les journaux avaient surexcité l'opinion. Les ennemis du ministère venaient d'envoyer en Crète deux des chefs de l'opposition. Usant d'une menace qui leur avait souvent réussi, ils parlaient de rejeter sur la dynastie même la responsabilité du gouvernement soutenu par elle. L'Ethniki Hétairia,
entrant en scène, commençait à réclamer la guerre de Macédoine. Athènes se remplissait de discussions et de meeting^...
Mais, en bien d'autres occasions, Teffervescence avait été plus grande. En 1878, en 1889, pareil mouvement avait abouti à une parfaite tranquillité, dès que les nécessités de l'heure étaient apparues clîdrement à ces esprits politiques. Dans cette dernière affaire de Crète, une influence se déplaça, et cette influence, au dire des hommes d'Etat grecs, est aussi difficile à nier que malaisée à suivre dans ses moyens et dans ses projets.
«J'ai eu, me disait un personnage d'Athènes, j'ai eu entre les mains tous les documents de notre politique au cours de cette année. Il y a, à la fin de janvier et au début de février, une lacune de trois semaines qui rend tout le reste à peu près inintelligible sans conjectures. Il s'est alors passé quelque chose de décisif, dont nous n'avons pas la preuve matérielle, mais que l'on peut, je crois, reconstituer. »
Voici les conjectures qui ont trouvé créance dans l'esprit de beaucoup d'Hellènes.
Lorsque Guillaume de Sonderbourg-Gliicksbourg fut appelé en i863 au trône de Grèce, sous le nom de Georges P', c'était une fortune inespérée pour ce cadet de Danemark, qui, du coup, devenait majesté et qui épousait bientôt une
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grande-duchesse. Pendant trente ans, il se montra digne de cette fortune, par sa conscience à remplir son devoir, par son impartialité entre les factions, sa bonne humeur et son indiscutable habileté. Sans être le modèle des hommes et des rois, sa vie et son gouvernement lui valurent l'estime et l'affection de son peuple, et la popularité de la reine Olga achevait d'assurer l'avenir de sa dynastie. Il en fut ainsi jusqu'à ces années dernières. Mais il sembla qu'alors un changement se fît dans ses pensées.
Cette touchante intimité de la famille royale de Danemark, que vantent les journaux d'Europe, eût peut— être sur lui une influence néfaste. Au contact de ses trop puissants, trop riches ou trop joyeux beaux-frères, il parut se prendre de dégoût pour sa vie restreinte de petit roi, son pouvoir restreint de roi démocratique, son petit palais, sa petite cour, son petit royaume, et, même, il négligea sa bonne et si jolie petite reine, que, jadis, il avait été si heureux d'épouser. Ceci n'est pas un conte. Il se dérangea, courut les villes d'eaux, entama ses économies et ne ménagea même pas le scandale , ce qui failKt le brouiller avec sa reine et avec son peuple. Il se sentit dès lors beaucoup plus à la merci de l'opinion publique. Il fut aussi moins assuré de la paix du ménage. Il dut céder en plus d'une occa-
sion, pour éviter le sort de son royal frère de Serbie. Ne voulant pas d' ailleurs fuir le péché, il aggrava sa situation, car il eut bientôt des besoins ou des désirs d'argent. Il n'avait pensé jusque-là qu'à son métier royal ; on l'accusa désormais de penser quelquefois à sa fortune personnelle.
La liste civile d'un roi des Hellènes est modeste, surtout quand ce roi a six enfants à établir. La Chambre grecque avait fait une dotation au prince héritier. Elle avait fait une dot aux princesses Alexandra et Marie. Mais, pour les autres princes, elle avait formellement déclaré que la Grèce, trop pauvre, ne pouvait plus rien. Le roi avait donc sur les bras trois fils, dont le plus âgé, le prince Georges, n'avait d'autres revenus que sa solde de capitaine de corvette dans la marine royale, soit deux cent cinquante drachmes en papier, cent quatre-vingts francs, par mois.
Le roi, lui-même sans trop d'argent, ne pouvait éternellement entretenir ce grand garçon de vingt-huit ans. La reine avait des rêves pour l'avenir de ce fils, qu'elle avait toujours un peu préféré. On cherchait pour Georges une situation, quand l'affaire Cretoise commença. Nous voyons, par le Livre Jaune, que, dès le début, le roi de Grèce tint un langage beaucoup moins calme que ses ministres :
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Athènes, le ai décembre 1895.
Au cours d'une visite à bord d'un cuirassé autrichien, le roi vient de me dire, devant des personnes qui l'ont certainement entendu : « Vous savez que les Turcs envoient décidément cinq bataillons en Crète. C'est évidemment pour ne pas rester sur leur dernier échec et renouveler leurs agressions. Si les choses prennent cette tournure, je vous déclare que je ne pourrai plus répondre de rien ici et que les événements suivront leur cours. »
En même temps, il signalait et exagérait un peu à sa famille russe les dangers de sa situation. Dans son voyage à travers les capitales, au mois d'août 1896, alors que tout le monde satisfait de Taccord intervenu en Grèce, en Crète et en Europe, regardait l'affaire comme réglée^ il se faisait à Vienne et à Paris le prophète d'un avenir menaçant et de complications certaines. II. donnait pourtant l'assurance au comte Golu— chowski que ce la Grèce ne cherchait pas en ce moment l'annexion de la Crète* ». Mais peutêtre ajoutait-il à Paris quelques détails à cette assurance, car, au mois de février 1897, le ministre français affirmait à la tribune que la Grèce accepterait, avec reconnaissance, l'établis-^ sèment d'une principauté Cretoise au profit du prince Georges ; il avait, disait-il, les assurances les plus formelles de cette adhésion.