‹ Les affaires de CréteChapitre 47 sur 60 · I. Livre jaune, p · texte numérisé non relu

I. Livre jaune, p

Cette affirmation causa un tumulte indescriptible dans la Chambre grecque : ministériels et opposants coururent, le poing levé, au premier ministre en l'appelant traître et vendu; mais le ministre jura que ni lui ni son ambassadeur n'avaient jamais tenu pareil langage. Or on ne peut mettre en doute la parole du ministre français ; si le gouvernement hellénique n'a pas tenu le propos, il faut que quelqu'un d'autre ait parlé. La Grèce n'avait aucun penchant, aucun intérêt à l'établissement de la principauté; les Cretois eux-mêmes ne voulaient que l'annexion; mais peut-être les penchants, les vœux et les intérêts du roi étaient-ils différents.

Outre ses soucis personnels, le roi de Grèce pouvait apercevoir à l'établissement d'une principauté Cretoise bien des facilités que n'offrait pas l'annexion. La principauté vassale n'entamait pas l'intégrité de l'empire ottoman, cette pierre d'angle de toute la politique européenne. Ajoutez que la Russie serait vraisemblablement heureuse de témoigner sa reconnaissance au prince Georges, qui, jadis, avait au Japon sauvé la vie du tsar Nicolas...

Le roi eut peut-être des raisons plus pressantes encore. Les Grecs, comme les Cretois, n'ont jamais pensé qu'à eux seuls ils pourraient se tirer d'affaire : ils ne se sont jamais lancés

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à Taventure, sans la promesse d'un secours étranger; ils affirment donc qu'une puissance est intervenue en février pour donner des conseils ou des encouragements, mais quelle puissance? Des trois protecteurs vers qui la Grèce se tourne volontiers, la France est hors de cause : elle est depuis trois ans la plus fidèle amie du sultan Abdul-Hamid. Les hommes d'Etat grecs prétendent aussi que l'Angleterre a essayé jusqu'au bout d'empêcher l'aventure, et les documents diplomatiques donnent la même conviction. La Russie, ajoutent-ils, se sentait des obligations envers les Cretois, envers le prince Georges, envers la famille royale de Grèce, envers tous les orthodoxes que, depuis cinq ans, elle laissait un peu tyranniser. Elle se sentait aussi moins écoutée à Constantinople, moins respectée des Turcs.

En 1866, la Russie s'était faite le champion de l'annexion : elle voulait alors, sur la mer, une grande Grèce, comme elle voulait, sur le continent, une grande Slavie. Mais, depuis, sa politique modifiée inclinait peut-être à morceler l'hellénisme, comme elle avait morcelé le slavisme : plusieurs petits Etats autonomes, incapables de vivre par eux-mêmes, seront toujours forcés de rester sous sa main. Si donc l'aventure tournait bien, l'hellénisme, découpé en trois petites Grèces athénienne, samienne et candiote.

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demeurait une force sans danger. Si l'aventure tournait mal, la Russie n'avait encore rien à perdre à cet abaissement de Thellénisme.

Beaucoup d'hommes sensés, dans le gouvernement et la Chambre helléniques, pensent donc que la famille russe de la reine Olga fit alors des promesses et que les instances de la reine déterminèrent le roi, La Russie se serait engagée à imposer la résignation aux Turcs, si le coup de main réussissait, et à empêcher les représailles des Turcs, si le succès semblait compromis. Le roi aurait promis que la Crète ne serait pas annexée et qu'en aucun cas la flotte et l'armée grecques ne généraliseraient le conflit par une attaque sur d'autres terres ottomanes... On se lança dans la guerre, persuadé qu'on n'aurait pas à la faire, que la flotte et le corps de débarquement trouveraient en Crète un ordre de l'Europe installant la principauté, et que cette promenade Cretoise dispenserait de la campagne macédonienne.

La flotte grecque arriva le 5 février sur rade de la Canée. Elle y trouva deux navires français et anglais, qui n'avaient pas d'instructions de leurs gouvernements. Le commodore grec, aide de camp du roi, — car toute cette affaire fut menée par des gens du Palais, — attendit patiemment deux jours sans rien faire, alors que trois

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coups de canon lui auraient livré la Ganée : le gouverneur turc s'était enfui; les troupes turques ne demandaient qu'à vider l'île. Au bout de trois jours, le commodore grec parla de bombarder la ville ; mais des instructions étaient venues aux commandants anglais et français : on le menaça de représailles. Le prince Georges, qui survint avec ses torpilleurs, espérait déjà les cris de bienvenue et d'intronisation ; il entra dans une violente colère quand il connut les instructions franco-anglaises. Mais, croyant aune méprise ou à un retard, il ne pensa pas une seule minute à faire acte d'hostilité : trois jours il attendit, d'heure en heure, qu'un ordre de la Russie et un firman de la Porte vinssent lever l'opposition de ces gêneurs. Puis il repartit sans avoir rien fait et en ordonnant au commodore de ne rien faire. On espérait toujours l'intervention russe promise et l'on ne voulait pas rendre cette intervention plus difficile, ou même impossible, en tirant les premiers coups... Le colonel Vassos débarqua ; c'était encore un aide de camp du roi, un homme du Palais, qu'une heure avant le départ, un ordre du roi avait substitué au colonel Staïkos désigné par le ministre. Il échelonna ses troupes sur la rive droite du Platanos, et attendit. Soldats turcs et bachibouzouks s'étaient enfuis derrière les remparts de

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