‹ Les affaires de CréteChapitre 53 sur 60 · Livre jaune, p · texte numérisé non relu

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l'influence qu'elle réservait à chacun d'eux. Mais ils n'étaient plus là. Il ne restait en Crète que des pallikares ceinturés de cartouches et des politiciens dévoués à la Grèce, et du haut des monts, des falaises, des promontoires, les politiciens crièrent à tue-tête : ce l'annexion ou la mort I » et les pallikares continuèrent leur feu plongeant sur les plaines maritimes, sur les villes, les rades, les troupes turques et les navires européens : tout leur fut bon pour brûler leur poudre et se couvrir de gloire.

Les amiraux leur ordonnèrent d'interrompre ce jeu, d'abord sur la rade de la Canée, oii les flottes se trouvaient alors, et sur le faubourg européen de Khalépa, qui recevait une pluie déballes. Les menaces ne suffisant pas, il fallut canonner les hauteurs d'Akrotiri. On tira trente-quatre coups, en visant mal, intentionnellement. La fusillade de ce côté cessa (21 février). La même comédie dut se renouveler quand les amiraux, s'installant à la Sude, interdirent la fusillade sur les hauteurs qui ceignent la rade, et l'cpoussèrent les attaques contre les forteresses qui la défendent ; il fallut bombarder Malaxa et Kératidi , au sommet de la falaise. Autre canonnade pour protéger, dans l'Ouest de l'île, les musulmans réfugiés sous la forteresse de Kissamo. Canonnade à Sitia. Canonnade encore sur la côte Sud,

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pour écarter les insurgés des murailles d'Hiérapétra. Canonnade pour embarquer les musulmans de Sélino. Double et triple canonnade pour maintenir les pavillons des six puissances sur le fort d'Izzedin, qui est la clef de la Sude.

Il y eut des victimes. Les journaux d'Athènes en ont beaucoup exagéré le nombre. Mais il y eut des victimes parmi les chrétiens, et, quand on connaît un peu l'histoire cré toise , quand on connaît surtout l'origine des derniers événements, on ressent de l'indignation et de la honte à voir le canon européen continuer en Crète l'œuvre de mort poursuivie par les Turcs depuis trois siècles. Il serait injuste, pourtant, de mettre en cause les amiraux.

Dans cet accomplissement de l'œuvre européenne, ils ne se transformèrent jamais en machines d'exécution. Ils restèrent toujours des hommes, raisonnant et sentant, interprétant les ordres des Puissances et les adaptant aux nécessités de l'heure et aux devoirs d'humanité, usant tous les moyens d'entente, supportant les interminables palabres des insurgés et leurs récriminations et leurs rodomontades et leurs feintes colères, acceptant leurs promesses illusoires, ménageant la vanité de ces héros, s'inclinant, pour leur complaire, devant la mémoire de Thémistocle et de Canaris, bref, traitant comme il fal—

lait ces bandes d'enfants tapageurs et ne donnant le fouet qu'à la dernière extrémité. Voici les instructions des navires européens pour la première canonnade de Kissamo :

Mouiller aussi près que possible de la plage, dans une situation [qui vous permette d*enfiler l'espace compris entre les positions turques et grecques. Vous n'ouvrirez le feu qu'à la dernière extrémité, quand vous aurez constaté, par vous-même, qu'un mouvement bien accentué en avant a été fait par les Grecs. Si vous en êtes réduit à cette extrémité qui, je l'espère encore, ne se présentera pas, vous réglerez d'abord le tir de manière à ne pas atteindre le but. Je considère, en effet, que cette action, si nous y sommes contraints, est surtout un procédé d'intimidation.

Les navires, atteignant Kissamo à la nuit, trouvent la fusillade engagée. Les insurgés sont venus brûler le faubourg de Kamara sous la forteresse, et les réguliers turcs ne les écartent qu'à grand'peine de la population musulmane, qui va être massacrée. Les commandants ordonnent une suspension d'armes. Les insurgés refusent et des balles commencent à siffler autour des navires. Les commandants ne répondent pas, mais ils éclairent de leurs projecteurs l'espace entre les combattants, aveuglent les adversaires et, les empêchant de se voir, font cesser la fusillade...

A Sitia, même après Toccupation européenne, les insurgés continuaient les hostilités : la nuit, passant les lignes, ils venaient dans la ville poignarder ou fusiller les réfugiés musulmans. Le commandant supérieur — c'était un Français — rassemble les chefs chrétiens, les archèges^ et leur signifie que les pavillons européens couvrent Sitia depuis une semaine. La fusillade continue, et les assassinats. Le commandant rappelle les chefs et leur déclare que sa patience est a bout : la nuit suivante, deux musulmans sont tués et un Européen blessé. Le commandant prévient les archèges qu'il va recourir aux représailles et, leur montrant le clocher de leur village, leur explique qu'il pourrait sans peine détruire leurs maisons et leurs biens, mais que, voulant encore leur donner une leçon mitigée, le lendemain à midi le vaisseau français, à midi cinq le vaisseau italien, à midi dix le vaisseau anglais, enverront un obus à la mélinite dans les champs au delà du village, sur la gauche. Les trois obus arrivent le lendemain, à l'heure dite, à la place désignée ; la fusillade cesse désormais.

Les insurgés reconnaissent que Français et Italiens montrèrent toujours la plus grande patience. Ils prétendent que les Anglais furent parfois raides et cassants, et que les Autrichiens firent

toujours parade d'une ardeur et d'une ponctualité toutes militaires. Ils ne gardent rancune qu'aux seuls Autrichiens. Mais ils pensent que Français et Italiens sont les seuls avec qui l'on puisse causer, qui ne soient pas des Barbares.

L'amiral italien les a séduits par son affabilité et sa souple patience, et puis c'est un homme riche, un homme puissant dans la guerre et dans la paix, car il a le plus haut grade et il est sénateur du royaume, et c'est toujours une consolation pour un Grec d'être bombardé par un grand personnage, qui a d'énormes vaisseaux, et par de gros canons, qui pourraient envoyer d'énormes obus ; l'Allemand, si hostile et si dur, s'est fait, durant son court passage, pardonner bien des torts : il a été le seul à se servir de poudre sans fumée, — comme en Europe !

Quant à l'amiral français, les chrétiens de Sitia, qu'il a fait canonner, lui élèvent maintenant des arcs de feuillage : «Celui-là, vois-tu, frère, il est bon comme les saints Anargyres : ce n'est pas un homme; c'est un morceau de bonté. Et celui-là explique au moins ce qu'il fait. » Les Français ont détruit, à coups de canon, beaucoup de blockhaus insurgés, en les faisant évacuer d'abord. C'était, avait dit l'amiral, pour l'exécution de leurs tirs réglemcn-

taires, et les insurgés ont bien compris que l'amiral, forcé par les règlements à des tirs trimestriels, était obligé de prendre un but.

Us ont difficilement pardonné aux Russes d'avoir suivi l'Europe à cette croisade turcophile. Us avaient depuis un siècle l'habitude de recevoir l'argent russe pour se révolter et, malgré les abandons qui avaient suivi chacune de ces révoltes, ils escomptaient toujours les secours et l'appui des meneurs de l'orthodoxie. Aussi montrèrent-ils une joie pieuse quand la main du Seigneur s'appesantit sur le cuirassé Syssoi Veliki. Pendant un exercice de tir, une culasse mal fermée fut projetée à l'intérieur d'une tourelle ; la coupole, enlevée d'un seul coup et soulevée à la hauteur des mâts, retomba sur le pont en écrasant une vingtaine d'hommes. L'imagerie populaire s'empara aussitôt de ce tragique sujet. Dans les villages crétois, on voit maintenant des enluminures, où Dieu, assis sur les nuages, préside à la scène et, d'un geste courroucé, d'un œil torve, pointe sa foudre sur le vaisseau renégat : la Crète, dans l'antiquité, était déjà la terre préférée de Jupiter tonnant... Les Russes, pour corriger cette impression, ont depuis un mois comblé d'argent les évêques crétois et d'ex-votos leurs cathédrales.

Cette première période de canonnade fut assez courte : au bout de quelques semaines commença l'ère pacifique. Les pallikares en armes s'établirent à une distance raisonnable des lignes turco-européennes et, possédant le reste de l'île, ils ne disputèrent plus aux amiraux les villes occupées. D y eut encore, de ci de là, quelques escarmouches. Des héros se mettaient parfois en tête de franchir les lignes à la faveur de la nuit et de venir — tels Ulysse et Diomède, au chant X de VIliade — voler des bœufs et des chevaux ou couper des oreilles. Quelques-uns, cédant à l'attrait du bien d'autrui ou à des penchants plus levantins, attaquaient les Européens isolés : un petit midship anglais, qu'ils rencontrèrent à la chasse, n'eut pas à se louer de leur fréquentation ; sur la plainte des amiraux, on lui rendit du moins sa bourse et sa montre...

Mais le gros de l'armée rentra dans ses villages et laissa les chefs discuter avec les amiraux. La discussion s'éternisa. Les amiraux faisaient distribuer leurs proclamations sur tout le pourtour de l'île. Les villages de la côte Sud-Est, oii n'avaient pas encore pénétré les agents grecs, se déclaraient satisfaits de la décision des puis-

sances. Partout ailleurs, on répondit par un refus, et les insurgés, a leur tour, adressèrent k l'Europe leur proclamation (3 mars) :

Voulant éviter tout malentendu possible qui n'amènerait qu'une perte de temps pour nous et une peine inutile pour l'Europe, nous croyons devoir déclarer qu'il n'existe qu'une solution convenable, une seule possible, juste et définitive : c'est de reconnaître l'union de la Crète à la Grèce. .. Toute autre solution ne serait qu'un raccommodage provisoire, contraire aux vœux et aux aspirations éternelles du peuple crétois... et nous préférons mourir jusqu'au dernier plutôt que de continuer à rouler cette pierre de Sisyphe qu'est l'entente avec le Sultan.

Dans toutes leurs entrevues avec les amiraux, les insurgés s'en tinrent à cette déclaration. Us ne perdaient pas une occasion de crier : ce Vive la Grèce I » aux oreilles des officiers européens et de solidariser leur cause a celle des troupes du colonel Vassos.

Alors on décida de prendre les uns et les autres par la famine et, puisque les Grecs ne voulaient pas déguerpir, puisque les insurgés partageaient leurs provisions avec les Grecs, on voulut couper la Crète de tout approvisionnement. Le blocus fut établi le 21 mars. Jusqu'à la fin d'avril il fut très strict. Ce n'est pas que les marins de certaines puissances n'aient

parfois fermé les yeux sur des débarquements de farines. Mais cette tolérance ne fut d'usage que dans la partie orientale de l'île, où les Grecs n'étaient pas installés et où commandaient les Italiens et les Français. Les Anglais exécutèrent la consigne avec ponctualité, ramenant à la Sude tous les bateaux, barques et caïques qu'ils rencontraient dans les eaux Cretoises. Les Autrichiens déployèrent, là encore, du zèle et de l'inintelligence. Leurs croiseurs coulèrent des barques qui fuyaient devant eux. On vit un jour rentrer leurs torpilleurs escortant une énorme prise : c'était un paquebot de la Compagnie Péninsulaire Orientale, la malle des Indes, qui, sur la route de Brindisi à Alexandrie, serrait de près la côte Cretoise pour s'abriter d'une forte bourrasque et qui avait ainsi pénétré dans les limites du blocus.

Par l'expérience des autres insurrections, on avait mis beaucoup d'espoir en la vertu de ce blocus. L'île, en effet, ne produit pas le blé nécessaire à sa consommation et, depuis un siècle, à chaq[ue révolte, on avait rétabli le Turc moins par la force qu'en coupant les arrivages de Tripolitaine et d'Egypte. Mais on avait compté sans la sobriété Cretoise: a Le Cretois, disent tous les voyageurs du xviii® siècle, vit où un âne ne peut plus vivre, car l'âne ne mange que l'herbe

et le Cretois mange encore la racine » ; l'esclavage turc rend les peuples vertueux. On n'avait pas tenu compte surtout d'une grande innovation : les Cretois, depuis dix ans, avaient planté en pommes de terre les pentes et les hautes vallées de leurs montagnes. Ils avaient, grâce à leurs troupeaux, du lait et de la viande, et, grâce à leurs oliviers, de l'huile ; les pommes de terre leur remplacèrent le pain.

Dans le seul endroit où ce blocus eût été efficace, les amiraux furent obligés d'en neutraliser les efiets. Séparés du reste de l'île par les doubles lignes turco-européennes et par la plaine de la Canée, bloqués du côté de la terre et de la mer, les insurgés d'Akrotiri manquèrent bientôt de pain. Ils vinrent crier famine à bord des escadres. Les amiraux italiens et français leur donnèrent du biscuit pour les femmes et pour les enfants, qu'on ne pouvait pourtant pas laisser mourir de faim. Sir Philip Gurzon avait déclaré à la Chambre des communes que les amiraux nourriraient les enfants et les femmes. Les gens d'Akrotiri arrivèrent donc pleins de confiance à bord de l'amiral anglais : « Je ne demande qu'à aider à vivre les gens inoffensifs, répondit l'amiral Harris, et je chercherai le moyen de les secourir sans faire profiter mes largesses à ceux qui entretiennent la guerre civile ; mais je n'ai

pas encore trouvé ce moyen ; quand vous le connaîtrez, vous m'en ferez part, et nous l'emploierons »; et, tournant le dos, l'amiral fit appareiller pour Candie, où il allait passer la revue du contingent anglais (12 avril).

Le même jour, le cuirassé austro-hongrois Princesse Stéphanie rapportait à la Sude deux insurgés couverts de blessures, que l'amiral Hinke déposa à l'hôpital turc ; abandonnés sans soin, ces malheureux étaient en train de mourir, q[uand l'amiral Pottier les fit transporter à bord de la Vienne, avec ordre de les installer à l'hôpital français de Smyrne.

Le blocus ne causa donc d'embarras q[u'aux escadres à qui il imposait des croisières sans repos et à la charge de qui il mettait des bouches afiamées. Le 26 avril, l'amiral anglais se plaint que la famine menace de plus en plus les villes musulmanes et en particulier Candie ; il communiq[ue une demande de son gouvernement qui voudrait un blocus moins complet, toujours strict pour les armes et les munitions, moins sévère pour les approvisionnements. Les amiraux acceptent. Dès lors, le blocus n'exista que de nom. En somme, il n'avait pas eu plus d'eifet que la canonnade. Les chrétiens continuaient à ne pas apprécier l'autonomie et, malgré les efforts des amiraux, malgré leurs

entrevues avec les chefs, et les discours, et les conférences, c'était toujours ce l'annexion ou la mort I y>

Le rappel des troupes grecques et les événements de Tliessalie ne changèrent rien aux sentiments des Cretois : au commencement de mai, ils se disaient plus attachés encore à l'hellénisme et à la Grèce, puisque, pour eux et par eux, de si grands malheurs l'avaient accablée. Mais quand ils connurent la vérité sur les retraites de Larissa, de Pharsale et de Domokos, sur l'attitude du roi et de ses fils, ils furent pris de colère et surtout de mépris, : ils commencèrent à penser que mieux vaut se gouverner soi-même que d'accepter de pareils chefs.

En même temps, quelques réfugiés rentraient du Pirée et des Iles. Ayant enduré cinq mois de misère, ils soupiraient après le retour et ne demandaient qu'à ramener leurs familles sous la protection des promesses et des pavillons européens. En face des pallikares, un parti modéré se forma qui grandit de jour en jour et qui poussait à l'acceptation de l'autonomie. Les nouvelles de Grèce étaient de plus en plus désastreuses pour l'honneur de la famille royale... Les Cretois remirent à plus tard la réalisation de leurs espérances.

Ils désirent toujours l'annexion et restent

fidèles à rhellénisme. Mais ils ont compris que, seule, Tautonomie est possible a l'heure actuelle, et ils acceptent l'autonomie, à condition qu'elle se présente telle que l'ont promise les amiraux, c'est-à-dire complète et garantie par les puissances, a sans le moindre contrôle de la Porte en ce qui regarde les affaires intérieures ». Ils occupent toujours leurs lignes autour des villes musulmanes et ils ne déposeront les armes que le jour où un gouverneur, nommé par l'Europe, aura donné k cette autonomie un commencement d'exécution. Mais ils ne demandent qu'à attendre en paix : et partout où les commandants supérieurs leur auront donné la passage et garanti la sécurité, à la Ganée, à Rhétimno, à Sitia, ils passent les lignes sans armes et viennent au bazar des villes : ce sont eux qui approvisionnent aujourd'hui les escadres. Grâce à la patience des amiraux, la pacification serait donc en train de se faire, si l'œuvre, achevée d'un bout, ne se défaisait de l'autre : l'attitude des musulmans, depuis six mois, a évolué suivant une courbe exactement inverse à celle des chrétiens.

Les Grecs et les Cretois accusèrent, à l'origine, les amiraux de favoriser les musulmans,

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et les amiraux crurent nécessaire de protester dans une dépêche à leurs gouvernements*. En réalité, quand les flottes arrivèrent, les chrétiens, provoqués, étaient occupés à des représailles et, de beaucoup les plus nombreux à rintérieur de l'île, ils avaient commencé le massacre ou bloquaient étroitement les villages musulmans. Les amiraux étaient envoyés pour éviter l'effusion du sang : leur première besogne fut de délivrer ce qui restait de la population musulmane et de l'évacuer sur les villes maritimes, derrière les lignes turco-européennes.

Cette besogne s'accomplit sans grande opposition de la part des chrétiens, qui brûlèrent aussitôt ou usurpèrent les récoltes, les oliviers et les villages abandonnés. Il fallut pourtant, dans certaines parties de l'île, à Sélino au Sud-Ouest, à Sitia dans l'Est, il fallut envoyer de petites colonnes internationales qui, s'enfonçant dans les vallées et menaçant d'employer la force, intimidèrent les insurgés et leur arrachèrent des milliers de malheureux déjà sous le couteau.

Tout ce peuple musulman, ramené à la côte, fut concentré autour de la Canée, Rhétimno et Candie ; il ne resta que quelques familles à Kissamo, Spinalonga, Sitia et Hiérapétra.

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