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LES AMIRAUX 23l

Qu'allaient faire les amiraux de ces soixante mille affamés, qui, dépourvus de tout, serrés entre les villes et les lignes militaires, ne pouvaient être qu'une source constante de difficultés et de désordres? On avait débarrassé la Crète des chrétiens urbains en les transportant en Grèce. Les amiraux jugèrent utile et équitable de se débarrasser aussi des villageois musulmans en les transportant en Turquie. Des pétitions leur étalent adressées, pour les supplier de prendre les familles de Sitia sur les escadres et de les emmener à Rhodes. Les musulmans de la Canée voulaient partir pour Adalia. Ces deux points de l'Empire turc se prêtaient parfaitement à ce projet.

Rhodes, qui pourrait nourrir un million d'habitants, Rhodes, la plus fertile, la plus douce, la plus belle des Iles, est aux trois quarts déserte et, presque tout entière, elle fait partie du domaine impérial. Elle aurait donc facilement fourni des terres aux réfugiés; les frais, pour les nourrir, en attendant la première récolte, n'eussent pas été plus forts à Rhodes qu'en Crète. De même, Adalia, sur la mer de Chypre, est entourée d'immenses plaines en jachère, oii les puissances transportèrent déjà les musulmans du Péloponnèse après l'affranchissement de la Grèce; la ville d' Adalia est composée de deux quartiers, l'un indigène et chrétien, où l'on

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parle turc, Tautre musulman, où les descendants des réfugiés ne parlent que grec et disent : ce Je suis Moraïte » avec la même fierté qu'un montagnard arcadien.

Le transport des musulmans crétois satisfaisait donc tout le monde, sauf le Khalife, qui perdait, a chaque musulman éloigné, un prétexte ou un droit à intervenir dans les décisions de l'Europe. Aussi la Porte consultée refusa— t-elle son autorisation : on n'avait pourtant pas consulté la Grèce avant de lui jeter sur les bras cinquante mille Crétois, mourant de faim et demi-nus I Les amiraux insistèrent auprès de leurs gouvernements : ces réfugiés, manquant de tout, disaient-ils, ruinés, aigris contre les chrétiens, sont des pillards et des massacreurs tout prêts, que redoute l'autorité turque ellemême... Le Sultan refusa.

Il sentait bien que, ces musulmans disparus, c'en était fait pour lui de la Crète. Comme l'expliquait très bien l'ambassadeur de France à son gouvernement : « S'il n'y avait que des chrétiens dans l'île, il suffirait d'adopter le régime de Samos et de rappeler les troupes turques, mais on ne peut livrer les soixante mille musulmans au ressentiment des chrétiens* ». Il se

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