I. Livre jaune, page io
trouvait que les musulmans, par cet exil volontaire, simplifiaient ou supprimaient la difficulté. Mais le gouvernement français, prenant, comme dans les affaires arméniennes, le parti du Sultan, repoussa leurs demandes et défendit de passer outre aux protestations d' Abd-ul-Hamid .
Les musulmans de Sitia supplièrent alors Famiral français de les transporter a Tunis : beaucoup d'entre eux sont pêcheurs d'épongés et, sur les côtes tunisiennes, théâtre de cette pêche, ils arrivent chaque printemps et demeurent toute la belle saison. Le résident de France à Tunis et le ministre des Affaires étrangères virent « le plus grand danger à l'arrivée de ces musulmans fanatiques » . Il faut connaître ces Cretois musulmans, — tous descendants de renégats, buvant tous du vin et ne sachant ni un mot de turc ni un mot d'arabe, la plupart chrétiens en secret et baptisés en même temps que circoncis, — pour apprécier cette accusation de fanatisme.
Les prévisions des amiraux se réalisèrent très vite. Au bout de quelques semaines, ces malheureux, qui mouraient de faim, firent des émeutes, à Sitia pour avoir du pain, à Candie pour occuper et piller les maisons des chrétiens en fuite, à Rhétimno et à la Canée pour avoir des armes et marcher, à travers les lignes, vers les villages chrétiens. Le 24 février, ils mettaient
le feu au konak (palais du gouvernement) de la Çanée, occupé par le commandant européen*.
Au commencement de mars, leur attitude était si menaçante, que Tamifal italien dut convoquer les notables ; après leur avoir rappelé tout ce que l'Europe avait fait pour les arracher à la mort, il les prévint qu'à la première tentative de désordre on les canonnerait sans merci, eux et la ville de la Canée, s'il le fallait ^.
Au fond, ces malheureux étaient victimes de la sottise européenne et ils n'agissaient même pas de leur propre mouvement. L'Europe les avait jetés sous la main du Sultan, qui, par des distributions de blé, les tenait à sa merci. Le Sultan, en effet, s'était chargé de les nourrir. Par l'entremise des autorités turques, par le canal des beys influents et des gens des mosquées, il avait ressaisi ce morceau d'Islam à demi détaché. Bientôt, par l'intermédiaire des Commandants Militaires, il leur fit en secret délivrer des armes. Ces paysans, que l'Europe avait désarmés, furent, un beau matin, changés en bachi-bouzouks, qui, par bandes ou isolément, infestèrent les lignes, se précipitant sur les insurgés, puis venant se réfugier derrière les postes turco-européens.