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transportés à Rhodes ou àSmyrne, et ils dénoncèrent cent cinquante meneurs qu'il fallait, disaient-ils, transporter en Tripolitaine, si Ton voulait éviter de nouvelles folies. Le Sultan, toujours consulté, opposa encore un double refus. Mais les amiraux, chargeant sur deux bateaux les cent cinquante meneurs, les jetèrent à la côte de Benghazi.

Ils avaient l'intention d'emmener aussi les familles qui demandaient à quitter l'île, et de les débarquer, coûte que coûte, soit à Rhodes, soit en Anatolie. Mais l'opposition du Sultan fut encore appuyée parles diplomates, et les musulmans restèrent dans les lignes turco-européennes. A leur abattement de la première heure, à leur acceptation fataliste des volontés de l'Europe, succéda un regain de morgue et de fanatisme, quand ils apprirent les victoires du Khalife. Le départ du croiseur allemand leur fit croire — ce que leur disaient les meneurs — que l'invincible empereur était maintenant à la solde du Turc et qu'il marcherait avec lui contre Vienne, Londres ou Paris, si l'Europe faisait mine d'ennuyer le Sultan.

Ils ne parlent plus aujourd'hui de quitter la Crète. Ils comptent retourner dans leurs villages et rentrer en possession de leurs biens. Mais ils voudraient aussi conserver dans les villes les

maisons chrétiennes, où ils se sont installés en l'absence des propriétaires; ils refusent de les rendre aux réfugiés chrétiens qui commencent à revenir de Grèce: il faudra les en expulser par la force. Les beys déclarent, d'ailleurs, que l'autonomie, telle que la veulent les amiraux, serait pour eux le signal de la ruine et peut-être de la mort, que les chrétiens, ayant la majorité, les dépouilleraient d'abord, les massacreraient ensuite. Ils n'accepteront les décisions de l'Europe que si l'on maintient en Crète un gouverneur ottoman et des garnisons ottomanes.

Confiants dans la force turque retrouvée, pleins d'espoir dans l'alliance allemande, ils se réunissent, la nuit, dans les mosquées et tiennent déjà des conciliabules, presque des conseils de guerre, contre toute intervention nouvelle. La présence de Djevad-Pacha n'a pas été une médiocre excitation à leur ardeur, et les distributions de vivres et d'argent, qui journellement arrivent de Constantinople, contribuent à les affermir dans leur attachement au khalifat. Les amiraux auront encore, de ce côté, plus d'un embarras.

Les cinq puissances qui ont des troupes en Crète se sont partagé les forteresses côtières. Chacune a son domaine : les forteresses orientales, Spinalonga et Sitia, sont occupées par nos troupes.

Le pays de Sitia est un ensemble de courtes vallées et de vallons entre des bras de montagnes arides, une terre d'olivettes, de vignes et de caroubiers, qui jadis, au temps des Hellènes et des Romains, nourrissait plusieurs grandes villes, mais qui, dévastée sous les Vénitiens par les corsaires turcs et sous les Turcs par les corsaires de Malte ou de Provence, avait perdu, durant ces derniers siècles, presque toute sa

population. Au fond des vallées intérieures seulement, au rebord des plateaux ou au faîte des montagnes reculées, quelques villages subsistaient qui, toujours sous la main du capitan-pacha et des flottes turques, avaient dû abjurer pour sauver leurs vies ou leurs biens : jusqu'en i85o, presque toute la province se disait musulmane. Un grand monastère pourtant, celui de Toplou, à la pointe de Textrême presqu'île, maintenait, dans ses alentours et dans ses nombreux domaines, la foi des aïeux.

Mais, chrétiens ou musulmans, ces Cretois se sentaient k la merci du maître, qui, tenant la mer voisine, pouvait débarquer partout et sans peine les atteindre. Ce sentiment avait toujours étoufie chez eux les désirs de plaintes ou de révolte. Jamais cette province n'avait pris part aux insurrections précédentes, et les autres Cretois parlaient avec mépris des c< moutons de Sitia ».

Il semble qu'en cette dernière affaire les chrétiens de Sitia aient voulu prendre leur revanche : l'islam de Sitia a été anéanti par eux ; hommes massacrés, femmes é ventrées, garçons émasculés, filles brûlées ou violées, membres arrachés et jetés aux chiens , mamelles coupées, bûchers de cadavres, coups de fusil, de sabre et de couteau, rien n'a manqué aux abominations

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de ce massacre. Les musulmans de File, encore terrifiés de cette explosion, accusent les chrétiens de douze ou quinze cents meurtres. Les marins français, survenus à la fin et sauveurs des derniers survivants, estiment à plus de huit cents le nombre des victimes* Les ce moutons de Sitia » se sont réhabilités dans l'estime publique.

Ici, comme dans le reste de Crète, un grand changement était intervenu durant les vingt arnées dernières. Le commerce de l'huile et des caroubes avec les ports italiens et provençaux avait créé une ville et un port dans l'ouest de la baie, au pied d'un donjon vénitien encore debout. C'est la ville actuelle de Sitia, ville nouvelle avec ses ruelles à angle droit, ville chrétienne avec les dômes de sa grande basilique toute neuve, ville de trafic avec son bazar, ses quais et sa courte jetée, ville riche et, durant l'hiver, presque saine, malgré les marécages du torrent voisin et l'absence de sources.

Des chrétiens de Candie ou de l'Archipel était venus s'installer dans ce port. Ils se firent les intermédiaires entre le paysan crétois et l'acheteur européen. Leur seule présence releva la foi des chrétientés voisines, que leur commerce enrichissait aussi. Elles doublèrent, durant ces vingt ans, en nombre et en richesses : chaque village musulman vit s'élever auprès de lui un

village orthodoxe. En même temps, les montagnards voisins descendaient vers ces vallées côtières, à l'exemple de leurs congénères du reste de l'île, Comme les chrétiens d'Omalos vers les plaines d'Alikianou ou de Kissamo, et comme ceux de l'Ida vers la vallée de Mylopo— tamo, les chrétiens du Dicté poussaient jusqu'à Sitia leurs reconquêtes. Peu à peu, ces montagnards vigoureux et batailleurs prenaient des allures de maîtres, même à l'égard des musulmans, bétail de plaine et de labour. Ce sont assurément les commerçants de la ville et les montagnards du Dicté, qui ont ordonné ou exécuté le massacre : les villageois chrétiens y ont assisté sans y prendre une grande part.

Mais il serait injuste d'imputer aux uns ou aux autres la responsabilité initiale.

Le massacre date de février 1897. Il ne commença qu'après la nouvelle de l'incendie de la Canée. Il «emble bien que les chrétiens de Sitia ne prirent les devants que pour éviter le sort des autres chrétientés de la côte. Depuis six mois, les villageois musulmans de l'intérieur étaient travaillés par les émissaires du Sultan et par la propagande des beys. Délégués du Comité musulman de Candie, gens des mosquées, soldats libérés, gendarmes ou fonctionnaires en congé, ces émissaires prédisaient que l'on saurait bien

casser les dents de ces ce chiens de Crète », comme on avait coupé le cou des pourceaux d'Arménie.

Ces prédications restèrent d'abord sans effet : villages et familles, les chrétiens et les musulmans avaient entre eux des liens fort étroits d'intérêt ou de parenté ; les mariages mixtes étaient fréquents entre eux, et, plus fréquentes encore, les associations commerciales. Aussi, quand les beys de toute la Crète appelèrent autour des villes les masses musulmanes, la province de Sitia resta en dehors du mouvement.

Les villages musulmans ne quittèrent pas leurs olivettes ; les chrétiens de la ville ne furent pas menacés, comme à la Ganée, à Rhétimno ou à Candie, par ces bandes de pillards affamés.

Mais le Comité musulman de Candie redoubla d'efforts, surtout quand on apprit l'envoi des Commissions européennes. Des gens à cafetans et à turbans verts, serviteurs d'Allah, pèlerins de la Mecque, arrière-petits cousins du Prophète, s'en vinrent, de mosquées en mosquées, prêcher une nouvelle mission. Dans tous les villages musulmans , ce furent de violentes prédications contre les réformes qu'allait imposer le giaour pour la honte, la ruine et la damnation du peuple croyant. On persuada à ces paysans que l'Europe voulait prendre leurs olivettes et

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leurs caroubiers, donner leurs terres à leurs voisins chrétiens.

En même temps, on envoyait de Gonstantinople quelques meneurs dressés à la besogne, dont le chef fut un certain Arapokalilis, sorte de brute humaine, haut de six pieds, deminègre, métis de Cretoise et de Benghaziote, qui avait été enrôlé dans la garde nègre du Sultan et qui, en cette qualité, avait pris part aux massacres de Stamboul et d'Has-Keuî. Arapokalilis et sa bande parcouraient les villages, en racontant comment le Maître avait traité les Arméniens, et en annonçant qu'il donnait aujourd'hui le même ordre pour les Cretois. Arapokalilis, de taille gigantesque, ne se faisait pas faute, dans les villages chrétiens, de mettre à exécution ses prophéties.

Pris de terreur, les villageois chrétiens appelèrent à leur secours les montagnards : du Dicté et en particulier du village de Kritcha, des bandes descendirent en armes, et, moyennant paiement, se chargèrent de défendre les chrétientés. Des soficis (étudiants en théologie), venus de Candie, débarquèrent alors à Sitia et se répandirent dans le pays. Les musulmans, groupés par eux autour des mosquées, tenaient de mystérieux conciliabules et semblaient faire des préparatifs secrets. On apprit l'incendie et le massacre de la Canée.

Les masses musulmanes se mîrent en branle pour marcher sur la ville de Sitia et accomplir les ordres du Maître. Mais les commerçants de Sitia avaient prévenu leurs coreligionnaires de l'intérieur : au premier ébranlement, ceux-ci commencèrent.

Sous la conduite des montagnards, ils bloquèrent les villages musulmans, refoulèrent le peuple dans les mosquées qu'ils allumèrent au pétrole ou firent sauter à la dynamite, — les commerçants leur avaient donné les provisions nécessaires, — et, pendant plusieurs semaines, ce fut dans la province une abominable tuerie.

Déposition (devant les agents français) d*Emineh, fille de Mouça Miraboutakis, née au village de Mouliana, demeurant actuellement à Roukaka, âgée de quinze ans. Un samedi, à la fin de janvier (à la grecque), les chrétiens sont tombés en armes sur le village de Roukaka. Ils ont tué son oncle, chez qui elle était. Elle fut enlevée par un nommé Skizachilis, qui ne Fa pas violée, mais qui Ta cachée d'abord, puis qui Ta emmenée chez lui et qui, depuis, Ta épousée dans son village de Roukaka.

De sa cachette, elle a pu voir Halimeh, femme de Houssein Moula Mehemedakis, que les chrétiens couchaient par terre ; à coups de couteau, ils lui ouvrirent le ventre ; elle était enceinte ; ils ont tiré l'enfant. Ils ont ouvert aussi Fatîmé, fille de Moustapha Orner Efifendakis : ils l'ont fendue depuis la poitrine jusqu'au milieu du dos. Ils avaient poussé les hommes

dans la mosquée et, à mesure qu'on les tuait, on les jetait dans le minaret, auquel on mit le feu avec du pétrole. Les chiens couraient dans le village en emportant des mains et des pieds à demi brûlés. Les enfants ont été tués à coups de couteau, et quelquesuns ont été écrasés sous le minaret qui s'est renversé. Ceux qui tuaient n'étaient pas du pays : ils étaient de Kritcha, et quelques-uns, tout à fait étrangers, ne parlaient pas le dialecte crétois...

Elle a été emmenée par Skizachilis, qui lui a dit, au bout d'un mois, de se faire chrétienne; elle y a consenti ; il l'a épousée ; elle est maintenant enceinte et elle ne veut pas quitter son mari, qu'elle préfère à ses parents, bien que ceux-ci, réfugiés à Candie, offrent par l'intermédiaire des marins français de la racheter et de la reprendre.

Une division de la flotte internationale arriva sur rade. Elle se composait de navires français, italiens et anglais, sous le haut commandement d'un officier français. On occupa la vilk oii les musulmans se réfugièrent et d'où les chrétiens s'enfuirent. On planta sur le donjon les drapeaux européens autour du drapeau turc. On défendit aux chrétiens toute attaque contre les musulmans réfugiés. Le commandant français intervint même directement dans toute la province. Apprenant que dans les vallées écartées, certains villages musulmans se défendaient encore, et que, dans les cavernes, sur les monts, dans les

fossés, des musulmans blessés, aflfamés, traqués, erraient et se cachaient à grand'peine, le commandant envoya des officiers avec de faibles patrouilles, qui arrachèrent ces malheureux au couteau et les ramenèrent à la côte.

Il est regrettable que les rapports de ces expéditions n'aient pas été publiés. On ne saura jamais tout ce que nos soldats et nos officiers ont fait dans ce coin perdu. Ils y ont sauvé plus de deux mille personnes, et ce fut à la suite de ces premières opérations que le conseil des amiraux décida d'intervenir pareillement à l'autre bout de l'île. Là encore, dans la province de Sélino, les musulmans de Kandanos, assiégés par les chrétiens, furent ramenés à la côte par un détachement international : l'amiral italien féUcita tout particulièrement les troupes françaises qui avaient ]pris la meilleure part de la peine et du danger.

Ramenée à la côte, à travers les insurgés menaçants et souvent au milieu des coups de fusils, — les femmes, les vieux et les enfants portés sur les mulets de nos officiers ou même dans les bras de nos matelots, — affolée par le spectacle des récents massacres et par la crainte des massacres futurs, cette population musulmane voulait fuir a tout prix. Les Français l'avaient installée dans les maisons de la ville, d'où tous les

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chrétiens s'étaient enfuis; ils l'avaient nourrie, habillée, pansée; les blessés, surtout des enfants encombraient l'hôpital improvisé. Mais chaque jour une panique jetait ces malheureux dans les rues, au bord du quai, dans les barques du port ou dans les chaloupes des cuirassés : ils attendaient, d'heure en heure, l'arrivée des massacreurs. Chaque caïque en partance était encombré de fuyards, qui emportaient, malgré nos médecins, leurs blessés et leurs malades. Ceux qui avaient quelque argent firent venir des bateaux de Candie.

Il ne resta bientôt plus que quelques centaines de pauvres gens, qui supplièrent le commandant français de les emmener à Rhodes, à Smyrne, où l'on voudrait. Mais le Sultan protesta et l'Europe ordonna de maintenir à Sitia les restes de la population musulmane. Il fallut débarquer un détachement de marins, puis un bataillon d'infanterie de marine ; il fallut tirer le canon. Néanmoins la paix fut assez facile à établir ; l'amiral français s'étant débarrassé de la garnison et de la gendarmerie turques, les chrétiens évitèrent toute attaque directe contre nos lignes. Mais à mesure que leurs approvisionnements baissent et que les meneurs tiennent le peuple de plus près, l'irritation chez eux reparaît. Ils viennent encore sans armes, à travers nos lignes, tra—

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fiquer au bazar et au débarcadère de Sitia. Maïs toute chance de conflit n'a pas disparu entre eux et nos soldats...

Et l'occupation a eu d'autres conséquences.

Abritée des souffles du Nord par la pointe de son promontoire, la ville est en été une étuvc malsaine, oii les vents du Sud et de l'Est poussent les émanations du marécage voisin. Nos troupes ont été décimées. Presque chaque semaine, il faut rapatrier des hommes. Les fièvres de Madagascar, au dire des médecins, n'étaient que maux d'enfants en comparaison des fièvres de Sitia.

La côte abrupte, sans un ressaut, sans une tache de verdure, sort de la mer et se dresse, au fond de la scène, comme un portant de roches calcinées. Au premier plan, au milieu des eaux calmes et lourdes, dort une forteresse à l'ancre : ceinture de remparts plongeant dans la mer, couronne de créneaux pointant dans l'azur, donjons à mi-côte et embrasures épaisses dardant la gueule de leurs canons, l'îlot de Spinalonga ne semble qu'un cuirassé de pierre, quelque bateau des géants pétrifié au temps des dieux.

La forteresse, comme en témoigne une inscrip-

tion, fut remise en état par Michel Lucas en 1578. Les derniers Vénitiens, embarqués dans ce fort, se défendirent pendant un demi-siècle contre les Turcs ; cinquante ans après la prise de Candie, Tournefort parle encore des CainSy des Cretois « révoltés, retirés chez les Vénitiens, à la Sude ou à Spinalonga, qui brûlent, saccagent, violent et commettent toutes sortes de cruautés*». Le Sultan finit par acheter à beaux deniers comptants cette dernière possession de la République. Il y installa une garnison. Les descendants des Vénitiens, les métis et les Cains, qui n'émigrèrent pas, se convertirent à Fislam. Ils conservèrent leur métier de pêcheurs et leurs habitudes de corsaires, que leurs descendants n'ont jamais abandonnées.

Jusqu'à ces dernières années, les musulmans de Spinalonga menaient une vie de forbans :

sur les côtes Cretoises, comme sur les côtes asiatiques, leur renommée était mauvaise. Même depuis l'occupation française, ils ont essayé de continuer leurs opérations : au début de septembre 1897, une de leurs barques porta vers les îles Dionysiades une bande de pillards, qui assaillit les troupeaux, coupa les deux poings des des bergers et ramena le butin.

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