I. Voyage du Levant, I, p. iio
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C'est pour défendre ces honnêtes gens contre les chrétiens du voisinage, que nos troupes occupent Spinalonga. Comme au temps de Tournefort, en effet, Spinalonga n'est plus qu'une position isolée, un souvenir de l'ancien état de choses, la dernière tache musulmane sur cette côte et dans cette province entièrement chrétiennes. Entre les remparts de la mer et les créneaux du sommet, sur le côté de l'îlot qui regarde la terre, une petite ville musulmane a étage ses cases blanches et, depuis le commencement de l'insurrection, un millier de musulmans s'y sont empilés. Les chrétiens, sur tout le pourtour de la rade, étaient accourus. Le brave capitaine Korakas avait même installé une batterie de canons sur la plus haute falaise et, dominant Spinalonga, presque à bout portant, il commençait à la couvrir de boulets quand nos marins débarquèrent.
Depuis un an bientôt, nos marins, pour obéir à l'Europe, se morfondent sur cette roche, alors qu'il eût été si facile d'abréger leur faction et d'évacuer vers un autre point de l'île cette population musulmane. Réduite , comme celle de Sitia, à la pénurie et à la misère, elle ne peut vivre que de la farine envoyée par le Sultan et de l'eau apportée par nos navires. Car la forteresse n'a pas un coin de terre arable, pas un
arbre, pas un buisson, pas une source, et ses citernes sont presque hors d'usage. Ici, du moins, l'état sanitaire est assez bon et les chrétiens de la côte, n'ayant aucun besoin de cette place, n'ont fait contre nos troupes aucun acte d'agression.
Mais, comme a Sitia, c'est contre l'autorité turque, contre les intrigues du caïmacan (souspréfet) et des gens des mosquées, que notre commandant doit journellement se débattre.
Ceux-ci ont adressé des plaintes au conseil des amiraux, en signalant la tyrannie de cet homme, qui les force à balayer leurs rues et à envoyer leurs enfants k l'école. Car, à bord de sa forteresse, ce marin a établi l'ordre et la propreté d'un bateau. Il a pris en main l'administration, la police et la justice. Il a renvoyé la petite garnison turque et n'a conservé que quatre ou cinq canonniers, pour entretenir la collection de beaux canons de bronze laissés sur le rempart depuis la sortie des Vénitiens. Il a étabU dans ce golfe de Mirabello la paix française. Sur tous les points de l'île, en effet, occupés parles Français, on n'a pas tiré un coup de fusil depuis le débarquement*
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Au Sud de Spinalonga, le petit port d'Hagios Nicolaos est en ce moment le centre du commerce Cretois, l'embarcadère et le débarcadère des insurgés, le port libre : le gouvernement turc avait pourtant émis la prétention d'obliger les amiraux à lever ici, pour son compte, les droits d'entrée et de sortie. Quelques cases neuves et de grands entrepôts, une dizaine de cafés et de magasins font toute la ville de Hagios Nicolaos. Plus tard, les Grecs élèveront ici quelque grande place de commerce, un Pirée aux larges avenues. Aujourd'hui la rue unique et le quai sont couverts d'ânes et de pallikares. Le commandant français doit aller, avec cent hommes, rendre visite à l'évêque de Néapolis. Le convoi s'ébranle ; cent vingt ou cent trente ânes emportent nos hommes et leurs officiers, et cent trente Cretois courent en armes derrière leurs ânes, qu'ils aiguillonnent de la pointe de leurs grands couteaux.
Une belle route muletière, faite par les chrétiens, entretenue par eux, monte parmi les oliviers et contourne ses lacets au flanc de gorges interminables, jusqu'à la plaine close de Néapolis* Tout ce pays de gorges et de. crêtes, de
ravins et de talus, de roches bleuâtres et de terres rouges, est planté d'oliviers centenaires. Rien ne témoigne ici, comme autour de la Ganée, des révolutions et des malheurs de ce peuple, ni ruines, ni dommages, ni maisons détruites, ni arbres brûlés. Tout est calme, clair et souriant. C'est un coin de Provence fortunée.
Au centre de vignes et d'olivettes en talus, la plaine de Néapolis étend ses dix kilomètres de chaumes. C'est encore un ancien lac asséché, mais de faible altitude, de forme ovale, de profondeur médiocre, de fond absolument uni et plat. Les villages, au penchant des collines, lui font une ceinture presque continue. A l'extrémité occidentale, la Ville-Neuve, Néapolis, avec ses grandes places carrées et non encore meublées, ses boulevards trop larges, ses bâtisses inachevées et ses larges façades neuves, atteste la richesse de ce peuple chrétien. Ici, la question Cretoise n'existe plus : étapes par étapes, les chrétiens ont tout reconquis. De la forteresse montagneuse de Lassithi où les avaient rejetés les conquêtes vénitienne et turque, ils sont redescendus vers les oliviers des pentes, puis vers les vignes des coteaux; ils ont ensuite reconquis les terres à blé de la plaine ; ils se sont enfin ouvert une route jusqu'à la mer; ils étaient en train de se construire une ville, Néapolis, et
un port, H'agîos Nicolaos, quand les derniers événements ont éclaté.
C'est, toujours et partout recommencée, la même histoire sociale de ce peuple grec, — telle, nous Font expliquée Thucydide et les anciens ; telle, elle se refait aujourd'hui sous nos yeux, — le même groupement des familles en dèmes (communes) et des dèmes en cités, puis la marche des cités, qui descendent des monts aux coteaux, puis aux plaines et aux bords de la mer. La cité maritime, la ville ce où Ton vit au milieu des hommes, où il y a du monde », comme dit l'évêque de Néapolis, est le terme de leurs vœux. Le Turc, le musulman en général, vit heureux dans son tchiflick, dans sa ferme isolée, en plein champ ou en pleine forêt. Le Grec a besoin de la conversation, de l'admiration et même de l'envie d'un voisin...
Mais il semble que la cité soit aussi le terme de son idéal politique : le groupement des cités en Etat ne lui paraît pas indispensable. C'est là une tendance fondamentale de ce peuple : si l'on voulait en tenir compte, raflfaire crétoisc serait peut-être moins difficile à régler. Un pays grec n'est pas forcément un Etat grec ; ce peut être une juxtaposition de communautés amies, fédérées, toujours émules... Mais, depuis un demi-siècle, l'Europe semble avoir pris h
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tâche de combattre cette tendance. Les idées nationalistes de l'Europe ont contrarié les idées grecques, même sur cette terre crétoîse où pourtant la disposition du pays, Tisolement des vallées et des provinces, se prêtait si bien à l'organisation communale.
Possédant la montagne, la plaine et la mer, ayant les troupeaux, les cultures et le commerce, la chrétienté de Néapolis tourna ses yeux plus loin que les afifaires Cretoises et n'eut plus qu'un rêve, l'Union avec la Grèce. A tort ou à raison, ils la croyaient indispensable à leur bonheur. Leurs enfants s'en allaient à l'Université d'Athènes, qui fournissait le pays de nombreux médecins et de trop nombreux avocats.
Leurs économies s'en allaient aux banques d'Athènes, et leurs largesses aux fondations charitables ou scientifiques du royaume... Ds se rendent compte aujourd'hui que cette Union est impossible et ils s'en remettent aux décisions de l'Europe.
Ils appellent même de tous leurs vœux une garnison européenne dans leur ville. Depuis un an que magistrats et fonctionnaires turcs se sont enfuis, ils vivent sans justice établie, sans autre police que la surveillance de chacun. Les meurtres et les vols ont presque complètement disparu, tant l'enthousiasme général combattait les
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mauvais penchants : jamais les routes et les rues n'ont été aussi sûres. Mais l'avenir n'est pas sans quelques sujets d'inquiétudes. Le petit peuple, avant la révolution, vivait à la solde des commerçants. Aniers, muletiers, portefaix, ils emmenaient à Hagios Nicolaos les chargements d'huiles ou de caroubes : tout commerce a disparu. Ou bien, dans cette ville en construction, les journaliers et les artisans trouvaient de l'ouvrage aux bâtisses publiques et privées : tous les travaux sont interrompus. Le petit peuple crie misère. Dans quelques mois, il criera famine. Les capitalistes se sont enfuis en Grèce. Ceux qui restent n'ont plus que de quoi se suffire à eux-mêmes. Les contributions volontaires, qui entretenaient un semblant de gendarmerie, commencent à manquer. Malgré la bonne volonté et la patience de tous, une crise sociale est à prévoir, ceux qui n'ont rien se tournant contre ceux qui n'ont pas grand' chose.
Les chrétiens de Néapolis voudraient un gouvernement : puisque l'Europe leur refuse le gouvernement de leurs rêves, la loi du royaume hellénique, ils demandent à l'Europe de les administrer, et ils prient l'amiral français de leur envoyer une garnison... Leur plaine est fraîche, saine, bien approvisionnée, sans fièvres. Une grande caserne, évacuée par les Turcs,
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attend les troupes françaises, qui auront un terrain de manœuvres dans la plaine, un terrain de chasse et d'excursions sur les montagnes. L'occupation de Spinalonga est maintenant inutile... Si le conseil des amiraux agréait cette supplique, il est probable que bien d'autres chrétientés, également inquiètes pour l'avenir, feraient la même demande, et ce ne serait pas un médiocre progrès dans la solution de l'affaire crétoise que cette occupation, par les Européens, des vallées intérieures.
Juchés sur leurs ânes, lestés de bon vin Cretois et chantant la Belle Paimpolaise, derrière un joueur d'accordéon, les matelots français sont redescendus hier au soir vers la côte.
Trois sous-lieutenants, en congé pour deux semaines, sont restés avec nous ; sur le flanc des collines, nous reprenons la route de Lassithi.
Néapolis est encore endormie dans le brouillard du matin ; avec sa grande agora et, tout autour, les cafés pour les discussions, c'est bien la ville grecque ancienne et moderne, la réunion de ces ce animaux politiques » dont parlait Aristote. Les habitants des dèmes, qui se sont réunis pour la fonder, n'ont pas encore pris l'habitude
d'y résider complètement. Ils ont leurs maisons de ville; mais ils gardent aussi leurs villages, dans les olivettes qui ceignent les cultures de la plaine. De village en village, la route muletière, toujours bien entretenue, monte en longues rampes, que retiennent des bordures et des marches de pierre : les communautés se sont chargées de la construction et de l'entretien ; le gouvernement turc les a laissées faire.
Après le village et le col de Vrysais, que les montagnards défendirent en 1866 pendant près de deux jours, on rentre dans une suite de gorges et de ravins, d'entonnoirs et de crêtes, dans un dédale de pierres et de marnes creusé par les torrents, Des vignes, des oliviers, et, plus haut, des noyers et des amandiers croissent sur les pentes ; des groupes de beaux noyers ombragent les sources ; des châtaigniers luisants et quelques maigres champs de blé parsèment les cailloux, au fond des entonnoirs. Puis, les cultures dépassées, c'est, comme autour d'Omalos, le désert de roches bleues et de marnes bleuâtres, la solitude inondée de lumière, le silence et le calme sous la splendeur du ciel. Parfois, à un tournant, une bouffée d'air plus frais accourt de l'horizon élargi, et, par-dessus les roches éboiilées, au delà du chaos de plainettes, de colliûes et de gorges, la grande mer apparaît.
a Le Cretois ignore la mer », disait ironiquement le proverbe grec, car les Grecs ont toujours douté de la bonne foi Cretoise. De partout, il la voit et cependant il Ta toujours ignorée. Il a toujours eu besoin de marines étrangères. 11 mène les ânes, mais il ne s'est jamais soucié de conduire les bateaux et de se risquer sur la mer orageuse : la vie est si douce à l'ombre des oliviers, pendant que le soleil mûrit les moissons et les vignes, et que les chèvres paissent sans gardien dans les rochers I
La route muletière, à travers pentes et crêtes, continue ses escaliers. On arrive tout à coup au bord d'un effondrement gigantesque : vingt kilomètres de champs cultivés dorment au fond d'une cuve de pierre ; un voile de brume s'accroche, tout le tour, aux arbres fruitiers de la pente, tandis que les cimes, avivées et blanchies par la neige des hivers, dardent leur cercle de pointes dans le ciel froid, ce Lassithi, quem, pr opter timorem rasticorum, nobiles seminare non cUmittunt. Lassithi, que, par crainte des vilains, les nobles ne laissent pas ensemencer », disait le voyageur vénitien.
Comprimé dans cette cuve par la conquête vénitienne, l'élément crétois y était toujours en ébullition : seule, la famine pouvait en venir à bout ; seul, le besoin de blé pouvait le mettre à
la merci de la République, maîtresse de la mer. Les Vénitiens avaient défendu d'ensemencer cette plaine et, l'accès leur en étant plus facile que celui des autres cuves Cretoises, ils parvinrent, durant trois siècles, à maintenir l'interdiction. Les Turcs ayant dédaigné ce moyen, Lassithi prospère se surpeupla et déborda de toutes parts vers les plaines et les vallées voisines. Gomme les cascades qui jadis, au temps de la préhistoire, déversaient l'ancien lac (alors que la ceinture de montagnes n'était pas encore fissurée de fuites souterraines), la chrétienté, amassée la, tomba soudain en flots ininterrompus vers toutes les côtes de la mer : au Nord, au Sud, à l'Est, jusqu'au rivage, on ne trouve plus qu'un dernier point d'islam, et encore en pleine mer, à Spinalonga.
Lassithi est resté une terre de rusiici, de paysans, de vilains : pâtres ou laboureurs, ses habitants ignorent toujours la civilisation urbaine; ils n'ont pas groupé leurs dèmes en cité, et leurs quinze ou vingt villages enceignent toujours la plaine de leurs misérables huttes. La misère apparente de ces villages dépasse toute description. Seul, un petit monastère, sur la pointe d'une île rocheuse, dresse au centre de la cuvette sa façade à deux étages. Les autres habitations ne sont que des tanières. La fertiUté de
cette plaine et l'activité de ces paysans sont pourtant proverbiales dans toute l'île et jusqu'en Egypte, où ils exportent leurs fruits : Lassithi est le verger qui fournit de poires et de pommes une moitié du Levant. Ils ont d'énormes troupeaux de moutons. Les ruelles de leurs villages sont encombrées de vaches et de petits cochons familiers.
Mais l'avarice, que ces montagnards avaient en commun avec toutes les populations paysannes, a été soigneusement développée, pendant de longues générations, par la cupidité des janissaires. L'étalage du luxe et de la richesse ou simplement les signes de l'aisance étaient pour leurs aïeux un arrêt de mort. Les voyageurs du xviii® siècle nous montrent ce peuple vêtu, comme aujourd'hui, de loques sans nom, de haillons rattachés de ficelles, dont les gueux de Callot eussent été honteux : un habit neuf, ou seulement propre, leur eût été volé sur le dos par l'intendant du janissaire *. De même pour les maisons, tout habitat humain devenant la proie du maître, ils ont pris l'habitude de vivre en des bouges enfumés dont nos bestiaux ne voudraient pas.
C'est, d'ailleurs, grâce à cette avarice qu'ils