‹ Les affections parasyphilitiquesChapitre 9 sur 62 · I. — D'abord, caractère d'intensité de douleur · texte numérisé non relu

I. — D'abord, caractère d'intensité de douleur

Dans la neurasthénie, peu de douleur, véritablement. Il y a bien embarras de la tête, sensations pénibles de lourdeur, de poids, de serrement, de « vague », de « vide dans le cerveau », mais rien autre; et surtout (je ne crains pas de me répéter), peu ou pas de douleur, au sens strictement précis du mot.

Et, en effet, interrogez les malades affectés de céphalée neurasthénique. Leur premier mot, j'en

ClîPHALÉE NEURASTHÉNIQUK.

conviens, sera pour vous dire qu'ils « soufTrenl de la tète ». Mais insistez, allez au fond des choses, faites préciser, et vous aboutirez presque toujours à constater qu'ils ont moins un état douloureux de la tête que des sensations anormales, bizarres, importunes dans la tête, laquelle, finiront-ils par avouer, « ne leur fait pas vraiment mal ».

Or, tout autre précisément est la céphalée syphilitique, soit la céphalée secondaire, soit la céphalée prémonitoire des encéphalopathies plus tardives.

Celle-ci est une douleur vraie, dans toute l'acception du mot, une douleur pénible, qui « fait mal et grand mal )> ; — douleur tantôt gravative, tantôt lancinante, tantôt dilacérante ; — douleur toujours plus ou moins intense, quelquefois violente, angoissante, quelquefois même (mais plus rarement) atroce. C'est, à ce titre, une douleur qui ne permet plus le travail, qui abasourdit, qui « abrutit », qui anéantit, qui alite. Parfois même, dans les formes graves, c'est un symptôme qui à lui seul constitue une scène morbide presque caractéristique, en raison même de l'acuité de la souffrance.

Il y a donc ici, vous le voyez, rien que dans l'appréciation de Viiitensité douloureuse des phénomènes morbides, un signe différentiel dont le diagnostic peut faire profit.

II. — Second point : Non pas toujours, mais fréquemment, la céphalée syphilitique se distingue par son caractère nocturne ou ses exacerbations

^4 AF.FECTIOWS PARASYPH/LITIQUES.

Eh bien, tout au contraire, la cépiialée neurasthénique est presque toujours diurne et exclusivement diurne. Elle débute dès le réveil, pour se

h nui?"s- T ' '^^'^'^ 'Paiser

la nuit Si bien que nombre de neurasthéniques >mis disent ceci: « Je n'ai de bon que la luiit alors du moins je puis dormir; ou bien, si i'ai le sommei agité, troublé, du moins ma tête me laisse tranquille, et je n'en souffre pas. >,

m. tin troisième et excellent signe ressort d un véritable critérium thérapeutique, auquel personne, en l'espèce, ne manque d'avoir recours a savoir le traitement spécifique.

Inutile de dire ce que fait le traitement spécihque, notamment un vigoureux traitement à 1 lodure, sur la céphalée syphilitique. Sauf exceptions rares, ses résultats sont doublement sionificatifs et par leur intensité, et par leur quasi-instantanéité. Cela est de notion vulgaire.

Inversement, la médication spécifique reste sans la moindre influence sur la céphalée d'origine neurasthénique.

■ Nous disposons donc en l'espèce d'un réactif des plus sensibles pour juger la question diagnostique.

IV. — A ces trois éléments séméiologiques s'en ajoute, pour certains cas, un quatrième, tiré de la durée, et celui-ci absolument significatif.

NEUnASTIlÉNIE.

Souvent, en effet, trop souvent, la seule durée du mal de' tête en question suffit à déterminer le diagnostic. Une céphalée, par exemple, qui se présente avec un passé de plusieurs mois, a fortiori d'une, de deux, de plusieurs années, ne peut être qu'une céphalée neurasthénique. Inutile, avec de tels antécédents, de mettre la syphilis en cause \ car la céphalée syphilitique a bientôt fait, tout au contraire, d aboulir à une catastrophe cérébrale, telle qu'ictus apoplectiforme, épilepsie, hémiplégie, etc. Le problème, donc, en pareilles conditions, ne se pose même pas.

Ainsi peut être jugée, de par cet ensemble de signes cliniciues, la question de diagnostic différentiel entre la céphalée syphilitique et la céphalée issue de la neurasthénie.

Dans une seconde forme, la neurasthénie d'origine spécifique se présente sous une modalité chnique beaucoup plus complexe. Cette modalité n'est autre que celle de la neurasthénie usuelle, doublement remarquable, vous le savez, et par la multiplicité non moins que la diversité de ses manifestations, et par un singulier mélange de phénomènes de dépression associés à des phénomènes d'excitabilité nerveuse.

Vous décrire par le menu cette scène morbide

AFFECTIONS PAH ASYPII lUTIQUES.

senut m'écarter de mon sujet et refaire sans profit un tableau maintes fois tracé par les neurologistes, d'autant que la neurasthénie d'origine spécifique n'emprunte rien de bien particulier à son origine spécifique. Je me bornerai donc à vous en rappeler les traits principaux.

D'une façon toute sommaire, voici ce que parfois on observe chez nos malades, et cela du fait, du foit indéniable de la syphilis :

^ I. — D'abord, comme note prédominante dans l'ensemble morbide, asthénie musculaire, se caractérisant par un sentiment assidu de fiiiblesse, de lassitude, de courbature. Les malades se disent plus fatigués au réveil qu'au coucher, constamment fatigués même sans avoir rien fait, éreintés par le moindre exercice, avachis, « propres à rien » (voilà leur mot habituel). Volontiers ils resteraient au lit une partie de la journée, ou afialés sur une chaise longue. On les prendrait pour des sujets en langueur ou pour des convalescents relevant d'une longue maladie.

II. — Parallèlement, dépression psychique et morale, à savoir : perte d'entrain et d'énergie; — indifférence, passivité, laisser aller moral, apathie; — aptitude moindre au travail, ce que les malades, avec la tendance à l'exagération qui constitue l'un de leurs traits dominants, qualifient « d'incapacité » ; — difficulté d'attention soutenue, d'application ; — défaillances passagères de mémoire; — lenteur de conceptions; — en un mot, sorte de

NEURASTHÉNIE

langueur intellecUielle, servant de digne pendant à cette langneur physique dont je vous parlais a

l'instant. ,. .

III. - De môme, asthénie cligestwe : diminution de l'appétit; - lenteur des digestions; - phénomènes variables de dyspepsie; — constipation par atonie de l'intestin.

IV. — Naturellement aussi, asthénie circulatoire : pouls dépressible, petit, souvent accéléré; palpitations, et alors dyspnée; — et surtout, tendance au refroidissement ; algidités périphériques ; extrémités refroidies et moites, quelquefois glacées et presque cadavériques.

y.— Asthénie génitale : diminution, voire quasidisparition des désirs sexuels, ce que les malades (toujours avec leur exagération habituelle) taxent « d'impuissance » ; — fréquemment aussi, phénomène de l'éjaculation prématurée, si commun, on le sait, chez les névropathes de tout genre.

VI. — Et, d'autre part, concurremment avec tous ces symptômes de dépression, éréthisme généralisé du système nerveux, se traduisant par quantité de phénomènes divers, mobiles, passa-

gers, a savoir

Hyperesthésies locales, et notamment hyperesthésie rachidienne à locahsations variées;

Paresthésies (fourmillements, picotements, brûlures, engourdissements, prétendus « craquements» dans la nuque et la colonne vertébrale, etc.); Hyperesthésies des sens : de l'œil, nerveusement

AFFECTIONS l'AIiASYPIlIUTIQUES.

sens b e a 1 action d'une lumière un peu intense; - de odora ; de l'oreille, qu'offense un brui même léger (de la ce mot qu'on retrouve dans la bouche de tous les malades : « Une porte qu'on ouvre ou qu on ferme me fait sauter ») •

Troubles du sommeil, qui est agite, interrompu par des rêves, des cauchemars;

Et de même, au point de vue moral, impressionnabdite émotiuùé singulière, presque caractéristique, dont s'étonnent les malades eux-mêmes, en disant qu'il suffit d'un rien pour les troubler pour les mettre « dans tous leurs états », pour leur communiquer un tremblement nerveux.

Cette émotivité, qui se met en branle à propos de choses indifférentes, trouve plus sûrement encore matière à surexcitation dans les sensations vraies ou fausses perçues par les malades. Pour eux, tout symptôme, tout trouble devient sujet à inquiétudes et, grossi par l'imagination, se transforme en un indice menaçant. Un simple mal de tête n'est plus alors qu'un phénomène précurseur d'une svphilis du cerveau; une douleur dans le rachis ou dans les jambes, c'est l'ataxie qui se prépare, et ainsi de suite. Aussi les sujets en question sont-ils assiégés de préoccupations hypochondriaques. Bon nombre ont soin de prendre note de tous les symptômes qu'ils éprouvent, et recueillent jour par jour, sur un carnet ad Jioc, leur propre observation. Ce sont là, comme l'a dit M. Charcot, « les gens aux petits papiers », qui n'arrivent jamais

NEUnASTIlÉNIE.

chez le médecin qu'avec un mémorandum en règle de leur maladie.

Telle est la scène. — Sans compter qu'en certains cas, qui sont loin d'être rares, elle se complique d'autres manifestations d'ordre hystérique, soit d'hystérie franche, soit plus souvent d'hystérie vaaue. éhauchée, sous forme de ce qu'on appelle l'hystéricisme.

D'autre part, elle n'est pas, bien entendu, sans se prêter à d'infinies variétés. Il va sans dire, en effet, qu'un malade donné n'épuise pas jusqu'au bout l'interminable liste des symptômes précités. Tels ou tels lui sont le plus souvent épargnés, et tels autres inversement peuvent prendre sur lui une forme prédominante. En sorte que, soit' par atténuation ou absence de certains phénomènes, soit par exagération et prépondérance de certains autres, le tableau de l'afifection est sujet à revêtir des aspects nombreux et divers, voire à se présenter sous de véritables formes cliniques dont la description spéciale intéresse fort les neurologistes, mais ne saurait trouver place ici.

Toujours est-il qu'en dépit de ces difFérences éventuelles, le fond de la scène reste presque invariablement le même comme tumulte nerveux, comme multiplicité de symptômes, et surtout comme prédominance de phénomènes de dépression et d'excitation bizarrement accouplés.

Au surplus, un exemple pris sur nature vous

AFFECTIONS PARASVPHILITIQUKS.

donnera mieux que toute description une itlée générale de l'ensemble morbide.

Un de mes jeunes clients a subi sous mes yeux, au cours de la période secondaire, deux crises neurasthéniques, dont la première ne put être rigoureusement expliquée que par l'action exclusive de la syphilis, et dont la seconde fut due vraisemblablement à l'influence combinée de la syphilis et d'un certain surmenage intellectuel, dérivant de la préparation d'un examen de droit.

Dans l'une et l'autre de ces crises, ce qui prédomina sur lui fut un ensemble de symptômes de langueur, de dépression, d'apathie, d'affaissement physique et moral, de véritable « avachissement », suivant la propre expression du malade. D'une part; il se disait constamment las, fatigué sans avoir rien fait, courbaturé à l'état permanent et plus encore le matin, au réveil. D'autre part, il se plaignait d'une inaptitude au moins égale pour le travail intellectuel, et cela en raison « d'un embarras de la tête permanent », d'une sorte de « vide dans le cerveau », d'une impossibilité à lixer son attention au delà d'un certain temps. « Je ne puis hre, me racontait-il; je ne puis travailler. Le soir, lorsque je me mets à mon bureau pour préparer mon examen, cela va bien pour un quart d'heure, une demi-heure; puis, après cela, mes yeux- errent sur mon livre et mon intelligence ne les suit pas. Je ne sais plus ce que je lis, je ne comprends plus, je n'y suis plus.... Dans la conversation, il m'arrive

NEURASTHÉNIE

de ne plus trouver les mois.... Je passe des mo enécr vanl; il m'est arrivé même de fture d s utes d'orthographe, dont j'étais honteux le lendemain en me relisant.... H y a positivement des moments où je n'ai plus la tète à moi. »

11 accusait, en outre, nombre de symptômes très divers : malaise nerveux, impatiences, agacements; émotivité singulière ; - bourdonnements, « sonneries dans les oreilles » -, - vertiges; - tremblements passagers ; - troubles dyspeptiques ; - con- ^ion; — voire troubles de locomotion. « 1 ar moments, il lui semblait marcher sur un parquet élastique ou bien sur un sol gondolé. » Il affirmait aussi (ce qui n'était pas sans me donner de réelles appréhensions par rapport au tabès) qu'd lui était arrivé plusieurs fois « de ne pas mettre le pied là ou il voulait le poser », ou bien encore que parfois ses jambes se dérobaient subitement sous lui.

Enfin, il était tombé dans un réel état d'hypochondrie, vivait seul, fuyait toute distraction, et passait Uttéralement son temps à s'étudier, à se découvrir quelque nouveau symptôme, que son imagination ne manquait pas d'amphfier ou qui même n'existait que dans son imagination. Ainsi, il se déclarait « impuissant »; mais, renseignements pris, il recevait hebdomadairement la visite d'une jolie veuve qui ne sortit jamais de chez lui inconsolée. Il se disait « incapable, propre à rien, abruti, ramolli », et il exerçait correctement des fonctions de clerc dans une grande étude de Paris. H préten-

AFFECTIONS l'Ali ASYPHILITIQUES.

dait ne pkis pouvoir parler, exposer un sujet et relatait ses souffrances avec une abondance et une faci lté cl ëlocution tout à fliit rassurantes. Il avouait d ailleurs qu'à la suite de chacune de ses visites chez moi, il se trouvait « comme guëri pour quelques

jours . parce que je l'avais « remonté ,,, consolé.

Mais cela ne durait guère, et bientôt il retombait

dans toutes ses misères nerveuses.

Ce pénible état ne dura pas moins de quelques

années. Puis l'apaisement se fit progressivement.

Aujourd liui le malade, quoique restant névropathe

peut être dit guéri. '

Tel est, messieurs, avec de nombreuses variétés de formes, Pensemble sjmptomatologique qu'on observe parfois chez nos malades comme conséquence de l'infection syphilitique.

Ôr, déjà vous avez compris à quelles erreurs peut conduire une scène clinique de cet ordre. Et, en effet, parmi les désordres multiples qui la composent, il en est bon nombre qui sont précisément ceux par lesquels se traduisent les grandes maladies de la moelle et du cerveau. En sorte qu'en face de tels phénomènes, d'ailleurs souvent amplifiés, exagérés par les malades, le médecin est forcément exposé à faire fausse route, à prendre peur, à suspecter, voire à admettre ce qui n'existe

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