CÉPHALÉE NEURASTHÉNIQUE
dix ans, jusqu'en 1892. Et cela, notez-le, en dépit d'une bonne hygiène, en dépit de tous les efforts de la thérapeutique. 11 va sans dire qu'au cours de ces dix années le malade, soit de son propre gré, soit sur mon invitation, est allé maintes fois requérir l'avis de plusieurs de mes collègues (de M. le professeur Charcot notamment), qui, tous, me l'ont renvoyé avec ce même diagnostic : «. Céphalée nerveuse, céphalée neurasthénique ». Il va sans dire aussi qu'il a été soumis à des médications de tout genre, sans parler du traitement spécifique à hautes doses. Peine perdue ! Je puis dire que tout a été fait sans résultat. Et le mal s'est usé, « s'est usé de vieillesse », suivant l'expression même du patient, plutôt qu'il n'a cédé à aucun remède.
Il s'en faut, je le répète, que la céphalée neurasthénique se prolonge usuellement à ce degré. Mais sa durée, d'ailleurs très irrégulière et non susceptible d'appréciation fixe, ne s'abaisse guère au-dessous de quelques années. Si bien que c'est elle qui constitue surtout le côté fâcheux du pronostic.
Car, au total, — et avec ceci nous allons reprendre l'exposé clinique de la question — cette céphalée n'est pas une douleur vraie, vive, pénible, anxieuse, à l'instar de la migraine ou de la céphalée syphilitique soit secondaire, soit tertiaire. Le plus souvent, c'est bien plutôt un «embarras delà tête », une sensation de gêne dans la tête qu'une douleur réelle.
FouRNiEH. — Affect. parasypliil. ^
AFFECTIONS PARASYPHILITIQUES.
Elle est d'ailleurs variable comme sensations perçues. La plupart des malades se plaignent simplement d'avoir la tête pesante, alourdie, « comme on l'a au lendemain d'une bonne noce », affirmait un de mes clients. — D'autres accusent une sorte de « vague », de « vide » dans le cerveau. — Quelques-uns disent avoir la tête comme « coiffée d'une calotte de plomb » ou a serrée par un bandeau de métal, par un « cercle de fer », ou bien encore comprimée a par un casque ». Vous reconnaissez là les agaleati^^ de M. le professeur Charcot.
Comme siège, cette sensation particulière affecte de préférence les régions postérieures et latérales du crâne, spécialement encore la région occipitale (plaque occipitale de M. Cbarcot). — D'autres fois, elle se localise aux régions frontale et fronto-temporale.
A remarquer encore, comme divers détails utilisables pour le diagnostic différentiel, que cette céphalée neurasthénique est généralement diurne et, conséquemment, ne trouble pas le sommeil; — qu'elle apparaît le matin, au réveil ; — qu'elle est parfois soulagée par les repas, mais d'une façon temporaire et souvent au prix d'une exacerbalion jouant en quelque sorte le rôle de choc en retour;
qu'elle est exagérée par le travail intellectuel,
la lecture, les conversations prolongées, les impressions lumineuses, le bruit, en un mot par toutes les excitations du système nerveux; — qu'à l'état ordinaire, elle n'est pas assez pénible, assez absorbante,
CÉPHALÉE NEURASTHÉNIQUE. /ï
pour forcer le patient à s'aliter (ainsi, le malade dont je vous parlais tout à l'heure et qui a souffert de ce mal pendant dix ans, n'a jamais interrompu ses occupations d'employé de commerce) ; — mais que par instants et à propos d'exacerbations passagères' elle devient plus complexe, plus « troublante plus intolérable, et cela par adjonction de divers phénomènes sympathiques, tels que hyperesthésie smguhère du cuir chevelu, (« mal aux cheveux . comme disent les patients), bourdonnements, asthenopie, état sub-vertigineux, et surtout sorte d abasourdissement, que les malades traduisent en disant qu'ils « se sentent la tête vidée », qu'ils « n'ont plus la tête à eux «, que, par moment, ils ne « savent plus ce qu'ils font qu'ils « oublient tout «, qu'ils sont « comme dans un nuage ,,, etc Or, en présence de symptômes de cet ordre et'avec un passé syphilitique, comprenez quelles peuvent être, quelles doivent être presque nécessairement les appréhensions du malade et du médecin. Effrayé par cet état de souffrance continue, plus effrayé encore par l'insuccès de tous les remèdes auxquels il a eu recours, le malade se croit à la veille d'une catastrophe cérébrale. C'est là l'état d'esprit de tous les sujets affligés de la sorte. A chacune de ses visites, mon client en question ne cessait de me répéter: (( Sans doute je cours à une congestion, à un coup de sang, à une apoplexie. Un de mes amis est mort comme cela ; je n'en ai plus pour longtemps. Vousme dites le contraire, monsieur le docteur, mais
AFFECTIONS PAUASYPHILITIQUES.
je me rends compte de mon état et je sens h'ien que je couve un ramollissement, etc. ». — Et, de son côté aussi, le médecin, surtout dans les premiers temps, n'est guère plus rassuré. Tout naturellement, il se demande si son malade n'est pas en voie de faire une si/philis cérébrale, si cet embarras permanent de la tête et cet état de souffrance encéphalique ne sont pas les prodromes d'une encéphalite spécifique.
. Donc, ce qui importe en l'espèce, c'est un diagnostic. De quoi s'agit-il, en somme? Voilà la ques-
tion. .
Eh bien, ce diagnostic est-il possible? — Oui, tout au moins pour la grande généralité des cas. Précisons sur quelles bases il repose.
A mon sens, les appréhensions qui s'imposent en pareille situation pourront, sinon toujours, au moins le plus souvent et de beaucoup, être écartées par les quatre considérations que voici. I. D'abord, caractère d'intensité de douleiir. Dans la neurasthénie, peu de douleur, véritablement. Il y a bien embarras de la tête, sensations pénibles de lourdeur, de poids, de serrement, de « vague «, de « vide dans le cerveau », mais rien autre-, et surtout (je ne crains pas de me répéter), peu ou pas de douleur, au sens strictement précis
du mot. cv ' A
Et, en effet, interrogez les malades altectes de céphalée neurasthénique. Leur premier mot, j'en
CÎ:i>HALÉE NEURASTIIÉNIQCE.
conviens, sera pour vous dire qu'ils ce souffrent de la tête ». Mais insistez, allez au fond des choses, faites préciser, et vous aboutirez presque toujours à constater qu'ils ont moins un ëlat douloureux de la tête que des sensations anormales, bizarres, importunes dans la tête, laquelle, finiront-ils par avouer, « ne leur fait pas vraiment mal ».
Or, tout autre précisément est la céphalée syphilitique, soit la céphalée secondaire, soit la céphalée prémonitoire des encéphalopathies plus tardives.
Celle-ci est une douleur vraie, dans toute l'acception du mot, une douleur pénible, qui « fait mal et grand mal » ; — douleur tantôt gravative, tantôt lancinante, tantôt dilacérante; — douleur toujours plus ou moins intense, quelquefois violente, angoissante, quelquefois même (mais plus rarement) atroce. C'est, à ce titre, une douleur qui ne permet plus le travail, qui abasourdit, qui « abrutit », qui anéantit, qui alite. Parfois même, dans les formes graves, c'est un symptôme qui à lui seul constitue une scène morbide presque caractéristique, en raison même de l'acuité de la souffrance.
Il y a donc ici, vous le voyez, rien que dans l'appréciation de Y intensité douloureuse des phénomènes morbides, un signe différentiel dont le diagnostic peut faire profit.
II. — Second point : Non pas toujours, mais fréquemment, la céphalée syphilitique se distingue par son caractère nocturne ou ses exacerbations
ATÎFKCTIO'NS PAnASYPHILlTIQUES.
nocturnes. Cela est trop connu pour que j'aie besoin d'insister.
Eh bien, tout au contraire, la céphalée neurasthénique est presque toujours diurne et exclusivement diurne. Elle débute dès le réveil, pour se prolonger tout le jour, mais elle semble s'apaiser la nuit. Si bien que nombre de neurasthéniques vous disent ceci : (c Je n'ai de bon que la nuit; alors du moins je puis dormir; ou bien, si j'ai le sommeil agité, troublé, du moins ma tète me laisse tranquille, et je n'en souffre pas. »
III. — Un troisième et excellent signe ressort d'un véritable critérium thérapeutique^ auquel personne, en l'espèce, ne manque d'avoir recours, à savoir le traitement spécifique.
Inutile de dire ce que fait le traitement spécifique, notamment un vigoureux traitement à l'iodure, sur la céphalée syphilitique. Sauf exceptions rares, ses résultats sont doublement significatifs et par leur intensité, et par leur quasi-instantanéité. Cela est de notion vulgaire.
Inversement, la médication spécifique reste sans la moindre influence sur la céphalée d'origine neurasthénique.
Nous disposons donc en l'espèce d'un réactif des plus sensibles pour juger la question diagnostique.
IV. — A ces trois éléments séméiologiques s'en ajoute, pour certains cas, un quatrième, tiré de la durée ^ et celui-ci absolument significatif.
TJEUnASTHENlE.
Souvent, en effet, trop souvent, la seule durée du mal de tête en question suflit à déterminer le diagnostic. Une céphalée, par exemple, qui se présente avec un passé de plusieurs mois, a fortiori d'une, de deux, de plusieurs années, ne peut être qu'une céphalée neurasthénique. Inutile, avec de tels antécédents, de mettre la syphilis en cause \ car la céphalée syphilitique a hientôt fait, tout au contraire, d'ahoutir à une catastrophe céréhrale, telle qu'ictus apoplectiforme, épilepsie, hémiplégie, etc. Le problème, donc, en pareilles conditions, ne se pose même pas.
Ainsi peut être jugée, de par cet ensemble de signes cliniques, la question de diagnostic différentiel entre la céphalée syphilitique et la céphalée issue de la neurasthénie.
Dans une seconde forme, la neurasthénie d'origine spécifique se présente sous une modalité clinique beaucoup plus complexe. Cette modalité n'est autre que celle de la neurasthénie usuelle, doublement remarquable, vous le savez, et par la multiplicité non moins que la diversité de ses manifestations, et par un singulier mélange de phénomènes de dépression associés à des phénomènes d'excitabilité nerveuse.
Vous décrire par le menu cette scène morbide
AFFECTIONS PAUASYPIHLITIQUES.
serait m'ccarter de mon sujet et refaire sans profit un tableau maintes fois tracé par les neurologistes, d'autant que la neurasthénie d'origine spécifique n'emprunte rien de bien particulier à son origine spécifique. Je me bornerai donc à vous en rappeler les traits principaux.
D'une façon toute sommaire, voici ce que parfois on observe chez nos malades, et cela du fait, du fait indéniable de la syphilis :
I. — D'abord, comme note prédominante dans l'ensemble morbide, asthénie musculaire, se caractérisant par un sentiment assidu de faiblesse, de lassitude, de courbature. Les malades se disent plus fatigués au réveil qu'au coucher, constamment fatigués même sans avoir rien fait, éreintés par le moindre exercice, avachis, « propres à rien » (voilà leur mot habituel). Volontiers ils resteraient au lit une partie de la journée, ou affalés sur une chaise longue. On les prendrait pour des sujets en langueur ou pour des convalescents relevant d'une longue maladie.
II. — Parallèlement, dépression psychique et morale^ à savoir : perte d'entrain et d'énergie; — •indifFérence, passivité, laisser aller moral, apathie; — aptitude moindre au travail, ce que les malades, avec la tendance à l'exagération qui constitue l'un de leurs traits dominants, qualifient (( d'incapacité »; — difliculté d'attention soutenue, d'application; — défaillances passagères de mémoire; — lenteur de conceptions; — en un mot, sorte de
NEURASTHÉNIE
langueur intellecliielle, servant de digne pendant à cette langueur physique dont je vous parlais à l'instant.
III. — De même ^ asthénie digestive : diminution de l'appétit; — lenteur des digestions; — phénomènes variables de dyspepsie; — constipation par atonie de l'intestin.
IV. — Naturellement aussi, asthénie circulatoire : pouls dépressible, petit, souvent accéléré; palpitations, et alors dyspnée; — et surtout, tendance au refroidissement ; algidités périphériques ; extrémités refroidies et moites, quelquefois glacées et presque cadavériques.
V. — Asthénie génitale : diminution, voire quasidisparition des désirs sexuels, ce que les malades (toujours avec leur exagération habituelle) taxent (( d'impuissance » ; — fréquemment aussi, phénomène de l'éjaculation prématurée, si commun, on le sait, chez les névropathes de tout genre.
VI. — Et, d'autre part, concurremment avec tous ces symptômes de dépression, éréthisme généralisé du système nerveux, se traduisant par quantité de phénomènes divers, mobiles, passagers, à savoir :
Hyperesthésies locales, et notamment hyperesthésie rachidienne à localisations variées;
Paresthésies (fourmillements, picotements, brûlures, engourdissements, prétendus « craquemenls» dans la nuque et la colonne vertébrale, etc.);
Hyperesthésies des sens : de l'œil, nerveusement
AFFECTIONS l'Ail ASYPIIILITIQUKS.
sensible à l'aclion d'une lumière un peu intense; — (le l'odorat; — de l'oreille, qu'offense un bruit même léger (de là ee mot qu'on retrouve dans la' bouche de tous les malades : « Une porte qu'on ouvre ou qu'on ferme me fait sauter ») ;
Troubles du sommeil, qui est agité, interrompu par des rêves, des cauchemars;
Et de même, au point de vue moral, impressionnabilité, émotivité singulière, presque caractéristique, dont s'étonnent les malades eux-mêmes, en disant qu'il suffit d'un rien pour les troubler, pour les mettre « dans tous leurs étals », pour leur communiquer un tremblement nerveux.
Cette émotivité, qui se met en branle à propos de choses indifférentes, trouve plus sûrement encore matière à surexcitation dans les sensations vraies ou fausses perçues par les malades. Pour eux, tout symptôme, tout trouble devient sujet à inquiétudes et, grossi par l'imagination, se transforme en un indice menaçant. Un simple mal de tête n'est plus alors qu'un phénomène précurseur d'une svphilis du cerveau; une douleur dans le rachis ou dans les jambes, c'est l'ataxie qui se prépare, et ainsi de suite. Aussi les sujets en question sont-ils assiégés de préoccupations hypochondriaques. Bon nombre ont soin de prendre note de tous les symptômes qu'ils éprouvent, et recueillent jour par jour, sur un carnet ad hoc^ leur propre observation. Ce sont là, comme l'a dit M. Charcot, « les gens aux petits papiers », qui n'arrivent jamais
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chez le médecin qu'avec un mémorandum en règle de leur maladie.
Telle est la scène. — Sans compter qu'en certains cas, qui sont loin d'être rares, elle se complique d'autres manifestations d'ordre hystérique, soit d'hystérie franche, soit plus souvent d'hystérie vague, ébauchée, sous forme de ce qu'on appelle l'hystéricisme.
D'autre part, elle n'est pas, bien entendu, sans se prêter à d'infinies variétés. Il va sans dire, en effet, qu'un malade donné n'épuise pas jusqu'au bout l'interminable liste des symptômes précités. Tels ou tels lui sont le plus souvent épargnés, et tels autres inversement peuvent prendre sur lui une forme prédominante. En sorte que, soit par atténuation ou absence de certains phénomènes, soit par exagération et prépondérance de certains autres, le tableau de l'afFeclion est sujet à revêtir des aspects nombreux et divers, voire à se présenter sous de véritables formes chniques dont la description spéciale intéresse fort les neurologistes, mais ne saurait trouver place ici.
Toujours est-il qu'en dépit de ces différences éventuelles, le fond de la scène reste presque invariablement le même comme tumulte nerveux, comme multiplicité de symptômes, et surtout comme prédominance de phénomènes de dépression et d'excitation bizarrement accouplés.
Au surplus, un exemple pris sur nature vous