AFFECTIONS PAU A SYPHILITIQUES
donnera mieux que toute description une idée générale de l'ensemble morbide.
Un de mes jeunes clients a subi sous mes yeux, au cours de la période secondaire, deux crises neurasthéniques, dont la première ne put être rigoureusement expliquée que par l'action exclusive de la syphilis, et dont la seconde fut due vraisemblablement à l'influence combinée de la syphilis et d'un certain surmenage intellectuel, dérivant de la préparation d'un examen de droit.
Dans l'une et l'autre de ces crises, ce qui prédomina sur lui fut un ensemble de symptômes de langueur, de dépression, d'apathie, d'affaissement physique et moral, de véritable « avachissement », suivant la propre expression du malade. D'une part, il se disait constamment las, fatigué sans avoir rien fait, courbaturé à l'état permanent et plus encore le matin, au réveil. D'autre part, il se plaignait d'une inaptitude au moins égale pour le travail intellectuel, et cela en raison « d'un embarras de la tète permanent », d'une sorte de « vide dans le cerveau », d'une impossibilité à fixer son attention au delà d'un certain temps. « Je ne puis lire, me racontait-il; je ne puis travailler. Le soir, lorsque je me mets à mon bureau pour préparer mon examen, cela va bien pour un quart d'heure, une demi-heure; puis, après cela, mes yeux errent sur mon livre et mon intelligence ne les suit pas. Je ne sais plus ce que je lis, je ne comprends plus, je n'y suis plus Dans la conversation, il m'arrive
^EUn ASTHÉNIE.
de Ile plus trouver les mots.... Je passe des mots en écrivant; il m'est arrivé même de faire des foutes d'orthographe, dont j'étais honteux le lendemain en me relisant.... Il y a positivement des moments où je n'ai plus la tête à moi. » , 11 accusait, en outre, nombre de symptômes très divers : malaise nerveux, impatiences, agacements; — émotivité singulière ; — bourdonnements, « sonneries dans les oreilles » ; — vertiges ; — tremblements passagers; — troubles dyspeptiques; — constipation; — voire troubles de locomotion. « Par moments, il lui semblait marcher sur un parquet élastique ou bien sur un sol gondolé. » Il affirmait aussi (ce qui n'était pas sans me donner de réelles appréhensions par rapport au tabès) qu'il lui était arrivé plusieurs fois « de ne pas mettre le pied là où il voulait le poser » , ou bien encore que parfois ses jambes se dérobaient subitement sous lui. ' Enfin, il était tombé dans un réel état d'iiypochondrie, vivait seul, fuyait toute distraction, et passait littéralement son temps à s'étudier, à se découvrir quelque nouveau symptôme, que son imagination ne manquait pas d'amplifier ou qui même n'existait que dans son imagination. Ainsi, il se déclarait « impuissant «; mais, renseignements pris, il recevait hebdomadairement la visite d'une jolie veuve qui ne sortit jamais de chez lui inconsolée. Il se disait « incapable, propre à rien, abruti, ramolli », et il exerçait correctement des fonctions de clerc dans une grande étude de Paris. 11 préten-
AFFECTIONS PAHASYPHILITIQUKS.
dait ne plus pouvoir parler, exposer un sujet, et relatait ses souffrances avec une abondance et une facilité d'élocution tout à fiiit rassurantes. Il avouait d'ailleurs qu'à la suite de chacune de ses visites chez moi, il se trouvait « comme guéri pour quelques jours «, parce que je l'avais « remonté », consolé. Mais cela ne durait guère, et bientôt il retombait dans toutes ses misères nerveuses.
Ce pénible état ne dura pas moins de quelques années. Puis l'apaisement se fit progressivement. Aujourd'hui le malade, quoique restant névropathe, peut être dit guéri.
Tel est, messieurs, avec de nombreuses variétés de formes, l'ensemble symptomatologique qu'on observe parfois chez nos malades comme conséquence de l'infection syphilitique.
Or, déjà vous avez compris à quelles erreurs peut conduire une scène clinique de cet ordre. Et, en effet, parmi les désordres multiples qui la composent, il en est bon nombre qui sont précisément ceux par lesquels se traduisent les grandes maladies de la moelle et du cerveau. En sorte qu'en face de tels phénomènes, d'ailleurs souvent amplifiés, exagérés par les malades, le médecin est forcément exposé à fîiire fausse roule, à prendre peur, à suspecter, voire à admettre ce qui n'existe
PSEUDO-TABES NEURASTHENIQUE.
pas, c'est-à-dire, en définitive, à diagnostiquer des états organiques du névraxe, alors qu'il s'agit de simples troubles dynamiques de ce système.
Précisons, car inutile de dire quel intérêt se rattache à la possibilité de diagnostics erronés de ce genre.
Tout naturellement, suivant que prédomineront dans la scène neurasthénique les symptômes médullaires ou les symptômes cérébraux, l'erreur possible à commettre sera faite dans le sens d'une maladie de la moelle ou d'une maladie du cerveau. Divisons donc le sujet de la sorte.
I- — ■ Voici, je suppose, un malade qui, sans parler de divers symptômes hors de cause, vous raconte ceci : qu'il se sent faible sur ses jambes. Qu'il « n a plus de jambes », qu'il marche mal et « comme sur du coton », qu'il éprouve parfois des incertitudes, des ébranlements d'équilibre, voire (comme pour un de mes clients) qu'il « ne met pas toujours le pied là où il veut le poser » ; — qu'il a des élancements dans les membres inférieurs, des fourmillements dans les pieds, des engourdissements dans les doigts; — qu'il est impuissant ou en voie de le devenir; — qu'il a des éjaculations rapides, des pollutions, de la spermatorrhée; qu'il a des troubles de la vue, des troubles de la sensibilité, des vertiges, etc., etc.
A première audition de tels symptômes comment vous défendre de l'impression que vous pourriez
bien avoir affaire à une maladie de la moelle el, plus spécialement encore, à un tabès?
Eh bien, ce n'est pas là cependant une maladie de la moelle, non plus qu'un tabès, ce n'en est que l'ombre; ce n'est là qu'un pseudo-tabes neurasthénique^ c'est-à-dire un orage nerveux simulant par quelques phénomènes le véritable tabès.
Comment donc et sur quels signes établir ici le diasnoslic entre ce faux tabès et le tabès vrai? Question capitale, s'il en fût, et sur laquelle j'ai devoir d'insister.
Or, sans parler de l'évolution morbide qui, à coup sûr, constitue le meilleur signe pour juger le débat, mais qui ne le juge qu'à plus ou moins longue échéance, il existe toujours un certain ensemble de considérations d'après lesquelles le diagnostic en question peut être établi avec sûreté.
Trois signes, d'abord, se présentent à consulter, à savoir : l'état des réflexes, l'état des pupilles, l'état des fonctions vésicales.
~ 1° État des réflexes pateUaires. — Et, en effet, presque toujours diminués ou éteints dans le tabès (cela même fort souvent à une époque voisine encore du début des accidents), les réflexes patellaires restent normaux ou se montrent légèrement excités dans la neurasthénie.
1° État des pupilles. — Dans le tabès, troubles très habituels des pupilles : ou bien myosis, ou bien inégalité des pupilles, ou bien symptôme d'A.
PSRUDO-TABES NEURASTHENIQUE.
Robertson, etc.; — dans la neurasthénie, au contraire, pupilles normales, répondant bien à l'excitation lumineuse.
3° Etat des fonctions vèsicales. — Dans le labes, altération fréquente de ces fonctions : ou bien paresse vésicale; évacuation ne se faisant qu'au prix d'un certain effort, d'une « poussée m ; — ou bien, phénomène presque caractéristique, incontinence accidentelle, et incontinence de quelques gouttes seulement; ou bien encore, accidents de rétention subite, etc.
Rien de semblable dans la neurasthénie où les fonctions vèsicales restent indemnes.
A ces trois signes, très souvent suffisants de par eux seuls à écarter toute incertitude', ajoutez encore celte autre considération éminemment frappante et distinclive, à savoir : que dans le tabès on n'observe pas ce tumulte, cet orage nerveux qui con-
1. J'iii longuemeut décrit ces divers accideuts, si éminemment caracléristiques, daus mon livre sur la Période prcalaxique du Uihc, d'origine sypliiliticiue. — V. page ifi et suiv.
2. A coup sûr^aussi, on pourrait invoquercel autre sigue comme élément du diagnoslic différentiel que nous étudions ici, à savoir ■ que les douleurs fulgurantes qui se produisent parfois dans la ueulasthénie ne présentent jamais ni l'intensité, ni l'acuité des douleurs fulgurantes du tabès; — que, de plus, elles ne s'accompa^neni pas de cette hjperestl.ésie douloureuse régionale que laisseui à leur suite les douleurs fulguraïUes du tahcs (Levillain).
Mais ce dernier signe ne reposant que sur une appréciation ,/,degré eiMie symptômes similaires, j'ai pensé qu'il ne pouvait êire placé sur le même plan que les trois précédents, lesquels visent des symptômes présents ou absents dans les deux maladies mises eu j)arallèle.
rouiiNiEll. — Àjfvct. parasyphll. g
AFFI'.CTIONS l'Ai! ASVl'lllLITinUKS.
slitue la physionomie propre, caraclérisLique, de la neurasthénie. Je m'explique.
Certes le tahes est très généralement riche en troubles morbides disséminés sur divers systèmes. Mais on n'y rencontre pas cependant cette surabondance, cette multiplicité excessive de symptômes qui est usuelle dans la neurasthénie; on n'y observe pas surtout cet état de souffrance générale du système nerveux qui est presque constitutif de la névrose de Beard.
Passez-moi cette façon de parler, trop de symptômes sur un malade est un témoignage presque certain de neurasthénie.
Soit un malade, par exemple, qui vous déclare souffrir tout à la fois de la tète, du dos, des reins, des membres, de l'estomac, etc.; — qui accuse des troubles divers et multiples soit de la sensibihté générale (fourmillements, engourdissements), soit des sens spéciaux (bourdonnements, désordres de la vue) ; — qui vous dit en outre éprouver des troubles dans la marche, être sujet à des vertiges, des étourdissements, des tremblements, avoir des palpitations, des angoisses respiratoires, des insomnies ; qui se plaint d'incapacité de travail, de
perte de la mémoire; — qui se plaint de pollutions, d'éjaculations prématurées, de débilité virile, et de vingt autres phénomènes encore; — voda trop de symptômes pour le tabès, el, inversement, en voilà juste assez pour la iieurasthcnic. Car un tel luxe, une telle surabondance d'éléments mor-
l'SKL'nO-E^Clîl'HALOI'.VTHîRS NKUnASTIlÉMQUKS.
bides ne s'observe pas clans le tabès et constitue au contraire le propre de la neurasthénie.
Ne négligeons pas non plus cet autre signe distinclif qui a bien son prix : Le tabès ne comporte pas l'état moral de la neurasthénie. Le tabétique est un malade qui éprouve et qui accuse des symptômes dont il ne s'inquiète que dans une mesure bien légitime, dont le plus souvent même il ne s'inquiète pas assez. Le neurasthénique est un préoccupé, un anxieux, un agité, qui n'expose ses mille souffrances qu'en les exagérant d'abord, et, d'autre part, en les raisonnant, en les interprétant dans le plus mauvais sens possible, avec un souci véritablement hypochondriaque.
Tel est, sans parler même de quelques éléments secondaires qui pourraient aussi apporter leur appoint à ce parallèle, l'ensemble de considérations qui permettra, au moins pour l'énorme majorité des cas, de différencier sûrement la neurasthénie du tabès.
IL — Poursuivons. — Sous une autre face, la neurasthénie d'origine syphilitique peut simuler et simule parfois d'une étrange façon des affections cérébrales. Cela s'observe dans la forme qui, en
AI FIICTIONS PAUASVI'IIIIJ I IQUES.
raison d'une prédominance marquée de symptômes cérébraux, a reçu le nom de cérébr asthénie.
El, en efFel, alors que l'orage neuraslliénique (passez-moi celte façon de dire) s'oriente surtout vers le cerveau, il se traduit par des symptômes qui sont vraiment de nature à faire suspecter le début d'une grande alFection cérébrale, non pas, à coup sûr, d'un ramollissement (en raison de l'âge), mais d'une syphilis du cerveau, ou, plus parliculièrement encore, d'une paralysie générale.
Tel fut le cas, par exemple, d'un de mes clients qui se plaignait (sans parler de divers symptômes dont je vous épargnerai l'énumération) de maux de tête ; — de vertiges ; — de perte de la mémoire ; — d'incapacité pour le travail intellectuel et même pour la lecture; — de difficulté à suivre le fil de ses idées, voire le cours d'une conversation ; — d'embarras pour trouver les mots; — de bourdonnements d'oreilles; — d'engoui-dissements, de fourmillements dans les membres; — de tremblements; — de visions nocturnes, « d'hallucinations », etc., etc. Comme il ne cessait de conter ses misères à tout venant et avec force amplifications, tout son entourage le considérait dt^à comme aflecté d'une maladie du cerveau, et j'avoue qu'il me fit peur pDur un temps. Or, ce n'était là qu'un ensemble neurasthénique, très différent, quand on y regardait de près, d'une syphilis du cerveau, ensemljle qui s'évanouit — lentement, il est vrai — sans a!)outir à rien de sérieux.
PSEUDO-ENCÉPIIALOPATllII'S ISEUH ASTIlÉXIQUES.
Demème, un autre malade, que j'ai traité en ville avec mon éminent collègue le P' Potain, accusait toute une série de symptômes identiques à ceux du sujet précédent, notamment comme affaiblissement général de l'intellect, diminution de la mémoire, prétendue inaptitude à toute occupation exigeant une certaine tension d'esprit, etc. ; en outre, il présentait divers phénomènes qui, vraiment, étaient bien de nature à faire suspecter l'invasion d'un trouble mental des plus alarmants, à savoir : d'abord, état lypémaniaque; morosité habituelle; préoccupations hypochondriaques, voire idées de smcide. Il se disait (c gravement malade et menacé à brève échéance d'accidents qui ne pouvaient manquer de l'emporter « ; — puis, véritables obsessions : pendant le sommeil, rêves érotiques, lubriques, obscènes; pendant la veille, idées fixes s'imposant à l'esprit, refrains revenant incessamment à la mémoire. Quand on le faisait sortir (et cela de force, car il se refusait obstinément à toute distraction), une sorte de volonté supérieure à la sienne lui imposait, disait-il, l'obhgation de lire toutes les affiches, toutes les enseignes qu'il rencontrait sur son chemin; etc., etc. Eh bien, ici encore, il ne s'agissait que d'un état neurasthénique qui se dissipa sans rien laisser à sa suite.
En face de tels ensembles cliniques, vous comprenez quelles difficultés il peut y avoir à formuler un diagnostic. C'est, qu'en effet, comme l'a très bien dit Bouveret, « les symptômes de l'épuisement ner-
AFFECTIONS l'AHASVPHILITIQUES.
veux (quelle qu'en soit l'origine, d'ailleurs) onl de trompeuses analogies avec ceux qu'on observe dans les premières périodes de certaines affections organiques du système nerveux. La cérébrasthénie donne parfois l'image du début de la paralysie générale, de la syphilis cérébrale, de la tumeur encéphalique, etc. »
Toutefois, un examen méthodique et complet du malade permet, au moins le plus souvent, d'établir un diagnostic certain entre la maladie fonctionnelle et la maladie organique.
En l'espèce, ce diagnostic repose sur des considérations diverses qui, rationnellement, peuvent être distribuées sous trois chefs de la façon suivante :
I. — Dans la neurasthénie, absence des grands symptômes qui caractérisent d\uie façon nécessaire et décisive les affections organiques du cerveau ;
II. — Dans la neurasthénie, multiplicité de symptômes étrangers à la scène usuelle des affections organiques du cerveau ;
III. — Dans la neurasthénie, phénomènes morbides ne présentant que l'apparence, le décor — et non la réalité — des symptômes essentiels, con slitutifs, de ces dernières affections.
Je m'explique, et pour m'expliquer à l'abri de toute ambiguïté, je vais prendre un exemple sur lequel vous pourrez suivre l'application de la ^/vVzrfe diagnostique que j'ai en vue.
Soit donc, je suppose, un malade neurasthénique
PS E U DO - ]JK C K I' II A LO P A '11 II F.S ^ E L R A STII ÉlNI Q U IIS .
qui, de par un certain nombre de symplômes, ressemble à un paralytique général, à ce point qu'on pourrait s'y tromper, à ce point même (le fait s'est réalisé plus d'une fois) qu'on s'y est trompé et que l'on a cru à l'imminence, voire à l'invasion d'une paralysie générale.
Eh bien, examinons ce malade en suivant la fdière de la méthode diagnostique que je propose.
I. — Premier point : N'est-il pas nombre de symptômes essentiels, constitutifs de la paralysie générale, qui font défaut sur le malade en question et dont l'absence peut suffire à exclure en toute vraisemblance cette terrible alîéction?
Oui, vraiment. Voyez plutôt.
Allons-nous rencontrer sur lui, s'il n'est que neurasthénique :
1° L'inégalité des pupilles? Non.
2" Les tremblements divers et caractéristiques de la paralysie générale, à savoir : le tremblement des mains? Non. — Le tremblement des lèvres? Non. — La projection saccadée de la langue « en mouvements de trombone m ? Non. — Le tremblement sur place de la langue, c'est-à-dire le tremblement interstitiel, fibrillaire, vermieulaire ? Non. — Le sautillement des muscles péribuccaux?Non. — Rien de tout cela.
3° L'embarras de la parole, devenue hésitante et traînante, et, plus spécialement encore, le scandage des mots, en forme d'arrêts, de heurts sur une syllabe, rappelant, comme on l'a dit, le heurt de la