‹ Les affections parasyphilitiques [electronic resource]Chapitre 21 sur 68 · II. Inacceptables également sont les statistiques · texte numérisé non relu

II. Inacceptables également sont les statistiques

dressées sur des relevés anciens, sur de vénérables registres poudreux, c'est-à-dire instituées sur des documents remontant à une époque où la possibilité même d'une étiologie syphilitique n'était pas soupçonnée pour la paralysie générale, où l'on ne se préoccupail en rien de la syphilis â propos des antécédents de la paralysie générale. A preuve cet aveu loyal d'un aliéniste distingué, médecin d'un asile important de province, qui, consulté par M. le Morel-Lavallée sur la fréquence des antécédents de syphilis chez les paralytiques généraux, lui répondit textuellement ceci : « Rechercher la syphilis dans les antécédents de mes paralytiques g-énéraux, cela ne m'est jamais venu à l'idee\ »

]. «... S'il était Lesoiu, dit encore M. le D'' Morel-Lavallée, de prouver une fois de plus combien, avant que nous l'eussions ouverte par notre livre, était encore neuve, au moins chez, nous, cette question des rapports de la vérole avec la paralysie générale, ou n'aurait qu'à insister sur ceci : Nous n'avons pas trouvé en France de statistiques permettant de faire le pourcentage rigoureux des antécédents de syphilis dans la paralysie générale, et cela, parce que nulle part jusqu'alors, ni dans les hôpitaux-hospices, ni dans les établissements spéciaux, ni dans les asiles publics ou privés, on n'avait eu pour règle de rechercher la syphilis dans les antécédents des paralytiques généraux. Ceux de uos confrères qui dirigeaient des asiles et à qui nous nous sommes à ce moment adressé nous l'avouèrent avec tuie franchise étonnée.... Nous nous sommes vu forcé de faire appel aux statistiques de l'étranger, où nous avons trouvé une grande richesse de documenls, etc. (Paralysie générale et syphilis, Revue de médecine, 1892).

AFFECTIONS PAUASYPIl ILITIQUES.

Allez donc, après cola, accorder confiance à des statistiques faites en de telles conditions! Il en est, en effet, pour la syphilis comme pour toute autre chose : le meilleur procédé, le procédé le plus sûr pour ne pas la trouver, c'est de commencer par tic pas la chercher.

ni. — Inacceptables de même sont toutes les statistiques dressées dans les asiles', dans les hôpitaux, c'est-à-dire d'après les témoignages de ma-

I. Voyez, par exemple, ce que pense de telles slatistiques un aliéniste distingué, mieux placé que nous pour eu juger.

« M. le D' Dubuisson dit n'avoir trouvé que 3,3 o/q d'antécédents de syphilis dans la paralysie générale. Mais comment a été instituée cette statistique? M. Dubuisson a compulsé les registres de l'asile Saint- Yon pour une période de 38 ans. Il a trouvé que, pendant ce laps de temps, 1.674 paralytiques avaient été traités dans l'éublissement. Il a compté ensuite ceux de ces paralytiques qui étaient notés comme syphilitiques, et il n'en a trouvé, avec la mention .syphilis, que Sa. Alors il a conclu que, sur 1.574 paralytiques, il n'y en avait réellement que Sa syphilitiques, et il a admis la proportion de 3,3 o^q. Rien n'est plus erroné.

« Nous savons tous la valeur médicale des notes du registre de la loi. Ces notes sont exigées par la loi dans le seul but de prévenir les fameuses séquestrations arbitraires; elles indiquent surtout la marche de l'airectiou chez l'aliéné en traitement; elles n énoncent que des diagnostics ghosSiers. Mais, en supposant même que ces notes soient prises très soigneusement et en vue d'eu tirer plus tard des éléments pour des observations sérieuses, comment, dans nos asiles publics, savoir si un aliéné placé d'office est syphilitique ou hérédo-syphilitique, alors qu'il ne présente pas de stigmates de la diathèse ? La chose est presque toujours, pour ne pas dire toujours, impossible. On a souvent bien de la peine à savoir seulement si le malade nouveau qui ai'rive a eu ou n'a pas eu d'accès de folie antérieurs — En réalité, quand on n'a pas la conviction d'êire absolument bien renseigné sur les antécédents personnels ou héréditaires d'un paralytique, il faut exclure ce paralytique de toute statistique. » [Q' Camusct, Annales niédico-psyclioL, juillet-août 1893, p. 140.)

PARALYSIE GÉNÉRALE

lades délaissés, abandonnés, isolés, à propos desquels on est réduit aux seuls renseignements qu'ils peuvent ou qu'ils veulent bien vous donner. Et quels malades! Des sujets amnésiques, des sujets en délire!

Soit dit ici par parenthèse, puisque l'occasion s'en présente, rien de plus délicat, rien de plus difficile que de dépister la syphilis, que de remonter aux antécédents de syphilis chez les paralytiques généraux. De qui obtenir, en pareille situation, des renseignements précis d'anamnèse sur un passé toujours plus ou moins distant? Des malades mêmes?Nous savons qu'en penser*. — Des familles, de l'entourage du malade? C'est possible quelquefois; mais combien de syphilitiques tiennent-ils leur maladie secrète, la dissimulant à leurs proches

I. Que de fois le médecin n'est-il pas trompé parles allégations des malades relativement aux antécédents de syphilis ! Les anecdotes sur ce point seraient nombreuses à citer. En voici deux au hasard.

«... J'avais dans mon service, dit Régis, un paralytique qui ne présentait pas de traces de syphilis, qui reniait la syphilis et se fâchait même lorsqu'on lui en parlait. Son frère, ses amis, la niaient également. Un jour, un confrère me demande des nouvelles du malade, en m'apprenant qu'il était son ami et qu'il l'avait traité comme sjpitilitique. »

Depuis un certain temps, le Spillmanu donnait ses soins a un officier affecté de troubles cérébraux. Celui-ci, malgré des interrogatoires répétés, niait tout antécédent spécifique, lorsqu'un de ses amis, rencontrant M. Spillmanu, lui raconta que, quinze ans auparavant, le malade avait consulté Ricord pour la syphilis. (Thèse de Dengler.)

El ainsi de suite !

AI FECTIONS PARASYPHILITIQUES.

plus soigneusement qu'à tout autre! — Des médecins? C'est possible encore quelquefois; mais que (lé fois le médecin habituel, le « médecin de famille M n'esl-il pas celui auquel le malade s'est confié! — Sera-t-on mieux éclairé par les stigmates, les cicatrices qu'a pu laisser le mal? Quelquefois oui, assurément; mais combien plus fréquentes sont les syphilis qui ne laissent aucune trace de leur passage!

Et ainsi de suite.

Si bien qu'étant donné un paralytique général à antécédents spécifiques, il y a toujours de nombreuses chances pour que sa syphilis reste méconnue. Si bien, conséquemment, que les meilleures statistiques, les statistiques faites avec le plus de soin, n'aboutiront jamais, comme proportion de fréquence d'antécédents syphilitiques dans la paralysie générale, qu'à des évaluations forcément inférieures à la réalité des choses. Si bien, en définitive, que le pourcentage de paralysies générales à antécédents syphilitiques, tel que nous pouvons l'obtenir en pratique, restera toujours audessous de la vérité vraie et ne devra être pris que pour un minimum^ par rapport à ce qu'il serait de par des observations absolument et idéalement irréprochables.

Et pourquoi cela? Parce que, je ne crains pas de le répéter, quoi qu'on fasse et puisse faire, un certain nombre de syphilis se déroberont toujours au médecin dans l'anamnèse de la paralysie géné-

PARALYSIE GÉNÉnALE.

raie. A savoir, par exemple : i" les syphilis dissimulées, intentionnellement dissimulées ; — 2° ce qui doit être plus fréquent en l'espèce, les syphilis oubliées, efiacées du souvenir de malades toujours plus ou moins amnésiques; — 3" les syphilis ignorées, isnorées de bonne foi, et vous savez si le nombre en est considérable'; — l\° les syphilis accidentehes, d'origine non vénérienne, lesquelles

I . V. mes Leçons sur les syphilis ignorées. — V. aussi : Jumon, Etude sur les syphilis igjiorêes. Thèses de Paris, 1880;

Je ne puis à ce propos que répéter ce que j'ai dit ailleurs, mais je crois indispensable de le répéter.

« S'il est un fait avéré, constant, résultant de l'expérience journalière, c'est que les antécédents spécifiques se dérobent fréquemment, très fréquemment, dans l'anamnèse des manifestations le plus évidemment spécifiques. Jugez-en par ce que vous voyez ici, dans cet hôpital qui est le grand centre de la vérole tertiaire. Combien de malades nous arrivent avec des accidents de syphilis tertiaire en reniant la syphilis dans leur passé, en récusant tout antécédent suspect! Il ne s'écoule pas une quinzaine où ne se présente à nous un de ces cas que nous avons baptisés abréviativement du nom de syphilis ionorées. Mes collègues et moi sommes tellement habitués à ne pas découvrir la syphilis dans les commémoratifs de nos malades le plus manifestement syphilitiques que nous ne prêtons plus guère attention à cette lacune d'anamnèse, et qu'aucun de nous ne recule à. diagnostiquer la syphilis quand même., en dépit de l'absence de tout antécédent spécifique, alors que la spécificité d'une lésion nous est formellement attestée par ses attributs cliniques.

« Au surplus, j'ai la prétention de -vous apporter aujourd'hui, à l'appui de la proposition qui précède, une démonstration arithmétique, qui fixera vos convictions à cet égard. Cette démonstration, la Toici en deux mots.

« S'il est un accident dont la spécificité syphilitique s'atteste à la fois, au-dessus de toute discussion possible, et par des caractères objectifs brutalement accusateurs et par l'influence médicatrice qu'exerce sur lui l'iodure de potassium avec une rapidité significative, cet accident, c'est à coup sûr la gomme du voile palatin. Eh bien, prenons comme base de discussion cette gomme palatine,

AFFECTIONS l'Ai» ASYPHII.ITIQUES.

sont deslinées de nature à passer plus que d'autres inaperçues; — 5° chez la femme, les syphilis conceptionnelles, auxquelles on ne songe guère, disons mieux, auxquelles personne, à cela près des a spé-

et voyons dans quelle proportion de fréquence nous la rencontrons précédée ou non de commémoratifs spéciaux.

« J'ai là sous la main 30 observations relatives à des gommes palatines. Ces 36 observations ont été recueillies ici-même depuis plusieurs années, et recueillies telles que le hasard nous les a présentées, par conséqueut en dehors de toute idée préconçue, en dehors de toute préoccupation afférente à la discussion actuelle. Or, que nous a fourni le dépouillement de ces observations par rapport à l'existence ou à l'absence d'antécédents spécifiques? Ceci, très exactement :

« Sur i5 cas, relatifs à des hommes, ii avec antécédents avoués de syphilis, et 4 sans antécédents de spécificité ;

« Sur 2 1 cas observés chez la femme, g avec antécédents avoués de syphilis, et 12 sans antécédents spécifiques.

« Additionnant, nous arrivons aux chiffres suivants :

« Sur 36 cas, 20 avec antécédents spécifiques, et 16 sans antécédents de ce genre ;

« Ou, en autres termes : 44 cî>s sur 100 sans antécédents de syphilis.

« J'avoue que cette pro})ortion est excessive, insolite, extraordinaire, et je m'empresse d'ajouter que, très vraisemblablement, elle subirait une dépression plus ou moins notable dans une autre série de cas. Mais elle est authentique, et je dois vous la donner telle qjLi'elle nous a été fournie par la clinique. Au surplus, abaissons-la, diminuons-la et même de moitié, si vous le voulez, pour faire la part de ce qu'on appelle « la chance des séries ». 11 n'en restera pas moins vrai que, pour une proportion considérable de cas, la gomme du palais se présente à Vohservixlion sans antécédents spécifiques ; et c'est là seulement (toutes réserves faites sur la quotité du chiffre) ce que je voulais démontrer. »

Or, s'il en est ainsi pour la gomme palatine, comment comprendriez-vous, comment pourriez-vous concevoir qu'il pût en être difléremmeut pour la paralysie générale? Si les aiitécédenls spécifiques font aussi fréquemmeut défaut pour un accident syphilitique par excellence, tel que la gomme palatiue, comment ne lei aient-ils pas défaut en proportion équivalente pour la jiaralysie générale d'origine spécifique?

PARALYSIE GÉNÉRALE

cialistes », ne prêle attention; — 6° les syphilis héréditaires. — Et j'en oublie.

Voilà, certes, un premier point à enregistrer.

D'autre part, l'expérience, en l'espèce, nous apprend cèci :

1° Que la fréquence des antécédents de syphilis chez les paralytiques généraux varie — et cela pour de très notables proportions — suivant les milieux où se trouve placé l'observateur.

1° Que cette fréquence est d'autant plus élevée que le milieu où l'on observe se prête mieux à la recherche des antécédents. Elle est faible dans les hôpitaux et dans les asiles, où les malades sont isolés, sans entourage; — elle devient bien autrement importante dans les maisons de santé qui reçoivent des malades aisés, assistés de parents, d'amis, de médecins, lesquels deviennent autant de collaborateurs à l'enquête; — elle s'élève plus encore dans la clientèle privée.

A preuve la statistique suivante que j'emprunterai à M. Régis'.

Malades Sypliilis Pas de

sans ren- probable certaine syphiKs Total scignements — — — —

Asile Ste-Anne . . 288 i ai 8 3i8

Maison de santé . 26 4 12 o 42

Clinique de ville . i 4 i3 o 18

I. Régis, Note sur les i-ap/wrls de la paralysie générale cl de la syphilis. Gazette niéd. de Paris, 1888, p. 269.

AFFECTIONS PARASYPHILITIQUES,

D'après cela, donc, des renseignements relatifs à la syphilis ont pu être obtenus, suivant la diversité des milieux, dans les proportions suivantes :

A l'asile Ste-Anne '. q fois %

A la maison de santé 38 —

En ville. . g4 —

Et, suivant ces divers milieux, le pourcentage des antécédents (certains) de syphilis s'est élevé aux chiffres suivants :

Asile Ste-Aime 6,6 fois "/^

Maison de santé 28,5 ■ —

Clinique de ville ^2 —

Au total, le quotient de fréquence de la syphilis dans les antécédents de la paralysie générale est exactement proportionnel aux facilités que l'on a pour remonter dans le passé des malades, c'est-àdire pour y trouver ce qu'on y peut trouver. « La proportion des antécédents de syphilis, ont dit MM. Morel-Lavallée et Bélières, augmente avec les facilités de l'anamnèse ». Ce qui revient à dire, ajoute justement M. Régis, que « la syphilis manque surtout- là où les renseignements font défaut. » — Sur ce point les témoignages surabondent*.

3" Enfin, un dernier point ressort encore de

I. Exemple : « ... Plus j'avais la possibilité de remonter dans les antécédents de mes malades (paralytiques généraux), plus fréquemment je rencontrais la syphilis comme facteur possible de leur maladie. » (Savage, Srp/iilis and ils relation to Insanitj, p. i5.)

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