‹ Les AfricainsChapitre 10 sur 62 · I. 774 ; IV · texte numérisé non relu

I. 774 ; IV

(3) En voici un exemple dans le vers IV, 212 :

Perpetuus populi^rivato in limine prætor,

■où quatre mots commencent par la même lettre p. L’allitération est même quelquefois redoublée, comme au vers 111, 384 :

Per duo ^artitæ dirimit divortia terræ, où les lettres d et p alternent au début des mots.

LES PAÏENS

morale, où rien ne détonne dans la netteté et l'éclat del'expression. Souvent sa pensée s’illumine de hardies métaphores, d'heureuses comparaisons. Presque toujours il a la poésie du détail : comme les maitres, il sait d'un vers, d’un mot, mettre en branle l'imagination. Il a semé sans compter dans son poème les portraits et les paysages; il a peint comme personne les grands spectacles astronomiques. Même dans cet épisode d'Andromède, que nous - critiquions tout à l'heure, il a de bien belles descriptions, l'arrivée, la lutte, puis l'agonie du monstre (1). Et voyez ici comme en deux vers il dessine une toilette de femme : « Sur sa tète elle met ses brillants ; sur son cou, sur ses bras, sur ses pieds blancs scintillent les boucles d'or (2) >>. .

Celte poésie du détail est faite, avant tout, de précision. Par exemple, à force d'exactitude, l’auteur non* intéressera à la fabrication du pain: « On met le blé sous la meule qui doit le broyer, et l'on fait tourner la pierre circulaire autour de son axe ; la farine obtenue, on la détrempe, on fait cuire la pâte au four, et l’on en façonne soit du pain, soit des gâteaux de toute sorte » (3). C'est par cette justesse de l'observation et du rendu que Manilius donne tant de vie aux scènes de la vie familière. Il porte souvent les mêmes qualités jusque dans les questions les plus abstraites. Sans rien enlever à la propriété des termes, il saura rendre poétique une description de géométrie, ou d’astronomie, l'étude du zodiaque, ou le théorème du triangle inscrit dans un cercle (4). Un des exemples les plus frappants de cette précision à la fois scientifique et poétique du style est ce curieux morceau

(i) II. 273 : 3U7-357

MANILIUS

sur les aspects différents que prend le ciel à mesure qu’on s’avance de l’équateur au pôle : « Eloignez-vous des régions équatoriales et dirigez-vous vers l’un des pôles... A mesure que vous arpenterez la surface de notre globe sphérique, vous monterez et descendrez en même temps ; une partie de la terre se dérobera, une autre apparaîtra. Cette inclinaison entraînera dans la position du ciel une inclinaison équivalente. Les astres qui auparavant montaient jusqu’au zénith ne s’élèveront plus qu’obliquement au-dessus de l’horizon. Vous verrez se pencher le zodiaque, qui naguère entourait également le ciel des deux côtés ; sa position est la même, c’est nous qui avons changé de place. Il résulte de là une variation sensible dans les saisons et dans la durée des jours... Le temps de la présence des signes sur l’horizon est proportionné à leur distance ; les plus voisins de nous décrivent de plus grands arcs visibles ; les plus éloignés reculent plus vite dans l’ombre. Plus on approchera des Ourses, plus les signes d'hiver se déroberont : à peine levés, ils se coucheront. Si l’on va plus loin, des signes entiers disparaîtront, et la disparition de chacun d’eux déterminera une série ininterrompue de trente nuits qui remplaceront autant de jours. C’est que la durée de ces jours décroît peu à peu : à force de perdre des heures, elle finit par être réduite à rien. Plusieurs signes, petit à petit, disparaîtront ainsi, cachés par la rondeur de la terre, en substituant des nuits aux jours, et cela pendant des mois » (1).

Appliqué à la peinture du paysage ou des mœurs, ce goût de la pré'cision conduit souvent le poète au pittoresque. Il se plaît à chercher et à peindre, dans les objets ou les idées, le côté qui frappe l’œil ou l’imagination. De là, dans son œuvre, tant de fines et légères

(i) III, 323-355.

LES PAÏENS

esquisses. Dans ses promenades en barque, il a observé le dauphin « qui, prompt comme l'oiseau, vole à travers la mer; tantôt il fend la surface, tantôt il plonge sous les vagues; et dans ses cabrioles il dessine toute sorte de figures sur les flots (1) ». Le poète s’est amusé aussi à regarder les jeux des enfants, il les a vus improviser une balançoire : « Sur une planche que supporte un solide tréteau, ils se démènent et bondissent, ils s’élèvent et retombent tour à tour; l’un redescend au niveau du sol, tandis qu'à l’autre bout son camarade est suspendu en l’air (2) ». Une autre fois, Manilius nous conduit aux bains de mer, et suit tous les mouvements d’un nageur : « Il semble voler sur les vagues. Tantôt on le voit étendre lentement ses bras l'un après l'autre et frapper fonde avec bruit. Tantôt il plonge, et, sous l'eau, ses mains écartées lui servent de rames. Tantôt il est debout et semble marcher : il feint d’être sur un bas-fond et de s'avancer sur un terrain uni. Ou bien il s'allonge, immobile, sur le dos ou sur le côté, il flotte et repose à la surface ; il reste suspendu à la cime des vagues : on dirait une nacelle sans rames (3) ». Les croquis de ce genre, comme les tableaux de mœurs, abondent dans les Astronomiques : et dans ces petites scènes pittoresques on peut admirer toutes les ressources d'un art savant et délicat, encore qu'un peu maniéré.

Tel est ce style, où le médiocre et le mauvais se mêlent souvent à l’exquis : singulier mélange de fausse rhétorique et de sincérité, de négligence et de recherche, d’emphase et de précision, d'obscurité et de netteté pittoresque, où les défauts, nombreux et choquants, disparaissent malgré tout dans le mouvement, la couleur et la vie de l’ensemble. Tel est aussi l'homme :

MAN1LIUS.

astrologue enthousiaste, avec un tour d’esprit pratique dans un livre plein de chimères ; rhéteur ampoulé, avec une conviction émue et un remarquable don d’observation ; imagination vive, avec un grand besoin de vérité matérielle et morale ; écrivain très inégal, mais parfois grand poète, et très souvent habile artiste. Qualités et défauts, Manilius est le précurseur des célèbres Africains du second siècle, de Tertullien et d’Apulée.

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