IV, 821-S
MANILIUS
tabilité du ciel : « Déjà, au temps où les Grecs ont renversé Pergame, l’Ourse et Orion étaient dans les attitudes opposées où nous les voyons... Déjà l’on distinguait les phases de la nuit par la position des étoiles, et les heures étaient déjà gravées au firmament... On voit changer tout ce qui a été créé pour finir ; d'un siècle à l’autre, les nations se transforment et ne se reconnaissent plus. Mais le ciel est invariable et conserve toujours sa physionomie. Le temps ne peut l’agrandir, ni la vieillesse l’amoindrir. Il ne dévie pas d'une ligne dans ses mouvements. Il sera toujours le même, parce qu’il a toujours été le même. Nos pères n’ont point connu d’autre ciel, et nos descendants n’en verront point d’autre (1). » Si faible, et sans défense contre la Fatalité, l’homme n’a qu’à se résigner à sa condition : « A quoi bon consumer notre vie dans l'inquiétude ? Pourquoi nous tourmenter de craintes et d’aveugles désirs ? Pourquoi hâter la vieillesse par nos éternels soucis ?A force de chercher le bonheur, nous le manquons. Jamais satisfaits, avec nos vœux incessants, nous avons toujours l’air de nous préparer à vivre, et nous ne vivons jamais... Allons, mortels, affranchissez vos âmes ; quittez-moi ces soucis; renoncez à pleurer en vain sur vos misères. Le Destin mène le monde ; tout est fixé par des lois immuables... Du jour de notre naissance nous commençons à mourir, et notre premier moment décide de notre fin... Personne n’échappe au. malheur ; personne n’obtiendra ce que le sort lui refuse ; tous vos vœux ne vous aideront ni à saisir la Fortune malgré elle, ni à éviter ses coups. Chacun doit supporter sa destinée » (2). L’homme, s’il le veut, peut avoir du moins une consolation. De tant de faiblesse et de tant de misère il peut se relever par
LES PAÏENS
la science. Le plus grand des maux est l'ignorance, eette ignorance qui pesait si lourdement sur les premières générations de l'humanité. Depuis, l'homme a pris sa revanche par l’intelligence et la raison. Et le poète conclut sur un cri de victoire : « N’allez pas mépriser votre force, parce quelle est enfermée dans un corps chétif: elle est immense... La raison vient à bout de tout» (lj. Ce contraste entre la misère et la grandeur de l’homme a vivement frappé Manilius ; cette idée remplit son poème, et lui a inspiré des pages éloquentes, dignes d’un Marc-Aurèle ou d'un Pascal.
Le style des Astronomiques est très inégal, comme l’œuvre elle-même. A côté de morceaux presque irréprochables et, pour la forme comme pour le fond, dignes des plus grands classiques , on trouve maint passage rebutant, négligé, confus, obscur, où l’auteur semble avoir méconnu toutes les lois de la langue. 11 faut tenir compte évidemment des transpositions et des incorrections imputables aux copistes du moyen âge, qui ont assez malmené les manuscrits du poème. Et cependant, même après cette restriction, l’impression première subsiste : dans les plus belles pages, là où rien ne fait supposer une altération du texte primitif, on rencontre fréquemment ce mélange de bon et de mauvais. C’est toujours la conclusion où l'on arrive, pour peu qu’on analyse de près ce style
Manilius affectait de mépriser les beautés déformé : « N'attendez pas de moi, dit-il, des vers agréables ; mon sujet ne veut point d’ornements, il se contente
(l) IV, 923-932. — Cf. I, 483 sqq. ; II, 60 sqq. ; IV, 866 sqq.
-MANIL1US.
«d’instruire » (1). Pourtant, il ne faudrait pas le prendre au mot : on trouve chez lui, surtout au commencement et à la fin de chaque livre, bien des épisodes et des digressions qu’il a certainement beaucoup soignés. Même on peut lui reprocher souvent un excès de recherche dans l'expression. Il n'y en a pas moins quelque chose ■de vrai dans sa déclaration. Chez lui, comme chez presque tous les auteurs africains, on observe une singulière combinaison de négligence et de raffinement. Quand il a devant les yeux un objet, ou dans l’esprit une idée, il n’en saisit nettement qu’une des faces ; cette face-là, il la polit et l’enchâsse si bien qu’elle étincelle à plaisir ; mais tout le reste est laissé dans l’ombre, et à l’effet cherché il sacrifie tout. Défaut ou qualité, ce tour d’esprit devait entraîner ici d’autant plus d’inégalité dans le style, que le sujet présentait plus de difficultés.
Mettre l’astronomie et l’astrologie en vers n’était point une entreprise aisée. Il est surprenant que Manilius l’ait souvent menée à bien ; mais il est plus •surprenant encore qu'il l’ait tentée. Il n’èst pas le dernier à s’étonner de son audace : « Le feu sacré, dit-il au début, s’allume pour moi sur deux autels ; je prie à deux temples, parce que je me heurte à deuxobstacles: le verset le sujet » (2). Ailleurs il précise plus encore, et il énumère tous les dangers qu'il redoute : « Dans mon projet d'assujétir au rythme poétique des choses dont le nom même est souvent ignoré, le calcul des temps, les conditions de l’horoscope, les mouvements de l’univers, les fonctions des signes célestes, leurs divisions et subdivisions, j’ai beaucoup à lutter. Posséder toute cette science, c’est déjà malaisé ; l'exposer, c’est autrement difficile ; mais pour respecter
fi) III. 38-39.
la propriété des termes, mais pour enfermer tout cela dans la mesure du vers, comment faire (1)? » Sans nul doute, les obstacles étaient grands, et il n’est que .juste d’en tenir compte.
Quelques-uns des défauts du poète s’expliquent donc tout naturellement par le caractère même du sujet qu'il traitait, par la résistance d'une matière ingrate. C'est d'abord, en plusieurs passages, une certaine sécheresse dans l’exposé de la doctrine, dans l'analyse des théories abstraites. Puis, c’est l’abus des termes techniques et des mots grecs. Même bien des fautes contre la grammaire, bien des constructions incorrectes ou bizarres, étonnent moins, si on les laisse à leur place, au milieu d'un théorème astrologique. Enfin l'on pardonne assez aisément à l'auteur la redondance un peu fatigante de ses explications scientifiques: il sent que ses formules et ses calculs sont compliqués, il le sait par expérience, pour la peine qu’il a eue lui-même à les bien comprendre ; d’autre part, il veut instruire, il veut être sûr qu’on le suit ; il ne laisse donc passer aucun terme sans le définir, aucun lemme sans le justifier, aucune solution sans en montrer l'importance. De là, bien souvent, ces arrêts de la démonstration, ces retours sur les points acquis, ces longues parenthèses, ces périodes traînantes et enchevêtrées, cette confusion, et parfois cette obscurité du style. Evidemment c’est, avant tout, l’écrivain qu’il en faut rendre responsable ; mais le sujet y est bien pour quelque chose.
Sur d'autres défauts de Manilius il n’y a qu'à passer condamnation. Il s’oublie fréquemment dans de longues énumérations, dans d'interminables digressions historiques, ou géographiques, ou mythologiques, ou morales ; il ne sait s’arrêter à temps, il n’a
MANILIUS
point le sentiment des proportions, il manque de mesure. Il manque aussi de goût. Il abuse des apostrophes, de toutes les figures de pensée ou de mots. Il a la manie de l’antithèse ; il dira, par exemple, que Socrate, « en se laissant condamner, a condamné Athènes », ou que Caton « est invincible parce qu’il a vaincu la mort » (1). 11 s’abandonne à de vaines recherches d’expression, comme à d’ampoulées déclamations. Il a de la préciosité, surtout dans l’épisode d'Andromède, où il écrit : « Persée, vainqueur de la Méduse, fut vaincu en contemplant Andromède ; maintenant il porte envie aux rochers eux-mêmes, il déclare heureuses les chaînes qui retiennent son corps » (2). Même il s'amuse à de mesquines allitérations (3). Ce sont là jeux de rhéteur : et, en effet, la rhétorique du temps est, en grande partie, cause de ce mauvais goût ■et de ces puérilités où s’égare le talent de Manilius.
Car il a du talent, et beaucoup. D’abord il manie fort habilement l’hexamètre ; sa prosodie et sa métrique sont d’ordinaire très correctes ; le vers est vigoureux, harmonieux et plein, expressif, et souvent très poétique ; la plupart des passages, où traîne quelque réminiscence de Lucrèce, de Virgile, d’Ovide, ne seraient point indignes de ces modèles. De même pour le style : dans ses bons moments, surtout là où la matière n'est point trop rebelle, Manilius est grand écrivain. Il a d’admirables morceaux, pleins de souffle ■et de verve, où se développe largement une belle idée