CORNUTUS DE LEPTIS
naître ce qui ne sonne pas le creux, toi qui sais dévoiler l’artifice d’une langue dorée. Si je voudrais avoir cent voix, c’est pour te dire plus clairement combien je te porte dans mon cœur (1) ». Puis il rappelle les leçons du maître, et leurs travaux communs : « J’étais à l’entrée des deux chemins de la vie, alors que l’âme ignorante se demande en tremblant oü elle doit se diriger. Je te pris pour guide; tu te chargeas de conduire ma jeunesse, ô Cornutus, dans la voie de la philosophie... C’est avec toi, je m’en souviens, que je passais les journées entières, avec toi que je soupais à la tombée de la nuit. Nous travaillions et nousreposions ensemble, quand autour d’une table frugale nous nous délassions de nos sérieuses études (2) ». Cornutus, comme la plupart des stoïciens et comme son compatriote Manilius, croyait à la prédestination sidérale; aussi est-ce dans l'astrologie que le poète son élève trouve l’explication de leur ardente sympathie : « N’en doute pas, nos deux existences sont soumises à une même loi, à l’influence d'une même constellation. La Parque, qui protège les philosophes, a placé notre vie sous le signe toujours . égal de la Balance ; ou l’Heure, qui favorise l’amitié, a réparti sur les Gémeaux notre commune destinée, et Jupiter qui nous aime nous fait triompher ensemble des colères de Saturne. Je ne sais lequel, mais, à coup sûr, un astre préside à notre amitié (3) ». Cette affection ne se démentit jamais : Perse, en mourant, voulut léguer à son maître sa bibliothèque avec une partie de sa fortune ; et Cornutus, soucieux de la gloire de son élève, décida la mère du poète à détruire ses ouvrages de première jeunesse, en même temps qu’il se chargeait de revoir pour la publication et de corriger légèrement le recueil des satires. Cette mort prématurée de Perse
(1) Perse, Sat., V, 22-28.
(2) IbiL. 34-44.
(3) Ibid., 45-54.
LES PAÏENS
fut un coup cruel pour Cornutus. Bientôt un autre malheur le frappa : par la noblesse de son caractère, par son indépendance d'esprit, par la liberté toute stoïque de son langage, et, sans doute aussi, à cause de sa réputation même, il déplut à Néron qui l’exila (1). A partir de ce jour, on perd sa trace.
Cornutus avait laissé de nombreux ouvrages, sur des sujets très divers. C'était un homme universel et un esprit très large : philosophe, poète, rhéteur, grammairien, habile écrivain en grec comme en latin. Comme philosophe, il réfuta, dans un traité spécial, les conclusions d’Athénodore et d’Aristote sur les Catégories ; dans son Manuel de théologie hellénique, il exposa, surtout d’après Chrysippe, la doctrine stoïcienne sur l’interprétation allégorique des mythes et des légendes divines. Comme poète, il écrivit, diton, des tragédies; comme rhéteur, un Traité de rhétorique en grec ; comme grammairien, différents ouvrages en latin, un important Commentaire sur Virgile, que citent Aulu-Gelle et Charisius, une étude Sur les figures de pensée , et une autre Sur V orthographe dont nous avons un abrégé du temps des Antonins (2). De tous ces livres, un seul est conservé, et il est en grec : c’est le Manuel de théologie , manuel peu original quant au fond, mais utile et de lecture intéressante. Aucun des ouvrages latins du même auteur n’est arrivé jusqu’à nous, au moins dans sa forme originale.il est donc impossible de juger nettement du mérite de Cornutus et de son talent d’écrivain. Nous savons
(t) Saint Jérôme, Ckron. ad ann. 68.
(2) Pour ces divers ouvrages de Cornutus, voyez : la Vit a Persil ; Aulu-Gelle, II, 6, 1 ; IX, 10, 5 ; Suidas, au mot Koçvoütoç ; Keil, Grammat. lai. vet. . I, 127; VII, 147; Cornuti Theologiae graecae compendium, édition Lang. Leipzig, 1881. — Pour les œuvres apocryphes mises sous le nom de Cornutus, cf. 0. Jahn. Prolegorn. ad Pers.. Leipzig. 1843 ; Liebl. Die Disticlia Cornuti und der Sckoliast Cornutus. Straubing, 1888.