LE RHÉTEUR SÉVÈRE
seulement que sa réputation fut grande de son vivant, et qu’elle lui survécut longtemps après sa mort, il était encore assez connu et assez estimé, pour que l’on mît sous son nom des scholies sur Perse et sur Juvénal ; et bien plus tard, en plein moyen âge, circulait un recueil apocryphe intitulé Distiques de Cornutus. A coup sûr, le maître de Lucain, le guide et l’ami de Perse, fut un philosophe et un savant distingué, un noble caractère, un esprit ouvert et droit, curieux et précis : et déjà, par l’universalité de ses aptitudes comme de ses goûts, il fait songer aux Africains des siècles suivants.
Vers le temps où fut banni Cornutus, son jeune compatriote Septime Sévère débutait au barreau de Rome. Il conquit vite une brillante renommée d’avocat et de rhéteur. Il était né, lui aussi, à Leptis, dans cette vieille bourgeoisie punique à demi hellénisée qui dès les premiers temps de la conquête s’était franchement ralliée à Rome. Il paraît avoir été adopté par un riche chevalier qui séjournait en Afrique. Toujours est-il qu’il fut amené d’assez bonne heure en Italie : « Tu as eu delà chance, lui écrivait plus tard un poète de ses amis. Tu ignorais encore les perfidies de l’Afrique, quand tu abordas dans un port d’Ausonie. Grâce à ton adoption, tu as nagé enfant dans les eaux de Toscane. Tu as grandi au milieu des fils de sénateurs, satisfait d’ailleurs de ton rang de chevalier; travailleur acharné, avec une âme de patricien» (1). Sévère termina donc ses études à Rome ; il s’y lia avec des jeunes gens d’avenir, qui restèrent toujours ses amis. Dans ce milieu d’élite, le jeune Africain se façonna si bien qu’on lui répétait : « Est-il possible que tu sois né si loin, au fond des Syrtes, à Leptis ?... Ne croirait-on pas que notre aimable Septimius s’est traîné enfant sur les
(1) Stace, Silv., IV, 5 (ad Septimium Severum'), 37-44.
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collines de Romulus ? En quittant la mamelle, ne diraiton pas qu'il a bu à la fontaine de Juturne » (1) ?
Riche, éloquent, spirituel, aimé et recherché de tous, le rhéteur Septime Sévère vécut surtout dans le cercle de gens de lettres où fréquentait Quintilien, où se formèrent Pline le jeune et Tacite. 11 était lié avec les poètes Stace et Martial ; avec Julius Secundus, le célèbre avocat qui intervient comme arbitre dans le Dialogue des Orateurs et dont .Quintilien déplore la fin prématurée ; avec Yitorius Mareellus, son ancien condisciple, devenu homme d’Etat et resté grand amateur de littérature, à qui Quintilien dédia son Institution oratoire et Stace le quatrième livre de ses Silves (2). C’est surtout par les poètes ses amis que nous connaissons le rhéteur de Leplis. Stace lui adressa une jolie pièce de vers, où il vante son éloquence, son caractère et son talent d’écrivain. Martial a dédié quatre de ses épigrammes « à son cher Sévère » (3) ; tantôt il raille un des esclaves de l'orateur, sans doute quelque nègre amené d'Afrique, un certain Polyphème, si grand, si fort et si laid qu’il ferait l'admiration du Cyclope lui-même (4) ; tantôt il prie Sévère à dîner et l'accable de compliments : « Tu t’étonnes que j'adresse des vers au docte Sévère et que je t’invite à souper, docte Sévère ? Jupiter est rassasié d'ambroisie et vit de nectar ; pourtant nous -offrons à Jupiter de -la viande crue et du vin pur. A toi les dieux ont accordé tous les dons : si tu refuses tout ce que tu as déjà, alors qu'accepteras-tu donc » (3) ? C’est que le rhéteur Septime Sévère était un personnage, qui recevait une société
(1) Stace, Silv. IV, 5 (ad Septimium SeverumJ, 29-36.
(2) Sur ces relations du rhéteur Sévère, voyez: Stace, Silv., IV, Proœm. : id., IV, 4 et 5 ; quintilien, Inst U. orat., I, Proœm., 6 ; Martial, II, 6 ; V, 80 ; VII, 38 ; XI, 57.
(3) Martial, V, 80.
(4) ld. , VII, 38.
(5) Id., XI, 57 [ad Severum ).