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LE RHÉTEUR SÉVÈRE

choisie et dont le jugement comptait. En lui envoyant un de ses livres, Martial s’excuse de lui faire perdre un temps si précieux pour lire des bagatelles ;mais il tient à avoir son opinion (1). Un jour, le poète reprocha spirituellement à son ami d’avoir un peu tardé à savourer son nouveau volume : « Va maintenant, presse-moi de publier mes petits livres. A peine en as-tu lu deux pages, que tu cherches la fin, ô Sévère, et que tu es pris de longs bâillements. Ce sontpourtant les mêmes épigrammes que tu me faisais relire, et que tu transcrivais furtivement sur tes tablettes vitelliennes. Ce sont les mêmes que tu emportais sur ton cœur à tous les festins et dans les théâtres. Ce sont les mômes, ou de meilleures, s’il en est que tu ne connaisses pas. Mon livre est bien mince, si mince qu’on peut se passer d’un cylindre pour l’enrouler. A quoi cela me sert-il, si tu mets trois jours entiers à me lire ? Jamais plaisir ne fut goûté avec tant d’indolence. Voyageur paresseux, tu t’arrêtes bien vite : tu devais courir jusqu’à Bovilles, et tu songes à dételer en passant devant le temple des Muses. — Va maintenant, pressemoi de publier mes petits livres » (2) !

Nous n’avons plus rien de Septime Sévère ; mais sa physionomie se dessine assez nettement dans ces jolies pièces de Martial et de Stacc. C’était un orateur distingué et respecté, plein de dignité dans son talent et dans sa vie : « Vaillant et éloquent Sévère, lui écrit Stace,... tu parles à merveille, on se presse au forum pour t’entendre ; mais tu ne vends pas ton éloquence ; et ton glaive repose au fourreau, à moins que tes amis ne t’invitent à le tirer » (3). Sa fortune et son rang de chevalier assuraient l’indépendance de sa vie. Il ne se prodiguait point dans les tribunaux. Il aimait à se

(1) Martial, V, 80.

(2) Id., Il, 6.

(3) Stace, gili ?., IV, S, 3 et 49-52.

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ménager d’intelligents loisirs. 11 causait littérature avec ses amis, tant qu'il était à Rome. Dès qu'il le pouvait, il s’enfuyait aux champs, en Etrurie ou dans la Sabine : là, il était tout à l’étude, mettait la main à divers ouvrages, par exemple à ce recueil d’ Observations sur l’éloquence dont parle Quintilien (l'j ; même il tourmentait la muse. « Ce qui te plaît surtout, lui écrit-on, c’est la campagne et le repos, tantôt dans ton patrimoine de Yéies, tantôt dans les bois des Herniques, tantôt dans l’antique Cures. Là tu écriras surtout en prose. Quelquefois pourtant, tu songes à nous, et dans ta sainte retraite tu fais résonner ta lyre trop longtemps muette (2). » Les amis de Sévère lui répétaient volontiers qu’à force de vivre à Rome il avait complètement dépouillé l'Africain : « Tu n’as ni le langage ni la figure d’un Carthaginois : tu es un vrai Romain d’Italie. Il y a dans la capitale, et parmi les Romains, des enfants de la Libye qui honorent leur pays natal» (3). Etait-ce une flatterie, ou bien est-il vrai que Sévère ne trahissait en rien son origine ? On ne saurait dire; maisl’insistance même de Stace, qui revient à plusieurs reprises sur ce mérite de son ami, rend le compliment suspect. Ce qui est certain, c’est qu’en fin de compte la nature l’emporta sur l’éducation, et l’Afrique reprit son bien ; quand vint la vieillesse, le rhéteur Sévère dut retourner à Leptis ; là naquit son petit-fils, celui qui fut à Rome l’empereur Sévère ; et la famille était redevenue si complètement africaine, que la petite-fille du rhéteur ne savait pas le latin, et que le petit-fils, conserva jusqu’au bout, même dans le palais des Césars, son accent punique (4).

(1) Quintilien, IV, 1, 19.

(2) Stace, Silv,, J V, 5, 53-60.

(3) Ibid., 45-48.

(4) Spartien, Sever., 15 et 19.

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Plus heureux que Cornutus et que Sévère de Leptis, Florus a triomphé du temps et peut être jugé sur ses œuvres. Il est le premier auteurafricain dont nous possédions encore des ouvrages latins en prose. Et il est d’autant plus intéressant pour nous, que l'on voit nettement poindre chez lui les mérites qui feront l'originalité de ses grands compatriotes, et les défauts qui en seront la rançon.

C’est de nos jours seulement que P. Annius Florus a été réintégré dans tous ses droits. Naguère on distinguait jusqu’à trois personnages de ce nom : un historien, à qui l’on accordait seulement Y Abrégé des guerres ; un poète, à qui l’on attribuait plusieurs petites pièces de l’Anthologie laLine ; enfin, un rhéteur, qui conservait pour sa part le dialogue intitulé Virgile est-il orateur ou poète ? C’était l’application rigoureuse de l'axiome populaire qui emprisonne chaque homme dans une étroite spécialité. Dans le cas dont nous parlons, ce système de répartition équitable ne reposait sur aucune raison sérieuse ; aussi l’on ne croit plus aujourd’hui à ces trois auteurs homonymes, qui auraient été exactement contemporains. Tout devient clair, du moment que les trois Florus n’en font qu’un (T). Coin de former contraste, les trois parties de l’œuvre s’expliquent l’une l’autre. En effet, les pièces de vers conservées dans l’Anthologie sont beaucoup moins d’un vrai poète que d’un bel esprit échappé des écoles; X Abrégé est une

(1) Sur cette identification, aujourd’hui incontestable, voyez surtout : l’article de Halm, dans les Neue Iahrbücher, LXIX, 192 ; Bizos, Flori historici vel potius rhetoris de vero nomine , aetate, scriptis, Paris, 1876 ; Thorné, De Flori elocutione, Frankenstein, 1881.

œuvre, non d'historien, mais de rhéteur à l'imagination prompte et poétique, et le style y présente absolument les mêmes caractères que dans 1 e Dialogue. Donc, aucun doute n’est plus possible : c’est le rhéteur P. Annius Florus qui s’est mêlé d’histoire et de poésie.

Il était Africain. C’est lui-même qui nous l’apprend ; car il aimait à parler de lui, comme la plupart de ses compatriotes. Il nousalaissédesfragmentsde mémoires, qui étaient joints au traité sur Virgile, en guise de prologue(l). L’opuscule lui-mêmeest perdu .‘Florus y reprenait pour son compte une discussion assez puérile, qui passionnait dans les écoles, et qu’on retrouve dans les Saturnales de Macrobe. Mais l’introduction nous est parvenue, et c’est heureux : car elle est vraiment jolie, et l’auteur s’y confesse avec beaucoup d’esprit.

Un jour, àTarraco en Espagne, vers le commencement du règne de Trajan, Florus se promenait dans l’enceinte d’un temple, à l’ombre de grands arbres. La tête fatiguée par de longues veilles, il suivait le bord d’un canal, et respirait à pleins poumons l'air vif de la mer. Tout à coup, il vit s’avancer plusieurs personnes : c’étaient des gens de la Bétique, qui revenaient des fêtes de Rome et qu'un coup de vent d’Afrique avait forcés de relâcher à Tarraco. « Salut, mon hôte, dit un de ces hommes. Si tu le veux bien, dis-moi ton nom. Mesyeux ne me trompent pas sans doute , et je crois te reconnaître, mais comme à travers un nuage. » — « Eh bien ! c’est Florus que tu as devant toi. Peut-être m’as-tu entendu autrefois. Si tu te trouvais dans la capitale sous le règne de Domitien, tuaspuêtre témoin de l’afï’ront qu’on m’afait. » — Tout s’explique alors : l’interlocuteur de Florus est un Espagnol très lettré qui naguère l’a vu, écouté et applaudi à Rome. « Ah ! c’est toi Florus, l’Africain pour

(1) Florus, Virgilius orator an poeta ? (édition Ilalm. Leipzig, 1854, p. 10G-109) .

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qui nous nous sommes prononcés à l'unanimité ? Mais l’empereur s’est obstiné, il a résisté jusqu’au bout. Ce n’est pas qu’il fût jaloux de loi, jeune comme tu étais. Mais il ne voulait pas que l’Afrique gagnât la couronne aux concours du grand Jupiter... Ah ! j’étais ton partisan ce jour-là !» — On renouvelle connaissance ; on échange des poignées de mains et des protestations d’amitié. Puis la curiosité de l’Espagnol reprend le dessus : « Pourquoi rester si longtemps dans cette province ? Viens jusque chez nous, en Bétique. Puis tu retourneras dans la capitale, où tous ceux qui lisent chantent tes vers ; on y fête les victoires sur les Daces, et ce beau triomphe met tout le forum en joie. Avec un talent comme le tien et tant de dons naturels, peux-tu rester caché au fond d’une province ?» A celte question, Florus se trouble ; il sent se réveiller toute l’amertume de vieux souvenirs. Mais on insiste si bien qu’il s’exécute et raconte sa vie.

Il appartenait à une riche famille bourgeoise d’Afrique. 11 avait reçu une solide instruction au pays natal, sans doute à Carthage. Tout jeune encore, et tout enorgueilli de ses succès d’école, il étaitparti pour Rome, et, aux jeux Capitolins, il avait concouru pour le prix de poésie. Qu'il eût dû l’emporter sur tous ses rivaux, il n’en doutait pas. Il avait pour lui, dit-il, l’approbation du public et des connaisseurs ; mais l’intrigue s’en mêla; l’empereur, c’était Domitien, ne voulut pas admettre que les vrais Romains fussent battus par un provincial, un Africain. Bref, le pauvre Florus manqua le prix. Il en éprouva tant de dépit, qu’il en perdit la tête ; il s’enfuit de Rome ; aulieu de retourner en Afrique auprès de ses parents, il se mit à voyager sans savoir où il allait ; il en devint presque fou, c’est lui-même qui le déclare : « Depuis ce jour où, comme tu en es témoin, j’avais vu arracher de mes mains la palme et de ma tête la couronne, je fus ébranlé dans toute mon intelligence et dans

toute mon âme ; je pris cette capitale en horreur ; je fus tellement secoué, tellementécraséparmonressentiment, que j’en oubliai môme ma patrie, même mes chers parents ; semblable à un fou, je m’égaraide côté etd'autre à travers le monde. » 11 voyagea pendant des années. Il visita successivement la Sicile, la Crète, les Cyclades, Rhodes, les bouches du Nil. Rentré en Europe, il ne fit que traverser l’Italie etse dirigea vers l’Occident. Il franchit les Alpes et s’arrêta quelque temps en Gaule. Puis il descendit vers les Pyrénées et arriva en Espagne. A Tarraco, il s'arrêta, sans savoir pourquoi ; et il y resta, sans raison, par dégoût de sa vie errante. Peu à peu, d’ailleurs, il se plut dans ce pays. L’habitude y aidant, il découvrit bien des charmes à cette cité de Tarraco : les gens y étaient honnêtes et paisibles, un peu froids d’abord, mais très accueillants quand on était connu d'eux ; le climat y était particulièrement tempéré, c’était comme un printemps perpétuel ; la campagne était riche, les coteaux couverts de vignes ; la ville était grande, et l’on y pouvait frayer soit avec les colons romains, soit avec la noblesse indigène ; enfin l'on y pouvait rêvera l’ombre des vieux temples. Au moment où se passe le dialogue, Florus est fixé depuis cinq ans à Tarraco. « Mais qu’y fais-tu? lui demande l’indiscret Espagnol. Et avec quoi vis-tu ? Est-ce que ton père t’envoie d’Afrique quelques fonds ?» — « De là-bas, rien du tout, répond Florus. Car tous ces voyages m’ont brouillé avèc mon père... Je vis de mon métier de rhéteur. » — « Triste nécessité 1 dit l’autre. Et comment t'es-tu résigné à cela, à trôner dans une école et à enseigner les enfants ? » Florus relève vivement cette sotte remarque et y répond par un éloquent éloge de sa profession : il l’a subie d’abord pour gagner sa vie, * mais peu à peu il y a pris goût, et maintenant il ne connaît pas de plus nobles fonctions.

Il semblait heureux alors, et pourtant un vagueregret

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troublait par instants la sérénité du rhéteur de Tarraco : le regret de Rome et de la gloire rêvée. « Moi aussi, avouait-il, je m’étonne souvent de ne pas vivre à Rome; mais rien n’est plus difficile que de rendre compte de ses actes. Cesse donc de rappeler ces souvenirs et de rouvrir une plaie si douloureuse. » Une blessure de ce genre ne pouvait se cicatriser que dans la capitale de l’empire. D ailleurs, le temps passait ; et tout ce que le ressentiment perdait en acuité, l’ambition le gagnait. Que devint Florus pendant les années qui suivirent sa conversation avec l’Espagnol ? Resta-t-il à Tarraco, ou retourna-t-il en Afrique auprès de ses parents ? Nous n’en savons rien. Mais nous ne sommes pas surpris de le rencontrer à Rome quinze ou vingt ans plus tard.

Ses rêves se sont réalisés. Sous le règne d’Hadrien, il est devenu l’un des rhéteurs les plus célèbres et les plus applaudis de la capitale. Il est fort bien en cour, il échange même des couplets avec l’empereur. On sait qu’Hadrien avait la manie des voyages; Florus l'en raillait avec esprit : « Moi, je ne voudrais pas être César, me promener chez les Bretons, me cacher chez les Germains, m’exposer aux frimas de Scythie. » A quoi l’empereur répondait sur le même air : « Moi, jene voudrais pas être Florus, me promener dans les cabarets, me cacher dans les tavernes, m’exposer aux piqûres des moucherons (1). » Maintenant Florus ne se contentait plus de donner une couleur poétique à sa prose ; il prétendait encore être poète. Malheureusement cette partie de son bagage littéraire a été fort maltraitée par le temps. C’est sans raisons suffisantes qu’on a voulu lui attribuer la Veille de Vénus (2) : l’auteur de cette jolie pièce est

■ (1) Spart.ien, Hadri.an., 16; Charisius, dans les Grammat.ïat. vet. de Keil, I, 53, 14; 123, 7 ; 140, 6. — Cf. Bahrens, Fragrn. poetar . roman., Leipzig, 1886, p. 373.

(2) O. Müller, De P. Annio Floro poeta et de PervigiÙo Yeneris, Berlin, 1855 ; Eyssenhardt, Hadrian und Florus, 1883. — Sur

un Africain du siècle suivant. Une douzaine de fragments très courts, en toutune cinquantaine de vers dactyliques ou trochaïques, voilà tout ce qui reste de l’œuvre poétique de Florus (1). On ne saurait donc l’apprécier exactement. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’on ne trouve point là un aspect nouveau de son talent. Il y montre de l’esprit, de la grâce et du raffinement, comme dans ces hexamètres sur les roses : « Voici que les roses apparaissent dans la riante atmosphère du printemps. Le premier jour, pointent les boutons ; le second jour, la pyramide grossit et se gonfle ; le troisième jour, se dessine le calice; à la quatrième aurore, la fleur s’épanouit ; et ce jour-là elle tombe, si on ne la cueille dès le matin (2). » Dans un autre genre, on peut citer encore ce couplet de vers moraux : « Il est aussi fâcheux d’avoir trop d'argent, que d’en avoir trop peu ; il est aussi fâcheux d’oser toujours, que de toujours hésiter ; il est aussi fâcheux de trop se taire, que de trop parler ; il est aussi fâcheux d’avoir une amie au dehors, qu’une épouse au logis. — Tout le monde convient que c’est vrai ; mais tout le monde fait le contraire (3) «.Florus van tait la grandeur du métier de poète : « Des consuls, des proconsuls, on en crée tous les ans de nouveaux : il n’y a que les rois et les poètes qui ne naissent pas tous les ans (4) ». Malgré cette fière déclaration, Florus paraît avoir traité la Muse en bel esprit nourri de rhétorique.

Par un nouveau caprice, l’aimable rhéteur se fit historien. Et bien lui en prit : car c’est la seule partie de son œuvre qui ait survécu intacte. C’est probablement sous le règne d’Hadrien qu’ilcomposason livre intitulé^ brégè

l’auteur véritable de la Veille de Vénus, voyez plus loin, chapitre Vil.

(1) Ou trouvera ces poésies de Florus dans Bahrens, Poetaelat. miner., IV, p. 279-280 et 346-348.

(2i Bahrens, Poetaelat. minor., IV, 279.

(3) Ibid., p. 348 .

(4) Ibid.

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de sept cents ans de guerres , d'après Tite Live. Il y a dans ce Précis deux parties distinctes : la première traite des ■guerres étrangères, des progrès de la conquête romaine, depuis les origines jusqu’à la soumission de tous les peuples; la seconde traite de l’histoire intérieure, des causes de la décadence, et va des Gracques à la restauration accomplie par Auguste. D’un bout à l’autre, l’écrivain procède de même, par résumés concis et brillants, mêlés de réflexions philosophiques ou morales. Par ses mérites littéraires, par la vivacité du récit, par sa brièveté même, cette Histoire est restée toujours populaire dans le monde romain. Elle a été connue et utilisée encore par l'auteur du Devirisillustribus , et, plus tard, par Orose et Jordanès. Enfin, elle a toujours été lue au moyen âge. Chez les modernes, rien d’étrange comme la diversité des jugements sur [ Abrégé de Florus. De fins connaisseurs en ont fait grand cas : Montesquieu l’admirait fort, et l’a souvent imité. D’autre part, si vous en croyez aujourd’hui nos historiens et nos auteurs de manuels, Florus aurait à peu près tous les défauts sans aucun mérite. Il y a là évidemment un malentendu, qu’il importe d’expliquer.

Avant tout, il faut bien poser la question. Qu’a voulu faire Florus ? Une histoire ? Nullement. Il le déclare lui-même dans sa préface : « Je veux, dit-il, comme en un petit tableau, présenter tout le portrait de Rome. J’espère contribuer à faire admirer le peuple-roi, si ' dans une vue d’ensemble je montre toute sa grandeur » H). Voilà qui est clair, semble-t-il : il s’agit d’un panégyrique, et non d’une histoire ; d’une œuvre de littérature, et non de science. Dès lors tombent beaucoup des reproches qu’on adresse souvent à Florus. Le fonds de son ouvrage n’est pas original? Mais il

(1) Florus, Ppitomae ds T. L:v:o beünrum omnium, a aiorum DCC libri duo (édition Halm, Leipzig, 1854); Praefat., 3.

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l'appelle lui-même un Abrégé de Tite Live ; et, pour compléter Tite Live, il puise à pleines mains dans Salluste, dans César, dans Hygin, même dans Lucain. 11 néglige beaucoup de faits ? Mais c’est son droit, puisqu'il n’entend pas donner un récit complet. Il laisse échapper des erreurs de détail ? Il a tort, sans doute ; mais, pour ce qu'il veut faire, c’est de peu de conséquence. Il n’est pas impartial ? Mais il est dans son rôle de panégyriste. — Au fond, ce que nos historiens modernes reprochent surtout à Florus, c’est de ne pas être un historien ; c’est de leur fournir des renseignements insuffisants sur certaines époques mal connues de nous et dont il parle en passant : bref, c’est de ne pas avoir refait Tite Live, surtout les parties de Tite Live qui sont perdues, c’est de piquer leur curiosité d’érudits sans la rassasier. Mais, si Ton attend de Florus autre chose que ce qu'il a voulu faire, ce n’est vraiment pas sa faute. Son originalité est d’avoir déjà compris l’histoire à la façon de Bossuet, surtout de Montesquieu : d'avoir écrit une œuvre purement littéraire sur un sujet historique,, un Discours sur l’histoire des Romains; d'avoir cherché à dégager la philosophie des faits, à en tirer desexempleset des conclusions morales. Ce qu’on admire chez nos grands classiques français, est-il juste de le condamner à priori chez le rhéteur africain ?

Dans l’intention de Florus, son Abrégé est donc, avant tout, un panégyrique. C’est bien ainsi que le comprenait le plus illustre de ses compatriotes : « Florus, dit saint Augustin, s’est proposé beaucoup moins de raconter les guerres des Romains que de louer l’empire romain » (1). On voit les conséquences de cette idée préconçue. Bon gré mal gré, comme dans le Discours de Bossuet, il faudra que les faits s’adaptent à la théorie.

(1) Saint Augustin, De civit. Dei, III, 19.

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Tout sera calculé pour mieux mettre en lumière la grandeur de Rome. Florus lui-même nous le fait remarquer : « Quoique tous ces événements, dit-il, soient liés et confondus ensemble, jeles exposerai séparément, pour leur donner plus de relief, et pour que l’éclat des vertus ne soi t pas obscurci par le mélange des crimes » ( 1 ) . De là, bien des artifices de composition. On ne s'astreindra pas toujours à suivre rigoureusement l’ordre chronologique. On groupera les incidents de plusieurs campagnes successives, pour mieux montrer le progrès des armes romaines dans une même direction. On glissera sur les défaites et l’on insistera sur les victoires. On retardera, autant que possible, le récit des guerres civiles, car ce sont de vilaines ombres qui dépareraient un beau tableau ; et, quand il faudra en venir aux luttes fratricides, on nous les présentera comme l’effet inévitable d’une maladie dont souffre un corps longtemps sain et vigoureux, et dont il finira d’ailleurs par triompher. Cette méthode a le grave inconvénientde fausser la physionomie de certains faits; mais elle a l'avantage de dégager nettement les grandes lignes de l’ensemble. Dans- aucun historien de l’antiquité, peut-être, les progrès successifs de la domination romaine ne sont aussi nettement marqués. Parexemple, voici résumée en quelques mots la conquête de l’Italie : « Libres désormais (après l’expulsion des rois), les Romains prirent les armes contre les ennemis du dehors, d’abord pour la défense de leur liberté, ensuite pour leurs frontières, puis pour leurs alliés, enfin pour la gloire et pour l’empire... Trouvant la guerre au sortir de leurs murs, placés entre le Latium et l’Etrurie comme entre deux chemins qui menaient au combat, par toutes leurs portes ils allaient à l’ennemi. Mais, de proche en proche, et comme de contact en contact, ils

(1) Florus. Upitom. (édition Halm), I, 34.

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s’avancèrent par des conquêtes graduelles, et enfin ils soumirent à leurs lois l’Italie entière (1) ». Rome est prédestinée à l’empire du monde. Tout ce qui entrave ] sa marche, l’invasion des Gaulois, la guerre de Pyrrhus, J le succès d'Hannihal, n’est qu’un accident, ou plutôt j une épreuve envoyée par les dieux. Dans ces terribles \ défaites, ce qui frappe surtout Florus, c’est l’énergie : des Romains : « O peuple vraiment digne de commander au monde, digne de la faveur de tous, de l’admiration des dieux et des hommes ! Réduit à l’extrémité, il persévère dans ses projets (2) ». Cependant, dans une si longue histoire, on rencontre des faiblesses et des fautes : l’auteur ne les cache pas, mais il les avoue à regret ou cherche à les expliquer. 11 flétrit les mauvais citoyens qui par leurs perfidies ont déshonoré leur patrie ; il défend Rome contre les calomnies de Jugurtha. Il s'afllige au spectacle des guerres civiles :

« Ma douleur, dit-il, serait moins profonde, si ces criminels avaient eu pour chefs des plébéiens ou du moins des nobles sans vertu. Mais, ô forfait ! je sais quels hommes, quels généraux, Marius et Sylla, la gloire et l’ornement de leur siècle, ont prêté l’autorité de leur nom à cet exécrable attentat (3) ». Souvent, dans le récit, Rome sembleune personne vivante : elle « reprend haleine » après la première guerre punique ; elle « sort de la tombe », quand Hannibal s’oublie en Campanie; plus tard, « du haut de ses' montagnes, elle assiste au spectacle de la guerre des Cimbres * ; elle « panse ses plaies » après les guerres civiles (4). Parfois même on dirait que la narration s’élève au ton de l’épopée : « Un dieu pousse toujours au combat les peuples des Alpes, pour ne point laisser rouiller les armes romaines » ; si

fl) h 3.

<4jl, 19 ; I, 22 ; I, 38 ; II, II.

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prompte est la construction d’une flotte, que les dieux paraissent avoir changé lesarbres en navires ; au début de la première campagne d’Orient, un laurier, présage de victoire, croit spontanément sur le vaisseau prétorien ; pendant un combat nocturne, la lune prend parti pour les Romains et décide la ruine de Mithridate (1). Par endroits, ce panégyrique de Rome ressemble plus aux Annales d’Ennius qu'à un précis.

Mais V Abrégé est autrechose encore : c’est un curieux essai de philosophie de l'histoire. Là où il n’y avait qu’à louer, Florus a voulu donner les raisons de son admiration ; là où l'on pouvait tenter d’excuser les faiblesses ou d’expliquer les crimes, il s’est efforcé d’en analyser les causes. On lui a souvent reproché de moraliser à tout propos. La critique serait fondée, si ces réflexions de l’auteur venaient interrompre et briser un récit méthodique. Mais ce n’est pas le cas ici. Les faits n’y servent guère que d’exemples, de pièces à l’appui : l’essentiel, dans l’intention de l’auteur, y est justement la conclusion morale. Ce n’est point sans raison qu'il consacre toute sa préface à expliquer la fameuse théorie des quatre âges de Rome, et qu’il y revient souvent dans le courant du récit : cette théorie est la clef du livre (2). Montesquieu le savait bien, lui qui doit tant à Florus. Cette préoccupation philosophique de l’évolution du peuple romain a décidé du plan même de l 'Abrégé, où sont exposées successivement les causes de la grandeur et les causes de la décadence. A tous les moments décisifs, à tous les tournants de cette histoire, reparaît le souci de comprendre et de marquer la suitedes événements, de rattacherle présentai! passé et à l'avenir. Cette idée directrice de tout son ouvrage inspire à Florus bien des observations profondes et des

(2) Florus, Pra-fat ., 4 sqq ; 1,2; 1, 17, etc, — Cf. Unger, Philologus , 1884 ; O. Schmidt, N eue Iahrb., 188o.

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pages éloquentes. Par exemple, il saisit à merveille, et peint en quelques touches énergiques, les différentes phases de la querelle séculaire entre les plébéiens et les patriciens, le rôle des Gracques et des autres tribuns célèbres, le contraste entre la misère au dedans et la grandeur au dehors pendant le dernier siècle de la République, les causes multiples de la désorganisation sociale et des guerres civiles (1). La gradation fatale, l’accélération de la chute est marquée en traits saisissants : des querelles du forum, on arrive aux émeutes, puisaux guerres contre les alliés, contre les esclaves, contre les gladiateurs, enfin aux guerres entre citoyens, à chaque fois plus terribles, jusqu’aux catastrophes suprêmes qui du triumvirat conduisent au césarisme:

« Avec César et Pompée, cette folie furieuse s’empare de tous, de Rome, de l’Italie, de tous les peuples, des nations barbares, de l’empire entier ; elle envahit tout, comme un déluge ou un incendie. Ce n’est plus seulement une guerre civile, ni une guerre sociale, ni une guerre étrangère : c’est une guerre qui les réunit toutes, c’est quelque chose de plus qu’une guerre (2). ,» La plupart de ces idées nous sont familières aujourd'hui, par Bossuet et Montesquieu : mais, avant d’être dar s le Discours ou dans les Considérations , elles étaient dans Y Abrégé de Florus, et, sous cette forme systématique, avec cette netteté, elles n’étaient guère que là.

Panégyrique de Rome et philosophie de l’histoire : voilà tout le fond de l’ouvrage. Un tel sujet, ainsi compris, offrait bien des ressourcesàun habile écrivain. Remarquons d’abord la parfaite unité de 1’, ensemble : tout est subordonné à une même idée ; toujours au premier plan est le peuple romain, dont il s’agit d’expliquer les progrès rapides, puis la décadence. Par

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là même, Florus se trouve affranchi des nécessités ou des conventions qui s’imposaient alors au genre historique. Il supprime entièrement les discours, ce qui donne au récit beaucoup de rapidité. Il ne s’arrête pas au menu détail des faits, il ne se soucie que des grandes lignes : d’où le relief et l’éclat. S’il esquisse un portrait d’homme ou de peuple, c’est en quelques mots d’autant plus frappants ; voici Marius au retour de Carthage : « Il revient d’Afrique, plus grand par sa disgrâce ; sa prison, ses chaînes, sa fuite, son exil, l’avaient enveloppé d’une majesté sombre (1) »; et voici les Ligures : « Enfoncés dans les gorges des Alpes, entre le Var et la Macra, dans un pays de bois hérissé de buissons, ils étaient plus difficiles à trouver qu’à vaincre : protégés par leur sol et prompts à fuir, infatigables et agiles, ils étaient plus disposés à faire le brigandage que la guerre (2) ». Point de ces longues descriptions où le détail cache l’ensemble ; mais de jolis ou de sombres paysages vivement enlevés. Citons en ce genre les croquis de la Campanie, de Tarente, des ruines du Samnium, ou ce combat naval à Gibraltar : « C’est à l’embouchure même de l’Océan que les deux flottes se rencontrèrent. Les vaisseaux eurent moins à lutter entre eux que contre la mer. L’Océan, comme s’il voulait châtier la folie des Romains, frappa et menaça d’engloutir les deux escadres. Ce fut un horrible spectacle que ce conflit des vagues, des tempêtes, des hommes, des navires, des agrès. Joignez à cela l’aspect effrayant des lieux : ici, les côtes d’Espagne et de Maurétanie avançant l’une vers l’autre ; là, les deux mers en fureur, l’Océan et la Méditerranée ; au-dessus des flots, les colonnes d’Hercule ; partout, le combat et la tempête (3) ». Dans le récit même des

(1) il, 9.

(3) II, 13. — Cf. I, 11; I, 13.

LES PAÏENS

guerres abondent les morceaux concis et brillants ; en quelques pages sont mis en relief tous les faits essentiels de longues expéditions, la guerre de Pyrrhus, la campagne d’Hannibal en Italie ou de Scipion en Afrique, l'invasion de Mithridate en Grèce, la conquête de l’Espagne ou des Gaules, la guerre entre César et Pompée. Quelques mots suffisent pour le siège et la prise de Syracuse : « Marcellus fut chargé de la Sicile : elle ne résista pas longtemps. L’ile entière fut vaincue en une seule ville. Cette grande capitale, jamais domptée jusque-là, Syracuse, malgré tout le génie d'Archimède, dut enfin capituler. Sa triple enceinte, ses trois forteresses, son port de marbre, sa fontaine d'Aréthuse tant vantée, ne servirent qu'à désarmer le vainqueur, charmé de la beauté de sa prise (1) ». Ailleurs, en une phrase, est annoncée la conquête de tout l'Orient : « Carthage vaincue, personne ne rougit de l’être. Le sort de l'Afrique décida du sort des peuples : la Macédoine, la Grèce, la Syrie, toutes les autres contrées, furent entraînées à leur tour par le torrent de la fortune (2) ». Par ce procédé de concentration et de relief, Florus arrive souvent à des effets puissants, qui frappent l'imagination ; et l’on trouve dans son Abrégé bien des récits et des tableaux comparables à son morceau classique sur le.désastre de Varus (3).

On observe les mêmes tendances dans le détail du style. Si pour le fond Florus est surtout redevable à Tite Live, pour la forme il relève des écrivains de la nouvelle école, de Salluste, de Sénèque, de Lucain, de Tacite (4). 11 a les mêmes préférences littéraires que

f-i) Cf. Egen, De Floro historico elocutionis Tac'teae imitatore , Münster, 1882 ; Bieligk, De casuum syntaxi a Floro historico usuryata , Halle, 1883; Westerburg, Rhein. Mus., 1882 ; Cumpfe, Listy filologiche, 1884.

FLORUS

les Africains des générations suivantes : et comme eux, déjà il tend à pousser jusqu’à l’extrême les procédés du stylisme (1). L’ensemble du développement a l’allure du discours, et les tournures oratoires ne sont pas rares ; mais la phrase est généralement courte, imagée, taillée à facettes. Ici, plus encore que dans Tacite, abondent les antithèses hardies, les traits, les expressions poétiques. Florus dira : « La guerre naviguait vers l’Afrique » ; ou bien : « écrire avec son sang ». Si les Romains, vainqueurs de Numance, trouvent la ville entièrement détruite, « ils ne triomphent que d'un nom ». De même, les Carthaginois, en brûlant tout chez eux, « brûlent les trophées de Rome ». Quand le sénat ordonne aux Espagnols de poser les armes, ceux-ci accueillent cette invitation « comme un ordre de se couper les mains». Souvent, dans sa prose, Florus a des façons de poète : il appellera la Sicile « un faubourg de Rome » ; il montrera Hannibal « attaché aux entrailles de l' Italie » ou Mithridatese jetant sur « le flanc désarmé de l’empire » ; César, comblé d'honneurs, est « une victime parée pour la mort » ; Corinthe, « l’ornement de la Grèce, est placée entre deux mers comme en spectacle » ; les cendres de Carthage et de Corinthe, « dispersées par les vents, allument l’incendie et la guerre dans le monde entier (2) ». Cette couleur poétique est sensible surtout dans les comparaisons, qui sont nombreuses chez Florus, et souvent heureuses : la conquête romaine est ralentie quelque temps, dans sa marche en avant, par le détroit de Messine, « comme un incendie qui, après avoir ravagé les forêts sur son passage, est brusquement arrêté, s'il rencontre un fleuve » ; Carthage à demi détruite cause à Rome plus d’embarras

(1) Sur les africanismes de Florus, voyez : Wolfflin, D:e ersten Spuren des afriltan. Lat. bei Florus, dans les Arclvv. far Lexicographe, 1889.

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