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CHAPITRE III

FRONTON DE CIRTA

A la suite de Florus, bien des Africains étaient partis pour la conquête de Rome. Au début du règne d Antonin, ils y formaient déjà une colonie nombreuse et influente, dans la politique, au sénat, au barreau, dans les lettres. Dans ce cercle d’avocats et de rhéteurs,, qu’unissait la communauté d’origine, d’aptitudes et de goûts, comme parmi leurs compatriotes restés au pays natal, tous cédaient le pas à M. Cornélius Fronton, « orateur, consul, maître de deux empereurs », comme dit une inscription (1).

Peu d’hommes ont été aussi unanimement admirés, aussi encensés de leur vivant. Dans toutes les provinces de l’empire, on s’accordait à considérer Fronton comme une des gloires des lettres latines, comme un autre- Cicéron. Et cette réputation dura jusqu’aux invasions barbares. Les Africains Macrobe et Capella, les Italiens Eutrope, Cassiodore et saint Jérôme, les Gallo-Romains Eumène, Ausone, Mamertus, Sidoine Apollinaire, tous ont vanté le génie de Fronton, qu’ils plaçaient au premier rang des écrivains, et à qui nul d’entre eux n’eût osé se comparer (2). Dans ce concert d’éloges,

(t) Orelli, 1176.

(2) Macrobe, SaL, V, 1, 7 ; Martianus Capella, V, p. 140 (édition Eyssenhardt); Eutrope, VIII, 12 ; Cassiodore, Chron. ad ami. 16i ; ; saint Jérôme, Epis t. 12; Chron. ad ann. 1C>4\ Eumène,. Paneg. Constant.. 14 ; Ausone, Gratiar. act. ; Mamertus, Epist. ad Sepauduni ; Sidoine Apollinaire, Epist. IV, 3 ; VIII, 10.

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pas une note discordante. Les modernes, nécessairement, admiraient de confiance, et depuis la Renaissance c’était un lieu commun de la critique que de déplorer la perte des ouvrages de Fronton.

Malheureusement pour la gloire du grand homme, une partie de son œuvre a été retrouvée, au commencement de ce siècle, sur des palimpsestes (1). La déception fut grande : et c’est aujourd’hui un lieu commun que de se moquer du pauvre Fronton. Ce serait jouer au paradoxe que d’entreprendre de le réhabiliter. Mais, si l’arrêt qui le condamne est juste au fond, les considérants ne le sont pas toujours. Son œuvre, en somme, est intéressante, quoique médiocre. Il tient, malgré tout, une place importante dans le développement de la littérature africaine. Et on lui rend un peu plus justice, même on comprend à demi son succès, si on le replace bien dans son milieu historique.

Fronton naquit dans. une vieille cité berbère devenue colonie romaine, à Cirta, notre Constantine, vers le commencement du règne de Trajan. Sa famille, une des plus considérables du pays, lui fit donner la plus solide instruction. ' Il dut passer sa première jeunesse en Numidie, où il conserva toujours beaucoup de relations ; et, sans doute, il poursuivit ses études à Carthage. Il vint les compléter à Rome, où

fl) Le plus important de ces palimpsestes appartient à la bibliothèque Ambrosieune et a été publié pour la première fois à Milan par A. Mai en 1815. On trouva ensuite d’autres fragments sur un palimpseste du Vatican. Une édition de l’ensemble fut donnée par A. Mai à Rome, d’abord en 1823, puis en 1846. — Nos citations de Fronton se rapportent à l’édition critique de Naber, Leipzig, 1867.

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il eut pour maîtres le philosophe Athénodote et le rhéteur Dionysius (1). Il se passionna surtout pour l’éloquence, qui fut l'adoration de toute sa vie et qui ne fut pas ingrate envers lui.' C’est au barreau qu’il remporta ses premiers triomphes : à la fin du règne d’Hadrien, il était considéré déjà comme le plus grand avocat du temps ; et il continua de plaider sous Antonin, à de plus rares intervalles, mais toujours avec le même succès (2). Marc-Aurèle lui écrivait en 143 : « Ne renonce pas à plaider ; ou qu’alors avec toi tous les orateurs se taisent (3) ».Très obligeant, Fronton 'était toujours prêt à prendre la parole en faveur de ses amis, et il avait beaucoup d’amis. Les plus célèbres parmi ses plaidoyers civils étaient ceux qu’il prononça pour Saenius Pompeianus, pour Demonstratus Petilianus, contre Hérode Atticus et contre le médecin Pélops (4). Mais on citait de lui aussi des plaidoyers politiques : il avait parlé au sénat pour les Bithyniens, pour les habitants de Ptolémaïs en Phénicie, surtout pour les Carthaginois (5). En même temps qu’il fondait sa réputation au barreau, il suivait la carrière des honneurs, et son curriculum nous est connu en partie par une inscription de Guelma (6) : il remplit des fonctions judiciaires comme triumvir capitalis , il fut questeur en Sicile, édile et préteur. 11 entra jeune au sénat, où il devint vite très influent. Il y prononça plusieurs panégyriques d’Ha-

(1) Fronton, Epist. ad M. Caesar . , IV, 12 (Naber, p. 73,1 ; Ad M. Antonin. de éloquent., 4, p. 134 ; Epist. graec. 3, p. 244.

(2) üion Gassius, LXIX, 18; Fronton, Ad M. Caesar., V, 27, p. 83 ; Ad Antonin. Pium, 8, p. 169.

(3) Fronton, Epist. Graec. 6, p. 232.

(4) Fronton, Ad M. Caesar lit, 3 ; V, 34, p. 42 et 86 ; Ad M. Antonin ., II, 8, p. 111 ; Ad Verum, II, 9, p. 138; Sidoine Apollinaire, Epist., VIII, 10.

(5) Fronton, Ad amicos , I, 14, p. 183; Ch risius, dans les Grammat. lat.vet. de Keil, I, 138 ; Frontonis Gratiarum actionis pro Carthaginiensibus fragm., dans l édition Naber, p. 260-261.

(6) Corpus inscr. lat ., VIII, 5330,

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drien ; et ces harangues, nous dit-il, étaient entre les mains de tout, le monde. Mais il eut beau se mettre en frais d'éloquence pour cet empereur ; il ne réussit jamais à entrer fort avant dans ses bonnes grâces. Fronton l’avouait naïvement plus tard dans une lettre à Marc-Aurèle : « Hadrien, disait-il, pardonne-moi cette confession, Hadrien était pour moi une sorte de Mars Gradivus,de Pluton. Je cherchais à me le rendre propice et à l’apaiser, plutôt que je ne l’aimais. Pourquoi? C’est que l'affection ne va pas sans un peu de confiance et de familiarité. La confiance me manquait. Et ce prince, que je vénérais tant, je n’osais pas l’aimer (1) ».

il allait prendre bientôt sa revanche : pendant la seconde moitié de sa vie, il fut le familier de trois empereurs, dont deux étaient ses élèves. Quelques mois après son avènement, Antonin se préoccupa de compléter l'éducation de ses héritiers présomptifs, L. Yérus, et Marc-Aurèle qui avait alors environ dixneuf ans. Fronton, que sa grande réputation désignait au choix de l’empereur, fut chargé d'enseigner aux jeunes princes l’éloquence latine. 11 entra en fonctions dans le courant de l’année 139, et prit fort au sérieux sa tâche. Il conquit vite une grande autorité sur ses élèves, il se fit aimer d’eux, même adorer : nous en avons cent preuves dans leur correspondance avec leur maître. De cette correspondance, où ne manquent pas d’ailleurs les puérilités, l’intérêt principal et souvent le charme est justement dans ce ton de bonhomie et de confiance, dans ces détails intimes, qui attestent la sollicitude de Fronton etla reconnaissance des jeunes gens. Marc-Aurèle surtout, plus sérieux et d'un caractère plus droit, s’était pris d’une vive affection pour le rhéteur; il se plaisait beaucoup dans sa société, ne pouvait le quitter ; quand la famille impériale allait passer

(1) Ad JL Caesar., If, 1, p. 25-26.

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quelques jours dans une villa, il insistait pour que son maître fût du voyage; et, si par la force des choses il était séparé de lui, il lui écrivait chaque jour, même plusieurs fois dans une journée (1). Au premier plan de la. correspondance sont naturellement les mille détails relatifs aux études, devoirs à faire, observations, questions et réponses, compte rendu des lectures. Mais il est souvent fait mention de bien autre chose, des promenades, des causeries, des plaisirs de la campagne, des incidents de la vie de famille, surtout de la santé : car ni le maître ni l'élève n’avaient un corps bien robuste. Il faut voir l’inquiétude de Fronton, au moment où Marc-Aurèle, consul désigné, va débiter au sénat le remerciement traditionnel à l’empereur ; le bon rhéteur ne veut rien négliger de ce qui peut assurer le succès ; il lit, relit, corrige le discours ; il recommande au jeune prince de ne pas trop veiller, de se ménager pour le grand jour, afin d’avoir le teint frais et les poumons vaillants (2). Quand, plus tard, le prince se détournait peu à peu de la rhétorique, la trouvant vide et creuse, Fronton lutta désespérément, mais sans succès. D'ailleurs, l’affection de Marc-Aurèle n’en fut que plus vive, plus ingénieuse à panser la plaie. Devenu empereur, il continuait de traiter familièrement son ancien maître; comme autrefois, il lui envoyait régulièrement ses vœux pour l’anniversaire de sa naissance (3). Même il feignait de croire encore à la rhétorique, et Fronton, de nouveau, triomphait bruyamment : « Je vois en toi, écrivait-il en 162, un prince aussi distingué que je l'espérais ; aussi juste, aussi honnête, que je le promettais;

(1) Ad M. Caesar., III, 13, p. 50. — Sur ces relations de Fronton avec les jeunes princes ses élèves, voyez la jolie étude de M. Boissier : La jeunesse de Marc-Aurèle d'après les lettres de Fronton , dans la Bevue des Deux-Mondes d'avril 1868.

(2 ) Ad M. Caesar ., V, 1-3, p. 17 sqq.

(3) Ad M. Caesar ., 111, 9-10, p. 41; V, 30-33, p. 84-85 Ad iM. Antonin. imp , , 1, 1-2, p. 94.

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aussi agréable, aussi cher au peuple romain que je lesouhaitais ; aussi affectueux pour moi que je le voulais; aussi éloquent que tu l'as voulu toi-même... De vous voir tous deux, de jour en jour, plus éloquents, .j’exulte, comme si j’étais encore votre maître. Je chéris et j'embrasse toutes vos vertus ; mais j'avoue pourtant que je me réjouis surtout de ce qui est mon œuvre à moi, votre éloquence (1). » Marc-Aurèle, à ce moment, était peutêtre moins enthousiaste sur les résultats de cette éducation. Si dans ses lettres de jeune homme il s’était pâmé devant le génie de Fronton, il est plus réservé dans ses Mémoires ; il y rend surtout justice à la parfaite honnêteté et à la franchise de son maître : « C’est à Fronton, dit-il, que je dois de savoir tout ce qu’il y a d'envie et d’hypocrisie chez un tyran, et combien tous ces hommes que nous appelons des nobles sont généralement incapables d'affection (2). »

Cette éducation de deux princes et cette amitié detrois empereurs, plus encore que les succès oratoires,, avaient mis Fronton tout à fait aux premiers rangs de la société romaine. En 143, Antonin l'avait nommé consul. Ce fut la date la plus mémorable de sa vie ; comme Cicéron, son modèle, il avait étonné ses contemporains par l’éloquence de ses harangues, de ses plaidoyers civils et politiques, par la savante familiaritéde sa correspondance; comme Cicéron, il avait été questeur en Sicile, et préteur à Rome; comme Cicéron,, il allait être consul et proconsul. Malheureusement, sous Antonin, un consul n'avait ni l’occasion ni letemps de sauver la république. Fronton ne resta en charge que deux mois, et deux mois d’été, juillet etaoùt. Il fallait donc se presser. Chose extraordinaire, pendant ces soixante jours, Fronton ne trouva pas le;

(1) Ad, M. Antonin. imp., I, 2, p. 95.

(2) Marc-Aurèle. De rebus suis, I, 11. — Cf. Ad M. Caesar., M*

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loisir d’être malade. Infatigable, il écrivait lettre sur lettre, à Antonin, à l’impératrice, à Marc-Aurèle, à tous ses amis (1). Mais la plus grande affaire, c’était encore le discours de remerciement à prononcer dans le sénat : c’est là que tout le monde attendait le consul. La séance de réception fut retardée par diverses circonstances ; elle eut lieu enfin aux ides d’août. L’orateur s’y surpassa, dit-il. Il envoya sa harangue à Marc-Aurèle, qui était alors à Naples, et qui fut ravi. Jusqu’à sa dernière heure, Fronton se souvint avec attendrissement de cette grande journée; il en parlait comme Cicéron de la conjuration de Catilina. Mais les honneurs créent des devoirs, et causent des ennuis. C’était l’usage de choisir parmi les anciens consuls, les gouverneurs d’Afrique ou d’Asie. Fronton se résigna: il n’était pas homme à se dérober; d’ailleurs il comptait bien être envoyé en Afrique, et il se faisait une joie de rentrer en triomphe au pays natal. Mais le sort a des surprises; c’est la province d’Asie qui échut au rhéteur de Cirta. Il en fut si marri, qu’il en retomba malade. Tout en vivant « de régime et d’eau claire », comme il nous l’apprend, il fit pourtant ses préparatifs de départ. Il songea d’abord à s’entourer de personnes de contiance, et il les chercha dans sa patrie; il s’assura le concours d’un officier distingué qui servait en Maurétanie; et il fit venir de Cirta « ses proches et ses amis dont il avait éprouvé la fidélité et l’intégrité ». En même temps, il écrivait à tous ses clients, à ses connaissances de Cilicie et d’Alexandrie, pour leur donner rendez-vous dans Athènes. A Rome même, il faisail appel à tous les dévouements et tâchait de grossir son cortège. La fièvz-e du départ semblait lui avoir rendu des forces, au point que dans l’intervalle il se remit à plaider.

(t) Ad M. Caesar., I, 6-8; II, 1-17 ; V, 32-33 ; Ad Antonin. Pium,\\ Epist. graec. 1-2 ; Ad amicos, 1, 14-15 ; Ad M. Antonin. imp. , II, 2

(p. 18 sqq ; 25sqq ; 85 sqq; 105 sqq; 163 sqq ; 183 sqq; 239 sqq.).

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Mais, quand tout fut prêt, l'Asie était toujours bien loin; aussi « la maladie revint si violente qu'il fallut renoncer à tout espoir de départ ». Fronton, qui était bien en cour, en fut quitte pour écrire à l’empereur une lettre d'excuse (1), et un autre hérita du proconsulat d’Asie.

Fronton resta donc à Rome, oii il goûta jusqu’au bout toutes les satisfactions d’amour-propre. Fort de son talent et de son crédit auprès des maîtres du monde, il était le roi de l'éloquence et l’un des principaux personnages de l'Etat; quand il entrait au sénat, il y pouvait saluer sa statue, placée là par Marc- Aurèle 2). Quoiqu'il aimât à se dire pauvre, il avait une très large aisance, qui eût été la fortune pour le commun des mortels : il était propriétaire des jardins de Mécène, et Aulu-Gelle,lui rendant visite un jour, le trouva « entouré d'architectes qu'il avait appelés pour leur commander de nouveaux bains et qui lui montraient divers plans tracés sur parchemin (3) ». Pourtant la vieillesse de Fronton fut attristée par bien des misères. Sensible et bon comme il l’était, il fut cruellement éprouvé dans ses affections de famille. Il perdit successivement cinq enfants et plusieurs petits-fils, puis sa femme Gratia, et, quelques mois après, un autre petit-fils âgé de trois ans, dont la mort amena entre le rhéteur et Marc-Aurèle un échange de Consolations dans le goût de celles de Sénèque (4). D’une famille si nombreuse, bien peu de personnes paraissent avoir survécu à Fronton : son frère, qu'il avait poussé dans la carrière des honneurs; sa fille Gratia, qu'il adorait; son

(1) Ad Antonin. Pium, 8, p. 169.

(2) Capitolin, Marc., 2.

(3/ Aulu-Gelle XIX, 10, 1 ; Fronton, Ad M. Caesar., I, 8, p. 23.

(4) Fronton, De nepote amisso, p. 231-236. — Sur la famille de Fronton, cf. Ad M. Caesar., IV, 10 ; V, 53 ; Ad Yeruni, II, 9; Ad amicos, I, 5 (p. 12 90 ; 1 37 ; 177).

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gendre Victorinus , son petit-fils Victorinus Fronto. De plus, sa mauvaise santé, qui l’avait tourmenté toute sa vie, s’aggrava encore avec l’âge. Quand Aulu-Gelle va le voir, presque toujours le pauvre homme est au lit. Il est peu de lettres de lui où il ne se plaigne de son misérable corps : tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, il souffre toujours quelque part, de douleurs à la gorge, à l’épaule, au coude, au dos, au ventre, à l’aine, aux reins, au genou, au pied, au talon; il aune extinction de voix, ou une migraine, ou des ulcères, ou la colique, ou des rhumatismes; ou bien, il s’est évanoui, et on l’a cru mort ; ou il a la goutte, et parle d’aller aux eaux ; ou ses esclaves l’ont brûlé en le tirant du bain (1). Rien de lamentable et de curieux comme ces billets si courts, parfois de deux lignes, où il annonce un nouvel accident ou gémit sur ses nuits d’insomnie : on dirait le bulletin d’un médecin. Un jour, dans une crise, il laisse échapper un cri de désespoir, et il écrit à Marc-Aurèle : « Sans toi, j’en aurais assez et trop de la vie, du travail, de l’art, et de la gloire. Quant à cette existence de douleurs et de chagrins, j’en aurais encore plus qu’assez, et plus que trop (2). » Au milieu de ces épreuves et dans ce dégoût de tout, il avait pourtant quelques consolations : l’avènement de ses deux élèves au pouvoir suprême; les délicates attentions de Marc- Aurèle; les lettres de Yérus, alors en Syrie, qui lui demandait ses discours; le compte rendu des séances du sénat, où ses élèves avaient si bien parlé, et où le vieux rhéteur triomphait à distance (3). Il se traîna ainsi, miné de chagrins domestiques et souvent arrêté, cloué chez lui par la maladie, mais toujours enthou-

(1) Ad M. Caesar ., I, 9 : III, 7 ; 19 ; IV, 9 ; V, 6 ; 12-18 ; 23-27 ; 40444 ; 54-38, etc. (p. 20 ; 44 ; 72 ; 77-92). — Cf. Aulu-Gelle, II, 26, 1 ; XIX, 10, 1.

(2) Ad M. Caesar., V, 33, p. 85.

(3) Ad M. Antonin. imp., II, 7-8 ; Ad Verum , II, 1 ; 3; 9-10.

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siaste de son art et toujours grand homme, jusque vers la fin du règne de Marc-Aurèle : il mourut entre les années 175 et \ bO.

Telle est cette curieuse physionomie de lettré glorieux, maladif et un peu naïf, gâté par la fortune, mais bon, dévoué à tous, surtout à ses élèves, franc et fidèle à ses amis dans la disgrâce, aimable jusque dans son égoïsme, très serviable et pourtant incapable d’abuser de son crédit, simple même au milieu des siens, quelquefois charmant de bonhomie quand il joue avec ses petits-enfants (1) : dans sa vie publique comme dans sa vie privée, toujours honnête homme. Cette réputation d'honnête homme, c’est peut-être encore à cela qu’il tenait le plus, au moins dans ses vieux jours, comme l’atteste cette profession de foi, belle d’ailleurs, quoiqu'un peu emphatique : a Ce qui me console, c’est de voir ma vie presque terminée et ma fin très proche. Quand la mort viendra, que ce soit la nuit ou le jour, je saluerai le ciel en m’en allant, et du fond de ma conscience je ferai la déclaration que voici. Pendant une vie si longue, je n’ai point commis d’action déshonorante, honteuse ou criminelle. Dans tout le cours de mon existence, je n’ai jamais agi par cupidité ou perfidie. Au contraire, j’ai donné bien des preuves de libéralité, d’amitié, de fidélité, de fermeté, souvent même en risquant ma tète... Les honneurs que j’ai obtenus, je ne les ai jamais recherchés par des moyens déshonnêtes. J’ai donné plus de soins à mon âme qu’à mon corps. J’ai préféré l’étude à la fortune. J’ai mieux aimé vivre pauvre que mendier, manquer de quelque chose que demander... J'ai dit la vérité avec obstination et je l’ai entendue volontiers. J’ai préféré être négligé plutôt, que de flatter, me taire plutôt que de

(1) Ad amicos, I, 12, p. 181-182. — Cf. Ad M. Caesar., V, 34 ; 37, p. 86-87.

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feindre... A chacun j’ai donné dans la mesure de mes ressources ; j’ai secouru les gens avec empressement quand ils le méritaient, avec témérité quand ils ne le méritaient pas. L'ingratitude ne m’a pas empêché d’accorder sans hésiter les bienfaits qui dépendaient de moi. Et jamais je ne me suis irrité contre les ingrats (1). » Sauf quelques réserves de détail, tout cela est vrai : et cette profession de foi n’est démentie ni par Marc- Aurèle ni par Aulu-Gelle, ni par aucun de ses amis ou de ses élèves, par aucun de ceux qui l’ont connu ou lu. Quoi qu’on pense du talent de Fronton, il n’en reste pas moins un vrai galant homme.

Son grand malheur est d’avoir été trop bien servi par les circonstances et grisé par le succès. Dans chaque page qu’il a écrite s'étale une fatuité naïve que le génie seul aurait pu excuser. Il sentait trop que tout l’univers avait les yeux sur lui : « Vieux comme je suis, écrivait-il un jour, j’adore la perdrix : tout le monde le sait, si peu qu’on me connaisse. En effet, il n’est pas une action de moi, pas une parole, que je veuille cacher aux hommes. Bien plus, même les secrets intimes de ma conscience, je voudrais les révéler à l’humanité entière (2) ». Pour s’expliquer ces ridicules accès de vanité, il faut se rappeler que tout le monde alors pensait de Fronton ce qu’ilen pensait lui-même. Au moment où il venait de prononcer, comme consul, son fameux discours au sénat, l’héritier présomptif de l’empire lui écrivait : « Les anciens Grecs ont-ils jamais rien fait de semblable ? En juge qui le sait ; pour moi, si j’ose le dire, je n’ai jamais trouvé Caton aussi admirable dans l’invective que toi dans l’éloge... Je n’ai jamais rien lu de plus élégant, de plus antique, de plus spirituel, de plus latin. Es-tu heureux de pos-

(1) De nepote amisso, p. 235.

(2) Ad amicos, I, 12, p.182.

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séder ainsi l’éloquence !.. Quels arguments ! Quel ordre ! quelle élégance ! quel charme ! quel enchantement ! quelles expressions ! quel éclat ! quelles finesses ! quelle grâce ! que d’art I que de génie !... Adieu donc, gloire de l’éloquence romaine, gloire de tes amis, merveille du monde ( 1 ; ! » Peu de têtes seraient assez solides pour résister à de pareils assauts. Et tous les lettrés du temps, là-dessus, pensaient comme Marc-Aurèle ; tous saluaient en Fronton leur chef de chœur, et lui reconnaissaient un incomparable génie.

Pour se bien figurer cette royauté littéraire, il faut voir Fronton au milieu du cercle de ses adorateurs, qui tous étaient ses amis, et dont beaucoup étaient aussi ses protégés ou ses élèves. Dans ce groupe nous laissons de côté la foule des sénateurs, des avocats et des fonctionnaires dont il est question dans la correspondance de Fronton. Mais au premier rang de ses amis nous trouvons plusieurs personnages célèbres qui auraient puseposerenrivaux : son compatriote Apollinaire de Carthage, et Aulu-Gelle tout jeune encore ; l’Espagnol Antonius Julianus, rhéteur de talent, dont on raillait un peu l’accent ibérique, mais dont l’école était très fréquentée, et qui passait pour connaître à fond la littérature comme l'histoire de la vieille Rome ; le Gaulois Favorinus, aimable philosophe, dont on vantait beaucoup l’esprit ; Fabius Severus de Trieste, avocat et jurisconsulte renommé ; l’historien Appien d’Alexandrie, alors avocat à Rome, qui fut nommé procurateur par le crédit de Fronton, et qui en retour voulut lui faire cadeau de deux esclaves (2) ; Hérode Atticus de Marathon, ancien consul et professeur de Marc-Aurèle pour la littérature grecque, brouillé avec

(1) Ad 1 If. Caesar., II, 3, p. 28.

(2) Fronton, Ad Antonin. Pium, 9, p. 170; JEpist. graec. 4-5, p. 244-251.

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Fronton à l’occasion d’un procès, puis réconcilié avec lui par l’entremise de leurs élèves communs (1|. Tous ces gens de lettres, sauf peut-être Hérode, s’inclinaient devant le génie de Fronton. Pour ses disciples il était un dieu. Dans la pléiade des jeunes gens qui se formèrent à son école, outre Marc-Aurèle et Vérus, on peut citer l’avocat Sulpicius Cornelianus, le philosophe Julius Aquilinus, le jurisconsulte Fabianus ; l’orateur Yolumnius Quadratus, que Fronton appelait son fils ; enfin le polygraphe Julius Titianus, auteur de divers traités de géographie, de rhétorique ou de grammaire, mais qu’on accusait de copier Cicéron ou d’autres écrivains, et que ses camarades avaient surnommé la guenon (2). Elèves, amis ou simples admirateurs de Fronton étaient sûrs de trouver chez le maître aide et protection. 11 les recommandait pour les emplois, les suivait dans leur carrière, les félicitait ou les consolait. En revanche, ils formaient sa cour. Ils étudiaient, soupaient, se promenaient avec lui, ou lui tenaient compagnie s’il était malade. Chaque fois qu’Aulu-Gelle se présente chez lui, il le trouve entouré de rhéteurs, d’avocats, de grammairiens, de sénateurs. Quelquesuns même, pour l’honneur d’habiter avec le dieu, s’astreignaient à une sorte de servitude volontaire : Fronton nous parle d'un sénateur pauvre, qui dès sa jeunesse lui avait voué un culte, qui lui obéissait comme un client ou un affranchi, qui faisait ses commissions au forum, qui le soignait dans ses maladies, qui le veillait la nuit, qui l’aidait à manger quand la goutte immobilisait ses bras (3).

Dans ce cercle des Frontoniens, comme on disait, il faut faire une place à part aux compatriotes, à tous

(1j AdM. Caesar., III, 2-6, p. 42 sqq.

(2) Adamicos , I, I et 4 ; II, 1-4, p. 173; 176 ; 190-191 ; Capitolin, Maximin., 27 ; Sidoine Apollinaire, JSpist., 1,1.

(3) Ad Verum, II, 7, p. 133-135.

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ceux qui venaient de Carthage ou de Numidie. Fronton était resté fidèle au pays natal. Il aimait à rappeler qu’il était d’Afrique. Quand il parlait de la Numidie, il disait « ma patrie ». Il avait été élu patron de Cirta, et de la ville voisine de Calama : il s’occupait activement de leurs intérêts, leur donnait au besoin des conseils, et nous possédons encore une lettre de lui aux triumvirs et aux décurions de Cirta (1). Sa protection s’étendait aussi aux grandes villes de la Proconsulaire, et il avait prononcé en faveur des Carthaginois une harangue célèbre dont nous avons quelques fragments (2). Quand il se préparait à aller gouverner l’Asie, c’est à Cirta et en Maurétanie qu'il cherchait des collaborateurs (3). Aussi quiconque arrivait du pays était sûr de trouver chez Fronton un bon accueil : il nous parle d’un certain Licinius Montanus qui était son hôte, qui à Rome descendait toujours dans sa maison (4). Surtout il avait des tendresses particulières pour ceux de ses amis de lettres ou de ses élèves qui étaient Africains : pour Apollinaire de Carthage, pour Aulu-Gelle, pour Celsinusle Numide, pour Festus Postumius, qui était d’une cité voisine de Cirta; pour le grammairien Porphyrio ; pour Servilius Silanus d’Hippone ; pour Antoninus Aquila, qu’il recommanda au proconsul de Carthage et à qui il fit obtènir une chaire de rhétorique dans sa province ; surtout pour Aufidius Victorinus, dont il fit son gendre et l’ami de Marc-Aurèle, et qu’il poussa dans la voie des honneurs jusqu’à la préfecture de Rome et au consulat (5). Toute sa vie, Fronton fut Africain de cœur : il ne fut pas seulement la gloire de ses

(1) Ad amicos, II, 10, p. 200 ; Corpus inscr. lat., VIII, 3350.

(2) Gratiarum action'. s pro Carthag iniensibus fragrn., p. 260-261 .

(3) Ad Antonin. Pium , 8, p. 169.

(4) Ad amicos , I, 3, p. 175.

(5) Ad amicos , I, 7, p. 179 ; II, 10, p. 200 ; De nepote amisso, p. 232; Aulu-Gelle, XIX, 8 ; 10 ; 13.

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compatriotes, il fut encore leur représentant et leur protecteur au barreau, dans les lettres, au sénat, au palais impérial ; et c'est surtout à leur profit qu’il usa de son éloquence, de son crédit et de sa royauté intellectuelle.

Nous connaissons l’homme. Que vaut l’œuvre ?

Tous les discours de Fronton sont perdus sauf de rares fragments, et plusieurs des ouvrages conservés sont incomplets ou mutilés. Pourtant l’on peut aisément le juger sur ce qui reste :

1° Sa correspondance. D’après celles des lettres qu’on peut dater, elle se rapporte à deux périodes différentes de la vie de Fronton : d’abord aux années 139-145, c’est-à-dire au temps oii il faisait l’éducation de Marc- Aurèle et de Vécus ; ensuite aux années 161-165, c’està-dire au temps de la vieillesse du rhéteur. Cette correspondance comprend : cinq livres de lettres à Marc- Aurèle héritier présomptif ; deux livres à Marc-Aurèle empereur ; deux livres à Vérus empereur ; un livre à Antonin le Pieux ; deux livres de lettres familières Ad ami cos ; enfin quelques lettres en grec, adressées surtout à Appien et à l’impératrice Faustine, femme d’ Antonin ;

2° Des fragments du discours Pour les Carthaginois , et, dans la correspondance, de nombreux renseignements sur les divers plaidoyers ;

3° Des fragments de deux traités relatifs à la rhétorique, l’un Sur l'éloquence , l’autre Sur les discours , tous deux dédiés à Marc-Aurèle empereur;

4° Deux grands morceaux d’histoire, l’un Sur la guerre des Parties, l’autre, intitulé Principes d'histoire , sur la campagne de Vérus en Orient ;

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5° Enfin diverses fantaisies de rhéteur : Y Eloge de la fumée et de la poussière , dédié à Marc-Aurèle ; Y Eloge de la négligence ; Y Eroticos ; Y Aventure d’Amon ; quelques vers (1) ; les Vacances d'Alsium, sous forme de lettres à Mare-Aurèle ; et le morceau Sur la perte démon petit- fils , en réponse à une consolation de l'empereur.

Malgré la variété apparente, l’œuvre de Fronton présente beaucoup d’unité, même de monotonie. C’est qu’en tout il est rhéteur, et uniquement rhéteur. Pour lui, le mot orator signifie prosateur : c’est par ce terme qu’il désigne Salluste aussi bien que Caton (2). Donc tout se ramène à l'éloquence. Par cette idée qu'il se fait de la rhétorique, Fronton est bien de son temps et de son pays : mais, à la différence de plusieurs de ses contemporains et de la plupart de ses grands compatriotes, dont le talent a bien d'autres aspects, lui n’existe que par la rhétorique et pour la rhétorique. On ne trouve pas autre chose au fond de tout ce qu'il a écrit ou pensé : lettres familières, idées sur l'éducation, histoire,, discours, et théorie de l'éloquence.

Sa correspondance, d’abord. Certes, elle ne manque point pour nous d'intérêt. Elle est instructive pour l’histoire du temps, pour la connaissance de la cour impérialeetdelajeunesse de Marc-Aurèle. Elle renferme de curieux détails de mœurs, sur la vie d’Antonin et des jeunes princes, sur les séances du sénat, sur les fêtes champêtres, sur les vendanges ou les chasses. Elle est pleine de renseignements précieux sur l’existence de Fronton lui-même, sur sa famille, sur son caractère, sur ses idées, sur ses ouvrages, sur ses relations avec les grands personnages, avec les lettrés ses amis ou les jeunes gens ses élèves. Même on y rencontre de jolis morceaux, des tableaux gracieux et familiers : mais

(1) Bâhrens, Fragm. poetar. roman., 1886. — Tous les autres ouvrages de Fronton sont réunis dans l’édition Naber, p. 1-261.

(2) Ad M. Caesar., IV, 3.

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ils y sont trop rares. En réalité, la plupart de ces lettres sont devenues intéressantes par contre-coup, et sans que Fronton lui-même y soit pour grand’chose : c’est le genre d’intérêt que nous prenons à un document historique. En elle-même, cette correspondance est assez mesquine, informe et monotone. Le même sujet y est traité sans cesse, et souvent dans les mêmes termes. Presque constamment elle tourne autour de cette idée, mille fois ressassée, que rien n’existe en dehors de l’éloquence, que la rhétorique est la reine du monde, et que Fronton est le roi des rhéteurs.

Cette idée, l’idée unique qui emplit l’œuvre entière, apparaît dès le commencement des relations de Fronton avec Marc-Aurèle, et elle explique ses théories sur l’éducation. Chargé d’élever de futurs empereurs, il n’hésita pas un instant sur la direction à prendre : il voulut en faire des rhéteurs. Et dans ce rôle délicat, il n’a pas l’ombre d’inquiétude, car il se donne tout entier à sa tâche et ne doute pas de l’utilité des choses qu’il enseigne. 11 ne comprend rien en dehors des minuties de l’étude, auxquelles il consacre tout son temps et celui de ses élèves. A la campagne, en vendange, à la chasse, on emporte les classiques. Marc- Aurèle va jusqu’à maudire les tribunaux et ses devoirs de prince qui lui enlèvent tant de loisirs ; et s’il s’interrompt dans son travail d’écolier, c’est pour faire admirer à l’empereur quelque discours de Fronton (1). Il traite consciencieusement tous les sujets de devoir ou de déclamation, souvent bien bizarres, qui ont été indiqués et seront corrigés par le maître. Il compose des pièces de vers latins, hexamètres ou hendécasyllabes. Sous l’œil du rhéteur, il s’exerce à manier les lieux communs, à donner à une pensée un tour ingénieux et vif. Il lit tous les auteurs, surtout les orateurs,

(1) Ad M. Caesar., I, 6-7 ; II, 4 ; 13-14, p. 13-20 ; 29 ; 36.

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et les plus anciens, Caton, les Gracques, Galba, Sal luste ; il en fait des extraits (1). La forme seule préoccupe l’élève et le maître : Fronton recommande au jeune homme de travailler davantage son style ; si Marc-Aurèle doit prononcer un discours au sénat, on lui apprend à le polir, à y introduire des comparaisons inattendues (2). Et quand on se délasse de tant de grands travaux, c’est pour s’amuser à des puérilités du même goût: Fronton envoie un éloge du sommeil; le prince répond en accusant le sommeil ; et le rhéteur discute gravement cette plaisanterie (3). Cependant Marc-Aurèle avait déjà vingt-deux ans ; par une pente insensible il allait échapper à cette étrange direction spirituelle. Un premier symptôme inquiéta le maître : le prince trouvait qu'il ne réussissait guère en latin, il avouait sa préférence pour le grec (4). En réalité, c’était de la rhétorique surtout qu'il se dégoûtait. Fronton vit bien d’où venait le danger : « Je craignais, disait-il, que la philosophie ne lui donnât quelque mauvais conseil »(5). Enfin Marc-Aurèle osa parler; un jour, dans une lettre, il déclara qu’il avait 25 ans et laissa entendre qu’il en avait assez de la rhétorique (6). Le grand coupable, en tout cela, était le stoïcien Rusticus, qui peu à peu supplantait Fronton. Marc-Aurèle, dans ses Mémoires, s est expliqué nettement sur ce point : « Rusticus, dit-il, m’a détourné des fausses

voies où entraînent les sophistes. 11 m’a dissuadé

de déclamer de petites harangues qui ne visent qu'aux applaudissements... Je lui dois d’être resté étranger à la rhétorique, à la poétique, à toute affectation d’é-

(1 ) Ad M Caesar. , I, 8 ; II, S ; 10 ; III, 18-20 ; V, 22-29 ; 59, p. 24 ; 30 ; 34 ; 56 ; 82 sqq; 92.

(2) Ib:d., III, 1 ; 8 ; Il ; V, 3, p. 40 ; 45 ; 48 ; 78.

(3) Ibid,., I, 1-5, p. 3-11.

(4) Epist. graec. 6, p. 252.

(5) Ad arnicas, I, 14, p. 183.

(6) Ad M. Caesar., IV, 13, p. 75.

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légance dans le style , d’écrire simplement mes

lettres » (1). Fronton s'acharna, et s’y prit d ailleurs habilement; il essaya de démontrer que l'on calomniait son art, qu’il y avait de la rhétorique partout, et en philosophie plus qu'ailleurs, témoin Socrate et son ironie (2). Vaincu enfin, il ne se résigna jamais à sa défaite. Il revint à la charge après l’avènement de Marc-Aurèle : « J’avoue, dit-il à l’empereur, ce qui est vrai ; il y a une raison, une seule, qui pourrait ébranler un peu mon affection pour toi : ce serait de te voir négliger l’éloquence (3) ». De nouveau, et pendant des années, il sermonna son ancien élève, sur tous les tons, depuis la prière émue jusqu’à l'aigreur : « Ton Chrysippe, lui dit-il, c’était un ivrogne incorrigible » (4). Il insinue même qu’une certaine paresse d’esprit pourrait bien être cause des mépris de l’empereur pour la rhétorique : « A ce qu’il me semble, lui écrit-il, c’est par dégoût du travail que tu as abandonné l’étude de l’éloquence, pour t’égarer dans la philosophie, où il n’y a pas d’exorde à soigner, pas de narration à rendre rapide et nette, pas de questions à classer, pas d’arguments à chercher, pas d’amplifications à trouver » (5). Pour convaincre Marc- Aurèle, il lui adresse une série de mémoires sur l’éloquence. Pour achever sa déroute, il entreprend assez spirituellement de lui démontrer qu’il reste malgré tout son élève et qu’il a bien profité de ses leçons ; pour cela, il prend le dernier discours prononcé au sénat par Marc Aurèle en faveur de Cyzique ; et il lui prouve, pièces en mains, que sa harangue abonde en figures de rhétorique et que l’expression y est très

(1) Marc-Aurèle, De rebus suis, I, 7.

(2) AdM. Caesar., III, 15 (p. 52).

(3) Ad M. Antonin. imp. de orationibus (p. 155).

(4) De feriis alsiensibus (p. 227).

(5) AdM, Antonin. de éloquent, (p. 150).

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soignée (1). De guerre lasse, le prince se résigne, et laisse à Fronton l’illusion de la victoire. L'excellent homme n’en abuse pas d'ailleurs, et il déclare qu’en travaillant bien, Marc-Aurèle peut encore regagner le temps perdu, d'autant mieux qu’il est en bonne voie : il lit les discours du rhéteur et s’en déclare enchanté (2). De la part de l’empereur c’était surtout générosité. Mais n’y avait-il point là aussi une concession nécessaire? Maintenant Marc-Aurèle avait bien des discours à prononcer, et l’éloquence qui plaisait était l’éloquence à la Fronton. En tout cas, le bon rhéteur mourut avec la conviction qu’il avait eu le dernier mot.

Dans ces amusantes discussions, il faut mettre hors de doute la bonne foi de Fronton. Ce qu’il prêchait aux autres, il le faisait lui-même en toute conscience. Au moment même où il cherchait à convertir Marc- Aurèle, il appliquait ses théories à l'histoire. C’est son ancien élève l’empereur Vécus, qui lui en fournit l’occasion en 163. Vérus avait eu le commandement nominal de la guerre contre les Parthes. Il était resté à Antioche, uniquement occupé de ses plaisirs. Après la victoire, il imagina de faire raconter la campagne à sa façon. Pour cela il s’adressa à Fronton. Rien de plus curieux que les lettres où il lui exprime son désir (3) : il est inutile que le futur historien se dérange ou se mette en quête des faits ; on lui fournira tous les matériaux, des mémoires spéciaux rédigés par les secrétaires de l’empereur, surtout ses notes, ses lettres, ses discours, au besoin même, des descriptions de mœurs, des paysages, tout ce qui peut orner le récit. Pour plus de sûreté, on lui indique la méthode à suivre. Ce n’est point la vérité vraie qu’on lui demande :

(f) Ad M. Antonin. imp., I, 2 (p. 94-100). — Cf. De éloquent. (p. 139-155); Deoration. (p. 155-162).

(2) Ad M. Antonin. imp. ,1,2.; 11, 2 (p. 96 et 105'.

(3 ) Ad Verum imp.,, II, 3 (p. 131-132;.

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« Mes exploits, dit cyniquement Vénis, sont en euxmêmes ce qu'ils sont ; peu importe, mais ils paraîtront d’autant plus grands que tu auras su les rendre tels. » Voici donc comme on procédera: on insistera longuement sur les causes de la guerre ; on fera remarquer qu'avant l’arrivée de Vérus les Romains subissent défaite sur défaite ; dès que Vérus paraît, ils sont partout victorieux ; et il va sans dire qu’on ne parlera pas trop des lieutenants, on aura soin de ne mettre en scène que le général en chef. Voilà l’étrange proposition que reçut Fronton. Un autre homme l’eût considérée comme une injure ; lui ne songea pas même à s’en étonner, et il se mit à l’œuvre. Il mourut avant d’avoir terminé son récit ; mais les deux morceaux que nous en possédons suffisent à montrer ce que l’ouvrage aurait pu être (1). L’opuscule Sur la guerre des Parthes est une dissertation adressée à Marc-Aurèle à la suite d’une défaite des Romains au début de la campagne ; c’est un mélange de narrations, d’allusions aux exploits des anciens temps, de consolations et de conseils ; et si l’on y mentionne les revers, c’est pour rendre plus éclatante la vengeance des Romains. Les Principes d’hisloire, avant d’être un récit de la campagne des Parthes, sont un panégyrique de Vérus, compliqué d’un interminable parallèle avec Trajan, où Trajan est naturellement sacrifié à l’empereur vivant. Vérus dut être content ; mais, par cette façon de comprendre son rôled’historien, Fronton, l’honnête homme que nous connaissons, se serait déshonoré, s’il avait vu dans l’histoire autre chose qu’un exercice de rhétorique.

L’éloquence même, il ne la traitait pas autrement. Au barreau pas plus qu’au sénat, Fronton ne se soucie

(1) Principia liistor. (p. 202-210) ; De bello Parth. (p. 217-222). — Cf. Ad M. Caesar IV, 3(p. 61).

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de la vérité : c’est affaire de philosophe ou de savant. « Prends garde dorénavant, surtout au sénat , de ne pas mentir comme cela, lui dit un jour Marc-Aurèle. C'est horrible à toi d'avoir écrit ce discours. Tu es le plus grand de tous les menteurs (1). » Pour Fronton ce n’était qu’un compliment. Non qu’il ne fût capable de franchise dans les relations de la vie; il l’a prouvé maintes fois ; mais il était convaincu que dans un discours la vérité n’avait que faire. Pour lui le fond n’est rien. On aura soin seulement d’observer les divisions consacrées, de composer un exorde, une narration, une confirmation, une péroraison. On ne manquera pas d’introduire dans le développement quelques lieux communs, des morceaux à effet. Il ne sera pas mauvais de parler un peu de soi, comme autrefois Cicéron : « Dans mon plaidoyer pour les Bithyniens, écrit Fronton à Victorinus, il y a bien des nouveautés, et, je pense, de jolies choses. Vois surtout le passage sur ma vie. Il te plaira, je crois, si tu lis le passage analogue de Cicéron dans le Pro Sylla » (2). Dans cette conception, le plus grand orateur est celui qui connaît le mieux les recettes. Aussi l’on n’a vraiment à se préoccuper que de la forme ; et en effet il n’est question que du style dans les traités de Fronton sur l’éloquence. L’essentiel est -le choix et le bon emploi des mots : on en doit connaître exactement la valeur, la hiérarchie, l’importance, l’âge, la dignité ; comme dans un banquet bien réglé, il faut mettre chacun à sa place, « les ranger deux par deux, trois par trois, quelquefois quatre par quatre, même cinq par cinq, ou en groupes plus nombreux encore » (3). Comme à un banquet encore, il ne faut pas oublier les fleurs : ce sont les métaphores, surtout les comparaisons, les imagines.

(1) Ad M. Caesar .. H, 3 (p. 29).

(2) Ad, amicos, I, 14 (p. 183).

(3) Ad M. Antonin. de éloquent, (p. 139).

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Lejeune Marc-Aurèle doit parler au sénat, il a trouvé déjà dix comparaisons ; mais il est fort embarrassé pour le développement de la neuvième, et il appelle son maître à son secours. C’est bien simple, répond Fronton, voici ton affaire : Soit une île battue par les flots, et, à l’intérieur de cette île, un lac, et, dans ce lac, une autre île ; cette seconde île sera protégée par la première contre la tempête, comme le prince impérial est protégé par l’empereur. Fronton était plus fier encore d’une autre comparaison qu’il avait introduite dans un panégyrique d’Antonin et qui avait eu grand succès : Antonin, sans quitter son palais, avait réellement remporté des vicLoires en Bretagne, « comme un pilote placé au gouvernail d’un long navire a l’honneur du succès de toutes les manœuvres qui assurent une prompte navigation » (1). Cela, remarque Fronton, c’est la grande éloquence, pompatica oratio. Mais on n’arrive pas du premier coup à ces effets-là ; c’est ce qu’il explique au présomptueux Marc-Aurèle : « Tu viens de commencer à lire mes discours ornés et pompeux ; mais n’espère pas que tu puisses tout de suite les imiter. Mettons-nous donc à l’œuvre, comme je te disais ; travaillons sans relâche. Je t’assigne, je suis ton expert et ton garant. Bien vite je te ferai arriver aux sommets de l’éloquence. Les dieux seront pour nous. Adieu, mon seigneur, espère, aie confiance ; compte sur le temps et sur mon expérience » (2). 11 y a donc des degrés dans la carrière. L’éloquence peut se faire modeste au barreau ; même une certaine négligence apparente n’y messied pas ; et un habile homme a soin d’y heurter un peu la fin des phrases. Mais au sénat, et dans les circonstances solennelles, il faut

(1) Ad M. Caesar., III, 7-8 ip. 45-46). — Eumène, Paneg. Constant.., 14

(2) Ad M. Caesar.. III. 16 (p 54-55). — Cf. Laudes Fumiet Pulv.

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mettre toutes voiles dehors, et Fronton n’y manquait pas: en ces occasions il avait de la magnificence {pompa), comme dit Mamertus, il avait la parole imposante ( gravitas), comme disent saint Jérôme et Sidoine Apollinaire (1). Mais dans tous les genres ce qui importe le plus, c’est de plaire au public. Quand il avait prononcé un discours, Fronton notait avec soin les passages qui avaient été applaudis, et en faisait son profit pour l'avenir. « Dès qu’on parle dans une réunion d’hommes, disait-il, il faut être esclave de leurs oreilles (2). » A l’amphithéâtre, c’est la foule qui décide du sort des gladiateurs ; l’orateur est à sa façon un gladiateur : « Partout le peuple est maître et décide. Il faut donc consulter les goûts du peuple, avant d’agir et de parler. » L’éloquence n’est pas une belle campagne couverte de blé et de vignes ; c’est un parc où l’on aime à rencontrer « des figuiers de Pompéi, des fleurs d’Aricie, des roses de Tarente, de frais bosquets, des fourrés, et l’ombre des platanes » (3). Pourtant Fronton se rendait vaguement compte que cette façon de parler n’eût guère convenu à des gens qui auraient eu quelque chose à dire, et il l’avouait à l’empereur : « L’éloquence de César doit ressembler à la trompette, non à la flûte, qui rend des sons moins éclatants, mais présente plus de difficultés » (4). Fronton, lui, n’a jamais joué que de la flûte.

Puisque le fond ne compte pas, le talent s’affirmera d’autant mieux que la matière sera plus maigre. Aussi le vrai Fronton est-il dans .ces purs exercices de rhéteur qui sonnent le creux, dans ces riens qu’il se donne tant de mal à embellir et qu’il ne réussit pas à

(1) Mamertus, Epist. ad Sapaud. ; saint Jérôme, Epist. 125 ; Sidoine Apollinaire, Epist., IV. 3.

(2) Ad M. Caesar , 1, 8 (p. 20 sqq.).

(3j Ib:d., II, 5 (p. 29).

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rendre moins insipides : YEroticos, où il interpelle en grec l’ami de Lysias mentionné dans le Phèdre de Platon ; Y Aventure d'Arion\ les Vacances d 'Alsium, lourd badinage sur les joies de la campagne ; l’ Eloge de la négligence ; l 'Eloge de la Fumée et de la Poussière (1). Au début de ce dernier opuscule, Fronton fixe les lois du genre : il y faut beaucoup de traits, habilement rattachés l’un à l’autre ; les phrases doivent être courtes, élégantes, harmonieuses, et doivent se terminer sur un mot d’esprit ; on y introduira des histoires de dieux et de héros, des vers, des proverbes, des fictions ; on disposera adroitement les arguments ; on traitera le sujet sur un ton grave, avec des expressions solennelles; avant tout, l’on voudra plaire. Le pauvre rhéteur ne suit que trop bien la méthode indiquée, et l’on ne sait qu’admirer ici le plus, l’effort pour être aimable, l’ennui que distillent ces fantaisies niaises, ou le vide effrayant de la pensée.

On le voit, par quelque côté que l’on prenne l’œuvre de Fronton, elle fond entre les mains. De tout ce qu'il a fait ou voulu faire, il ne reste que le style. Mais ce style est curieux et mérite d’être étudié de près.

Tout d’abord, il est utile de connaître avec précision les préférences littéraires de Fronton. Comme on l’appelait couramment un autre Cicéron , il se devait à lui-même d’admirer Cicéron. En effet, il le nomme souvent et lui donne quelques louanges banales ; mais, au fond, il ne l’aime pas beaucoup. Ce qui le frappe surtout chez son illustre devancier, c’est sa belle carrière d’orateur et d’homme d’État, le grand rôle qu’il a joué, l’influence qu’il a exercée sur les générations suivantes. Sur le talent même de Cicéron, Fronton a bien des réserves. Il fait grâce à la correspondance, qu’il déclare parfaite, et dont il avait extrait

(D Edition Naber, p. 211-216; 223-231 ; 237-238 ; 259 sqq.

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bien des passages. Mais il juge les lettres bien supérieures aux discours. Il reproche à l’orateur d’avoir trop souvent négligé le détail, de se contenter trop aisément : « Dans tous ses discours, ajoute-t-il, on rencontre très peu d’expressions frappantes et inattendues, de ces expressions qu’on trouve seulement à force de travail, de soin, de veilles, et par la pratique des vieux poètes » (1). A l’adjectif Tullianus (cicéronien), Fronton attache presque toujours une nuance de dédain. Pour faire pièce à Cicéron, il professait une vive admiration pour les écrivains archaïques, dont il aimait d’ailleurs le tour plus vif et chez qui il allait volontiers chercher les titres de noblesse de ses mots populaires. A son avis, Plaute, Ennius, Caton, les Gracques, Lucilius, Lucrèce, presque tous les anciens seraient excellents, s’ils avaient davantage soigné leur style (2). Mais à tous les autres, Fronton préférait Salluste ; il le citait sans cesse, le faisait lire à tous ses élèves; il en avait extrait bien des morceaux, et il disait : « C’est presque parfait ; on dirait un passage de Salluste » (3). 11 aimait à railler Sénèque ; il lui reprochait de se répéter, d’exprimer sous mille formes la même pensée, il comparait ses petites phrases « à ces petites prunes molles qui donnent la fièvre » ; même il le parodiait (4). Mais ce qu’il détestait en Sénèque, c’était uniquement le philosophe : comme écrivain, il était de son école et Limitait. Enfin il connaissait bien Tacite, dont il avait hérité beaucoup de mots et de tournures. Tacite, Sénèque et Salluste, voilà les modèles de Fronton en l’art d’écrire : on pouvait plus mal choisir.

(1) AdM. Caesar ., IV, 3 (p. 63). — Cf. I, 8 ; II, 1 (p. 23 et 25); Ad M Anton in. imp., Il, 5 (p. 107).

(2) Ad J\I. Caesar ., IV. 3 (p. 63 sqq.V

(3 ) Ad M. Caesar.. III, 11 ; Ad M. Antonin. imp., II, 6 (p. 107- 111).

(4) Ad M. Antonin.. de oration . (p. 155-157) ; De feriis aïs. (p. 224).

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D’après ses préférences, on devine qu’il était, lui aussi, un styliste. Mais il ne se contentait pas d’imiter ; il avait la prétention, et ses contemporains lui attribuaient la gloire, d’avoir créé un nouveau style, cette élocution nouvelle dont il parle si souvent. Et il y a du vrai dans cette assertion, bien qu'un peu exagérée.

De ce style nouveau, en même temps qu’il en donnait les modèles, il en formulait la théorie. Avant tout, il se préoccupa d’enrichir son vocabulaire. Il trouvait pauvre la langue littéraire de ses prédécesseurs. 11 accorda droit de cité à une foule de termes populaires : « C’est à toute la plèbe des mots, pour ainsi dire, qu’il faut faire appel... En temps de guerre, quand on a besoin de lever une légion, on ne se contente pas d’enrôler les volontaires ; on recherche encore ceux qui ont l’âge du service et qui se cachent. De même, quand nous aurons besoin de lever des bataillons de mots, nous ne nous contenterons pas des volontaires qui arrivent d’eux-mêmes, mais nous tirerons de leur retraite ceux qui se cachent, et nous les suivrons à la piste pour les enrôler » (1). C’est ainsi que Fronton fit entrer dans la littérature beaucoup de termes, qu’on employait couramment dans les carrefours de Rome ou dans les provinces, surtout en Afrique. Pour en justifier l’usage, Fronton procéda exactement comme nos romantiques : il remonta aux vieux auteurs, dont le langage, moins épuré, était aussi plus riche. C’est l’explication toute naturelle de son archaïsme, plus apparent que réel ; ce qu’il cherchait surtout dans Ennius, Plaute ou Caton, c’étaient des arguments en faveur des expressions « à la fois vulgaires et antiques » (2) qu’il voulait mettre à la mode. Ces

(1) Ad M. Antonin. deeloq. (p. 139-140).

(2) Ibid., p. 152.

expressions, il essayait d’ailleurs de les rajeunir d'une façon ou d’une autre, « afin qu’un seul et même mot pût en même temps se faire accepter en vertu de son ancienneté et charmer par sa nouveauté » (1). Quand la langue populaire ou les vieux auteurs ne pouvaient fournir le terme voulu, Fronton s'adressait au grec. Malheureusement pour lui, il savait mal le grec, témoin ce billet à Marc-Aurèle : « J’ai écrit à ta mère (vois mon impudence) en grec. J'ai mis cette lettre dans celle que je t’envoie. Lis-la d’abord ; s'il y a quelque barbarisme, corrige-le, toi qui es plus frais émoulu de ton grec; et fais ensuite parvenir ma lettre à son adresse : car je ne voudrais pas que ta mère pût me mépriser comme un barbare » (2). Fronton eut le tort de vouloir faire des emprunts à une langue qu'il ne connaissait pas bien : de là, dans certains passages de ses ouvrages, un mélange informe de grec et de latin qui va jusqu’au ridicule. Il était plus heureux quand il essayait de créer pour son compte des mots latins ; à l’aide de particules, de préfixes, de suffixes, régulièrement ajoutés à une racine usuelle, il réussissait à exprimer des nuances délicates. En somme, malgré les tours que lui a joués le grec, il a fait d'heureuses trouvailles d'expressions, et il a certainement contribué à enrichir la langue (3). Il portait un scrupule infini dans le choix des termes : • Il suffit, dit-il, de transposer, d’enlever ou de changer une lettre, pour changer aussi la valeur et la beauté d’un mot, pour attester l’élégance ou la science d’un orateur... Il est nécessaire d'observer avec le plus grand soin ces menus détails. Sans doute il y a des auteurs qui travaillent avec le levier et le marteau, à la façon des carriers ; mais il y

(1) Ibid., p. 140.

(2) Ad M. Caesar., I, 8 (p. 24).

(3) Sur les mots qui apparaissent pour la première fois chez Fronton, cf. Schwierczina, Frontoniana , Breslau, 1889.

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en a d’autres qui travaillent à la pointe et au burin, et qui sculptent les mots comme des pierres précieuses » (1). Toutes les discussions où il prend part dans Aulu-Gelle, nous montrent Fronton préoccupé de ces minuties (2). Il exagérait peut-être ; mais sûrement il avait le respect de son art : « Je veux, disait-il, travailler à mon aise, lentement, à loisir, doucement. Si vous voulez écrire, écrivez lentement » (3). Dans l’agencement comme dans le choix des mots, dans la structure de la phrase, rien n’était laissé au hasard. Fronton savait exactement où il fallait redoubler, tripler l’expression, où il fallait placer un trait, une antithèse, une allitération, une image, une comparaison. Par tous les moyens, il voulait piquer l’attention. Et dans son style, si travaillé et si raffiné, où tous les effets sont calculés, il y a sans doute bien des puérilités, beaucoup de mauvais goût et de pédantisme, mais il y a souvent aussi des tours ingénieux et vifs, un .heureux mélange d'expressions populaires et poétiques, de l’esprit, du trait, du relief, du pittoresque, et la conscience des vrais artistes-

A vrai dire, rien de tout cela n’était absolument nouveau dans la langue latine. De ce style, on retrouve les origines soit dans Salluste, soit dans Sénèque, soit dans Tacite, soit dans Pline le jeune, soit dans Florus. Mais Fronton a condensé ces divers éléments, et a précisé les formes de l’élocution nouvelle. C’est par là qu'en matière de style, il a été vraiment créateur. C’est aussi ce qui explique son immense succès. Il avait si bien compris les goûts de ses contemporains, que pendant longtemps à Rome tout le monde Irontonisa : son siècle se reconnut et s’admira en lui. Jusqu’aux invasions barbares, aucune atteinte ne fut portée à sa

(1) Ad M. Caesar., IV, 3 (p. 64-63).

(2) Aulu-Gelle, 11, 26 ; XIII, 28 ; XIX, 8 ; 10 ; 13.

(3) Ad M. Caesar ., II, 1 (p. 26).

LES PAÏENS

réputation. Pourtant, de son vivant même, une petite réaction avait commencé contre le genre qu’il avait mis à la mode. Fronton s’en inquiéta, d’autant mieux qu’au premier rang des apostats il voyait ses deux élèves les empereurs. Marc-Aurèle, peu à peu, s'était tourné vers d’autres modèles ; et Vérus allait jusqu’à railler légèrement certains procédés du style de Fronton. Le vieux rhéteur se défendit vivement dans une curieuse lettre que nous possédons (1). Mais il est certain qu’aux siècles suivants, à Rome et dans la plus grande partie de l’empire, la faveur publique fut aux Néo-Cicéroniens.

Il est une région où l’influence de Fronton fut beaucoup plus durable : c’est l’Afrique. Il avait conservé d’étroites relations avec son pays natal. En réalité, malgré son long séjour à Rome, il était resté jusqu’au bout un rhéteur africain. Il écrivait un jour à l’impératrice Faustine : « Je suis un barbare... Je suis un Libyen, et de la région des Libyens nomades » (2). Une autre fois, il invoquait solennellement ses dieux indigènes, Hammon et les divinités libyques ; et nous savons par Minucius Félix que son discours contre les chrétiens avait eu un grand retentissement au pied de l’Atlas (3). Dans son caractère, il y avait bien des traits africains : sa manie d’exagération ; l’expansion un peu théâtrale de son affection pour Marc-Aurèle qu’il déclarait embrasser même en rêve ; son habitude de faire sonner haut sa protection ; la jactance de ses professions defoi ; sa faconde intarissable quand il parlait de lui ; sa rude franchise qui n’épargnait pas même les empereurs. Cette empreinte africaine se marque aussi dans sa langue : ce mélange

(1) Ad Verumimp., I, 1 (p. 113-115). — Cf. Ad M. Antonin. de eloq. (p. 153).

(2) Epist. graec. 1 (p. 242).

(3) Ad Verum, II, 1 (p.,122; ; Minucius Félix, Octav., 9 et 31.

FRONTON DE CIRTA

d’archaïsmes, d’hellénismes, de mots populaires, c’était le latin qu’on parlait depuis longtemps en Numidie comme à Carthage. Cette élocution nouvelle, dont Fronton était si fier, son compatriote Florus l’avait déjà ébauchée ; et nous la retrouverons chez ses compatriotes Apulée et Tertullien. Nul doute que le rhéteur de Cirta n’ait été beaucoup lu par les grands Africains ; il a contribué à préparer l'instrument dont leur talent naturel allait tirer de si curieux ou si puissants effets. Il est de leur famille par le tour d’esprit et la forme.

En somme, Fronton est un aimable et galant homme, à qui tout a souri, et dont le malheur est justement d’avoir été gâté par le sort. Il a tant de qualités qu’on lui pardonne presque son orgueil immense de parvenu des lettres, sa phraséologie d’orateur d'école égaré dans une cour, son pédantisme protecteur de soi-disant grand homme, et sa bonhomie égoïste de bourgeois goutteux. Tel qu’il est, il mérite de garder une place, dans l’histoire de la littérature, une place qui lui eût paru bien modeste, mais que tout le monde encore n’y prend pas. S’il eut l’esprit creux et une conception puérile de l’éloquence, du moins il a été un artiste en style; il a enrichi le vocabulaire, donné des qualités nouvelles à la langue; et, en Afrique surtout, son œuvre n’a pas été inutile. Enfin, il a si longtemps, si obstinément voulu montrer du talent, qu’il a été parfois tout près d'en avoir.

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