APOLLINAIRE DE CARTHAGE ET SON ÉCOLE. — AULU-GELLE
Parmi tous ces Africains que nous avons vus se presser autour de Fronton, il en est un qui fut presque son rival, dans un domaine un peu différent; un homme plus modeste, sans doute, et de réputation moins bruyante, mais non moins estimé des connaisseurs ; critique célèbre, dont la science était admirée de tous, dont les jugements faisaient autorité, dont l’école fut toujours très fréquentée, dont Tintluence fut considérable à Rome et plus encore en Afrique. Ce qu’était Fronton pour l’éloquence et la rhétorique, Apollinaire de Carthage le fut pour la grammaire et l’érudition.
Nous savons peu de chose sur la vie de Sulpice Apollinaire. Il naquit à Carthage, vers le temps de l’avènement de Trajan. Sans doute il fit son éducation en Afrique, et même y professa quelques années : car il paraît être venu assez tard à Rome, et nulle part il n’est mentionné avant le règne d’Antonin. A ce moment, il passe pour le plus savant et le plus autorisé des grammairiens. Il fréquente assidûment les cercles de Frontoniens, qui comprenaient d’ailleurs presque toute
LES PAÏENS
la société polie du temps. Lui aussi, il se plaît surtout avec ses compatriotes, avec Fronton, qui était à peu près du même âge, avec Festus de Numidie, avec ses élèves africains Aulu-Gelle et Celsinus, avec le grammairien Eutychius Proculus de Sicca, qui fut l’un des maîtres de Marc-Aurèle et devint proconsul (1). Apollinaire avait, d’ailleurs, de grandes relations en dehors du monde des lettrés. 11 était très lié, par exemple, avec le préfet de Rome Erucius Clarus, qui, malgré tout le tracas des affaires, trouvait le temps de causer souvent avec lui ; fils d’un orateur distingué, Erucius était lui-même un homme fort instruit, et d’un goût délicat ; tout jeune, il avait connu Pline, qui augurait bien de son avenir; il avait fait son chemin dans la politique, avait été deux fois consul, mais jamais n’avait délaissé l’étude; il aimait surtout les vieux auteurs; et, quand il ne pouvait aller en converser avec Apollinaire, il lui demandait par écrit la solution de quelque petit problème érudit (2).
Apollinaire tenait alors une importante école, oü fréquentait assidûment l’élite de la jeunesse. Les Africains y formaient un groupe nombreux : car c’est là surtout que se rendaient, à peine débarqués, les étudiants venus de Carthage ou des cités numides. Le maître, dont tous révéraient la science et le goût, avait l’art de se faire aimer de ses élèves : il était bon, patient, très obligeant ; il répondait, sans se lasser, à toutes les questions ; et, s’il était exigeant, s’il était impitoyable pour les défauts de prononciation, s’il n’aimait pas qu’on se payât de mots, s’il avait horreur du charlatanisme, du moins il était « très doux et bienveillant
(!) Aulu-Gelle, XIII, 20 : XIX, 13 : XX, 6. — Sur Celsinus le Numide, voyez aussi: Aulu-Gelle, XIX, 7 et 10. — Sur Proculus de Sicca: Capitolin, Marc., 2; Trebellius Pollion, Trig. tyr.,22.
(2) Aulu-Gelle, VII, 6 ; XIII, 18; Pline le Jeune, Epist., II, 9.