‹ Les AfricainsChapitre 18 sur 62 · APOLLINAIRE DE CARTHAGE · texte numérisé non relu

APOLLINAIRE DE CARTHAGE

dans ses reproches (1) ». C’est un de ses élèves qui nous le dit, un de ceux qui l’admiraient le plus vivement et qui lui gardèrent toujours un souvenir reconnaissant. Parmi ces jeunes gens que forma Sulpice Apollinaire, plusieurs lui firent honneur : par exemple, Aulu-Gelle. Un autre hérita de son école, un garçon d’origine plus que modeste, le fils d’un pauvre marchand de charbons: il se nommait Pertinax (2). Ce Pertinax s’éleva très haut, à force de travail et d’entêtement. Quand il succéda à son maître Apollinaire, vers 160, il avait environ trente-quatre ans. Il se lassa vite du métier de grammairien, qu’il trouvait peu lucratif. Par la protection d’un consulaire, il se fit nommer centurion; il prit part aux campagnes de Syrie, de Bretagne, du Danube, et monta vite en grade. Il suivait en même temps la carrière administrative, arrivait à la préture, au consulat, au gouvernement de diverses provinces. En 191, il était proconsul à Carthage, où il eut à réprimer des soulèvements populaires excités par les fanatiques delà Tanit punique. A son retour d’Afrique, il fut nommé préfet de Rome. Il fut même empereur : mais son règne ne dura que trois mois. En trente ans, le modeste grammairien d’autrefois, l’élève et le successeur d’Apollinaire, avait fait bien du chemin. Mais plus d’une fois il regretta son école : car c’était un homme aux goûts modestes et simples, égaré dans la politique; toujours il garda près de lui sa mère, une bonne paysanne, et il entretenait pieusement la boutique de son père le marchand de charbons; il n’aimait guère le pouvoir; empereur, il avait souvent à sa table le grammairien Valérien, un ancien confrère, avec qui il causait littérature ; et, tout en se débattant contre les exigences des prétoriens qui finirent par le tuer, il se

(1) Aulu-Gelle, XIII, 20. —Cf. IV, 17 ; XX, 6.

(2) Capitolin, Pertinax, 1-4 ; 12.

LES PAÏENS

rappelait avec envie la destinée paisible et glorieuse de son maître Apollinaire, un sage celui-là, qui jusqu'au bout était resté fidèle à la science et à son école.

Mais Apollinaire n’était pas seulement un excellent maître ; c’était encore un savant illustre et un très fin critique. On avait alors la manie de l’érudition et des discussions grammaticales. Aussi dans tous les cercles on recherchait Apollinaire, en qui l’on appréciait beaucoup la solidité des connaissances et la sûreté du goût. On le poursuivait dans les rues, on l’arrêtait dans ses promenades, pour lui demander un renseignement ou le prendre pour arbitre. Lui s’y prêtait de bonne grâce, sans pédantisme ni fausse modestie ; en homme d’esprit qu’il était, il préférait se taire et écouter, se contentant de rire intérieurement des sottises d’autrui ; quand on l'interrogeait, il répondait simplement, avec précision, sachant s’arrêter à temps, même avouer son ignorance ou son embarras ; avec ses amis, il plaisantait volontiers ou causait familièrement; il ne dissertait que si on l’y forçait, et toujours avec discrétion; quelquefois, poussé à bout par la fatuité agressive d'un interlocuteur, avec une ironie à la Socrate il s'amusait à piquer et à dégonfler la prétention ignorante et boursouflée des charlatans de science. Aulu-Gelle, qui le suivait partout, buvant ses paroles, a noté plusieurs de ses conversations (1). La scène se passe soit chez les libraires, rue des Cordonniers, soit dans la bibliothèque du Palais de Tibère, soit dans le vestibule du Palatin, soit chez Fronton. Toujours les auditeurs sont nombreux : ce sont des grammairiens, des rhéteurs, des avocats, des sénateurs, çles amis ou des élèves. Quand se présente quelque difficulté, on se tourne ordinairement vers Apollinaire : on l’interroge sur les

(1) Aulu-Gelle, XI, 15; XII, 13 ; XIII, 18 et 20 ; XVI, 5; XVIII, 4; XIX, 13; XX, 6.

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