‹ Les AfricainsChapitre 19 sur 62 · APOLLINAIRE DE CARTHAGE · texte numérisé non relu

APOLLINAIRE DE CARTHAGE

vieux auteurs, qu’il connaissait à merveille et savait presque par cœur, depuis Ennius et Caton jusqu'à Lucrèce et Salluste ; sur l’interprétation de Virgile, qu’il avait étudié tout spécialement ; sur des étymologies; sur la signification des mots; sur la biographie des auteurs; même sur le droit civil et le droit augurai. Apollinaire était un puits de science ; presque toujours il tranchait la question par un argument sans réplique, une citation décisive d’un texte grec ou latin. Devant cette précision et cette simplicité de la réponse, les bavards se taisaient, et tous s'inclinaient. Un jour, en sa présence, un grammairien, prié d’exprimer son opinion sur un point douteux, s’excusait en disant : « C’est un sacrilège que de donner son avis sur un mot grec ou latin devant Apollinaire ». Et Fronton, Fronton lui-même, lui parlait avec déférence, l’appelant « Maître » (1).

Apollinaire avait relativement peu écrit. Son ouvrage le plus important était un recueil de Lettres critiques [2) : il y traitait les sujets les plus divers à sa façon ordinaire, sur le ton d’une conversation à la fois sérieuse et enjouée; nous savons qu’il y relevait plusieurs erreurs commises par Cæsellius Vindex dans ses Lectures antiques et relatives à des passages de Virgile. C’est, en effet, de ce poète qu’Apollinaire s’occupait et parlait le plus volontiers; et il paraît en avoir donné une édition critique (3). Pour aider la mémoire de ses élèves, et comme c’était l’usage dans les écoles, il s’était amusé à versifier de petits sommaires, dont chacun résumait en six hexamètres le contenu d’un des livres de l’Enéide (4). Ces couplets nous ont été conservés dans Y Anthologie

(1) Aulu-Gelle, XIX, 13.

(2) Id , XIII, 18 ; XV, 5.

(3' Id. , II, 16; IV, 17.

(4) Bàhrens, Poet. lat. minor., IV, p. 169-172. — Cf. Beck, De Sulpicio Apollinari, Groningen, 1884.

de Carthage. Ils y sont précédés de cette préface en trois distiques : « Ce poème sur le héros troyen, Virgile voulait qu'il pérît avec lui sur le bûcher fatal. Tucca refusa; Varius s’y opposa; et toi, César, tu intervins pour empêcher ce sacrilège envers le nom d’Enée. Peu s’en fallut, ô Troie, que le feu ne te fît mourir de nouveau, et ne fût une seconde fois cause de ta ruine. » Nous possédons encore, du même auteur, des sommaires analogues, de douze vers iambiques chacun, sur les pièces de Térence. Tous ces petits morceaux, malgré leur destination modeste et la difficulté du genre, ne sont point sans mérite; le résumé est toujours net et précis, le style est élégant et facile. Que ces sommaires aient été conservés pendant des siècles et figurent encore aujourd'hui en tête des livres de Virgile et des comédies de Térence, cela seul suffit pour attester la réputation d’Apollinaire. Mais hâtons-nous d'ajouter qu’on ne doit point le juger sur ces exercices d’école. Il ne se montre vraiment à nous que dans l’ouvrage d’Aulu-Gelle, qui nous a transmis des fragments de ses Lettres critiques et de sa correspondance, des notes prises à son cours, et des résumés de ses conversations.

Dans ces petites scènes des Nuits attiques se marque assez nettement la physionomie d’Apollinaire. C’est une belle figure d’honnête homme, qui en tout préférait le solide au clinquant ; simple dans sa vie et dans ses goûts; aimant le vrai en toute chose; fidèle à ses amitiés, mais incapable de leur sacrifier la vérité; dédaigneux de la fortune, arrivant à la réputation sans y songer, laissant venir à lui les plus grands personnages; sérieux sans amertume, souriant sans méchanceté, se mêlant au monde sans le rechercher beaucoup et sans en être dupe. Vivant des revenus de son école, il se montrait bon et dévoué pour ses élèves ; il se faisait adorer d’eux sans les flatter, et les ramenait dans le droit chemin sans rudesse. S’il remplissait scrupu-

AULU-GELLE

leusement tous les devoirs de son métier, il ne s’y absorbait point tout entier et ne laissait point s’y endormir sa personnalité. 11 avait, avant tout, le culte désintéressé de la science; mais il ne croyait pas qu'il fût nécessaire de la rendre rébarbative. On disait de lui qu’il était « l'homme le plus savant de son temps » (1) ; mais il était aussi l’un des plus aimables causeurs et l’un des plus fins lettrés. Curieux et exact, c’était aussi un esprit large qui savait dominer son érudition; il y mettait de l’élégance, de la grâce, du piquant, de l’ironie. Comme tous ses compatriotes, il se plaisait surtout à la lecture des vieux auteurs, dont la langue avait bien des points communs avec le latin de Carthage. Mais dans ses préférences pour l’archaïsme, il se gardait de l’exagération ; malgré tout, son poète de prédilection était encore Virgile; et, quoiqu'il aimât beaucoup Salluste, le seul jour où il fut un peu méchant, ce fut pour se moquer d’un fanatique de Salluste. En fait de style, il avait à peu près les mêmes idées que Fronton, mais il y portait plus de mesure et de goût; là comme ailleurs, son bon sens et sa finesse le préservaient des excès. Et, quoique son enseignement eût été surtout oral, son influence fut durable, spécialement en Afrique, grâce à son élève Aulu-Gelle.

Un jour, à Rome, il y avait réunion nombreuse chez un libraire de la rue des Cordonniers. Au milieu d’un cercle de lettrés et de curieux, Apollinaire parlait, avec beaucoup d'entrain. Poussé à bout par les prétentions

(1) Aulu-Gelle, XIII, 18. — Cf. XII, 13 ; XIII, 20 ; XVI, 5 ; XVIII, 4 ; XX, 6.

d'un sot, il s'était animé peu à peu, et poursuivait de ses sarcasmes le fanfaron : par sa verve et ses saillies il amusait toute la galerie. Dans un coin se tenait modestement un jeune homme inconnu, auquel personne ne prenait garde. Il avait de seize à dix-sepl ans ; il arrivait de sa province, plein d’enthousiasme, mais très sérieux déjà. Comme il entendait faire de solides études, il s’était promis de choisir lui-même ses maîtres ; il courait donc la capitale à la recherche des meilleurs grammairiens ou rhéteurs. Le hasard l’avait amené là, et il écoutait, il admirait de toute son âme. Il fut si complètement séduit par Apollinaire que dès ce jour il s’attacha à lui, et depuis ne le quitta pas: c’était Aulu-Gelle (1).

Quoiqu’il ne nous l’ait pas dit expressément, on ne peut douter qu’il ne fût lui aussi un Africain. Son nom figure sur une inscription qu’on a trouvée tout récemment à Cherehel (2). La plupart de ses maîtres ou de ses camarades, Apollinaire, Fronton, Festus, Celsinus, sont des Carthaginois ou des Numides. Il connaît des mots usités seulement en Afrique, et il en discute l’étymologie (3). Nulle part il n'a été autant lu, aussi souvent imité ou copié qu’au pays de l’Atlas. Par ses goûts littéraires, ses idées, son vocabulaire, sa syntaxe, son style, il est d’Afrique (4),

Aulu-Gelle était né entre les années 125 et 130. Il vint à Rome au moment où il quittait la prétexte, vers l’âge de seize ans. Il se mit a étudier avec acharnement, et sous la direction des meilleurs maîtres. Il essaya de

(1) Aulu-Gelle, XVIII, 4.— Cf. VII, 6; XIII, 20 ; XX, 6 (A. Gellii Noct'um att:carurn Vbri. XJ, ex recensione Martini Hertz, Berlin, 1883-1885 : Leipzig, 1886).

(.2) M’aille, Lettre sur les fouilles de llliercliel (C. JR. de l’Ac. des lnscr:pt:ons , janvier 1888).

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