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CHAPITRE II

l’éducation classique : LES écoles africaines et l’université de cartilage.

Dans cette Afrique romaine, si pleine 4e vie et si ardente, les écoles, petites ou grandes, ont exercé une action décisive sur le développement de la littérature. Par tous pays, c’est bien souvent dans ces vénérables sanctuaires de l’étude, où fermentent les ambitions de la jeunesse, qu’on voit lever les idées ou les faits nouveaux. Dans les provinces romaines de l’Atlas, on ne sait pas trop comment un écrivain eût pu se former de lui-même, sans le secours d’aucun maître. Les guerres de conquête, la ruine de Carthage, l'immigration des colons italiens, avaient brisé les liens du passé et interrompu les traditions ; même une autre langue prenait peu à peu la place des vieux idiomes indigènes. Une littérature ne pouvait naître que si les vainqueurs en importaient dans le pays les principaux éléments. Aussi est-ce dans les écoles ouvertes par les Romains que se sont façonnés pour toujours les lettrés d’Afrique. C’est là qu’on peut espérer saisir dans toute leur fraîcheur les traits dominants de ces écrivains à physionomie fuyante, qui du deuxième au cinquième siècle de notre ère ont émerveillé le monde classique. Il importe donc de reconstituer le tableau de l’éducation d’un Africain au temps d’Apulée ou d’Augustin. Suivons les jeunes bourgeois de Carthage ou de Numidie pendant leurs

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années d’études ; accompagnons-les à l’école primaire, au collège, à l’Université. Lisons leurs livres scolaires, écoutons leurs maîtres favoris. La vie du collégien et de l’étudiant éclairera les œuvres du lettré.

Toutes les villes, mêmeles bourgades du Tell, avaient leurs écoles primaires, tenuespar le litterator ou primus magister. On y apprenait à lire, à écrire et à compter (1). Le maître avait fort à faire dans ce pays où la plupart des enfants parlaient entre eux les patois indigènes. Sous sa haute direction, les petits Carthaginois ou les petits Numides répétaient en chœur ; « Un et un font deux, deux et deux font quatre » . Dans tout le quartier se prolongeait l’écho de cette vérité incontestable. « Oh ! l’odieux refrain ! » pensait le petit Augustin, à qui son arithmétique paradoxale valut bien des coups de verge, mais qui plus tard au collège devait rêver de Troie, du cheval de bois, même de la pâle Créuse (2).

Les bambins d’alors étaient souvent distraits, ce qui attirait sur leur pauvre tête de terribles châtiments. Ecoutez la naïve confession de l’un d’eux : « Je fus donc

(1) Saint Augustin, Confess., I, 13 : « Adamaveram eniin latinas (litteras), non quas primimagistm', sed quas docent qui grammatïci- vocantur. Nam illas primas ubi leqere et scribere et numerare discitur... » De même, Apulée distingue nettement l’enseignement élémentaire du maitre d’école, de l'enseignement du grammairien et du rhéteur : « Prima cratera litterator is , ruditatem eximit ; secunda grammatici, doctrina instruit ; tertia rhetoris, eloquentia armat. » ÇFlorid ., 20.) — Sur l’histoire et l’organisation générale de l’enseignement dans l’empire romain, voyez l’excellent chapitre de M. Boissier, L’instruction publique dans l’empire romain ( Fin du paganisme , 1, p. 171-231).

(2) Saint i^ugustin, Confess., I, 13 : « Unum etunum duo, duo et duo quatuor, odiosa cantio mihi erat... »

envoyé à l’école pour y apprendre à lire. Pour mon malheur je ne comprenais pas l’utilité de ce travail. Et cependant, si j’étais paresseux à apprendre, j’étais châtié. Les personnes d'expérience approuvaient cette sévérité. » Alors les petits scélérats joignaient les mains et appelaient à leur aide le bon Dieu. « Je commençai donc, tout enfant, à m’adresser à vous, mon Dieu, comme à mon appui, à mon refuge. Je déliais les nœuds de ma langue pour vous invoquer; et, tout petit encore, mais avec une grande ardeur, je vous priais de ne pas me laisser châtier à l’école. Et, quand vous ne m’écoutiezpas, mes maîtres et même mes parents, qui cependant ne me voulaient pas de mal, se riaient de ces coups qui me paraissaient à moi le malheur le plusgrand et le plus terrible... Et cependant je ne cessais defairedes fautes, soit dans la lecture, soit dans l’écriture, soit dans les leçons que l’on exigeait de moi (1). »

L’écolier qui s’accuse ainsi avait de la mémoire et de l’esprit, il l’a prouvé plus tard ; mais, comme tous ses semblables, il aimait le jeu, il songeait, nous dit-il, à une partie de balle ; il rêvait d’une revanche, car il entendait être toujours le premier dans ces combats d’enfants. Parfois même un écho des théâtres venait troubler cette société en miniature. « De mes oreilles ma curiosité passait jusqu’à mes yeux ; je brûlais de voir des spectacles et ces jeux réservés aux hommes faits (2J. » Souvent la représentation se donnait aux frais ou sous la direction d’un parent d’élève ; alors tous les camarades trouvaient moyen de se glisser dans la foule sur un gradin de l’amphithéâtre, sinon, au coin du portique où l’on se tenait debout. L’esprit s’éveillait au plaisir dçs yeux, et l’école n’y perdait rien.

Les années passaient ; un jour on conduisait l’enfant

(1) Saint Augustin, Cowfess., I, 9.

(2) Ibid., 10. — Cf. 19.

chez un grammairien de la ville voisine pour y faire ses humanités. Dans tous les centres de quelque importance on trouvait un enseignement secondaire bien organisé. Sur ces rues ensoleillées on se contentait souvent de grands rideaux pour fermer l’entrée du collège et arrêter le regard importun des badauds (1). Un bon élève de notre vieil enseignement classique, qui serait passé par là et aurait soulevé le voile, n'eùt point été trop dépaysé : il eût pu s’asseoir sur un banc, et répondre.

D'abord l’on récite les leçons . « J’étais forcé, dit un écolier africain, d’apprendre par cœur les aventures de je ne sais quel Enée, de pleurer sur Didon qui se tue par amour (2)». Après les classiques latins, on répétait aussi des fragments d’auteurs grecs, et la langue du divin Platon avait déjà le privilège d'effaroucher les jeunes intelligences. « D’où venait donc mon aversion pour la langue grecque, où je trouvais cependant les mêmes fictions ? Car Homère sait admirablement tisser de semblables fables ; rien de plus doux que ses mensonges poétiques, et cependant ilétait amer à mon enfance (3). » Cette terreur du grec, elle s'expliquait alors, comme de tout temps, par une connaissance insuffisante du vocabulaire ; on aime à médire de ce qu’on sait mal. Notre Africain l’avoue lui-même : « Je crois que les enfants grecs forcés d'apprendre- Virgile y trouvent autant de dégoût que moi dans Homère. Sans doute, ce qui répandait pour moi tant d’amertume sur la douceur des fables grecques, c’était la difficulté de savoir entièrement une langue étrangère. Je n’en connaissais vraimentpasunmot;la terreur et le châtiment m’obligeaient seuls à l’étudier. » On en rejetait naturellement la faute

(1) Ibid., 13 : « Vêla pendent liminibus grammaticarum scholarum. » — Cf. Apulée, Florid., 20

(2) Saint Augustin, Confess., 1, 13.

(3) Ibid., 14.

sur les maîtres, et l’on prenait plaisir à déclamer sur la routine des collèges. On fulminait contre eux sur un ton apocalyptique : « Malheur à toi, torrent de la coutume ! Qui te résistera ? Quand seras-tu desséché? Jusqu’à quand rouleras-tu les fils d’Eve dans une mer immense et formidable ? » Voilà de bien grands mots pour une petite chose, un écolier qui préfère au grec une partie de balle. Pourtant les plus éveillés parmi ces jeunes Africains aimaient les poètes, surtout les vers de leur compatriote Térence, et les épisodes de Virgile qui avaient Carthage pour théâtre. On savait par cœur 1 histoire de Didon : « J’apprenais tout cela avec plaisir, nous dit-on ; j’en faisais mes délices ; et l’on m’appelait un enfant de belle espérance (1). »

Les leçons récitées, on expliquait les règles de la grammaire. Le savant mécanisme des conjugaisons et déclinaisons latines se faussait souvent, comme un instrument délicat, sur les lèvres de ces enfants habitués aux procédés plus simples de leurs patois sémitiques. Aussi l’on s’observait pour ne pas prêter le flanc aux moqueries des camarades : «Je craignais bien de pécher contre la grammaire ; et, quand je m’étais trompé, je regardais d’un œil jaloux ceux qui réussissaient mieux que moi (2). » Le maître veillait aussi beaucoup sur la prononciation. Il fallait empêcher les écoliers de transporter dans le latin les fortes articulations des dialectes carthaginois ou libyques,les sons gutturaux où se décolorent les voyelles. Ne point laisser échapper une note fausse était au barreau des villes africaines la grande préoccupation des avocats. C’était chez le grammairien qu’on apprenait la vraie prononciation des mots latins. Mais le maître était né lui-même dans le pays ; il n’avait

(1) Saint Augustin, Confess., I, 14 ; 16.

(2) Ibid., 19: « Timebam barbarismum facere ». — Cf. 18 : « Si cum barbarismo aut solœcismo enuntiarent. »

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pas toujours réussi à se délivrer des vieilles habitudes d’enfance, parfois on l’entendait articuler de travers. L’erreur ne passait pas inaperçue : « Même les hommes chargés de conserver et d’enseigner les antiques règles des sons, nous dit un collégien avisé, prononcent parfois, contre les lois de la grammaire, le mothomme, hominem , sans aspirer la première syllabe, ominem (1). » Cet k non aspiré, c’était la revanche des écoliers.

La classe était coupée de temps en temps par un intermèdede musique et de chant. On entonnait, par exemple, l'hymne de Médée, un poème lyrique composé dans le pays sur les aventures de la magicienne et ses voyages aériens. Puis l’on étudiait les règles compliquées de la prosodie et de la métrique (2).

Le grammairien initiait ses élèves aux éléments des sciences. Mais il enseignait surtout ce qu'il connaissait le mieux, et ce qu’il aimait : la littérature. 11 donnait beaucoup de temps à l’explication des auteurs. Pour la prose, on préférait les écrivains dits archaïques; les descendants des colons italiens restèrent fidèles à Caton, aux classiques du temps de la conquête ou de l’immigration ; beaucoup de vieilles formes de langage, démodées en Italie, se conservaient dans le latin parlé à Carthage ou à Cirta : en Afrique, les primitifs semblaient plus vivants que les modernes. On aimait surtout Salluste, l’ancien gouverneur de Numidie, qui avait raconté dans son histoire de Jugurthala dernière grande guerre pour l'indépendance du pays. En poésie, on montrait un goût moins exclusif. On étudiait encore les comiques, surtout l’Africain Térence ; mais l’on ne craignait pas de s’attaquer à des auteurs plus modernes.

(1 ) Ibid., 18 : « Qui illasonorum vetera placita teneat aut doceat, si contra disciplinant grammaticam sine aspiratione prirnæ syllabæ ominem dixent... »

(2) Ibid., III, 6 : « Versus et carmen et Medea volans... Medeanx etsi cantabam...; etsi cantari audiebam. »

Dans une curieuse Anthologie composée à Carthage et destinée surtout aux écoles de la contrée, on lit des extraits des poésies de Sénèque, de Pétrone, de Martial, de Pline le Jeune, d’Hadrien et d'autres empereurs. Mais l’on revenait toujours à Virgile, qui dut en partie cette popularité aux épisodes africains de ses poèmes, à l’histoire de Didon : ses œuvres ont fourni de nombreux morceauxau recueil carthaginois. Après le second siècle de notre ère, quandune véritable littérature se fut développée dans la région, on fit naturellement place dans l’enseignement aux auteurs nationaux. Apulée de Madaura devint le prosateur favori ; et toute la seconde partie de l’Anthologie de Carthage renferme des œuvres de poètes africains (1).

Outre les classiques proprement dits, les élèves avaient entre les mains de petits livres scolaires, spécialement écrits pour eux. Pour l’étude de Virgile, le grammairien Apollinaire de Carthage avait rédigé des couplets métriques, dont chacun résumait un livre du poète (2). C’est sans doute aussi pour les écoles de l’Afrique qu’Exuperantius écrivit son abrégé de Salluste. Dans la même intention, des grammairiens avaient composé des manuels de mythologie, des sommaires de la guerre de Troie, publiés souvent sous d’étranges pseudonymes, comme ceux qu’on mit au compte de Dictys de Crète et de Darès le Phrygien. Pour l’enseignement moral, les écoliers apprenaient par cœur les Sentences des Douze Sages, et surtout ces Distiques de Caton , qui furent si populaires au moyen âge, et qui, au témoignage de l’Africain Vindicianus, figuraient dans la bibliothèque de tous les gens instruits du pays (3). Pour la versification et la métrique,

(1) Saint Augustin, Confess., I, 13-16 ; Anthologie de Carthage , dans Bahrens, Poetae latîni minores , IV.

(2) Bahrens, Poetae lat. minor., IV, p. 169-172.

(3) Epistula Vindiciani ad Valent mianum, dans le De inedicam. de Marcellus (éd. Ilelmreich, Leipzig, IS89).

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le manuel de Cæsius Bassus était si répandu dans les écoles qu'il aété souventimité ou même copié par Térentien le Maure, par Juba et autres savants (1) Enfin, à la suite des œuvres de l’Africain Servius, sont conservés de petits lexiques gréco-latins. Mettons l'un à côté de l’autre ces dictionnaires, ces abrégés de métrique, de morale, de mythologie, d'histoire; joignons-y l’Anthologie de Carthage, un Virgile, un Salluste, des morceaux choisis d’Apulée ; et nous pourrons nous figurer assez nettement la bibliothèque d’un collégien d’Afrique.

Les devoirs écrits ne différaient guère de ceux qui étaient en usage dans la vieille Université de France. On composait des discours latins, en tenant bien compte des circonstances historiques, du caractère des personnages. Souvent le sujet était emprunté à quelque •épisode d'un poète. « Par exemple, dit un élève du temps, il me fallait exprimer la colère et la douleur de Junon, quand elle s’indigne de ne pouvoir éloigner d'Italie le roi desTroyens. Il fallait reproduire des paroles qu’elle n'avait jamais prononcées. Nous devions suivre en chancelant les traces des fictions de nos poètes, et dire en prose ce que Virgile avait dit en vers. Pour être complimenté, il fallait observer la dignité du personnage mis en scène, lui prêter les sentiments les plus vraisemblables dans sa colère, et revêtir ses pensées d'un langage convenable et approprié (2). » On exerçait aussi les élèves à composer des vers latins. On y poussait quelquefois les raffinements de métrique jusqu’à la puérilité. Toutes les variétés de l’acrostiche n’étaient qu’un jeu pour les plus habiles. L’on adorait aussi le pastiche. Tertullien s’est moqué des centons en usage dansles écoles de Carthage : « Voyez, dit-il, ce qu’on fait aujourd'hui ! On prend un passage

(1) Keil, Gramrnat. lat., VI, p. 255-272.

(2) Saint Augustin, Confess., 1, 17.

de Virgile, on le met sens dessus dessous ; on traite le sujet du poète avec d’autres vers, ou avec ses vers un autre sujet. C'est au point qu’Hosidius Geta a rempli toute sa tragédie de Médée avec le suc de Virgile. Un de mes parents occupe ses loisirs à des ouvrages analo- | gués. Par exemple, il coud des lambeaux du même poète de façon à former un tableau de Cébès (1) ». Là j[ était évidemment l’écueil de cette éducation surtout formelle. Mais les exagérations ne prouvent rien contre un système. Nous voyons en somme que les grammairiens des écoles de l’Afrique savaient tenir en haleine l’esprit de leurs élèves, et c’est là l’essentiel. Les jeunes gens se piquaient au jeu : « On me proposait, dit l’un d’eux, des exercices qui jetaient mon âme dans l’anxiété. Je désirais le succès, je craignais la honte...

I ou les coups. » On n’attendait pas dans cette confidence ! le mot de la fin ; mais le collégien en corrige lui-même l’amertume et se reprend : « J’aimais à être plus applaudi que mes condisciples, quand venait mon tour déliré mon devoir » (2).

Tel était à peu près en Afrique l’enseignement des grampiairiens. Leçons, exercices de langue, explication des aiuteurs, livres scolaires, discours et vers latins, tout cela rappelle singulièrement l’ancienne Université de France. A Carthage comme à Paris, cette méthode d’éducation formait surtout des lettrés, des artistes en style. Là-bas elle échappait plus aisément aux reproches qu’on a pu lui faire chez nous ; car dans ces pays de langues sémitiques, où l’usage même du latin était déjà un privilège, elle ne s adressait qu’à une élite, aux jeunes gens que l’on préparait aux carrières libérales ou aux grandes fonctions publiques. Bonne pour éveiller et assouplir de jeunes esprits, elle produisait d’ail-

(1) Tertullien, Depraescr. haeretic. , 39.

(2; Saint Augustin, Confess., I, 17. — Cf. Ibid., 10.

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leurs des effets funesles, quand elle se prolongeait trop et n'était pas complétée à temps par la pratique de la vie réelle. En Afrique comme partout, bien des gens à barbe blanche restaient de bons et dociles écoliers, religieusement lîdèles à la tradition et aux exercices du collège. Plusieurs poésies insérées dans l'Anthologie de Carthage ressemblent vraiment à des devoirs d’élèves. Nous citerons, par exemple, la Lettre de Didun à Enée , les Paroles d'Achille , Médée (peut- être celle dont se moquait Tertullien). Même des poètes africains de quelque notoriété, Reposianus dans ses Amours de Mars et de Vénus , Mavortius dans son Hippodamie ou son Jugement de Paris , ne se sont guère élevés au-dessus de celte versification d’école (1;. Dans ce cas, les leçons des grammairiens étaient stériles, comme l’esprit de leurs auditeurs. Mais souvent aussi sur cette chaude terre d’Afrique se rencontrèrent de riches natures : Dracontius après Apulée, Augustin après Tertullien. Entre les mains du maître se sont dégrossis et façonnés ces fils d’indigènes ou de colons, enfants pleins de sève, mais par leur naissance à demi barbares. En leur enseignant le latin et les procédés classiques, le grammairien leur remettait un puissant instrument d’expression, qu’ils n'auraient pu trouver- dans leurs langues nationales. Souvent les écoliers apprirent du maître à faire mieux que lui. Mais toujours ils devaient traîner derrière eux des souvenirs d’école. Lisez, dans les Florides d’Apulée, l'éloge du perroquet, les fables, les descriptions ; dans les œuvres de Dracontius, ses poésies dejeunesse, la Fable d’Hylas, l’Enlèvement d’Hélène, les Distiques sur les roses ou les Hexamètres sur les mois (2) ; voyez les pamphlets de Tertullien et la Cité de Dieu d’Augustin : vous vous apercevrez que tous, chrétiens ou

(1) \ oyez tous ces morceaux dans Bahrens, Poetae lat. minores, IV, p. 198; 219 ; 271 ; 322; 348.

(2) Ib d., V, p. 126-217; Apulée, Florid., 2; 12; 23

païens, ont composé des vers et des discours dans les écoles des grammairiens.

Pour l’enseignement lui-même, nos collégiens auraient donc vite trouvé là-bas à qui parler. Mais il paraît qu’à Carthage et en Numidie les écoliers avaient bien des défauts ; on n’en saurait douter, c’est le meilleur d’entre eux qui l’avoue, un saint. On mentait volontiers, on était gourmand, on se querellait, on se battait, même l’on trichait au jeu. « Par mille mensonges, nous dit-on, je trompais et mon pédagogue et mes maîtres et mes parents, entraîné par l’amour du jeu, par le goût des vains spectacles, par le désir inquiet et puéril de les imiter. 11 m’arrivait aussi de dérober à l’office ou à la table de mes parents quelques friandises ; j'agissais ainsi par gourmandise on pour faire des cadeaux à d'autres enfants qui me vendaient le plaisir de leurs jeux. Souvent même dans ces jeux, vaincu par le désir de ta supériorité, je triomphais par fraude. Je ne souffrais pas pour mon compte que l’on me trompât, et, si je découvrais un coupable, je - l’accablais de reproches ; mais, si j’étais pris moi-même en flagrant délit, j’étais toujours prêt à en venir aux coups plutôt que de céder. » Ces méfaits pesaient lourd plus tard sur la conscience de l’évêque d’Hippone ; ses scrupules l'ont entraîné à un jugement bien sévère sur les écoliers de son temps : « Est-ce donc là, mon Dieu, disait-il, cette innocence des enfants? Non, cette innocence n’existe pas. Ce qu’ils sont alors avec leurs maîtres et leurs pédagogues pour les noix, les balles, les oiseaux, ils le seront plus tard avec les rois et les magistrats pour de l’or, des terres, des esclaves. Les objets de la passion changent aveç les années, comme de plus grands supplices succèdent aux châtiments de l’enfance : mais au fond c’est toujours la même chose. Vous avez voulu seulement nous donner une leçon d’humilité en nous comparant aux enfants, quand vous

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avez dit : Le royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent » (1). Hélas ! oui, l’homme est déjà dans l'enfant, et la pauvre nature humaine n’attend pas que la barbe pousse pour revendiquer ses droits : mais vraiment c’est un peu trop hausser le ton pour des noix volées ou des coups de poing reçus.

La plupart des villes africaines possédaient de bonnes écoles de grammairiens, officielles ou libres. Chacun pouvait donc suivre ses humanités dans son coin de province. On trouvait même en beaucoup d’endroits des cours de rhéteurs, où l'on pouvait se débrouiller au sortir du collège. Mais il fallait aller chercher dans les cités principales le véritable enseignement supérieur. En général, les lettrés que nous connaissons ont passé dans leur ville natale leur première jeunesse ; vers dix-sept ou dix-huit ans, ils se sont mis en route pour l’Université.

Où allaient-ils d’ordinaire ? La réponse différera suivant les époques.

Les grands centres universitaires ne se créèrent pas en un jour. C’est deux siècles seulement après la dernière guerre punique que commence à se dégager la physionomie intellectuelle des provinces africaines. La Numidie jusqu’au règne d'Auguste, la Maurétanie jusqu'au temps de Caligula, restèrent, sous la suzeraineté de Rome, entre les mains de princes indigènes. Même dans l’Afrique proprement dite, sur le territoire de Carthage érigé en province par Scipion Emilien, les Romains semblent longtemps campés. C’est une colonie

(1) Saint Augustin, Confess ., I, 19.

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de fonctionnaires, de marchands et de soldats, perdus au milieu d’une population indifférente qui garde l’usage de sa langue sémitique même sur les monnaies municipales. Encore au temps de César et d’Auguste, le latin tenait en Afrique moins de place que le punique,, le libyque ou le grec. Pendant ces deux siècles où s’essaie et tâtonne le génie colonisateur des Romains, une seule ville de ce pays eut le goût des arts et le culte des lettres. C’est la capitale, de la Maurétanie, Cæsarea, notre Cherchel, une cité grecque égarée chez lesMaures.. Là s’est réalisé le rêve de Platon, el l’on avu sur le trône un philosophe, un helléniste. Rhéteurs, grammairiens, acteurs et cuisiniers, tous les talents arrivés de Grèce étaient les bien venus à Cæsarea. Juba II, citoyen d’Athènes, historien et critique d’art, roi de Maurétanie par passe-temps, appelait les sculpteurs et les architectes d’Orient pour embellir sa capitale, ouvrait dans son palais un musée classique, écrivait, discutait, pensait en grec, vivait en coquetterie réglée avec les villes célèbres qui à l'autre bout de la Méditerranée conservaient le privilège de dispenser la gloire. A Cæsarea, autour des maîtres grecs, se pressaient les jeunes indigènes que poussait l’ambition ou la curiosité. Puis Juba s’endormit dans son gigantesque tombeau de pierre, imité des sépultures d'Orient, qui couronne encore aujourd’hui une crête du Sahel algérien et rappelle le rêve chimérique du roi helléniste (1). Son fils Ptolémée fut vite assassiné par les soins de

(1) C’est le Kbour-er-Roumia des Arabes, appelé communément aujourd’hui Tombeau de la chrétienne , au sud-ouest de Kolea. — Sur Juba 11 et sa capitale, voyez: Strabon, XVII, p. 828; Tacite, Annal ., IV, 5 ; Pline, Hist. Nat.. V, 16 ; Quintilien, VI, 3, 90 ; Plutarque, Sertor., 9; Athénée, 111, p. 83; Aviénus, Ora maritima, 278 sqq. ; Corpus inscr. graec., 360; 4269 b ; Corpus inscr. lat., VIII, 8927; 9237 ; 9342; Ephem. epigr.. 1872, p, 278 ; G. Millier, Fragm. histor. graecor., III, p. 465 sqq.; de la Blanchère, I)e rege Juba ; et notre étude sur des Statues de Cherchel provenant du musée grec des rois maures, dans la Gaz. archéol. de 1886.

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1 empereur Caligula. Cæsarea se transforma peu à peu en une ville romaine analogue aux autres cités de la région. Le grec cessa de régner officiellement en Afrique. Le latin conquit tous les esprits cultivés de Carthage à Tanger.

Vers le milieu du premier siècle de notre ère, l’Afrique commence à compter dans le domaine de la pensée. Les Romains n'y sont plus seulement campés; ils ont fondé de grandes villes, ils ont vraiment colonisé le littoral. De tous côtés s’ouvrent des écoles où affluent les étudiants. Dans les provinces occidentales, Cæsarea parait être restée le seul centre intellectuel : quoique les Maurétanies aient vu naître beaucoup de gens de lettres, elles ont toujours été plus rebelles à la civilisation romaine et ont souvent donné le signal des insurrections. En Numidie, au contraire, les grandes villes tenaient à honneur d’ouvrir des cours municipaux et de garder ou d’attirer à elles les maîtres illustres. Les écoles de Cirta et de Théveste étaient célèbres. On voit par la correspondance de saint Augustin qu’à Hippone l’on goûtait fort les arts libéraux et que les jeunes gens y trouvaient un enseignement assez complet. Augustin lui-même appartint comme élève, puis comme maître, aux écoles de Thagaste, sa ville natale. Il avait complété ses études àMadaura, où l'un de sescamarades, le rhéteur Maxime, professa plus tard avec beaucoup de retentissement; c’est là que sont nés et se sont formés deux écrivains célèbres , Apulée et Capella. A Sicca, sous le règne de Dioclétién, Arnobe enseigna la rhétorique. Les étudiants de la Byzacène trouvaient de bons- maîtres à Hadrumète ; ceux de la Tripolitaine se rencontraient dans OEa, où Apulée professa trois ans, et dans Leptis, d’où sortit le rhéteur Septime Sévère, ami de Stace et grand-père de l’empereur Sévère (1). Ainsi, dans cha-

(1) Saint Augustin, Confess.', H, 3; IV, 4 et 7 ; VI, 7 ; Fronton,

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cune des provinces africaines, plusieurs grandes villes ont possédé d’importantes écoles : on y entendait des maîtres connus de tout le monde romain. Suivant Juvénal, il y avait à Rome pour un professeur de rhétorique un bon moyen de faire fortune : c’était de s’embarquer pour l’Afrique (1).

Toutes ces villes de la Numidie et de la Proconsulaire nous apparaissent comme singulièrement éveillées et curieuses de science. Les inscriptions en l’honneur des maîtres, les témoignages épars des auteurs anciens, le nom seul des orateurs qui ont parlé dans ces écoles, attestent un enseignement bien vivant et une ardente population d’étudiants. Il y avait dans ces provinces africaines les éléments d’une grande Université nationale, où l’on dispenserait largement les hautes sciences, oùles jeunes gens de la contrée viendraient de toutes parts chercher une éducation supérieure. Cette Université, tout au moins de fait, a existé en Afrique, depuis le temps des Antonins jusque sous la domination des rois Vandales ; et, par l’autorité des maîtres, par l’affluence de la jeunesse, par leur rayonnement en tout sens, les écoles de Carthage nele cédaient guère à celles d’Athènes oude Rome.

Rebâtie, comme par enchantement, par la volonté d’Auguste, consacrée officiellement, dès l’année 14 avant notre ère, par le proconsul Sentius Saturninus, et bientôt reconnue comme la capitale de L’Afrique romaine, la nouvelle Carthage avait marché si vite, qu’au bout d’un siècle elle rivalisait avec Alexandrie, avec An tioche, même avec Rome, pour le nombre des habitants, le développement du commerce, les raffinements

JEp:st. al am;c., I, 7 ; II. 10, p. 179' et 200 (Naberî ; Apulée, Apol., 53 et 73 ; Spartien. Sever., 1; Saint Jérôme, De vir. illustr., 79 ; Chronx. ad ann. 327 ; Corpus inscr. lat., VIII, 7052.

(1) Juvénal, Sat., Vil, 147-149.

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du luxe et le goût des lettres (1). Ce fut, pour toutes les provinces africaines, le centre des études. Carthage dans la région de l’Atlas, comme Paris dans la France moderne, comprenait seule le cycle complet de l’instruction supérieure. Les jeunes ambitieux de Numidie et de Maurétanie, après s'ètre débrouillés chez les grammairiens et les rhéteurs de leur municipe, accouraient aux écoles de Carthage où s’enseignaient avec autorité toutes les sciences et tous les arts. A cette grande Université ont appartenu, comme étudiants ouprofesseurs, les hommes les plus distingués de l’Afrique : le romancier Apulée, le poète Némésien, Tertullien et Lactance, Cyprien et Augustin, des hommes d’Etat, de futurs proconsuls, même de futurs empereurs. Les Carthaginoisétaient fiers de leurs écoles. Apulée leur disait un jour au théâtre : « Est-il une gloire plus grande et plus certaine que de vanter Carthage ? Dans votre cité, tout le monde est savant. Toute science y est en honneur : les enfants l’apprennent, les jeunes gens en fontparade, les vieux l’enseignent. Carthage, c’est la vénérable maîtresse de notre province. Carthage, c’est la Muse céleste de l’Afrique. Carthage, c’est l'inspiratrice de tous ceux qui portent une toge (2). »

Nous ne connaissons- point en détail l’organisation de ces écoles. Il est probable qu’elles formaient plusieurs groupes différents, et qu’on y trouvait tous les modes d’enseignement public. Ce qui est certain, c’est que le programme des cours y était des plus variés; il enveloppait tous les cadres de la pensée humaine, littérature et philologie, philosophie, droit, médecine, mathématiques, sciences naturelles et beaux-arts. Dans ces écoles, au temps d’Apulée et de Tertullien, on parlait également grec et latin ; nous possédons encore

(1) Tertullien, depallio, 1; Strabon, XVII, p. 833; Pomponius Mêla, 1,7, 1 ; Hérodien, VII, 6, 1.

(2) Apulée, Florid., 20.

l’üNIVERSITÉ DE CARTHAGE.

l’esquisse d'une leçon d’Apulée, qui fut commencée dans une langue et terminée dans l’autre; et c’est en suivant des cours à Carthage, en entendant vanter Athènes, qu’il résolut de visiter l’Orient. Augustin nous parle de son professeur de philosophie, qui commentait toujours avec emphase les Catégories d’Aristote. C’est encore à Carthage qu’ Apulée et Augustin étudièrent le droit, la médecine, l’histoire naturelle, les mathématiques et la mécanique. On y enseignait même la peinture et l’architecture ; et plusieurs rescrits des empereurs concèdent des privilèges aux professeurs des ateliers officiels dans les cités d'Afrique (1).

Tous ces cours spéciaux s’adressaient naturellement à des catégories différentes d’étudiants et préparaient aux diverses carrières libérales. Mais ce qu’on venait surtout chercher à l’Université, c’étaient les cours d’éloquence et de poésie; on en retrouve le programme dans les ouvrages du pays, surtout dans les Florides d’Apulée, dans l’encyclopédie de Capella et dans les fragments des Disciplines d’Augustin. C’est là que les jeunes Africains venaient s'initier aux traditions classiques et entendre les rhéteurs fameux. Presque tous les écrivains de la contrée, les chrétiens comme les païens, ont professé à Carthage ou dans les autres grandes villes de l’Atlas. La rhétorique touchait alors à tous les sujets et semblait résumer en une puissante synthèse tout l’effort de la science humaine. Aussi, les grands personnages, dans le monde des écoles, c’étaient les rhéteurs : plus que tous les autres maîtres, ils savaient grouper autour d’eux une jeunesse enthousiaste qui ne leur marchandait ni les acclamations, ni la popularité, ni la fortune.

(1) Apulée, Flnyi'd., 16; 18; 20; 24; saint Augustin, Confess., II, 3; 111, 1-4 ; IV, 1-2; 16; Cod. Tliend ., XIII, 4, 1-4; Salvien, De guli. Del, VII, 67: « 1 il ic (Carthagine) artium fiberalium scholæ, illic phiiosophorum officinæ, cuncta denique vel linguarum gymnasia vel morum. »

LE GÉNIE AFRICAIN

Souvent des concours, des solennités présidées par le proconsul et attendues de toute la ville donnaient la fièvre à l’Université de Carthage (1). Mais ces fêtes n’étaient qu’un épisode, un entr’acte dans la vie des étudiants. Pour bien connaître ces jeunes gens, il faut les voir surtout dans leur négligé de tous les jours.

A Carthage, comme dans tous les pays du monde, on rencontrait deux sortes d’étudiants : ceux qui étudient, et ceux qui regardent étudier.

La seconde catégorie était naturellement la plus nombreuse. Mais quand les Africains tournaient vers la science la fougue de leur tempérament, ils se jetaient sur les livres avec une véritable furie. Pour comprendre de quelle activité ils étaient capables, il suffit de parcourir la liste des ouvrages d’Apulée ou d’Augustin, de Fronton ou de Tertullien, des rhéteurs et des grammairiens du pays. Apulée nous a raconté sa vie d’étudiant à l’Université de Carthage; il se précipitait àtous les cours, dans les bibliothèques, avec une sorte de gloutonnerie ; il voulait tout voir, tout connaître; il y travaillait au point d'user sa santé. Augustin ne s'y montra pas moins avide de s’instruire ; il cherchait à tout embrasser, grammaire, littérature, philosophie, musique, droit, théologie ; il écoutait avec recueillement ou interrogeait avec son effronterie de jeune homme curieux tous les gens qu'il rencontrait, même les astrologues. Quand, à son tour, il professe à Carthage, nous le voyons entouré d’élèves distingués et laborieux. Il déclare, et on l’en croit sans peine, qu’il les préférait aux autres. Plusieurs s’attachèrent à lui, et furent les compagnons de toute sa vie. Tel est Alype, compatriote d’Augustin, son auditeur à Thagaste, puis à Carthage, enfin à Rome et à Milan : il se convertit en même temps

(1) Apulée, Florid., 9; 16-18 ; Vopiscus, Car., 11 ; saint Augustin, Confess. , IV, 1-3.

L’UNIVERSITÉ DE CARTHAGE

que son ancien professeur, et, plus tard, fut élu évêque de sa ville natale (1). Un autre de ces fidèles disciples est Nébride, né aux environs de Carthage, envoyé comme élève à l’Université de cette ville; nous possédons une partie de sa correspondance avec le maître, qu’il suivit en Italie. « Nébride, dit Augustin, avait quitté sa ville natale, qui était proche de Carthage ; il avait quitté Carthage même, sa résidence ordinaire ; il avait abandonné les propriétés de son père, qui étaient considérables, sa maison et enfin sa mère elle-même ; il était venu à Milan, dans la seule intention de vivre avec moi (2). » Voilà un attachement touchant, et qui pouvait consoler le maître de bien des ingratitudes. Alype et Nébride peuvent être pris comme types de l’étudiant laborieux à l’Université de Carthage. Joignez, à leurs qualités un grand talent naturel, et vous aurez Apulée ou Augustin, l’étudiant d’avenir. Ceux-ci, cela va sans dire, furent toujours l’exception; mais les élèves appliqués ne manquèrent jamais aux écoles de Carthage, surtout depuis l’heureuse innovation d’un empereur d’une dynastie africaine, Alexandre Sévère, qui, pour venir en aide aux familles besogneuses, institua des bourses d’étude (3). Aussi l’Université de Carthage resta longtemps une pépinière, non seulement de lettrés et de savants, mais de fonctionnaires et d’hommes d'Etat. C’est d’ordinaire parmi les jeunes gens du pays que se recrutaient les administrations locales. Quelques ambitieux s’embarquaient, il est vrai, pour Rome, et y conquéraient une belle place dans la politique, le droit ou les lettres. Mais la plupart restaient en Afrique, sauf à tourner parfois les yeux du côté de l'Italie pour y chercher la consécration de leur talent : c’est ainsi que le jeune Augustin envoyait son

(1) Saint. Augustin. Confess., VI, 7.

(2) ld. VI, 10.

(3) Lampride, Alex. Sever.. 44.

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premier grand ouvrage à Hierius, une des autorités du temps, un célèbre avocat de Rome (I).

Mais, pour beaucoup d’étudiants de Carthage, les cours de l’Université n’étaient qu’une occasion de gais rendez-vous. Bien des fils de famille appréciaient surtout dans ces hautes études leur cortège de joyeusetés, de folles distractions et de vie indépendante. Ecoutez les aveux d’Augustin lui-même : « Je vins à Carthage, où commença à bourdonner autour de moi l'essaim des amours infâmes. Je n'aimais pas encore, et je voulais aimer (2). » Augustin dut à sa délicatesse naturelle de s’arrêter du moins au milieu de la pente ; mais d'autres roulaient plus bas et résistaient encore moins que lui aux tentations de cette capitale. Tous, naturellement, raffolaient du théâtre; et les meilleurs d entre eux n’étaient ni les moins ardents ni les moins assidus aux spectacles de tout genre dont les enveloppait Carthage 3). Souvent aussi les têtes folles de l'Université s’excitaient, s’entraînaient à ces escapades de jeunesse qui indignent de près et amusent de loin. Un jour, Alype, l'élève chéri d’Augustin, fut arrêté comme . voleur, tout comme François Villon. Il est vrai que le pauvre Alype avait péché surtout par excès de naïveté. Il se promenait paisiblement, en plein midi, sur le forum de Carthage ; il tenait à la main ses tablettes avec son poinçon, et repassait sa leçon du soir. Tout absorbé par son travail, il ne vit pas un autre étudiant se glisser mystérieusement sur une terrasse en plomb qui dominait la rue des Orfèvres , tirer une hache de dessous sa tunique, et commencer à couper les barreaux. A ce bruit insolite, les orfèvres lèvent le nez du fond de leurs boutiques, et chacun de crier Au voleur. Quand la garde arrive, on trouve un homme sur le lieu

,1) Saint Augustin, Confess.. IV, 14.

Ki\ Id. 111,1.

(3) Id. 111, 2.

l’université DE CARTHAGE.

du délit : c’est Alype occupé à examiner la hache. On le saisit, tous les badauds du forum lui font cortège, on le conduit chez un commissaire de police. Heureusement, pendant le trajet, on croise l’architecte de la ville, qui connaissait Alype pour l’avoir souvent rencontré en visite chez un conseiller municipal ; l’architecte intervient, et fait relâcher le prisonnier (1). On voit que les étudiants de Carthage aimaient déjà à s’amuser aux dépens des bourgeois, même des camarades. Augustin lui-même commit une fois un vol qui pesa longtemps sur sa conscience. D’une vigne de son père on apercevait chez un voisin un poirier couvert de fruits. Par une belle nuit, on alla en bande secouer l’arbre et ramasser de mauvaises poires dont on régala, les pourceaux. Augustin s’était associé à l’expédition par entrainement, dit-il, par méchanceté d’enfant. Ce ne fut pas la dernière fredaine du futur évêque. A Carthage, dans une basilique chrétienne, pendant les cérémonies saintes, il s’accuse lui-même d’avoir préparé une intrigue et donné un rendez-vous galant (2)

Malgré ces peccadilles, Augustin et Alype étaient certainement des garçons sérieux, de goûts tranquilles, de vie presque régulière. Augustin poursuivait à la fois des études de droit et de littérature. Il se souvint toujours qu’il avait bien tenu sa place à l'Université : « Alors, j’étais le premier dans les classes des rhéteurs; j'étais plein d’une joie superbe, et mon cœur se gonflait d’orgueil. » Pour les jeunes gens qui lui ressemblaient, les folies de jeunesse n’étaient que la rançon du travail, le relâchement de nerfs utile au succès des études. Mais bon nombre de ses camarades, venus du fond des provinces, tout 'à la brutalité de la sève ascendante, ne rêvaient que coups de poing et

(1) Id. VI, 9.

(2) Id. Il, 4; IJI, 3.

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coups de pied. Ils prenaient plaisir à tout briser, régnaient à l’Université par la terreur, tourmentaient les nouveaux, dont ils abusaient méchamment la naïveté. Us formaient une association redoutée, et s’appelaient eux-mêmes les Brise-Tout. Leur vulgarité révoltait toutes les délicatesses du jeune Augustin ; mais c’était une puissance à ménager ; et, pour vivre en bons termes avec ces camarades par trop turbulents, il fallait user d’une ingénieuse diplomatie :« Jevivais au milieu d'eux avec une sorte de honte impudente de ne pas leur ressembler. Je vivais donc avec eux et me plaisais à leur amitié, tout en ayant horreur de leurs actions.» Plus tard, quandilserappelaitcette époque de sa vie, Augustin avait encore peine à comprendre les mauvais instincts de ses camarades ; il laisse entendre qu’un diable authentique avait bien pu se cacher sous la peau de chaque Brise-Tout (Ij. Le pieux évêque aurait pu se rassurer : les Brise-Tout ont rajeuni le mobilier des écoles depuis qu’Eve a mangé la pomme.

D’ailleurs l’on serait injuste envers les étudiants de Carthage, si l’on ne rappelait qu’ Augustin avait contre eux un grief personnel. On dirait que toute la charité de l’évêque n'a pu effacer la rancune de l’ancien professeur. La principale raison de son départ pour Rome fut l’indiscipline de ses auditeurs de Carthage. « Ces mœurs, dit-il, je n’avais pas voulu les partager quand j'étais étudiant ; mais j'étais obligé de les souffrir depuis que j’enseignais. » A l’Université de Carthage, les jeunes gens entraient librement dans les salles de cours, se poussaient en désordre dans une classe étrangère. « Rien n’égale la licence déréglée et honteuse des étudiants de Carthage. Us se précipitent avec. impudence, et leur audace furieuse trouble l’ordre que les maîtres ont introduit pour le progrès de leurs élèves.

(1) Id. III, 3.

l’oNIVERSITÉ DE CARTHAGE.

Ils commettent toute sorte d’insolences avec une merveilleuse folie, que les lois condamneraient si elle n’était pas protégée par la coutume. » Les écoles de Rome avaient meilleure réputation; les jeunes gens y étaient considérés comme plus paisibles, la discipline comme plus régulière ; on n’entrait pas dans une salle de cours sans la permission du professeur. Augustin avait pris peu à peu tous ces renseignements. Un beau jour,, poussé à bout par la mauvaise tenue des Carthaginois, il s’embarqua, sans même prévenir sa mère. Une fois installé à Rome, Augustin voulut y fonder un cours, de rhétorique et rassembla chez lui quelques jeunes gens. Les étudiants de Rome avaient réellement meilleures façons que ceux de Carthage, mais moins d’honnêteté. On prévint le nouveau venu : « Ici, lui diton, les jeunes gens s’entendent ensemble pour ne pas payer au maître l’argent qui lui est dû, et pour courir aux leçons d’un autre ; traîtres à la foi promise, ils manquent à la justice par amour de l’argent » Le renseignement étaitexact; Augustin s’en aperçutbientôt à ses dépens, et dans ses Confessions il a dit leur fait à tous ces honnêtes jeunes gens. La déloyauté des Romains le chassa de Rome, comme la brutalité des. Africains l’avait chassé de Carthage (1).

Ces écoles d’Afrique nous apparaissent donc comme bien vivantes, presque trop vivantes, puisque l’indiscipline nuisait à l’enseignement et allait parfois jusqu’à inspirer aux maîtres les plus distingués le dégoût de leur métier. Les désordres se multiplièrent, si bien que les empereurs durent intervenir. C’est l’origine des règlements sévères qu’on imposa aux universités. Dès son arrivée, l’étudiant devait se présenter au magistrat chargé du recensement, montrer son passeport, donner son adresse exacte.

Ici. V, 8 ; 12.

LE GÉNIE AFRICAIN

indiquer la nature des cours qu’il allait suivre. Il restait expressément sous la surveillance de la police qui, en cas de mauvaise conduite, pouvait le faire fouetter publiquement et le renvoyer à sa famille. Quand il avait terminé ses études ou atteint la limite d’âge, le jeune homme devait retourner chez lui (1).

Voilà des mesures rigoureuses, et les documents officiels s’accordent trop bien avec les plaintes d’Augustin. Evidemment, la jeunesse remuante qui encombrait les écoles de l'Afrique avait souvent abusé de sa liberté. De tout temps, les rapins ont aimé le bruit, les drôleries, les grosses charges qui effarouchent le bourgeois. Seulement, les Brise-Tout de Carthage poussaient la plaisanterie un peu trop loin, jusqu'à la grossièreté, jusqu'aux coups et blessures, même jusqu’au vol : la police dut s’en mêler. Mais, après tout, ces désordres ne sont qu'un épisode dans l'histoire des écoles africaines. Les violences, les brutalités même attestent qu'un sang chaud coulait à gros bouillons dans les veines de tous ces endiablés. Tournons le dos aux Brise-Tout ; revenons à ceux de leurs compatriotes qui ont jeté sur l’étude leur tempérament passionné, et nous ne verrons plus dans l’Université de Carthage que de jeunes enthousiastes groupés autour de maîtres éloquents et respectés.

Ces maîtres de la jeunesse africaine, c’étaient souvent d’habiles lettrés ou d’ingénieux savants. Plusieurs d’entre eux, comme Fronton de Cirta, sont partis pour Rome, ou leur science et leur talent devaient

(1) Cod. Theod , XIV, 9, 1.

l’université DE CARTHAGE.

trouver un théâtre plus retentissant. Mais presque tous ont professé longtemps dans les écoles de leur pays natal. Beaucoup n’ont jamais quitté l’Afrique, où ils se sentaient entourés de l’estime publique.

On peut se figurer nettement leur condition sociale. Les principales cités ont connu toutes les formes de l’instruction ; on y trouvait des cours libres, des chaires fondées par les particuliers et bien dotées, des chaires municipales, des chaires de l’Etat. L’empereur Vespasien avait inauguré l’enseignement officiel ; Hadrien et ses successeurs complétèrent son œuvre. Alexandre Sévère, à son tour, accorda des traitements réguliers à une foule de rhéteurs, de grammairiens, de médecins, d’haruspices, de mathématiciens, d’ingénieurs ou d’architectes ; il fit construire des salles de cours et assura aux professeurs une clientèle de boursiers (1). Ni Fronton de Cirta, tout-puissant a la cour de Marc-Aurèle, ni la dynastie africaine des Sévères n’avaient oublié leur patrie. Beaucoup de villes furent ainsi dotées de chaires officielles. Les municipalités suivirent l’impulsion donnée d’en haut. En général, les maîtres touchaient, à la fois, un traitement fixe, prélevé sur les fonds d’Etat ou sur une caisse municipale ou sur une fondation particulière, et une indemnité, plus ou moins importante, à la charge des élèves ou de leurs parents. C’est ainsi que les choses se passaient en Afrique, au témoignage de saint Augustin : « On paie, nous dit-il, pour apprendre les inventions d’Homère ; c’est lâ une grande affaire qui a lieu au forum, aux frais du public, en présence des lois qui accordent aux maîtres un salaire en sus de celui que leur paient déjà leurs élèves (2). » D’ailleurs, les représentants du pouvoir central, qui naturellement nommaient aux chaires de l’Etat, pouvaient

(1) Lampride, Alex. Sever., 44.

(2) Saint. Augustin, Confess., I, 16: « Hoc agitur publiée in foro in conspectu legum supra mercedem salaria decernentium. »

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intervenir même dans le choix des professeurs municipaux ; par exemple, Symmaque, en sa qualité de préfet de Rome, fit subir un examen à Augustin, qu’il envoya enseigner la rhétorique à Milan aux frais de la ville. Pour l’Afrique, c’était le gouverneur de la province qui choisissait entre les candidats, peut-être sur une liste de présentation : dans une lettre adressée au proconsul de Carthage, Fronton lui recommande son ami Antoninus Aquila pour une chaire de rhétorique (1). Plus tard, Julien décida que la nomination serait laissée aux curiales, sauf ratification de l’empereur (2). Ainsi se constituèrent, par la générosité des chefs de l'Etat, des autorités locales et des particuliers, ces écoles d’Afrique d’où sortirent la plupart des lettrés du pays. Il est probable qu’ici, comme à Autun, les professeurs de chaque école formaient une sorte de conseil sous l’autorité d’un doyen ( summus doctor). Ils jouissaient de privilèges considérables, encore accrus sous Constantin. Comme les médecins publics, ils étaient dispensés des fonctions judiciaires, des sacerdoces, du service militaire, du décurionat, de l’obligation de loger les gens de guerre, de toutes ces charges qui semblaient si lourdes à la bourgeoisie provinciale (3). Ces faveurs montrent que les empereurs tenaient en haute estime tous ces maîtres, surtout les rhéteurs. Ces avantages matériels leur assuraient le respect de la foule : en lisant les inscriptions pompeuses gravées sur leurs tombeaux dans les nécropoles d’Afrique, on s’aperçoit qu’on a devant soi de g-ros personnages.

Là, comme ailleurs, il y eut des charlatans de science, dont quelques-uns nous sont connus par de piquantes anecdotes. Mais ceux-là, semble-t-il, étaient rares parmi

(1) Fronton, Epist. ad amie., I, 7, p. 179 (Naber) ; saint Augustin, Coii/ess., V, 13.

(2) Coi Theod.,\ 111,3,5.

(3) Digest., XXVII, 1,6 ; Cod. Theod., XIII, 3, 1-3.

L'UNIVERSITÉ DE CARTHAGE

les maîtres des écoles d’Afrique : d’ailleurs, les œuvres subsistent encore en partie, et suffisent à attester, chez la plupart d’entre eux, la conscience et le mérite. Les savants professeurs' de Carthage, de la Numidie et de la Maurétanie, comme les lettrés et plus tard les évêques chrétiens de ces régions, ont souvent fait la leçon même aux Romains de Rome. Sans entrer ici dans le détail de ces ouvrages, qui relèvent de l’érudition pure, il importe de dégager au moins les grands traits.

Les maîtres africains étaient, avant tout, des orateurs. Il suffit de rappeler que dans les écoles du pays ont parlé Fronton et Apulée, Arnobe et Lactance, Tertullien, Cyprien et Augustin. Ces noms seuls donnent une haute idée de renseignement qu’on trouvait à Carthage et en Numidie. Mais tous, les illustres comme les obscurs, les savants comme les rhéteurs, voulaient tout faire entrer dans le moule du discours, l’histoire, l’érudition, la philosophie, même les sciences proprement dites. Tous aimaient le jeu de la parole, lapensée en mouvement qui se communique de l’homme à l’homme.

Pourtant ces pays d’imagination ardente ont produit un grand nombre de savants adonnés aux études précises : des grammairiens, des mêtriciens, des naturalistes, des juristes. Cette curiosité qui les emportait vers les religions mystiques, les Africains l’ont appliquée aussi à l’analyse des lois de la pensée, des conditions de l’éloquence, des rapports mystérieux des mots avec l’idée et des mots entre eux. Les sciences les plus abstraites ne paraissent arides que si elles sont traitées par des gens à l’esprit sec. Dans la contrée de 1 Atlas, on y porta une véritable passion qui souleva dans les écoles bien des querelles orageuses. L’éloquence politique avait sombré avec la liberté au moment où l’Afrique commençait à prendre conscience d’ellemême. Les tribunaux du pays ne pouvaient satisfaire

LE GÉNIE AFRICAIN

les ambitions bavardes ; les grands procès se plaidaient à Rome ; quand l’assemblée provinciale voulait accuser Marius Priscus ou quelque autre, gouverneur,, elle confiait ses intérêts à Pline, à Tacite, à un sénateur influent (1). Restait l’éloquence d'apparat ; on sait, par les témoignages d'Apulée et d’Augustin, avec quel empressement l'on saisissait à Carthage l'occasion d’un discours dans l’assemblée provinciale, d'une harangue au proconsul, d’une conférence littéraire. Les leçons des rhéteurs et des grammairiens étaient aussi un prétexte pour étaler devant un nombreux auditoire le talent un peu théâtral du maître. On s'astreignait d'abord à un pénible travail de cabinet ; mais on voyait d'avance la l'oule attentive, on savourait les applaudissements d'une jeunesse frémissante. Plus tard, les chrétiens d’Afrique purent se tourner vers la prédication ; mais ces apôtres, ces évêques avaient d'abord professé dans quelque chaire d'Université ; au sortir de l'école, ils ne se sentaient pas dépaysés dans l’église. Les païens étaient réduits à leurs séances de littérature, de grammaire, de rhétorique ou de science. Il ne faut pas juger leur enseignement d'après les traités arides que nous possédons. Nous n’avons que le squelette de leurs leçons : pour les comprendre, il faut les revêtir de vie et d’éloquence.

C'est ainsi que l ardent génie des Africains a pu se prêter également aux études de droit, de médecine, de métrique et de grammaire.'

Des écoles de la Proconsulaire et de la Numidie sont sortis trois des jurisconsultes les plus célèbres à l’époque des Antonins : Pactumeius Clemensde Cirta,que mentionnent encore des inscriptions de Constantine (2) ;

(1) Pline le Jeune, Epist., II, 11-12; Fronton. Epist. ad amie., Il* 10. p . 200 (Naber).

(2) Corpus inscr. lat., VIII, 1059-7061. — Nous possédons beau- -coup d’inscriptions relatives à des jurisconsultes ou à des avocats

L’UNIVERSITÉ DE CARTHAGE. 7

Salvius Julianus d’Hadrumète, auteur de l’Edit Perpétuel, et son élève Cæcilius l’Africain. Tous trois tiennent une grande place dans l’histoire de la jurisprudence romaine et ont été souvent cités au temps de Justinien par les rédacteurs du Digeste.

Plus tard se constitua de même, dans les provinces africaines, une importante école médicale qui eut ses traditions et sa méthode. Beaucoup d’épitaphes pompeuses ou émues attestent que la profession de médecin était fort honorée dans le pays (1). Les recherches théoriques sur la cause des maladies nerveuses tenaient en éveil les savants de Carthage; les études physiologiques d’Apulée attiraient dans son laboratoire de nombreux visiteurs et sur sa personne l’attention inquiète de la foule (2). Au quatrième siècle, l’école carthaginoise avait pour principal représentant' le médecin Vindicianus, qui fut proconsul de Carthage (3). Vindicianus eut des élèves distingués, surtout Théodore Priscien, qui devint médecin en chef de l’empire. En même temps, un autre Africain, Cælius Aurelianus de Sicca, s'illustrait en popularisant par la traduction et en interprétant les œuvres de Soranos d’Ephèse, le chef de l’école méthodiste ; et son compatriote Cassius Félix de Cirta rédigeait un manuel de médecine, qui bien longtemps fut entre les mains de tous les praticiens de l’Atlas.

Un autre genre d’études où excellaient les professeurs africains, c’étaient les recherches de métrique. Cette science se développa dans le pays en raison même des dangers qu’y courait la prosodie classique. On voit par les œuvres de Commodien et par les ins-

d’ Afrique {ibid. 2775 ; 3506; 4602-4604 ; 7059-7061 ; 8489; 10899, etc.).

(1) Corpus inscr. lat.. 15-16 ; 2834 ; 4896 ; 5211; 8498 ; 9618 : 9693, etc.

(2) Apulée, Apol. , 40 ; 44 ; 48-51.

(3) Saint Augustin, Con/ess., IV, 3; VII, 6 ; Fpist., 128.

criptions en vers des nécropoles de la Numidie et de la Proconsulaire, que l’habitude invétérée des patois indigènes minait sourdement la quantité des syllabes et altérait la physionomie des mots latins (1). La réaction n’en fut que plus forte dans les écoles, où les professeurs veillèrent avec un soin jaloux sur les traditions de la versification classique. La Maurétanie, où se défendirent toujours avec opiniâtreté les vieux idiomes libyques, a produit plus de grands métriciens latins qu’aucune autre région de l'empire. Au début du nie siècle, Térentien le Maure et Juba furent les chefs de deux écoles célèbres ; et ils eurent des successeurs comme Victorin et Servius. Si les poètes de la contrée épouvantent parfois le lecteur par leur versification barbare, il faut avouer pourtant qu’ils n’ont pas manqué de maîtres habiles : mais la nature et la race ont été plus fortes que l'école.

D'autres grammairiens s’appliquaient surtout à commenter les auteurs, à préciser le sens des mots, à démêler les lois du langage. L’exemple avait été donné par l'un des plus célèbres rois indigènes, Juba, l’ami d'Auguste. Mais c’est seulement au second siècle de notre ère que se dessine en Afrique une école originale de grammairiens. Les principaux représentants en furent, sous les Antonins, Apollinaire de Carthage et Aulu-Gelle ; au me siècle, Nonius de Thubursicum et Porphyrion; au ive siècle, Servius le Maure et Macrobe ; plus tard, enfin, Capella et Fulgence, Pompée le Maure et Priscien de Cæsarea.

Dans le domaine de l'érudition, comme dans le domaine du droit, de la médecine ou des lettres, voilà bien des gens de mérite et d’intéressantes physionomies. Quoique leur renommée et leur influence se

fl) Corpus inscr. lat ., VIII, 152 ; 2401 ; 5352 ; 5834 ; 7427 ; 7759 ; 8234, etc.

L’UNIVERSITÉ DE CARTHAGE

soient répandues au loin, tous ces maîtres appartiennent bien à l’Afrique, non seulement parce qu’ils y sont nés et y ont enseigné, mais encore par la persistance des goûts et d'une longue tradition locale. Dans les diverses sciences tous portaient des préoccupations de lettrés. Ils ne se contentaient pas de relever des faits, ils voulaient encore les présenter dans un cadre ingénieux : à un manuel de métrique, à un traité de médecine ou de musique, à une encyclopédie d’école, ils donnaient la forme d’un poème, d’un dialogue ou d’un roman. De plus, ils lisaient et imitaient surtout leurs compatriotes : Victorin et Augustin se souviennent sans cesse de Térentien ou de Juba, Priscien de Nonius, et Nonius copie souvent Aulu-Gelle, qui eu! pour maîtres Apollinaire de Carthage et Fronton de Cirta. De même, Apulée de Madaura et Tertullien on! exercé une influence considérable sur les écrivains de la région. Ainsi s’est transmise pendant des siècles la tradition africaine. Un enseignement donné par tan! d’hommes éminents, renouvelé à chaque génération, mais toujours orienté vers un même idéal, ne pouvait demeurer stérile dans les écoles. Il tombait en Afrique sur une jeunesse ardente et ambitieuse. Les résultats ne furent pas toujours ceux que parait annoncer cette forte organisation classique . Mais, ce qui importe, la parole et la science des maîtres n'ont cessé d’y éveiller les esprits et d’y préparer l’avenir.

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