CHAPITRE III
LUTTE DU GÉNIE AFRICAIN ET DE L’ESPRIT CLASSIQUE. - — • PHYSIONOMIE DES LETTRÉS.
Nous avons vu les Africains à l’école, au collège, à l'Université. Nous avons interrogé la gaieté remuante et l'ambition des étudiants, admiré le savoir et l’éloquence des professeurs. En frappant à la porte du maître d’école, du grammairien et du rhéteur, nous avons constaté l’existence d’un cours complet d'éducation classique. Mais sommes-nous à Rome ou à Carthage ? Sous l’influence de£ colons, l’enseignement à tous les degrés s'est constitué dans l’Afrique du nord comme dans l’Italie impériale. Les Romains, comme aujourd’hui les Français, ont transporté dans la région de l’Atlas les cadres de leur organisation sociale. Vues du dehors, ces provinces africaines semblent une Italie jetée au delà des mers. Mais en ces pays de mirage on doit être en garde contre les apparences. En Afrique, dès qu'on pénètre dans le domaine des idées et des formes littéraires, on se heurte à l'imprévu, à l’excentrique. Les descendants des Phéniciens de Carthage, les Numides, les Maures, ont eu beau traverser les écoles officielles : ils y ont appris la langue des vainqueurs, plus souple et plus riche que leurs patois indigènes, mais le latin n’a été pour eux que l’instrument de leur originalité native. Dans les étrangetés de leur vocabulaire et de leur syntaxe, dans les au-
LE GENIE AFRICAIN
daces pittoresques de leur style, dans leur débauche de couleurs où l’image prédomine sur l'idée, on sent l'action latente des idiomes sémitiques et de la pensée orientale. Si vous les regardez de Rome, ce sont presque des barbares, ce sont des demi-Numides , des devii-Gétules, comme ils s'appellent eux-mêmes (1). Mais si pour les comprendre vous vous placez à Carthage dans un décor de Salammbô , vous ne songerez pas à leur appliquer la commune mesure des œuvres classiques, vous ne leur demanderez ni la grâce atti— que ni la gravité romaine ; vous les prendrez pour ce qu'ils sont, des Africains à demi-orientaux qui par accident ont parlé latin. Leur vraie physionomie, on ne la devinerait guère, à voir seulement le tableau des écoles du pays. C'est que, pendant toute la domination romaine, l'esprit national y a lutté contre l influence et l imitation classiques. L'antagonisme de ces deux éléments, de ces deux civilisations, voilà toute l'histoire de la littérature africaine. Par là s’explique le talent d’Apulée et de Dracontius, d’Augustin et de Tertullien. Les écoles représentent au pied de l'Atlas les traditions littéraires delà Grèce et de Rome. Tous les écrivains en ont subi l'empreinte, quoiqu'à des degrés différents. Voilà pourquoi il importe de dégager nettement l'action de l'enseignement sur la littérature.
Sur trois points, à notre avis, la littérature de l'Afrique, celle des chrétiens comme celle des païens, relève
(1) Apulée, ApoL, 24: « Meinet professas suai, cain Lolliano Avito C. V. præsente publiée dissererem, Semmnmidaw et Sem'gaetularn. » — Cf Fronton, Epist. graec., 1 (p. 242 Naber) : « xcxtx tô jjipostpoç ôp.oîto<; EÏva’. .. èyw os Atë’j; vtuv Atê'iwv tûiv vopxciov »; Macrobe, Sat ., Praefat-, 41 : « nos sab alio ortos cælo latinæ linguæ vena non adjuvet ».
PHYSIONOMIE DES LETTRÉS
de l’école. Pour les idées se reconnaît l’influence de l’hellénisme ; pour la disposition générale des ouvrages, cefle delà rhétorique classique ; pour l’allure et la couleur du style, celle de l’historien Salluste.
Bien avant l’arrivée des Romains, l’hellénisme avait commencé la conquête pacifique du littoral africain. Si les Grecs n’yavaient guère fondé de colonies proprement dites, du moins bien des marchands d'Asie-Mineure, de Rhodes ou d’Athènes avaient abordé près des comptoirs de Carthage (1). En Sicile, les Phéniciens d’Afrique s’étaient trouvés directement en contact avec des populations ioniennes ou doriennes. Aussi, dans l’histoire de tous les arts puniques, architecture ou sculpture, numismatique ou céramique, ou voit grandir sans cesse l’influence de la Grèce; et les emprunts se multiplient à mesure qu’on approche des derniers temps de l’empire carthaginois (2). L’occupation romaine favorisa plutôt qu’elle n’enraya le progrès de l’hellénisme. Des relations commerciales se nouèrent entre la région de l'Atlas et l’Orient. Des marchands grecs s’établirent en Numidie ; Masinissa leur lit bon accueil, confia même à quelquesuns de leurs compatriotes l’éducation de son fils, et entra directement en rapport avec Rhodes et Délos, où on lui éleva des statues (3). Micipsa fit venir à Cirta des colons grecs, et ces étrangers, unis aux marchands romains, furent bientôt assez nombreux pour défendre la villecontre Jugurtha(4 . D’ailleurstoutes les monnaies des derniers rois numides ou maures présentent des
(1) Sur ces relations de l’ancienne Carthage avec le inonde grec, voyez: Polybe. XXI], 4 . Tit.e Live, XLI, 22. f'orpns iriser, graecar ., 1365 ; 2322 b.; 5363 ; 5496, etc.; Vivien de Saint-Martin, Le nord de l’Afrique d,ans V antiquité , p. 326 sqq.; Lenormant, Monnaies et médailles, \r. 141-144.
(2) Ph. Berger et Saladin, Rec.li. des antiq. dans le nord de l’Afrique, 1890, p. 76 93. — Perrot et Chipiez, Histoire de l’art dans ïantiqu’té, tom. 111
(3) Bulletin de corresp. hellén., II, p 400 ; III, p. 469.
(4) Strabon, XVII, p. 832; Salluste, Jvgurtlia, 26.
LE GENIE AFRICAIN
types et même des légendes helléniques (1). Au temps d'Auguste, Juba II acclimate à Cæsarea les lettres et les arts de la Grèce. A l’exemple de leur roi, les bourgeois des cités numides ou maures accueillent avec empressement tout ce qui arrive d’Orient, les statues et les tableaux, les modes et les idées. Dès lors, l'hellénisme coule à plein Ilot sur l’Afrique. Au temps des Antonins, l'usage du grec était très répandu dans toute la région du littoral. Devant un tribunal, Apulée tournait en dérision l'ignorance de ses adversaires qui ne comprenaient pas la langue de Platon (2). A Cæsarea et dans les nécropoles de la Numidieou de la Proconsulaire, le grec apparait sur les tombeaux, tantôt seul, tantôt joint au latin et au punique (3j. A l'Université de Carthage, les professeurs employaient indifféremmentlesdeux langues classiques. C’est en grec que furent rédigés les plus anciens Actes des martyrs africains ; et c’est aussi l’Afrique qui a vu naître les premières traductions du texte grec de la Bible. L’empereur Septime Sévère, originaire de Leptis, s'exprimait aisément en grec, plus aisément qu’en latin, dit son biographe (4) ; et, sous son règne, la cour impériale redevint ce qu’elle avait été déjà sous .Marc-Aurèle, le salon de l’hellénisme. Pourtant, aux mG et ive siècles, par suite des progrès delà colonisation romaine, le latin gagne de plus en plus en Afrique ; l’empereur Gordien, l'élu de Carthage, avait encore pour auteurs favoris Platon et Aristote ; mais Augustin
(F) L. jMüller, Numismatique de l'ancienne Afrique ; Babelon, Recherche des antiq. dans le nord de V Afrique, p. 174-195. — Cf. notre mémoire, G-recs et Maures , d'après les monna:es grecques du musée d'Alger ( Bull . de corresp. afr:c , 1884).
(2i Apulée, Apol 10 : 87 ; 98 : « Loquitur nunquam nisi punice, et si quid iidhuc a maire græcissat. »
(3; Corpus inscr. graecar 5304; 5360; 5463, etc.: Corpus inscr. lat., Vlll, 15-16; 1003-1007; 1640; 7051 sqq.; 9596 sqq.; 10895, etc.; Hernies, IX (1884). p. 324; Annua!re de la Soc. arc/t. de Constantine, 11, p. 9S ; IV, p. 21 1 ; X, p. 49, etc.
(4) Aurelius Victor, Epitom., 20.
PHYSIONOMIE DES LETTRÉS
et le poète Dracontius ont fort mal su le grec (1). Plus tard, les relations de 1 Église de Carthage avec l’Orient et la domination byzantine réveilleront dans les villes de l’Atlas les traditions de l’hellénisme.
Le grec a donc été parlé assez couramment par les gens instruits de l’Afrique au premier, au deuxième etau sixième siècle. La littératuredu pays en portela marque. Plusieurs écrivains de la Proconsulaire ou delaNumidie ont écrit toujours en cette langue étrangère. Aux temps de Scipion Emilien, un certain Hasdrubal de Carthage était parti pour Athènes, y avait ouvert une école de philosophie au Palladion et enfin remplacé Carnéade dans la direction de la Nouvelle Académie. Il est vrai qu’il avait changé de nom pour ne pas effaroucher l’orgueil athénien ; il s’appelait Clitomachos en Attique, mais en Afrique il redevenait Hasdrubal, pour consoler ses compatriotes, lors de la chute de Carthage (2). Le roi Jüba, à Cherchel, rédigeait en grec non seulement ses épigrammes et ses ouvrages sur le théâtre ou la peinture, mais encore son Histoire de Libye d’après des documents puniques ; il était bien placé en Maurétanie pour préparer et terminer son livre sur les altérations de la langue hellénique ; et cette préférence pour un dialecte étranger n’empêcha pas les Maures de diviniser leur bon roi Juba (3). C’est aussi en grec qu’écrivit le plus souvent Cornutus de Leptis, le maître de Perse ; et Fronton de Cirta, dans sa correspondance avec Marc- Aurèle, mêle les deux langues classiques jusqu’au ridicule du genre macaronique. Apulée, qui avait d’ailleurs voyagé en Orient, vécut toujours dans un commerce intime avec les grands écrivains d'Athènes. MèmeTertul-
(1) Capitolin, Gordian., 7 ; saint Augustin, Confess., I, 14 ; Contra Petilian ., I, 91.
(2) Diogène Laërte, IV, 67.
(3) G. Müller, Fragm. historié, graecor., III, p. 466 sqq.; Minucius Félix, Octav. 21 ; Lactance, ïnstit . divin., 1, 15.
LE GENIE AFRICAIN
lien, l'Africain endiablé, avait d’abord composé en grec plusieurs ouvrages. Au siècle suivant, Lactance professa sans difficulté dans une ville d’Asie-Mineure, et Jules l’Africain n’employait pas d'autre langue que celle de' l’Orient. D’ailleurs, presque tous les auteurs des régions de l’Atlas se sont, au moins par accident, inspirés des Grecs. En son étrange poème des Astronomiques, Manilius n’a fait que transporter danslesplanètes la mythologie classique. Apulée, Albinus, Septimius ont accommodé pour le plaisir de leurs compatriotes les contes milésiens et les fables du cycle troyen. Tous les grammairiens de l’Afrique déclarent eux-mêmes qu’ils marchent sur les traces des célèbres savants de l'Orient. Enfin, les premiers écrivains chrétiens du pays ont largement puisé aux- sources grecques Ce commerce constant avec les auteurs helléniques fit entrer dans le courant de la littérature africaine les idées philosophiques ou morales qu’avaient créées des siècles de haute culture. L’intluence du grec se démêle même dans la formation de la langue; au témoignage d’Aulu- Gelle, certains mots d un usage courant en Afrique étaient venus de Grèce (1); et l’on arrive à la même conclusion, si l’on étudie de près le vocabulaire désauteurs et les inscriptions du pays. Les écoles, plus encore que les relations commerciales, ont favorisé cette action de l’hellénisme sur la langue et la littérature de l’Afrique romaine.
Ce n’est point la Grèce des vieux temps, la Grèce poétique de Sophocle et d’Aristophane, qui frappa l’imagination des Africains Désormais la rhétorique avait, d'un bout à l’autre de la Méditerranée, absorbé tous lesgenres littéraires. Le vrailettré du temps, c’estle rhéteur à la parole sonore, aux gestes étudiés, à l’orgueil incommensurable, qui va de ville en ville, jonglant avec les
(.1) Aulu-Gelle. VIII. 13.
PHYSIONOMIE DES LETTRES
mots, amusant la foule de ses subtilités paradoxales; et, à côté de lui, c'est le grammairien consciencieux et pédant, blanchi dans la dissection des syllabes, et passionné pourles vaines disputes d’école. A Carthage, plus encore qu’à Rome, c’est sous cette apparence un peu creuse que se présenta l’hellénisme. De là, sans doute, l’abus du tour oratoire et de la chicane dans toute lalittrrature africaine. Quelques-uns, comme Fronton, n’ont guère eu que ce talent de forme et ne se sont pas élevés au-dessus des traditions d'école. Même les ouvrages d’inspiration originale, comme les traités de Tertullien, les Confessions d’Augustin, lesMétamorphosesd’ Apulée, les poèmes de Manilius ou de Dracontius, ont gardé l'empreinte de la rhétorique et de la grammaire à la mode ; on s'en aperçoit, àvoirl’allure unpeu emphatique du développement et le tour trop ingénieux de l’expression. Dans les universités d’Afrique, on se posait sérieusement d étranges questions, comme celle-ci : « Virgile est-il un poète ou un orateur (1) »? C’est que la bruyante éloquence des rhéteurs semblait alors résumer toutes les gloires littéraires, tandis que les grammairiens par leurs oracles prétendaient être seuls à dispenser la renommée. Etudiés de face et de près, les grands auteurs africains séduisent par leur entraînante personnalité; entrevus de profil, on les prendrait d’abord pour des sophistes drapés à la mode du temps.
Pour le détail du style, on peut constater à Carthage eten Numidie l’action des classiques romains. Là, comme dans le reste de l’empire, on étudiait naturellement Cicéron et Virgile ; c'estmème un Maure, le grammairien Servius, qui a composé le meilleur commentaire de l’Enéide. Pourtant l’on préférait en Afrique les auteurs de la période républicaine, depuis Caton jusqu'à César.
(1) Florus, Virgilius orator an poète?. (édition Halin.p. 1 06sqq.).. Macrobe, Sat., V, 1, 1 sqq.
LE GENIE AFRICAIN
Ce n’était pas, comme on l’a dit, affectation d’archaïsme : en littérature, les manies ne durent pas des siècles. Mais ces vieux auteurs avaient fait la loi à Rome au moment où fut colonisée la région de l’Atlas. Sur le latin de la république s’était greffé le latin d’Afrique; et les petits-fils des émigrants restèrent fidèles aux classiques du temps delà conquête, comme aujourd’hui l’on parle au Canada ou à Bourbon le français du xvne siècle. Le développement de l’archaïsme littéraire dans l'Italie des Antonins s’explique précisément, à notre avis, par l'action prépondérante de Fronton de Cirta et des autres Africains établis à Rome. C'étaient des contemporains de Sylla qui rentraient dans leur première patrie après deux cents ans d’absence. Vers la même époque, à Cartilage et en Numidie, l’on commençait à étudier les nouveaux classiques africains, surtout Apulée et les grammairiens de Maurétanie. L’autorité des écrivains nationaux grandit avec les progrès de la littérature du pays.
Parmi les classiques romains, il en est un sur qui s’est modelé surtout le style des Africains. C’est l’historien Salluste. La renommée de cet écrivain ne s'était pas établie sans lutté : dans la société d’Asinius Pollion •et parmi les beaux esprits du Palatin, il était de bon goût de traiter avec dédain le Catilina et les Histoires ; Tite-Live même était parti en guerre contre son rival, et Quintilien lui reprochait encore d’aller emprunter ses mots au vieux Caton (1). Mais les Sénèques et les poètes d'origine espagnole; mus sans doute par une affinité secrète de leur talent, mirent Salluste à la mode; on le proclama le premier historien de Rome, on le déclara supérieur à Thucydide (2). Nulle part,
(T Suétone, G ranimât ., 10 et 15 ; Aulu-Gelle, IV, 15 ; X. 26; Sénèque le Rhéteur, Controvers., IX, 1, 14 ; Quintilien, VIII, 3, 29.
(2)Sénèque le Rhéteur, Controvers ., \\\,' praefat. 8 ; IX, 1,13,; Martial, XIV, 191 : « Primas romana Crispus in historié. » — Cf. Quintilien, 11,5, 19 ; X, 1, 101-102 ; Tacite, Annal., III, 30.
PHYSIONOMIE DES LETTRÉS
l’ami de César n’eut de plus chauds partisans qu’en Afrique. Dès le temps d’Auguste, Arruntius, dans son récit des guerres puniques, avait poussé jusqu’à la manie l’admiration pour Salluste et l’imitation de ses procédés de style il). Sous Domitien, Æmilius Asper publie un grand commentaire des Histoires , bien connu de saint Augustin et de ses compatriotes; sous Hadrien, on traduit le même ouvrage en grec (2). Depuis le 11e jusqu’au ve siècle, Salluste est le classique favori dans les écoles africaines. Deux historiens du pays, Florus et Aurelius Victor, l'imitent sans cesse ; Exuperantius l’abrège à l’usage des élèves ; le grammairien Septimius copie ses expressions presque à chaque page dans un précis de la guerre de Troie ; l'auteur africain qui s’est caché sous le pseudonyme de Darès le Phrygien, dédie à Salluste sa prétendue traduction. Pour préciser le sens et 1 emploi des mots, les grammairiens de Numidie et de Maurétanie s’en rapportent constamment à Salluste ; parfois même ils ne le nomment pas expressément, ils le désignent par un pronom caractéristique, Lui, le Maître, comme Aristote au moyen âge )3). Tout aussi vif est l’engouement des lettrés du pays. Fronton de Cirta, dans sa correspondance, recommande souvent à Marc-Aurèle l’étude de Salluste ; il a communiqué ce goût à tous ses élèves (4). Aulu- Gelle l'appelle « notre Salluste », le défend vivement contre toutes les critiques, cite à tout moment ses expressions, ses maximes, ses aventures (5). Apulée,
(O Sénèque, Epist. 114.
(2) Lydos, üe magistr.,\\\, 8 ; Suidas, au mot Z-qvôêioç ; Charisius, dans les Gram-mat. lat. de Keil, 1, p. 216 ; saint Augustin, J)e ut'lit. cred 17.
(3) Sur cette influence de Salluste, voyez : Vogel, Acta sem. phil. E riant}., I, p. 313 sqq.; Wülfilin, Hernies, IX, p. 254 sqq.
(4) Fronton, Episc., p.36; 48; 62; 93; 105-108 ; 149; 162 (édition Naber).
(5) Aulu-Gelle, I, 15 ; 11, 27; 111, 1 ; IV, 15 ; VI, 17 ; X, 20-21 et 26 ; XVIII, 4. — Cf. Macrobe, Sut , V, 1, 7.
LE GENIE AFRICAIN
dans son Apologie, mentionne l’historien comme un grand maître d’éloquence et de style (1). L'auteur du .lugurtha est resté l’écrivain préféré des chrétiens d’Afrique, comme des païens. Minucius Félix le connaît à merveille. Lactance le traite de coquin, mais l imite sans cesse. Augustin se souvient de lui dans la Cité de Dieu (2) La popularité de Salluste dans ce pays et son influence sur la littérature n’ont disparu qu’avec l’Alrique romaine elle-même sous les coups des barbares. L’historien avait ses dévots, qui prétendaient être seuls à comprendre ses ouvrages ; ils parlaient toujours de lui avec un air de mystère et de condescendance dédaigneuse Un jour, chez un grand libraire, étaient réunis des gens de lettres. « Moi. disait un fanfaron, j’ai lu et analysé Salluste comme personne ne l’a fait ; je ne me suis pas arrêté à fleur de peau ; je ne m’en suis pas tenu au sens apparent des maximes; j’ai su tirer jusqu’au sang et à la moelle de ses expressions; je l’ai regardé jusqu’au fond. » Quand il eut dit, les badauds admiraient, bouche béante. Heureusement pour le bon sens, un homme d’esprit du temps, Sulpice Apollinaire de Carthage, se trouvait là : « J’admire et vénère ta science, dit il au vantard. Eh bien! excellent maître, tu arrives fort à, propos avec le sang et la moelle de Salluste. On me demandait hier ce qu'il a voulu dire dans un passage des Histoires. Expliquenous-le donc. » Le pauvre homme interpellé entr’ouvre la bouche, dilate ses lèvres, et en désespoir de cause : «Je ne daigne pas expliquer des mots si courants », s’écrie-t-il, et il s’esquive, malgré les instances railleuses d’ Apollinaire (3). Cette anecdote montre à quel point les œuvres de Salluste préoccupaient tous les
(1) Apulée, Apol., 95.
(2) Lactance, Inst, divin , I, 21; IL 12 ; lit, 29; VI, 1 ; De opif. Del , 8 ; saint Augustin, De civit. Dei, I. 5.
(3) Aulu-Gelle, XVI 11, 4.
PHYSIONOMIE DES LETTRES
Africains. On discutait ses expressions jusque sur les places publiques. Beaucoup de gens du pays ont porté son nom. Pendant sa dernière maladie, l’empereur africain Septime Sévère, tourmenté par les querelles de ses deux fils, leur envoie pour testament une page de Salluste, le discours de Micipsa mourant (1).
A cette popularité de l’historien dans la région de l’Atlas on peut trouver plusieurs raisons. D'abord il avait vécu dans le pays ; il avait, comme lieutenant de César, gouverné la Numidie. Puis, dans son Histoire de Jugurtha, il avait raconté la dernière grande lutte des Africains pour l’indépendance nationale : par le sujet même de cet ouvrage, comme par sa vie politique, il semblait appartenir à la contrée. Enfin il avait écrit à l'époque où les immigrants italiens prirent définitivement possession des provinces conquises au sudouest de la Méditerranée; et par les allures populaires de sa langue, même par son goût d’archaïsme, il étaii plus facilement intelligible aux colons. De là sans doute la séduction qu'il exerça sur la littérature de l'Afrique romaine. Comme Salluste, la plupart des auteurs du pays n’ont guère manié la période cicéronienne. D'ordinaire le développement est conduit d’après une sorte deprocédé rayonnant. Ce n’est point une chaîne prolongée d’anneau en anneau ; mais autour des idées principales, comme autour de centres indépendants, jaillissent en tous sens de petites phrases vives, des traits aiguisés. Cette méthode jette parfois un peu d’obscurité sur la marche logique de la pensée. Mais elle prête à la surprise, au relief, au coloris, au pittoresque, toutes qualités fréquentes chez les auteurs africains. Ce procédé de style, dont Salluste avait donné le modèle, on l’observe à des degrés divers dans les œuvres d’Apulée, de Florus, de Tertullien, de
(1) Spartien, Sever., 21.
LE GENIE AFRICAIN
Commodien, d’Augustin. Il convenait sans doute à l’imagination vive des Africains, plus sensibles aux couleurs qu’aux formes, aux images qu’aux idées, plus poètes que logiciens. Ils ont admiré et imité Salluste, parce qu’à certains égards ils se reconnaissaient en lui.
Salluste pour le détail du style, la rhétorique classique pour la physionomie extérieure des oeuvres, l'hellénisme pour les idées générales, telles sont les influences principales de la Grèce et de l'Italie sur le développement de la littérature dans l’Afrique romaine. Le génie des grands auteurs de ces provinces se compose de bien d’autres éléments, propres à la race et au pays, sans parler même des dons individuels. Mais l’action des écoles se fait sentir dans le style comme dans la forme des ouvrages et la genèse des idées.
Seulement, ce qu’ils empruntaient, tous ces Africains le transformaient à leur usage. Ils prenaient aux écoles ce qui convenait le mieux à leur tempérament ; et cela même, par un instinctsecret, ilsl’accommodaient aux besoins de leur imagination. De là vient qu’ils ont souvent altéré ou faussé ce qu’ils imitaient.
Ils n’avaient pas l'esprit assez délié ou assez net pour saisir toutes les finesses des penseurs grecs, ni le goût assez sûr pour s’arrêter à temps. Même quand ils voulaient traduire, ils commettaient bien des méprises. Ils ne comprenaient rien à l’ironie d’un Platon, et acceptaient les yeux fermés ses ingénieuses inventions. D’ailleurs, ce qui leur plaisait surtout de la Grèce, c’étaient les monstrueuses excroissances des derniers temps, l’hellénisme obscurci et alourdi d’Egypte ou de Syrie, le néo-platonisme, le mysticisme philosophique
PHYSIONOMIE DES LETTRES
et religieux, les rêveries pédantes des Alexandrins. Tout cela les attirait, parce qu’eux-mèmes, de par leurs lointains ancêtres et de par leur pays, tenaient beaucoup de l'Orient. Ceux d'entre eux qui connaissaient le mieux la vraie Grèce ne la voyaient qu’à travers le prisme d’une pensée à demi asiatique. Il est vrai qu’ils se souciaient peu de la bien comprendre en elle-même; inconsciemment, ils y cherchaient avant tout de quoi repaître leur exigeante imagination, de quoi instruire, éblouir ou amuser leur public. En passant dans leurs livres ou dans leurs discours, les idées et les délicatesses helléniques se déformaient, en s’enveloppant de rêves ou d’images.
Doués comme ils l’étaient pour l’éloquence, passion- .ués pour le jeu de la parole, ils ont adopté avec empressement les procédés de la rhétorique à la mode dans tout l’empire. Mais cette influence est sensible seulement si l’on considère le ton de l’ensemble. Ils n’ont su dérober aux rhéteurs de Grèce ou de Rome presque aucun de leurs secrets, ni leur science de composition, ni la belle ordonnance des parties, ni la sévérité dans le choix des détails. Ils ont manqué presque entièrement des vraies qualités classiques, le sentiment des proportions, l’ordre, la mesure, le goût. Ils ont toujours écrit comme ils parlaient; et, quand ils parlaient, ils s’enivraient vite de leur parole, ils s’abandonnaient à tous les caprices d’une àme ardente toujours en mouvement.
Aussi la plupart d’entre eux n’ont-ils rien compris à l’art savant, trop savant même et un peu artificiel, de l’éloquence cicéronienne. Ils n’ont jamais su manier ni arrondir la période. Ils ont préféré Salluste et le style nouveau, rapide, hardi, mordant, tout en relief ; mais ces façons de parler, ils s’y plaisaient si bien qu’ils en ont poussé tous les procédés jusqu’à l’outrance. lisse sont fait une langue à eux, bizarre et chaude, incorrecte et vivante. Les grammairiens et les métriciens du pays,
LE GÉNIE AFRICAIN
malgré leur nombre, leur science et leur zèle, ont rarement réussi à faire respecter autour d’eux les lois de la grammaire et de la prosodie latine. On s'expose à de singuliers mécomptes, si l’on attend d’Augustin ou d'Apulée une exacte propriété dans les termes ou quelques égards pour la syntaxe traditionnelle. En général, les poètes ont manié assez habilement la versification classique; pourtant, presque chez tous, on relève bien des licences prosodiques et des bizarreries métriques; trop souvent, ils se sont moqués de la quantité des syllabes ; même ils ont tenté les premiers de rythmer des vers d'après l’accen t du mot (1).
De toute part nous arrivons donc à la même conclusion. Pour le fond comme pour la forme des ouvrages, pour la langue comme pour la versification, les Africains ont évidemment beaucoup appris à l'école, et beaucoup retenu ; mais, en tout cela, ils se sont souvent écartés de la tradition classique. Le tempérament indigène les a emportés, bon gré mal gré, loin des voies battues.
Maintenant se dégage nettement, semble-t-il, la physionomie du lettré d’Afrique. C'est un Janus à double face : d'une part, le profil net, expressif, résolu de l'Européen; de l’autre, la mine ondoyante et rêveuse de l'Oriental.
D’abord, c’est un bon élève des universités. 11 y a appris la grammaire, le droit, la philosophie, tout ce qui s’enseigne. 11 a emmagasiné tout cela dans sa mémoire, sans beaucoup d’ordre; et souvent ce bagage alourdira sa démarche. A tout propos, il aimera faire étalage de son érudition; volontiers, il jouera au philosophe, au jurisconsulte, au grammairien. 11 voudra
(1) Outre les œuvres de Cominodjen, voyez les pièces de vers, analogues trouvées dans les nécropoles de Numidie et de Maurétanie. à Cirta. à Théveste, à Auzia, à Cæsarea. etc. ^ Corpus inscr. lut., Mil, 203.7 ; 11:16 ; 9127 ; 9719. etc.).
PHYSIONOMIE DES LETTRÉS
que tout le monde profite de sa science; car il entend être utile, même quand il se perd en frivoles discussions, même quand il se grise de mots. D’ailleurs, honnête homme, bon citoyen, dévoué à son pays natal, à ses amis, à ses parents; excellent père de famille, très préoccupé de l’instruction de ses enfants; fier aussi, et d’existence indépendante.
Avec cette honnêteté de vie, avec ce sens de l’utile et ce goût de la précision pédante, un esprit inquiet et mobile qui le pousse aux longs voyages, une grande curiosité des contrées lointaines et des choses de l’audelà. Quoiqu’il adore son pays, pour un caprice il part, afin de voir du nouveau, quitte à regretter son Afrique et à y retourner vite. Dans sa piété mystique, il ne se contente pas d’observer ponctuellement les pratiques des religions officielles; païen, il promène en tout sens son insatiable dévotion, se plaît aux petites confréries, se fait initier aux mystères des cultes secrets, prend au sérieux toutes les fantaisies du néo-platonisme ou de l’astrologie ou de la magie; chrétien, il raffine sur sa foi, s’acharne aux dogmes les plus obscurs, poursuit l'incompréhensible, et souvent tombe dans l'hérésie
« Les citoyens des villes d’Afrique, dit Sidoine Apollinaire, ont l’imagination plus ardente comme leur climat » (1). En effet, l’Africain est un homme d’imagination neuve et impétueuse, un artiste nerveux, tout à l’impression du moment. Il aime et comprend la nature violente qui l’entoure ; d’un trait, il esquisse un paysage ou fixe une sensation fugitive. Il veut tout animer autour de lui, jusqu’aux abstractions, e t se passionne pour des allégories. Il est l’homme du premier mouvement, il ne peut contenir sa rude franchise, il s’emporte à toutes les violences : Arnobe attaque et raille le chris-
(1) « Urbium cives africanarum, quibus ut est regio sic mens ardentior. «(Sidoine Apollinaire, Epist., VIII, 11.)
LE GÉNIE AFRICAIN
tianisme, puis le défend avec furie; à peine converti, Tertullien part en guerre contre le paganisme, puis dépasse l'orthodoxie pour se jeter dans leffexagérations des sectaires. Jamais indifférent, l'Africain est à la merci d'une imagination forte, mais inconséquente et souvent dupe d’elle-même.
De plus, il est né orateur, comme on le remarquait dès le temps de Juvénal (1). Quand il sera chrétien, il se lancera à corps perdu dans la prédication, dans la polémique; il convertira, il adressera des apologies aux empereurs et aux proconsuls, il combattra les hérésies, il se plaira aux discussions sans tin. S'il est païen, il se fera professeur, avocat, conférencier, rhéteur. Toujours il aimera la foule et le bruit. Car c’est un beau parleur à la mine fière, aux épaules larges, au verbe sonore, à la parole enflammée. Voyez-le, il est tout en feu, il s'emporte, il menace, il crie; de quoi s'agit-il? de quelque emploi singulier d’un mot, d'un détail de grammaire. Mais qu'une grande cause se présente, qu'un grand sentiment s'empare de lui, et la vérité qu'il défend s’échauffera du rayonnement de son éloquence. Souvent l’occasion lui manquera de déployer tous ses dons, mais toujours il sera fidèle à sa nature : quoi qu’il fasse, qu’il traite de philosophie, d'histoire ou de dogme, qu'il écrive en vers ou en prose, partout vous le verrez orateur, toujours emporté et sincère.
Non seulement sincère, mais encore personnel ; et ce n’est pas sa moindre originalité dans le monde antique. Il rompt inconsciemment avec les habitudes classiques. Vanité naïve ou impérieux besoin de sa nature, il se met toujours en scène. Qu'il parle dans une chaire ou dans un théâtre, qu’il compose un roman ou un poème, une préface ou un pamphlet, des mémoires ou un traité de grammaire, sûrement il parlera de lui-même. Il
(1) Juvénal, Sat., VII, 147
PHYSIONOMIE DES LETTRÉS
n’entend point ou ne sait point se cacher derrière son œuvre; il y laisse voir, même il y étale sa personnalité. Cette manifestation de l’individuel, du subjectif, c’était en littérature une grande nouveauté. A cet instinct l’Afrique doit d’avoir produit un chef-d’œuvre unique, dans un genre qui a fait fortune depuis : les Confessions d'Augustin.
Tous ces traits des auteurs africains, leurs défauts 'comme leurs qualités, se retrouvent dans leur style. C’est un style de gens d’imagination et d’orateurs, un style très personnel, à la fois familier et recherché, inégal et vivant, qui veut forcer l’attention et frapper à tout prix. Les défauts abondent : négligences de toute sorte, inévitables quand on écrit trop vite et comme on parle ; fautes innombrables contre la grammaire et la syntaxe officielles; maladresses de provinciaux et d’étrangers, inhabiles à saisir le génie du latin classique ou à prendre les façons de la capitale ; concessions trop fréquentes au goût populaire et aux caprices d’un public très mêlé; avec cela, le désir d’étonner, trop d’érudition et un peu de pédantisme, la préoccupation de l’effet à produire, l’abus de l’antithèse, du trait, de la description, du mot abstrait comme ayant en lui-même une force mystérieuse ; des jeux d’esprit baroques, des raffinements de forme et des bizarreries de tout genre ; surtout, beaucoup de laisser-aller dans le développement, la redondance de l’homme qui se complaît à son idée et y revient sans cesse pour être sûr qu’on le suit. Mais voici les qualités ; beaucoup d’imagination dans l’invention du détail, beaucoup d’heureuses trouvailles; le trait vif et mordant; d’ingénieuses oppositions de mots qui mettent en pleine lumière l’opposition des idées; un sens aiguisé des beautés de la nature, le don de saisir et de rendre d’un mot le détail pittoresque; des images poétiques, relevées de précision réaliste; de la passion, de la verve, du relief, de la vie, de la cou-
LE GÉNIE AFRICAIN
leur; une langue originale enfin, et bien personnelle, brillante et chaude, habile à rendre le vif et l’exquis des sensations. D'ailleurs, aucune différence entre le style de la poésie et le style de la prose, comme en Orient.
On saisil bien cette physionomie du lettré d’Afrique, et l’on goûte ce style, où manque l'ordre, la mesure et souvent le bon sens, mais où tout est mouvement et couleur, quand on a vécu de celte vie d'Afrique, quand •on a subi ce climat aux ardents contrastes et qu'on s'est mêlé à ces étranges foules où depuis trente siècles se rencontrent tant de races diverses, où se heurtent l’Europe, l'Asie et le Soudan. Pendant les six siècles que dura la domination de Rome, la chaude région de l’Atlas a vu s’agiter une population hybride, bigarrée de langage comme de costume. Au parler grossier des colons et des soldats faisaient écho le jargon des marchands grecs, les notes gutturales du dialecte carthaginois et des vieux patois libyques. Ce n’était point chose aisée que d’enseigner un latin correct à tous ces gosiers rebelles. Mais qui ne savait pas la langue des vainqueurs ne pouvait prétendre aux fonctions publiques, aux professions libérales, à la gloire des lettres. Aussi les familles de la classe moyenne s'imposaient de grands sacrifices pour .envoyer leurs iils aux écoles et à l’Université (1). Avant tout, ces jeunes gens privilégiés, Carthaginois, Numides ou Maures, indigènes ou même Italiens d'origine, devaient s'assimiler les mots et les formes de la langue officielle. Tous ont dû passer
(I) C’est ce que montre hieu l’exemple de saint Augustin ( Confess.. 11,3: louginqnioris apud Carthaginem peregrinationis sumptus præparabantur. animositate magis qnarn opibus patris. municipis Thagastensis admodum tenuis), deSeptime Sévère /Aurelius Victor. Caesar.. 20 : ortus medie humilis primo litteris. deinde imbutus foro). et d’Aurelius Victor ib:d. : rure ortus tenuique et indocto pâtre... vitam præstiti studiis tantum honestiorem).
PHYSIONOMIE DES LETTRÉS
par là. Aussi tous les'gens de lettres du pays ont-ils conservé la marque de l’école. Sous leur vêtement d’emprunt, ils ont souvent malmené le vocabulaire et la syntaxe, souvent ils ont fait grimacer la gravité romaine; mais ils ne sont pas restés insensibles aux belles manières d’Athènes et du Latium. D'où cette lutte singulière entre l’éducation classique et le tempérament indocile de tous ces Africains costumés à la romaine, mais inhabiles à se draper dans leur toge.
Dans ce mélange d’instincts divers, tantôt l’élément classique l’emportait, et l'on avait alors un Fronton, un Némésien, un Minucius Félix, un Lactance ; tantôt prédominait l’élément indigène, chez un Commodien ou un Dracontius ; et, quand un hasard heureux établissait l’harmonie des deux éléments, 1 Afrique produisait ses chefs-d’œuvre, Manilius ou Apulée, Tertullien ou Augustin. Mais on peut dire que tous ces écrivains se sont façonnés dans les écoles, tous, non seulement les rhéteurs de profession, mais encore les poètes et les romanciers, même les évêques chrétiens, même les indépendants. La grammaire et la rhétorique du temps ont laissé leur empreinte sur les esprits les plus libres en apparence et les plus originaux. Aux leçons subtiles ou à la chaude éloquence des universités, les jeunes indigènes ou les fds de colons sentaient s’éveiller leur talent personnel. Les vieux maîtres de Carthage, de la Numidie etde la Maurétanie n’ont point prêché dans le désert ; ils ont pour une large part contribué à façonner l’esprit de tous ces étudiants ambitieux et turbulents que nous avons vus se presser dans les écoles.
Les auteurs africains, par leur tour d’esprit, leur tempérament original, leurs audaces de style et leurs bizarreries de langue, font souvent mine d’étrangers dans la littérature latine : on dirait des Orientaux égarés en Occident. En même temps, par un singulier
LE GENIE AFRICAIN
contraste, ils ont été comme fascinés par toutes les modes classiques ; ils se sont jetés avec un emportement de barbares curieux sur la défroque des écoles de Grèce et d'Italie ; ils en ont ajouté tous les oripeaux à leur costume national. Au fond, les races et les langues indigènes persistaient sous le vernis de la civilisation romaine. On restait Carthaginois, Maure ou Numide ; mais, de loin, l’on ressemblait à un Romain.