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CHAPITRE Y

Avec Apulée on peut dire que l’Afrique prend définitivement conscience de son génie littéraire. Toutes les innovations de ses prédécesseurs au pays d’Atlas, le mysticisme et le réalisme pittoresque de Manilius, le stylisme de Florus, la rhétorique à outrance de Fronton, la curiosité érudite d’Apollinaire et d’Aulu-Gelle, toutes les influences combinées de la race et du climat, toutes les singularités du latin local, tout cela vient se fondre dans l’œuvre d’Apulée. Non seulement il fut admirablement doué par la nature ; mais encore il eut la chance d’arriver à, son heure, de trouver l’instrument tout prêt, et d’être en parfaite communion d’esprit avec son public. Pour charmer ses compatriotes, il n’eut qu’à s’abandonner à son instinct, d’autant mieux qu'il eut assez de bon sens ou fut assez malin pour se fixer au milieu d’eux. Loin de l’Italie, sur la côte libyque, son génie original se développa librement ; il fut, dans les lettres, l’enfant chéri et le vivant portrait de l’Afrique romaine, qui aimait à se contempler en lui ; il resta toujours l’auteur favori de son pays natal, et il décida de la voie où allait s’engager pour des siècles toute la littérature locale.

Apulée, bien sûr qu’on ne le prendrait pas au mot, aimait à se donner pour une façon de barbare : il disait

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de lui-même, dans des discours d’apparat, qu’il était à moitié Numide, à moitié Gétule (1). Modestie ou vanité, c’était exagérer un peu. Madaura, aujourd'hui Mdaouronch, où il naquit dans la première moitié du règne d'Hadrien, était située non point, comme il le prétend par hyperbole, « sur les confins de la Numidie et de la Gélulie », mais à l'extrémité de la Numidie Proconsulaire et tout, près des frontières de la Numidie propre : la Gétulie, c’est-à-dire le désert, commençait bien loin de là, au sud de Théveste, de Lambèse et du mont Aurès. En tout cas, Apulée était fier de sa ville natale : « Je ne rougirais pas de ma patrie, disait-il, quand bien même nous serions encore une place forte de Syphax. Mais, après la défaite de Syphax, notre cité fut cédée à Masinissapar le peuple romain. Puis, elle a été fondée de nouveau par des vétérans, et maintenant nous sommes une magnifique colonie. » Le site était admirable. Bâtie à l'extrémité septentrionale des Hauts-Plateaux de Numidie, à trois mille pieds d’altitude, et protégée au sud par des crêtes boisées, Madaura dominait la vallée du Bagradas (la Medjerda), où l’on apercevait les cités florissantes de Thubursicum et de Thagaste ; des bords du plateau, où se creusaient de nombreux torrents, on voyait se dérouler, au delà du fleuve, en un large demi-cercle, les montueux horizons et les forêts de Calama, d’Hippone et de Thabraca. Apulée, tout enfant, subit la fascination de ces beaux paysages ; et, pour toute sa vie, son œil s’ouvrit, aux reflets de lumière, aux tons chauds et aux formes pittoresques. Madaura, d’ailleurs, était une ville de ressources. Grande et

(1) Apol., 24 (L. Apulei Madaurensis Apolog<a sive De Magia Liber, edidit G. Krueger, Berlin, 1864). — Pour plus de détail sur Apulée, qu’on nous permette de renvoyer le lecteur à nos études précédentes : Note critique sur la chronologie des œuvre* d’Apulée {Revue arch., 1887) ; Apulée magicien , histoire d'une légende africaine ( Revue des Deux-Mondes , 1er février 1888) ; Apulée , roman et magie, Paris, 1889.

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riche, elle avait le goût des arts : l’élégance de ses ruines suffît à l’attester. Elle possédait d’importantes écoles : Augustin y commença ses études ; là aussi se formèrent deux enfants de Madaura qui devinrent célèbres par toute l’Afrique, le rhéteur Maxime, camarade d’Augustin, et Martianus Capella. Apulée put donc recevoir une bonne éducation dans sa ville natale, où il passa toute son enfance jusqu’à l’âge de seize ou dixsept ans.

On fut ambitieux pour lui. Il appartenait à >’une des premières familles du pays; son père, qui était riche, avait rempli successivement toutes les charges municipales et avait même été élu duumvir(i). Aussi l’on songea à pousser le jeune Apulée. Avant tout, pour qu’il fit son chemin dans le monde, il fallait le dépayser. Comme tous ses camarades, il savait surtout la langue du pays, un patois libyque, mêlé de punique ; il avait bien appris le latin à l’école, mais il le parlait avec un accent détestable, dont il ne put jamais se défaire entièrement, et qui plus tard lui valut à Rome bien des railleries. Aussi fut-il envoyé à l’Université de Carthage. Là, il se lia avec des jeunes gens distingués, dont plusieurs devaient avoir une belle carrière politique. Il se mit au travail avec une ardeur incroyable, étudiant surtout le grec, le latin, la philosophie. Devenu célèbre, il aimait à se- rappeler cette époque de sa vie, et il disait aux Carthaginois : « Je suis votre compatriote ; je suis venu à vous dès mon enfance ; je ne suis pas un étranger pour vos maîtres (2), »

Comme tant d’autres, il voulut compléter son instruction par un voyage en Grèce. Il rencontra en Attique toute une colonie d’étudiants africains, qui devinrent ses amis et dont plus tard il se plaisait à

({) Apol., 23-24.

(2) Florid ., 16 et 18 (Apulei Floridonm quae super surit, ed. G. Krueger, Berlin, 1865).

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faire les interlocuteurs de ses dialogues. L'un de ses meilleurs camarades était Pontianus d'OEa, qui devait jouer un rôle décisif dans sa vie ; à Athènes, les deux jeunes gens logèrent ensemble et vécurent dans une étroite intimité. Pour connaître l’existence qu'ils menaient, il suffît de se reporter aux récits d’Aulu-Gelle, qui étudia vers le même temps à la même Université. Avec une intelligence autrement vive, Apulée portait dans son travail autant d'enthousiasme. Il s'intéressait à tout, à la rhétorique, à la grammaire, à la musique, à la poésie, aux sciences, à la dialectique, à l’ensemble de la philosophie: « Dans Athènes, dit-il, j’ai bu à toutes les coupes (1). » Sa curiosité l'avait entraîné bien plus loin encore. La précision de certains paysages de son roman prouve qu'il avait visité la Thessalie et la Grèce centrale. Peut-être alla-t-il jusqu’en Egypte et en Syrie. Sûrement il parcourut la côte d’Asie-Mineure et les îles voisines : il nous dit lui-même qu’il connaissait la Phrygie, et dans une de ses conférences de Carthageil a décrit longuement, et en témoin oculaire, le temple de Héra à Samos (2). » Ce qui l’attirait surtout vers l’Orient, c’était son ambitieuse dévotion. Il voulait pénétrer tous les cultes secrets, il se fit admettre aux mystères de Dionysos, d'Isis, de bien d'autres divinités : « En Grèce, dit-il , j’ai été initié à presque toutes les religions. J'ai reçu de leurs prêtres différents signes et symboles que je conserve avec soin (3). » Il demandait la vérité à toutes les sectes comme à toutes les philosophies, et il ne se préoccupait guère demettre d’accord ces révélations incohérentes des savants et des prêtres; sa curiosité et sa foi ardente suffisaient à tout.

(1) Florid., 18 et 20; Apol., 72.

(2) Apol., 23 : Florid., 15 ; De Mundo, 17 (Apulei opuscula de philnsophia, ed. Goldbacher, Vienne, 1876) ; Metam., XI, 28 (Apulei Metamorplioseon libri XI, ed. Evssenhardt, Berlin, 1869).

(3) Apol., 55.

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Platon surtout était son dieu, mais le Platon transfiguré et à demi oriental des écoles du temps ; et dans ce néo-platonisme mystique se résumaient toute la science et tous les rêves d’Apulée.

Il était à Corinthe et venait d’être initié aux mystères d’Isis, quand cette déesse lui apparut et lui ordonna de retourner dans sa famille. Il obéit, et partit aussitôt pour l’Afrique. A Madaura, ses parents l’accueillirent comme l’enfant prodigue. Mais il y était à peine depuis quelques jours, que la déesse intervenait de nouveau, lui enjoignant de préparer ses bagages et de s’embarquer pour Rome. Une heureuse et prompte traversée le conduisit au port d’Ostie. « Là, dit-il, je montai dans une voiture qui m’emporta comme le vent ; et, vers le soir, la veille des ides de décembre, je fis mon entrée dans la cité sacro-sainte. » Il y goûta bien des joies mystiques, mais il y eut aussi bien des déboires. Sur l’ordre d’Isis, il se fit admettre aux mystères d’Osiris, fut affilié à la congrégation des Pastophores, et devint même l’un des dignitaires de l'ordre. Asinius Marcellus, qui fut le parrain d’Apulée dans ces cérémonies, eutun songe qui promettait la gloire littéraire au nouveau confrère venu de Madaura. En attendant, le futur grand homme se débattait contre la gêne. Sa vie d’aventures ou d’études et des libéralités de tout genre avaient ébréché son patrimoine, et l’existence coûtait cher à Rome : pour payer son costume d’initiation, il avait dû vendre jusqu’à ses hardes. Il dut songer à se créer des ressources. Un personnage influent, qu’il avait sans doute connu à Carthage et qui fut plus tard proconsul d’Afrique, l’avait recommandé à ses amis de la capitale. Apulée se fit inscrire au barreau et y gagna quelque argent ; mais il y devint le point de mire des mauvais plaisants, qui riaient de son accent numide et de son latin barbare. Heureusement Osiris lui apparut, l’engagea à persévérer et à se moquer des envieux. Bravement Apulée se

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remit à l’étude du latin, sans maître cette fois. Il y peina beaucoup, nous dit-il ; enfin il se corrigea de quelques défauts de langage, et trouva même quelques affaires lucratives. Pourtant il se dégoûta vite de Rome, où il sentait qu’il resterait toujours un étranger : bientôt il quitta la capitale, pour n’y plus rentrer (i).

Des raisons de famille précipitèrent sans doute son retour en Afrique. Son père venait de mourir, laissant une fortune assez considérable. Apulée hérita de la moitié du patrimoine, et en même temps des honneurs municipaux : désormais il eut un siège à la curie de Madaura. Il songea à se fixer dans sa patrie, où il reprit son métier d'avocat ; et peu s'en fallut qu'il ne devînt à son tour, comme ses ascendants, un bon bourgeois de Numidie. Mais ce n'est pas en vain qu’on a couru le monde, goûté à la science et à la gloire. Apulée eut bien vite la nostalgie des grandes villes. Sans rompre avec ses compatriotes, et en conservant chez eux ses places, il s'établit à Carthage, où il commença de fonder sa réputation. Nous savons qu'alors il prononça un discours d'apparatdevant le proconsul Lollianus Avitus; et il a tant vanté le bon goût d’ Avitus, qu’évidemment le proconsul l’avait beaucoup applaudi (2).

Un jour, on ne sait pourquoi, et suivi d’un seul esclave, il se mit en route pour Alexandrie d'Egypte Mais il n’avait pas encore franchi les limites de la Proconsulaire qu'il tomba malade. Il dut s’arrêter dans la ville d'OEa, aujourd’hui Tripoli. Tout en se soignant, il plaidait et faisait des conférences publiques; il débuta par un discours sur Esculape.qui eut beaucoup de succès et que les lettrés du pays apprirent par cœur. Une fois qu'on eut entendu l'habile orateur, on mit tout en œuvre pour le retenir à OEa ; on lui représenta le dan-

(t) Metam., I, 1 ; XI, 24-30 ; Florid., 17 ; Apol., 23.

(2) Apol., 23-24 ; 94-96.

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ger qu’il y avait à traverser en été un désert infesté de lions; bref, on lè décida àpatienter au moinsjusqu’à l’hiver. Chaque discours qu’il prononçait était un nouveau triomphe; et il restait toujours. Au bout d’un an, comme il venait de parler à la basilique, le public fut si enthousiaste qu'on le nomma citoyen d’OEa et qu’on le supplia de s’établir définitivement dans le pays. De fait, il y séjourna trois années, s’éloignant quelquefois pour des tournées de conférences dans les villes voisines, jusque dans les montagnes et les oasis du désert, mais revenant toujours vers OEa (1). Pourtant il regrettait Carthage et s’entretenait par lettres avec les amis qu’il y avait laissés : les suites d’une aventure romanesque allaient le ramener dans la capitale de la province.

En arrivant à OEa, il était descendu chez ses hôtes les Appii. Mais à peine y était-il installé qu il avait vu arriver son ancien camarade d’Athènes, Pontianus. Celuici avait son idée : comme sa mère Pudentilla songeait à se remarier, il cherchait un honnête homme qui ne s’efforçât point d’accaparer la fortune, et son ami le philosophe lui semblait devoir être le beau-père idéal. Aux premiers mots de mariage, Apulée s’était mis en garde, déclarant qu’il aimait trop les voyages pour enchaîner sa vie. Pontianus avait tant et si adroitement insisté que les Appii avaient consenti à céder leur hôte, et le jeune philosophe, bon gré mal gré, avait dû accepter tout au moins l’hospitalité deson camarade. D’ailleurs, il s’était plu tout de suite dans la maison de Pudentilla, surtout à cause des belles terrasses d’où le regard s’étendait au loin sur la mer. Peu à peu il avait apprécié les vertus et l’amabilité de la veuve, et pour payer son écot, tout en travaillant pour son compte, il s’était mis à diriger les études de Pontianus et de son frère Pudens. Bien des mois avaient passé, quand Pontianus revint àla charge :

(1 ) Apol ., 17; 41; 55 ; 72-73. — Cf. Saint Augustin, Hpist. 138.

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« Si tu prétends te dérober, lui dit-il, parce qu’on te propose non point une jeune et belle pupille, mais une femme de médiocre beauté et mère de deux enfants; si de semblables considérations te déterminent à chercher ailleurs plus de charme ou de richesse, je ne verrai plus en toi ni un ami ni un vrai philosophe (1). » Cet argument emporia les résistances d’Apulée; au fond, il ne demandait qu’à se laisser convaincre. Le mariage fut célébré bientôt après à la campagne. Mais, dès que les deux époux rentrèrent en ville, Apulée se vit en butte à d’odieuses calomnies. Pudentilla était riche; et la famille de son premier mari accusait hautement le philosophe de vouloir détourner la fortune. Après divers incidents, ces insinuations prirent corps dans un procès : les ennemis d'Apulée prétendirent qu'il avait usé de sortilèges pour gagner le cœur de la veuve, et ils l'inculpèrent de magie. L'affaire fut portée devant le proconsul d’Afrique. C’est à cette occasion que fut prononcée la curieuse et charmante Apologie que nous possédons. Apulée eut gain de cause; mais ces calomnies, ce déchaînement de haines et ces attaques l'avaient dégoûté de la ville d’OEa.

Il revint à Carthage, et il s’y fixa, cette fois pour toujours. C’est dans cette grande cité, la métropole de l’Afrique, qu’allait se déployer tout son talent et se consacrer sa réputation. Il y exerça bien des métiers, en même temps qu'il remplissait diverses fonctions honorifiques : à la fois avocat, médecin consultant, philosophe, savant, rhéteur, poète, romancier, bibliothécaire et prêtre d’Esculape, député au Conseil provincial. Il avait d’ailleurs l’indépendance que donne la fortune : il avait partagé avec son frère l'héritage paternel qui montait à près de deux millions de sesterces, et, malgré tous ses voyages et ses largesses, il affirme

(1) Apol., 12-13.

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lui-même que son patrimoine n’était pas trop entamé ; de plus, sa femme Pudentilla, qui appartenait à une famille de chevaliers, possédait des biens-fonds en Tripolitaine et d'importants revenus. Apulée pouvait donc, en toute liberté, se livrer à l’étude, et sa femme elle-même le secondait dans ses travaux ; il passait une bonne partie de ses journées dans sa bibliothèque ou son laboratoire, lisant, écrivant, disséquant. Avant tout, il se sentait né pour l’éloquence, et il saisissait toutes les occasions de se produire. Souvent il entreprenait quelque tournée littéraire en province ; il courait de ville en ville, partout attendu, reçu en triomphe, acclamé, fêté, applaudi, honoré de statues. Mais à tous il préférait ses chers Carthaginois. C’était là son vrai public, avec lequel il se sentait toujours en communion d’esprit. Apulée était toujours prêt à parler ; car il estimait que, pour bien parler, il faut parler souvent. On pouvait l’entendre un peu partout : au sénat de Carthage, où il siégeait sans doute en sa qualité de prêtre ; à la bibliothèque ; sur l'Acropole de Byrsa, au temple d’Esculape, dontles terrasses, tournées vers les ports, dominaient un escalier monumental. Le plus souvent, les conférences d’Apulée avaient lieu au théâtre, qui était situé dans le quartier de l’Est, sur les pentes du plateau et en vue de la mer. On plaisantait un peu l’orateur sur le choix du local, et l’on affectait de comparer ces séances d’éloquence à des représentations dramatiques. Apulée s’en défendait avec esprit; mais, au fond, il ne parlait jamais si bien qu’au théâtre. C’est que, d’abord, il lui fallait un public nombreux, il le dit lui-même ; et il aimait avoir devant lui une foule compacte « telle qu’on n’en vit jamais dans l’auditoire d'un philosophe. » Puis, cette vaste scène encadrait à merveille son talent un peu théâtral. Il était né orateur: il avait la belle prestance, le regard dominateur, l’imagination forte, le verbe enflammé, la souplesse et

l’audace de l’homme qui par des mots mène un peuple. Dévot comme nous le connaissons et avide de surnaturel, s'il eût vécu cinquante ans plus tard, il eût sans doute été conquis parle christianisme, comme Tertullien et tant d'autres rhéteurs du pays ; il eût trouvé dans la religion nouvelle un aliment à sa chaude éloquence. Mais un païen qui vivait sous les Antonins, au milieu d’une société paisible et blasée, ne pouvait que gaspiller les plus beaux dons oratoires: ce fut le destin d’Apulée. Ne pouvant instruire et entraîner, du moins il sut toujours plaire et amuser. Pour cela, comme on l'adorait à Carthage, il n’avait qu'à parler de lui. Avec une verve intarissable et une bonne humeur communicative, avec une complaisance naïve et spirituelle, il racontait sa vie, ses voyages, ses aventures dévotes, ses occupations, ses lectures, ses réflexions, ses maladies, ses succès. Il lisait des fragments de ses œuvres ; et, si par hasard quelque envieux l’avait attaqué, il prenait le public à témoin de l’injustice de ses ennemis. Quand il trailait un sujet de philosophie, ou d'histoire, ou de littérature, ou de science, il suivait de l'œil ses auditeurs, toujours prêt à réveiller l'attention par une anecdote, un portrait, une fable, un mot piquant, une drôlerie quelconque. Sa vaste érudition, sa mémoire toujours prête, son imagination alerte lui fournissaient à propos l’argument décisif, le trait qui porte ; et celle éloquence fantasque s'enveloppait tout naturellement d’un style étrangement’personnel, incorrect et maniéré, mais vivant etlumineux (1).

Rarement un orateur a été aussi complètementgoûté, aussi constamment suivi de son public. Les Carthaginois ne pouvaient se lasser d’entendre Apulée. On lui reprochait toujours de mettre trop d’intervalle entre ses conférences. On lui demandait compte de la moindre

(1) Florid., 5 ; 9 ; 13: 17-18. — Àpol., 23 ; 92 sqq.

absence. Un jour, au théâtre, un orage avait interrompu une séance de lecture ; Apulée avait promis de poursuivre le lendemain, mais on l’avait attendu en vain ; pour le forcer à reparaître, on avait imaginé de lui élever une statue. Le moyen était bon, car on revit bientôt le conférencier. Il arriva en boitant, mais enchanté ; il expliqua pour s’excuser comment, après la réunion précédente, il avait eu la malencontreuse idée de se réfugier à la palestre ; là il s’est tourné le pied, puisa été pris d'accès de fièvre, ce qui l’a forcé d’aller se soigneraux Eaux Persiennes; il n’estpas entièrement guéri, mais il a voulu partir quand même, pour retrouver ses amis les Carthaginois ; en route, il a appris les honneurs qu’on lui décernait, et cette bonne nouvelle l’aura vite remis d’aplomb sur ses deux pieds : tout cela raconté avec force détails drolatiques et un entrain à réveiller un mort. Dès qu’Apulée se montrait de nouveau, on lui pardonnait aisément ses fugues. Mais, quand on le tenait, on entendait bien le contraindre à déployer toutes ses grâces ; on lui demandait, par exemple, d’improviser sur un sujet choisi par l’auditoire ; tantôt il devait s’exprimer en grec, tantôt en latin ; et si les avis étaient partagés au début de la séance, il lui fallait commencer dans une langue et terminer dans l’autre. L’orateur et le public, qui ne pouvaient se passer l’un de l’autre, faisaient assaut de caprices et de compliments. Apulée ne cessait de vanter Carthage, la grandeur et la beauté de la ville, l’intelligence et le bon goût des habitants ; chaque témoignage de sympathie, tout honneur qu’on lui rendait, lui fournissait l’occasion d’un remerciement solennel au public, au proconsul, au sénat local ; en reconnaissance de tant de bienfaits, il s’engageait à se donner partout comme Carthaginois ; il composait des panégyriques de la cité ; et, comme ses livres se vendaient bien, dit-il, la gloire de Carthage se répandait dans le monde entier.

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D’ailleurs, tout ce que disait Apulée était parole d’or ; et toujours des sténographes étaient là, prêts à lgtncer dans la capitale et dans toute la province le dernier discours (1).

Cela dura bien des années, jusqu’au moment où mourut Apulée, sans doute dans la seconde moitié du règne de Marc-Aurèle. Par son talent, par ses succès d’écrivain et d’orateur, il était devenu l'un des principaux personnages et la gloire de l’Afrique. Il était l’idole de la foule, il était recherché de toute la haute société ; il vécut dans l’intimité des proconsuls qui se succédèrent à Carthage, de Lollianus AviLus, de Claudius Maximus, de Severianus, d’Orfitus, qui tous l’applaudirentbiensouvent.Il siégeait au Conseil provincial, probablement comme député de Madaura, et c'estainsi qu’il put être élu président de cette assemblée, grand-prètre d’Afrique : en cette qualité il donna des jeux, et dans les cérémonies il ne cédait le pas qu’au gouverneur. Depuis longtemps on lui avait élevé des statues dans beaucoup de villes ; il en eut au moins deux à Carthage de son vivant, l'une offerte par le consulaire Æmilianus Strabo, l’autre par le sénat de la cité (2j. Il dut mourir content; car il avait toujours rêvé la gloire, et il aimait toutes les formes de la louange.

S’il fut si populaire dans l’Afrique des Antonins, c’est qu’il était bien de son temps et de son pays. Il tient de son siècle par son immense érudition un peu confuse, par son ardeur pour la science, par son goûl des minuties et par sa frivolité pédante. Mais il tient bien plus encore de l’Afrique, par son patriotisme local, par ses caprices d’imagination, par son enthousiasme mystique, par ses exagérations et ses audaces, par le tour ora-

(1) Florid., 9; 16-24.

(2) Florid., 9 ; 16-17 ; saint Augustin, Fpist. 138.

Loire, la sincérité et la personnalité de ses œuvres, par le réalisme, l’éclat et le relief de son style, par sa maladresse à manier le latin classique. Parmi les païens, il est 1’A.fricain par excellence, comme Tertullien parmi les chrétiens. C’est une physionomie singulière et bien vivante, toute en contrastes. Comblé de tous les dons de la fortune, affamé de gloire, soigneux de sa réputation jusqu’aux mesquineries de la vanité, chatouilleux sur les critiques et prompt à la riposte, Apulée du moins ne se laissa point gâter par le succès ; il conserva ses goûts simples et continua d’étudier, toujours honnête homme, bon pour tous, fidèle en ses amitiés. 11 était généreux, ouvrait largement sa bourse, dotait des filles pauvres : il n’avait que le tort de raconter ses bienfaits. Il affectait de dédaigner la richesse et les avantages physiques, ce qui ne l’empêchaitpas à d’autres moments d’énumérer avec complaisance ses revenus, d’être fier de sa beauté virile et de sa longue chevelure bouclée. Il passa la moitié de sa vie à courir le monde, et cependant il adorait son pays natal, y pensait toujours et y revenait : une seule chose lui plaisait autant que les aventures du voyage, c’était l’existence calme et sédentaire du savant. Homme d’imagination et de fantaisie, il vivait dans les laboratoires et les bibliothèques. Orateur applaudi et toujours rappelé, il emmagasina dans sa tète toute la science de son temps. Erudit infatigable, il sut rester original : il portait allègrement ce lourd bagage, et avec sa naïveté de cœur il gardait sa fraîcheur d’impressions. Philosophe, mathématicien , naturaliste, romancier réaliste et railleur sans vergogne, il fut en même temps prêtre et le plus crédule des dévots ; il avait toujours sur lui quelque talisman ; il fut affilié à toutes les sectes, aux mystères de l’Orient ; il accepta les rêveries du néoplatonisme et admit l’existence des démons ; il eut le tourment de l’occulte, et passa pour sorcier. Il usa et

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abusa de tous les artifices de la rhétorique, et néanmoins il eut un style bien à lui, à la fois naturel et raffiné, pédant et fantasque, avec un mélange de trivialités et de délicatesses, plein de mauvais goût, mais aussi de verve, d’esprit et de couleur.

De ces contrastes on trouve l’explication dans quelques-uns des traits dominants de cette figure si complexe. D’abord l'acharnement au travail : « Dès mes premières années, dit Apulée, je me suis voué corps et. âme aux belles-lettres, et à elles seules ; j'ai méprisé tous les autres plaisirs, jusqu’à l’âge où me voici ; j'ai peut-être plus travaillé qu’aucun autre homme ; j’ai peiné jour et nuit ; j’ai prodigué, j’ai sacrifié une constitution des plus vigoureuses, uniquement pour m’instruire (1). » Avec cela, une imagination mobile et une curiosité gloutonne, qui tour à tour l’entraînaient vers les lointains pays ou l’enfermaient dans un cabinet d’études, qui le poussaient alternativement vers la science et vers les dévotions mystérieuses. Enfin le besoin de paraître, de s’enivrer de mots, l'audace, les ressources infiniesd'un talent original etbien personnel : il osa tout, par amour de la gloire; il réussit en tout, grâce à une prodigieuse souplesse d’esprit ; il laissa son empreinte sur tout ce qu'il toucha. De là ces aspects si variés de son talent'; car il fut également célèbre comme philosophe et comme savant, comme orateur, comme romancier, comme écrivain.

Une des faiblesses d’Apulée était de vanter sans cesse l’universalité de ses connaissances et de ses aptitudes.

(i) Apol., 5.

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Il disait un jour au théâtre de Carthage : « Je compose des poèmes de toute sorte, des vers qui s’accompagnent sur la cithare avec l’archet, sur la lyre avec les doigts, des vers qui conviennent au brodequin ou au cothurne. C’est peu : satires et logogriphes, histoires diverses, harangues vantées parles hommes éloquents, dialogues loués par les philosophes, j’écris de tout, et cela en grec, en latin, toujours avec la même complaisance, la même ardeur, le même succès. » Une autre fois, il déclarait avec une amusante emphase : « Empédocle fait des vers, Platon des dialogues, Socrate des hymnes, Epicharme de la musique, Xénophon de l’histoire, Xénocrate des satires : votre compatriote Apulée compose de tout cela à la fois, il honore les neuf Muses avec un zèle égal (1). » Et ce qu’il y a de plus étrange, c’est que ces gasconnades de notre Africain sont encore au-dessous de la vérité. C’est un de ces esprits encyclopédiques, enthousiastes et richement doués, comme on en vit dans l’ancienne Grèce ou à la Renaissance : insatiables dans leur ardeur de connaître, ils veulent tout embrasser, et ils sont capables de si grands efforts qu’ils y réussissent presque.

De tous les titres que l’on donnait à Apulée, aucun ne lé ravissait autant que celui de philosophe. C’est ainsi qu’il se désigne sans cesse dans Y Apologie, où il va jusqu’à identifier sa cause avéc celle de tous les sages (2). Mais il prétendait être, et réellement il était philosophe au sens primitif du mot, à la façon des Ioniens ou d’Aristote. 11 estimait qu’on risque de stériliser l’intelligence en l’enfermant dans une case distincte. Ce terme de philosophie résumait pour lui toutes les conquêtes de l’esprit humain. Aussi peut-on dire qu’il s’était essayé en tous les genres. Nous le voyons riet-

(1) Florid., 9 et 20.

(2) Apol., 3-4 ; 10.

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tement à l’œuvre comme orateur et comme romancier ; mais il fut aussi critique d'art, historien, grammairien, poète, mathématicien, naturaliste, médecin, dialecticien, moraliste, métaphysicien. Et sur tout cela il écrivait ou parlait indifféremment en grec ou en latin.

Malheureusement la plus grande partie de ces ouvrages est perdue : en dehors des Métamorphoses , du recueil des Florides et de Y Apologie, nous n’avons que des traités de philosophie pure ; dans les autres domaines il est impossible, sur quelques fragments ou quelques vagues indices, de juger sûrement ce que valait Apulée. Comme critique d’art, on citait de lui un livre sur la musique, et partout il saisissait les occasions d'introduire des descriptions de monuments, de statues, de tableaux, d’objets précieux ; il excellait dans ces petits croquis d’une touche ingénieuse etfine, et nous en possédons de jolis spécimens, le vestibule de Byrrhène et les ex-voto d'Isis dans les Métamorphoses , la figurine de Mercure dans Y Apologie, et, dans les Florides, le bronze de Samos où l'on croyait reconnaître Pythagore (1). Comme historien, Apulée avait rédigé un Précis , dont nous ne savons rien d’ailleurs ; comme grammairien, divers opuscules, dont un traité sur les Proverbes (2). Comme poète, son bagage parait avoir été assez considérable. A l’en croire, il aurait composé des morceaux épiques, des odes, des tragédies, des comédies, des satires ; mais sans doute c’étaient seulement des traductions. Parmi ses œuvres originales, il mentionne lui-même ses hymnes grecs et latins en l’honneur d’Esculape, dont il donnait lecture au théâtre de Carthage, et dont l’un était précédé d’un

(1) Metam ., II, 4: XI, 9-11 ; Apol., 63 ; Florid., 15; Cassiodore, De musica ( s.f ).

(2) Priscien, dans les Grammat. lat. de Keil, II, p. 250; III, p. 482 ; Charisius, ibitJ., I, 240 ; Macrobe, Sat., Vil, 3, 24 ; Sidoine Apollinaire, Epist IX, 13.

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dialogue ; son poème sur le proconsul Orfitus ; surtout le recueil de ses poésies de jeunesse, les Ludicra , petites pièces légères et souvent licencieuses à la mode des épigrammes grecques, et dont il nous a conservé deux morceaux où l’on trouve de l’élégance, de l’esprit et de la crudité (1).

Comme savant, son œuvre était immense et prodigieusement variée. Mathématicien, il avait laissé un livre sur l’arithmétique, un autre sur l’astronomie (2). Il était attiré surtout vers les sciences d’observation. Agronome, il écrivit plusieurs ouvrages sur l’agriculture, dont un sur les arbres (3). Physiologiste, il avait beaucoup étudié les maladies nerveuses, et on venait le consulter dans les cas difficiles ; il connaissait tous les symptômes et le traitement de l’épilepsie, croyait à l’hypnotisme, à la suggestion ; il avait consigné les résultats de ses expériences dans des Recherches médicales (4). Physicien, il s’occupait des phénomènes d’optique, et l’on voyait chez lui des miroirs de toute forme (5). Naturaliste, il avait commencé dès sa jeunesse à recueillir des observations, et il continua toute sa vie ; il avait publié une foule de mémoires spéciaux, les uns en grec, les autres en latin, et un gros livre intitulé Questions naturelles , qui traitait surtout des poissons et dont il nous donne le plan dans Y Apologie. Il était très fier de ses connaissances et de ses découvertes dans ce domaine ; au cours de son procès devant le proconsul, il parla complaisamment de ces travaux

(1) Apol., 6 et 9 ; Florid.. 9; 17-18 ; 20. — Bàhrens, Fragm. poetar. roman., 1886; Poetae lat. minor., IV, 104-105.

(2) Cassiodore; De arithmet. (s./.); Isidore, Origin., III, 2; Lydos, De mens., IV, 7 ; 73 ; De ostent., 3-10 ; 44 ; 54.

(3) Servius, Ad Vergil. Georg., Il, 126 ; Photius, BM., cod. 163 ; Palladius, De re rust., I, 35, 9.

(4) Apol., 40 ; 44 ; 48-51 ; Priscien, dans les Grammat. lat. de Keil, II, 203.

(5) Apol., 13-16.

et lit même lire des fragments de ses traités sur les sciences naturelles. Il étudiait, nous dit-il, les organes de tous les animaux ; il se proposait de contrôler et de compléter les théories d'Aristote sur l’anatomie comparée. Pour cela, il se faisait apporter à grands frais les espèces rares, et il disséquait sans trêve dans son laboratoire de Carthage ou d'OEa, qui était célèbre dans toute l'Afrique et que les étrangers ne manquaient pas de visiter (1). — Que valait au juste toute cette science? On ne saurait le dire avec précision. Il est vraisemblable que beaucoup des traités scientifiques d’Apulée faisaient partie d'une vaste encyclopédie, renouvelée de Yarron, et dans le goût de celles que composèrent plus tard les Africains Capella et Fulgence. Il est probable aussi que le fond de ces ouvrages était souvent emprunté à des sources latines ou grecques. Pourtant il est certain que cette science d'Apulée, tout au moins en histoire naturelle, en physiologie et en optique, n’était pas purement livresque : nous l’avons vu dans son laboratoire, où pendant touté son existence il n’a cessé de chercher, d'observer, d’expérimenter pour son compte. Comme savant, il a été bien souvent cité, principalement en Afrique, et il resta toujours une autorité. Cette réputation a survécu aux invasions barbares ; bien plustard, on lui attribua nombre d’ouvrages apocryphes, des traités sur les Remèdes , sur la Physionomie■, sur les Plantes , sur Y Orthographe , et le dialogue hermétique intitulé Asclepius ; pendant tout le moyen âge, il s’est trouvé des gens pour admirer la science d’Apulée ; et nous ne pouvons dire qu’ils aient eu tort, puisque nous ne possédons plus aucun de ses traités originaux.

Les ouvrages de philosophie pure ont été moins maltraités par le temps. Ce n’est pas que nous puissions

(1) Apol., 33-38.

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lire en son intégrité cette partie de l’œuvre d’Apulée : nous n’avons ni ses dialogues imités de Platon, ni sa traduction du Phédon, ni son Eroticos , ni son De Kepublica (1). Mais nous avons encore son livre sur Le dieu de Socrate, sa Doctrine de Platon, et son Traité du monde.

L'opuscule sur Socrate est fort curieux et nous découvre tout un côté de la physionomie d'Apulée. En elle-même, la question qu il traitait là n’était pas nouvelle. Récemment Plutarque avait composé un dialogue sur ce sujet : il avait transporté la scènn àThèbes, au moment de la conspiration contre la domination Spartiate ; il avait supposé que les conjurés, réunis dans la maison de l'un des chefs, au milieu des alertes et pour détourner les soupçons, s'étaient mis à discuter sur la réalité du démon de Socrate. À l’exemple de Plutarque, beaucoup de curieux s'étaient passionnés pour ce petit problème de philosophie dévote. En Orient, Maxime de Tyr y consacra deux dissertations publiques. De même, Apulée en fit le sujet d'une de ses conférences de Carthage : car l’allure oratoire de l’exposition et plusieurs détails précis prouvent que le traité sur le dieu de Socrate a été présenté d abord sous forme de discours, Apulée a certainement connu le dialogue de Plutarque ; mais il n’en a pas moins fait œuvre originale, car dans ce thème il a vu surtout une occasion de formuler sa théorie sur les démons. Il n’hésite pas à admettre l’existence du génie familier de Socrate : le difficile est d’en déterminer la nature. Les dieux, nous dit-il, ne quittent pas l’éther, et les hommes sont rivés au sol ; ils ne pourraient communiquer entre eux, s’il n’v avait une classe d’êtres intermédiaires, assez lourds pour se rapprocher de nous,

(1) Lydos, De magistr., III, 64; Fulgence, Jixjposit. sermon, antig .,p. 396 Roth ; Priscien, dans les G-rammat. lat. de Keil, II, 520; Sidoine Apollinaire, Dpist., II, 9.

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assez légers pour fendre l'air, chargés de mettre en relations la terre et le ciel. C’est le rôle des démons et de leur roi Mercure-Hermès. Ils portent nos vœux là-haut, et nous transmettent les bienfaits des dieux ; ils président aux révélations, aux présages, aux enchantements ; à leur gré, ils se rendent visibles ou invisibles ; ils semêlentà nos affaires, participent à nos passions, et nous font mouvoir par un acte de volonté, comme de simples marionnettes. Chaque démon a ses attributions spéciales, et il y en a bien des catégories différentes : d’abord les prétendus dieux des poètes, qui n’ont rien de commun avec les vrais dieux ; puis le Sommeil, la Mort, tous les êtres qui règlent les circonstances infiniment variées de la vie. Déplus, chaque homme après l’agonie devient à son tour un démon, lare ou larve, suivant qu’il a été bon ou méchant. Enfin, à chaque àme est attaché un génie particulier, une sorte d’ange gardien, chargé de nous conseiller, de nous guider si nous l’écoutons, de nous observer et plus tard de nous accuser, si nous méprisons ses avis. A cette dernière catégorieappartient le génie de Socrate : à force de docilité et de vertu, ce philosophe avait comme apprivoisé son démon ; il l’écoutait, conversait avec lui, même il le voyait. Et l’opuscule se termine par un vrai sermon : imitons Socrate, méprisons les biens de ce monde ; la règle de la vie, c’est de gagner l’estime et la bienveillance de notre génie familier, de l’écouter religieusement, d’obéir en tout ‘ à ce compagnon qui est notre meilleur conseiller et qui deviendra notre juge. — En cette étrange doctrine, la mythologie traditionnelle se complique d’idées orientales et de rêveries néoplatoniciennes. Ce que Platon marquait d’un trait léger avec un demi-sourire, Apulée le déforme par sa précision réaliste : ces démons que les Grecs n’étaient pas sûrs d’avoir jamais entendus, lui, il veut les voir, il les a vus. Cette assurance du philosophe de Madaura,

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cette foi tranquille de païen devaient exaspérer les chrétiens d’Afrique, surtout saint Augustin, qui prit fort au sérieux ce traité sur le démon de Socrate et qui, dans la Cité de Dieu , a longuement réfuté ces théories d’Apulée, non sans l’accuser de relations avec le diable (1).

Dans la Doctrine de Platon , Apulée a condensé tout le système de son maître favori : dans le premier livre, tout ce qui se rapporte à la nature et à la divinité ; dans le second livre, qui est adressé à un certain Faustinus, la morale; dans le troisième livre, dont l’authenticité est d’ailleurs douteuse, la logique. Le Traité du Monde , dédié encore à Faustinus, est une adaptation très libre d’un ouvrage grec analogue qu’on attribuait alors à Aristote, mais dont l’auteur véritable était sans doute Nicolas de Damas ; après un bel éloge de la philosophie, Apulée y décrit à grands traits l’univers : le ciel, les étoiles, l’axe du monde, l’atmosphère, les continents, l’Océan, les îles, les phénomènes météorologiques, et, au centre, Dieu qui mène le monde à la façon d’un roi d’Orient. Ces deux traités sont probablement des œuvres de jeunesse : dès le temps de son séjour d’OEa, on appelait communément Apulée « le philosophe platonicien « (2). En tout cas, le fond de ces ouvrages est peu original : l'auteur se contente le plus souvent de résumer les Grecs. Mais la forme est curieuse ; on rencontre fréquemment de brillants morceaux, d'ingénieuses descriptions, de l’esprit, de la fantaisie. A ce moment, la philosophie n’était encore pour Apulée qu’un prétexte pour étaler ses connaissances ou pour tracer des croquis de mœurs, pittoresques et crus. Plus tard, dans l’opuscule sur Socrate, on le voit qui moralise et se complaît en ses théories mys-

(1) Saint Augustin, De civit. Dei, VIII, 14-22. — Cf. Priscien, G-rammat. lat., II, 509.

(2) Apol.. 10.

LES PAÏENS

tiques. Mais nulle part nous ne découvrons trace d’un véritable esprit philosophique.

Ces trois ouvrages constituent une sorte de trilogie, où défilent à tour de rôle les trois grands penseurs grecs, Socrate, Platon, Aristote. Apulée les admirait tous les trois, mais il aimait surtout Platon. Dans Y Apologie, il parle sans cesse de lui, le cite à tout propos, le proclame son maître (1). Il lui resta toujours fidèle, mais en lui prêtant ses idées et ses rêveries propres, en le faisant pythagoriser, comme il dit (2). Pour ses contemporains, pour ses compatriotes des générations suivantes, et jusque dans les couvents du moyen âge, il fut toujours «le philosophe platonicien de Madaura ». Et saint Augustin écrivait: « Apulée l’Africain a été un noble platonicien » (3).

Toutes ces œuvres de philosophie ou de science auraient suffi pour assurer à Apulée l’estime ou l’admiration d’une élite. Mais c’est à l’éloquence qu’il dut sa bruyante renommée, Pendant son séjour à Rome, il avait débuté comme avocat (4). Rentré en Afrique, il continua de plaider, bien qu’à de plus rares intervalles : en Tripolitaine, nous 'savons qu’il défendit en justice les intérêts de Pudentilla, puis les siens propres ; à Carthage, il était toujours prêt à prendre en main la cause d'un ami. Mais il se tourna de plus en plus vers l’enseignement et l’éloquence d’apparat. Avant même

(1) Apol., 4; 41 ; 65, etc.

(2) Florid., 15.

(3) Saint Augustin. De'civit. De1 2 3 4', VIII, 12-14 — Cf. Sidoine Apollinaire. Epist.. IX. 13 ; Charisius, Gtramm. lat. de Keil. I, 240,

(4) Metam., XI, 28-30.

APULÉE DE MADAURA. — L’ANE ü’OR.

son départ pour OEa, il avait attiré sur lui l’attention publique par des harangues au proconsul. Durant les trois années qu’il vécut en Tripolitaine, il donna bien des conférences soit à la basilique d’OEa, soit dans les villes voisines (1). Après son procès de magie et son retour définitif à Carthage, toute l’Afrique s’accordait à saluer en lui le premier des orateurs du pays. Dans les différentes cités de la Numidie ou de la Proconsulaire, et plus encore dans la capitalè de la province, il prononça un nombre prodigieux de discours publics, comme prêtre d’Esculape, comme décurion de Madaura et sénateur de Carthage, comme député à l’Assemblée provinciale, comme grand prêtre d'Afrique, comme philosophe, rhéteur et conférencier ordinaire des Carthaginois. De cette immense œuvre oratoire, il nous reste deux spécimens fort intéressants : les Florides et Y Apologie.

On ne peut dire exactement comment s’est formé le recueil des Florides. 11 est probable que nous avons là seulement des morceaux choisis, extraits d’une collection plus complète par quelque admirateur d’Apulée. Tout au plus pourrait-on y reconnaître des notes retrouvées dans les papiers de l’orateur et publiées après sa mort. En tout cas, il ne faut s’attendre à trouver ici que les miettes de son éloquence. Ce tte réserve faite, l’ouvrage est bien curieux. Il comprend dans nos éditions quatre livres; mais c’est là une division tout artificielle et puérile, introduite sans doute par quelque grammairien ou copiste du moyen âge. En réalité, les Florides sont simplement une collection de vingtquatre fragments, de dimensions très inégales, et rapprochés ici au hasard des extraits : le seul rapport qu’aient entre eux ces morceaux, c’est que tous ont figuré dans des discours ou des leçons d’Apulée. Etant

(1) Apol. 1 , 24 ; 41 ; 5ü ; 73.

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donné les goûts encyclopédiques de l’orateur et la variété des circonstances où il parla, on nedoit point trop s’étonner de rencontrer un peu de tout dans ce recueil : des lieux communs de morale ou de philosophie ; de la mythologie, comme dans l’aventure de Marsyas ; de l’histoire naturelle, comme dans la description de l’aigle ou du perroquet ; de la géographie, comme dans les pages sur l'Inde ou sur Samos ; de la critique littéraire ou artistique ; un portrait d’Alexandre ; la fable du Corbeau et du Renard ; des anecdotes relatives aux rhéteurs Protagoras etHippias, au médecin Asclépiade, à Pythagore, à Platon et à Cratès le cynique. Les morceaux les plus précieux pour nous sont ceux qui renferment des souvenirs personnels à l’orateur, des allusions précises à ses études, à ses voyages, à ses ouvrages, à ses relations avec le public fl) : ce sont des fragments de Mémoires. Enfin il y a aussi de vrais discours, comme lexorde d'une harangue débitée aux portes d’une ville, comme les panégyriques des proconsuls Scipio Orfitus et Rufinus Severianus, comme le remerciement au consulaire Æmilianus Strabo (2 j. Deux de ces morceaux peuvent être datés sûrement : ce sont les discours prononcés devant Severianus en 161, et devant Orfitus en 163-164 (3) . La harangue où Apulée rend grâces à Strabo, qui venait de lui élever une statue, appartient probablement à l une des années suivantes (4). Ces indications chronologiques nous reportent donc à la première moitié du règne deMarc-Aurèle, et il est très vraisemblable que tous les autres fragments, où il est fait de fréquentes allusions à Carthage, sont de lamème période : c’est justement l’époque de

(1) Florid.. 5; 9; 13-24.

(2) Id., 1 ; 9; 16-17.

(3) Id.. 9 et 17. — Cf. Tissot, Fastes de la province romaine d’Afrique , Paris, 1883, p. 108 et 110.

(4) Flor’d ., 16. — Cf. Tissot, Fastes, p. 119-120.

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la plus grande activité oratoire et, des succès les plus retentissants d'Apulée. On voit l’intérêt que présentent les Florides : elles nous montrent à l’œuvre cette éloquence si variée et toujours en éveil, nourrie de lettres, de sciences et d'érudition, et pourtant toute de circonstance, émaillée d’anecdotes et de souvenirs personnels, souvent incorrecte et maniérée, encombrée de rhétorique, et très familière dans son pédantisme, d’ailleurs relevée d'imagination, d’impressions vives, de réalisme, de traits satiriques et de pittoresque. Dans la plupart de ces fragments, rassemblés au hasard, se dessine au premier plan la figure d’Apulée. Pourtant les Florides risquent de donner une idée un peu fausse de son talent ; tous ces morceaux brillants, isolés ainsi du corps même du discours, ne laissent guère voir que le virtuose, et Apulée n’a pas été seulement cela : pour bien juger ses moyens oratoires, il faut en revenir à Y Apologie.

Ce plaidoyer si curieux, unique en son genre, est souvent appelé aussi Livre sur la magie. L’ouvrage en lui-même est nettement caractérisé par le titre qu’il porte sur beaucoup de manuscrits : « Discours en un livre sur la magie, prononcé par Apulée, le Platonicien de Madaura, pour sa propre défense, devant le proconsul Claudius Maximus ». L’époque du proconsulat de Maximus étant jusqu’ici incertaine, il nous est impossible de préciser la date du procès ; tout ce qu’on peut affirmer, c’est qu’il eut lieu à Sabrata, en Tripolitaine, dans la seconde moitié du règne d’Antonin (1).

Yoici dans quelles circonstances s’engagèrent les débats. En Afrique, comme ailleurs, le gouverneur romain avait coutume de transporter périodiquement

(1) « Itic Sabralae eum hesterna die aniinadverti satis notabiliter in medio forci... » ( Apnl ., 59.) — « Pro tribunal', proconsul'' recitet, apud virum sanctissimum Claudium Maximum, ante has impemtoris Pü statuas... » {Ibid., 85.)

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son tribunal dans les divers chefs-lieux des circonscriptions judiciaires. C’est ainsi que le proconsul Claudius Maximus était venu à Sabrata tenir des assises, ce qu’on appelait un conventus. Apulée demeurait alors dans la ville voisine d'OEa. Pudentilla ayant des démêlés d’intérêts avec les Granii, il plaida naturellement pour sa femme. Ses ennemis montèrent contre lui une cabale et gagnèrent les avocats de la partie adverse qui se mirent à l’accabler d’injures, l’accusèrent de magie, et même insinuèrent qu il n’était pas étranger à la mort de son beau-fils Pontianus. Devant la gravité des faits allégués, Apulée à plusieurs reprises somma ses adversaires de déposer une accusation formelle. Ce n'était pas le compte des calomniateurs, qui essayèrent de se dérober. Mais à son tour le proconsul insista, et ils durent s’exécuter immédiatement. Ils ne parlèrent plus de la mort de Pontianus ; mais ils se rejetèrent sur le grief de magie (1).

Au fond de ce procès il n’y avait qu’une question d’argent. On se rappelle la singulière campagne entreprise par Pontianus pour remarier sa mère ; il avait réussi, mais l’union n'était pas encore conclue que luimême avait changé d’avis. C'était un esprit faible : il céda bien vite aux suggestions d’un certain Rufinus, dont il venait d’épouser la fille, une aventurière. Ce Rufinus, financier véreux, ruiné par des spéculations, avait résolu d’assurer aux siens toute la fortune de Pudentilla. Il eut vite fait d’enrôler dans son parti Pontianus et son jeune frère Sicinius Pudens, puis leur oncle paternel Sicinius Æmilianus. On commença par répandre de méchants bruits sur le compte d’Apulée, et l’on s’efforça par tous les moyens d’empêcher son mariage. Mais Pudentilla s’entêta, et l’union fut célébrée. Les ennemis du philosophe ne se tinrent pas pour

(1) Apol., 1-2.

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battus. Pontianus venait de mourir, après avoir d’ailleurs reconnu ses torts : Rufinus s’en consola en faisant épouser sa fille au petit Sicinius Pudens. La campagne de calomnies recommença : on accusait hautement Apulée d’avoir profité de l’amour de sa femme pour l’ensorceler et capter sa fortune, d’avoir supprimé Pontianus, de s’enrichir à force de crimes et de maléfices (1). De là les incidents de Sabrata, qui allaient aboutir à un procès en règle.

Ces ennemis d’Apulée étaient d’habiles coquins. Rufinus, qui avait conduit toute l’affaire et qui avait d’ailleurs une très mauvaise réputation, eut l’art, de ne se point montrer. Æmilianus, qui s’était trop avancé devant le proconsul, ne put reculer tout à fait ; mais, pour éviter les conséquences d’une imputation calomnieuse, il resta au second plan, il fit signer l’acte d’accusation par Sicinius Pudens, un enfant, et il confia l’affaire à l’avocat Tannonius Pudens (2). Celui-ci, à son tour, manœuvra fort adroitement. Pour avoir chance de convaincre les juges, il fallait que les accusateurs parussent désintéressés dans la question. Aussi l’on prit une voie détournée. On n’introduisit qu’incidemment l’histoire du mariage d’Apulée et de la captation des biens: on alléguaseulement ces faitscomme un exemple de ses maléfices. Tout l’effort de l’accusation porta donc sur le grief de magie (3). Pour rendre vraisemblables les sortilèges du philosophe, on ramassa tous les commérages d’OEa. On rappela certaines aventures mystérieuses de ses voyages en Orient, son initiation à tant de religions secrètes. On s’attacha à faire suspecter la moralité de ce beau parleur qui s’était si promptement enrichi, qui composait des vers si licencieux, qui dans

(1) Apol., 1-2 ; 67 ; 72-74 ; 76 ; 88 ; 98.

(2) Id., 4; 30 ; 46.

(3; « Ne omnino desistere videretur calumnia magiæ,... eam solum sibi delegit ad accusandum. » (Apol., 2.)

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son laboratoire réunissait tant d'instruments étranges, et en qui la foule depuis longtemps voyait un magicien. Puis l’on précisa :

1° — Apulée fait acheter partout des poissons d'espèces rares; il les met en pièces dans son laboratoire, et il en fabrique un breuvage dont il s’est servi pour ensorceler une femme . On peut interroger là-dessus son esclave Thémison, qui est chargé de ces mystérieuses commissions ;

2° — Quand Apulée demeurait chez Pontianus, il gardait soigneusement dans la bibliothèque et dérobait à tous les regards un mystérieux talisman enveloppé dans un mouchoir. De ce fait nous avons un témoin irrécusable : c'est le bibliothécaire lui-même, un affranchi de Pontianus ;

3° — Apulée a fait fabriquer secrètement un petit squelette en bois, destiné à ses opérations magiques. Nous avons assigné à comparaître l’artiste qui a reçu et exécuté la commande : c’est Saturninus d’OEa, ici présent ;

4° — Dans l’appartement de son ami Appius Quintianus, et avec lui, Apulée a célébré des sacrifices nocturnes; peu de temps après, Quintianus déménageait, et dans l’une des pièces, où l'on releva des plumes d’oiseaux, on s’aperçut que les murs étaient noircis de fumée. Ci-joint la déposition écrite de Junius Crassus, le propriétaire de la maison ;

5° — Apulée a fasciné un jeune esclave, nommé Thallus. La scène s’est passée dans un endroit écarté, près d’un petit autel et à la lueur d’une lanterne. Dès qu’ont été prononcées les formules magiques, l’enfant a roulé sur le sol, sans connaissance; puis l’opérateur l’a rappelé à la vie. Quatorze esclaves, camarades de Thallus, confirmeront le fait, et avec eux Sicinius Pudens, témoin oculaire. D'ailleurs, bien d'autres enfants ont été victimes de semblables incantations ;

APULÉE UE MADAUHA. — L’ANE u’OK. 293

6° — Une femme malade a été conduite par son médecin chez Apulée, qui promit de la guérir, mais qui d'un regard la fit tomber à terre sans connaissance. Qu’on interroge à ce sujet le médecin ;

7° — Par ses artifices magiques, Apulée a contraint Pudentilla à l’épouser ; à peine marié, il lui a fait signer une donation de presque tous ses biens ; et, avec l’argent de sa femme, il a acheté sous son nom une magnifique propriété. Cela, tout le monde le sait à OEa ; et, dansune lettre que nous produisons, Pudentilla déclare elle-même : « Apulée est un magicien ; et j’ai été ensorcelée par lui (1). »

Tels sont les faits et les témoignages sur lesquels les ennemis d’Apulée basaient leur accusation de magie. Ils insistaient naturellement sur les dangers de toute sorte que présentaient ces sortilèges : dangers pour la santé et la raison des victimes; dangers aussi pour l’ordre social, comme le prouve l’exemple de Pudentilla qui en est arrivée à déshériter ses fils. Et l'on requérait contre le magicien l’application de la loi. Si Apulée était condamné, toute donation était nulle, et l’héritage était sauvé. Mais, en reléguant au second plan la question d’intérêt, les accusateurs s’attribuaient le beau rôle et avaient l’air de ne poursuivre que le châtiment d’un sorcier.

Cette tactique ne laissa pas que d’embarrasser Apulée. Presque tout le monde alors admettait la possibilité et l’efficacité des opérations magiques. En Afrique principalement, ces croyances étaient très populaires. Pline, qui avait visité le pays, nous parle de familles indigènes dont les membres pouvaient jeter des sorts sur les arbres, les moissons, les troupeaux, les chevaux, les enfants : tout ce que touchait le charme, étaitvoué à la

(1) Apol.. 2-4 ; 25 ;

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mort. Le même Pline prétend avoir été témoin d'un miracle plus extraordinaire encore : « Moi-même en Afrique, dit-il, j'ai vu une femme changée en homme le jour de ses noces. C'est L. Cossitius, citoyen de Thysdrus, qui vit encore au moment où je raconte son aventure (1). » Plus tard, Septime Sévère de Leptis fut impliqué dans un procès de magie ; et il y croyait si bien que, devenu empereur, il fit condamner et exécuter pour le même crime le proconsul Apronianus (2). L’accusation intentée à notre philosophe n’avait donc en elle-même rien d’invraisemblable. — Or les opérations qu’on lui reprochait étaient très sévèrement punies par les tribunaux. Il le remarque lui-même : « Lamagie, dit-il, est chose grave, qui tombe sous le coup de la loi. Dès les plus anciens temps, elle a été interdite par les Douze Tables, à cause des incroyables enchantements dont on peut frapper les productions de la terre (3). » Ce fut bien pis sous l'empire. Tibère et ses successeurs promulguèrent des lois spéciales contre les adeptes des sciences occultes. Les empereurs chrétiens devaient redoubler de sévérité et ordonner de terribles persécutions contre les magiciens : sous Constantin, le philosophe néo-platonicien Sopater, bien qu'ami du prince, fut condamné à mort pour avoir enchaîné les vents et empêché ainsi les convois de blé d’arriver à Constantinople ; sous Valentinien, un proconsul de Carthage fut traduit en justice et torturé pour avoir consulté des sorciers (4). 11 s'agissait donc pour Apulée d’une très grave affaire. Ce qui augmentait pour lui le danger, c’est qu’il ne se sentait pas tout à fait innocent. Quand on lit et relit avec attention son plaidoyer, on arrive à celte

(t) Pline, ffisi. Nat.. VII. 16 et 36. — Cf. Aulu-Gelle, IX, 4.

(2) Dion Cassius, LXXVI, 8-9 ; Spartien. Sever., 4

(3) Apol., 47. — Cf. Tertullien, Apolog.. 35.

(4) Cad. Theodos., IX. 16, 4-6 ; Eunape. Vit. Sophist. (Ædesius) ; Ammien Marcellin, XXY1I1, 1. 17-23.

conclusion que non seulement il croyait à la magie, mais qu’encore il s’y était quelque peu compromis. Ce n’était point évidemment, comme le disaient ses ennemis, pour tirer profit de sa science occulte ; c’était curiosité desavant ou de dévot. Mais enfin ses ennemis n’avaient qu’à moitié tort : et cela suffisait pour rendre très difficile sa défense.

Il s’en est tiré à force de talent, et par des ruses d’avocat. Ses adversaires avaient eu la perfide habileté de tout ramener au grief de magie. C’était là tout le procès, Apulée le déclare lui-même : « Cette imputation de magie, qui prête plus à la diffamation qu’à une discussion précise, voilà le seul texte qu'ils aient choisi pour leur accusation (1). » Ne se sentant point en sûreté sur ce terrain, il va employer toute son adresse à déplacer la question et à détourner d'un autre côté l’attention des juges. Il retardera autant que possible l'examen des sortilèges qu’on lui reproche ; et, quand il devra enfin les passer en revue, il dissimulera la faiblesse de sa réfutation au milieu de longues et spirituelles digressions. Au contraire, il se jettera dès le début sur les épigrammes que lui a décochées l’avocat de ses ennemis, et il discutera complaisamment les épithètes malsonnantes que l’on a accolées à son nom. Peu à peu il ramènera cette affaire criminelle aux proportions d’un simple procès civil ; dans toute la seconde moitié de son plaidoyer, il ne parlera guère que de son mariage et de son désintéressement. Dans ces conditions, la réfutation sera facile. Avec une verve intarissable, Apulée démasquera ses accusateurs, il insistera sur leurs mauvais antécédents et les tournera en ridicule ; il raillera les hésitations d’Æmilianus, qui, malgré l’intervention du proconsul, n’a pas osé soutenir lui-même ses calomnies et en a rejeté la responsabilité sur un enfant. Il mon-

(1) Apol., 2.

LES PAÏENS

trera que la haine de ses ennemis a son origine dans de basses considérations d’argent : « A part une stérile envie, dira-t-il, mon mariage est la seule cause de l’accusation présente et de toutes les calomnies antérieures (1). » En face de ces turpitudes de coquins rapaces, il peindra son existence à lui, existence d'honnête homme voué à l’étude; il profitera de sapopularité pour parler beaucoup de sa personne, de son caractère et de ses ouvrages. Et comme le proconsul, qui préside le tribunal, est lui-même un stoïcien distingué, un ancien maître de Marc-Aurèle, Apulée n’hésitera pas à identifier sa cause avec celle de tous les philosophes imprudemment raillés par ses ennemis : « Ce n’est pas seulement moi, s’écriera-t-il, que j'ai à justifier, c’est encore la philosophie dont la dignité repoussele moindre blâme à l’égal de la plus grave accusation (2). » Tout cela prêtera à de beaux développements oratoires ; surtout, le danger d'un véritable procès de magie se trouve écarté. Les sortilèges n'ont plus rien avoir dans l’affaire : il s’agit de savoir si on laissera insulter par des scélérats et des imbéciles la confrérie des philosophes, si un sage comme Apulée a pu détourner une fortune.

De là, l'ingénieuse disposition du plaidoyer, où rien n’est abandonné au hasard.

Au début, pour se concilier la faveur des juges, Apulée se complaît en de spirituels développements sur sa personne. « Je crois nécessaire, dit-il, pour l’intégrité de mon honneur, de réfuter toutes les mesquines calomnies, avant d’en venir au fond de la cause (3;. » L'avocat Tannonius Pudens avait commencé son réquisitoire par ces mots : « Nous accusons devant vous un beau

(1 )Apol., 66.

(2) la., 3. — Sur Claudius Maximus, voyez : Apol., 1 sqq ; 19 ; 25 ; 36 ; 4S ; 64 ; Marc-Aurèle, De reb. suis. 1, 13 ; VIII, 25. — Cf. Tissot. Fastes, p. 103-103.

(3) Apol., 3.

APULÉE DE MADAURA. — L’ANE d’OR.

philosophe, aussi éloquent en grec qu’eu latin (1) »; puis venaient des railleries sur les poésies d’Apulée, sur une recette de dentifrice, sur des vers licencieux, sur ses miroirs, sur son origine barbare, sur sa pauvreté d’autrefois. C’étaient pour le philosophe autant de portes de sortie, et il saisit avec empressement l'occasion qu'on lui fournit. Après quelques compliments au proconsul et un exposé satirique des préliminaires du procès, il reprend une à une et discute longuement les insinuations de ses ennemis. Lui reprocher sa belle ligure, c’est lui faire un compliment ; car la beauté est un don des dieux, souvent accordé aux philosophes. Encore est-il si beau qu’on veut bien le dire ? Il a tant travaillé que ses traits sont désormais flétris; et, comme personne, il dédaigne la parure : « Ma chevelure, ajoute-t-il, que par un mensonge effronté l’on m’accuse de laisser flotter sur mes épaules par un calcul de coquetterie, ma chevelure, vous la voyez. Comme elle est séduisante et bien soignée ! Est-il une crinière plus hérissée, plus enchevêtrée ! Ne dirait-on pas de l’étoupe en paquets et en bourre ? Impossible de s’y dépêtrer, tant il y a de jours que je n’ai pris soin de l'arranger, même de la démêler et de la séparer (2). » Est-il éloquent? ce n’esl pas à lui d’en juger, mais il a assez travaillé pour mériter d’acquérir quelque talent. S'il a rimé la recette d’une poudre dentifrice, il l’a fait sur la demande d’un ami : d’ailleurs lui-même soigne ses dents, il l’avoue ; pour tout homme, c’est un droit ; pour un avocat et un prêtre, c’est un devoir. Ses poésies légères, que ses ennemis citent en se voilant la face, ne sont point si licencieuses, et il n'hésite pas à les lire en plein tribunal : qu’y a-t-il là de dangereux? On trouve bien autre chose chez les-

(O Id.. 4.

(2) Id; 4-5.

LES PAÏENS

poètes, et, après tout, il n’a fait qu’imiter Solon et Platon. Des miroirs, il en a sans doute : mêmeil s’y regarde quelquefois, comme l’ont conseillé Socrate et Démosthène ; mais lui, il s’en sert surtout pour ses expériences d’optique. On l’a traité de barbare, parce qu'il est né aux confins de la Numidie; mais il ne rougit pas de sa patrie, qui d’ailleurs n'est point si barbare : en tout cas, il aurait d’autant plus de mérite à être civilisé. On l’accuse d’avoir été pauvre , d’avoir eu pour tout patrimoine une besace et un bâton ; mais la pauvreté n’a jamais déshonoré personne, elle a été le lot de la plupart des grands hommes ; d’ailleurs, il n’est pas si dépourvu de biens, il a hérité d’une assez jolie fortune: s’il s’est appauvri quelque peu, c’est par ses générosités (1).

Après ces amusantes discussions épisodiques, destinées à dérider les juges, Apulée se décide à aborder la question : « J’arrive maintenant, dit-il, à l’accusation même de magie, immense bûcher qu’on allumait à grand fracas pour me perdre, et qui, contre l'attente de tous, s'est éteint dans je ne sais quels contes de vieilles femmes (2). » Ici plus que jamais il va s’évertuer à éviter le point précis du procès. D’abord il s’amuse à ergoter sur les mots. Qu’est-ce que cette magie dont l'accusent ses ennemis? Chez les Perses et pour Platon, c'est tout simplement le culte des dieux : en ce sens, l’orateur se déclare fort honoré d’être classé parmi lesmages. Prétendra-t-on qu’il est magicien dans l'acception vulgaire du terme? Alors il s'étonne qu’on n’ait pas craint de s’attaquer à un homme qui dispose d’une telle puissance : en réalité, accuser un homme de magie, c'est déclarer qu’on ne l'en croit pas coupable. « Du reste, ajoute Apulée, rien de plus vain, de plus

(1) Td.. 5-23.

(2 ) Id„ 25.

APULÉE DE MADAURA. — L’ANE d’oR. 299

inepte, de plus niais, que les prétendues preuves de mes accusateurs. » D’un air dédaigneux, il énumère rapidement les faits allégués, en marquant chacun d’eux d’un trait satirique. Ces sottises ne méritent même pas une réfutation, et il pourrait arrêter là son discours ; mais, comme la clepsydre est presque pleine encore, il va les passer en revue, pour remplir le temps. « Vrai ou faux, dit-il, je ne nierai rien ; j’avouerai tout, comme si tout était vrai. De cette façon, la foule immense qui de toutes parts est accourue pour l'audience comprendra clairement que contre les philosophes on ne peut rien avancer non seulement de vrai, mais encore de faux; ils sont si forts de leur innocence qu’ils préfèrent se justifier alors qu’ils pourraient nier (1). » C’était reconnaître implicitement l’exactitude des faits incriminés. Ne pouvant les contester, Apulée entreprend de démontrer que dans tout cela il n’y a pas trace de magie. Ces poissons qu’on lui reproche d’acheter lui servent tout simplement pour ses études d'anatomie, et jamais animaux marins n’ont été employés pour des opérations magiques ; ce Thallus et cette femme qui sont tombés raides devant lui, c’étaientdesépileptiques, et ni l’un ni l’autre ne remplissait les conditions indispensables aux extases magiques; ce talisman qu’on a vu dans sa bibliothèque, c’est un emblème religieux que seuls des initiés ont le droit de voir; ces sacrifices nocturnes dont on a parlé ne sont guère vraisemblables, et ils ont existé seulement dans la déposition d’un ivrogne qui a vendu son faux témoignage ; ce prétendu squelette, fabriqué par un artiste d’OEa, est une charmante statuette de Mercure que les juges auront plaisir à admirer (2). La plupart de ces réponses ne sont pas absolument décisives. Presque toujours Apu-

(1) Id., 25-28.

<S) Id., 29-63.

LES PAÏENS

lée reste prudemment en dehors du point précis de l'accusation : qu'il dissèque des poissons, qu'il possède un portrait de Mercure, qu’il ait traité des épileptiques, cela ne prouve pas nécessairement que les poissons, les sujets épileptiques et le portrait de Mercure, dieu des sorciers, n’aient pu réellement lui servir à des opérations magiques. D’ailleurs, il expédie lestement et cache au milieu de son discours les griefs les plus graves. Et toujours il procède de même : à peine a-t-il mentionné le fait, qu'il se met à railler ses ennemis, à égarer ses auditeurs dans de longues dissertations sur l’histoire naturelle, la médecine, la philosophie, la religion ou les sciences occultes. On prend tant de plaisir à l'écouter qu’on oublie de quoi il s’agit; on rit avec lui, et un juge qui rit est désarmé.

L’orateur change de tactique dans la dernière partie de son discours, qui est aussi la plus considérable. Evidemment gêné par l'accusation de magie, il a jusqu'ici tourné la difficulté par des plaisanteries et d'habiles digressions. Il affecte de ne prendre au sérieux et de ne discuter à fond que les imputations relatives à son mariage. C’est que sur ce point il se sentait sûr de lui. Sa conscience d’honnête homme ne lui reprochait rien, et il avait des preuves plein les mains. Ses accusateurs ont produit une lettre, où suivant eux sa femme elle-même se plaint de ses sortilèges : la lettre est authentique, mais on a eu soin d’isoler le passage en question, ce qui en dénature le sens; de 1a. lecture du document tout entier, il ressort au contraire que Pudentilla répétait cette calomnie pour la réfuter. Que vient faire la magie dans toute cette histoire? Pudentilla était veuve ; elle avait non pas soixante ans, comme on l’a dit méchamment, mais quarante ans; elle a été fort heureuse de trouver un bon mari comme Apulée ; et s'ils se sont épousés à la campagne, ce n’est pas qu'ils eussent à cacher aucune intrigue, c’est tout

APULÉE DE MADAURA. — L’ANE d’0R. 301

simplement qu’ils voulaient éviter les ennuis d’une noce en ville (1). On accuse l’orateur d’avoir confisqué la fortune ; bien au contraire, il a fait preuve d’un entier désintéressement : « Quand bien même, dit-il, j’aurais été le plus grand magicien du monde, je n’aurais eu aucun intérêt à employer les enchantements et les filtres pour séduire Pudentilla (2). » Et, pièces en main, il prouve que son mariage ne lui a pas été avantageux : la dot, qu'il n’a pas encore touchée, est modeste, et elle doit faire retour aux héritiers de sa femme, si lui-même meurt sans enfant; bien plus, alors que Pudentilla voulait déshériter l'ingrat Pudens, c’est Apulée qui l’a décidée à tester en faveur de son fils; quant à cette propriété magnifique que le philosophe aurait acquise pour lui, c’est un petit domaine acheté au nom de Pudentilla, comme en témoignent le tuteur de la dame et le trésorier qui a encaissé les droits de vente (3). Apulée a donc les mains nettes; son innocence est démontrée, et il résume toute son argumentation en quelques phrases incisives : « Voyons donc un seul de ces maléfices ; je n’en demande qu’un, le moins évident ou le plus contestable de tous. Quant aux griefs que vous avez formulés, voyez si j’y réponds en deux mots :

« Tu brosses tes dents ? — J’ai le droit d’être propre.

« Tu regardes des miroirs ? — Un philosophe le doit.

« Tu fais des vers ? — C’est permis.

« Tu étudies les poissons ? — Aristote l’enseigne.

« Tu consacres du bois ? — Platon le conseille.

« Tu prends femme? — Les lois l’ordonnent.

« Ta femme est ton aînée? — ■ C’est fréquent.

« Tu as agi par cupidité ? — Regarde le contrat de

(1) Id., 66-89.

(2) Id.. 90.

(3) /fZ.; 91-101.

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mariage, rappelle-toi la donation, lis le testament (1). »

Ces derniers mots du plaidoyer caractérisent bien la tactique d'Apulée : il y répond à tout, sauf à l’essentiel, à la seule accusation nettement formulée par ses adversaires, l’accusation de magie. Il avait changé peu à peu l’objet du débat : il avait prouvé jusqu'à l'évidence que, fùt-il le plus puissant des sorciers, il n’avait point fait un usage criminel de sa science occulte. Cette démonstration suffit pour le faire acquitter, parce qu'il parlait devant des juges éclairés et philosophes, charmés de son éloquence et de son esprit ; il bénéficia d’ailleurs de sa popularité et du mauvais renom de ses accusateurs, d’autant mieux qu’à ce moment, sous Antonin, pour tout ce qui relevait uniquement de la conscience, le mot d'ordre était à 'la tolérance. Mais, en réalité, il n'avait nulle part touché le fond de la question : oui ou non, était-il magicien ? oui ou non, s’était-il livré à des opérations magiques ?

Qu'il crût aux sciences occultes et que sa curiosité •eût été attirée de ce côté, c’est ce dont on ne peut douter. Malgré lui, son embarras se trahit quand il arrive aux faits incriminés. Il affecte de les dédaigner, mais il ne peut les nier. Il déclare qu'il les avouera tous, évidemment pour ne pas être obligé de reconnaître formellement quetels ou tels sont vrais. « Je prouverai, dit-il, qu'il n'y a dans tout cela rien qui touche à la magie. Je montrerai ensuite que, fussé-je le plus grand magicien du monde, je n’ai donné aucun motif, aucune occasion de me surprendre au milieu de quelque maléfice (2). » Pour repousser tout soupçon de sortilèges ou pour ne pas entrer dans de compromettantes explications, il allègue sa piété, ses études d’histoire

(t) Id.. J 03.

(2) Id., 28.

naturelle ou de physiologie. Cet objet sacré où l’on a prétendu voir un talisman, il ne peut le montrer, ni même en révéler la nature. Ce grand dieu qu’il adore, il refuse de le nommer (1). Ces sacrifices nocturnes, il se contente d’en rire. Pourtant il est forcé de convenir qu’à plusieurs reprises, devant lui, des personnes ont été prises du sommeil magnétique ; dans l’affaire de Thallus, quand on le somme de produire les témoins, il amène bien les quatorze camarades de l’esclave, qui n’étaient pas là, mais il s’arrange pour ne pas montrer le seul témoin irrécusable, le sujet luimême (2). D’ailleurs Apulée avoue qu’il croit à l’hypnotisme : « Voilà, dit-il, ce que je lis dans plusieurs auteurs sur les enfants magiques. Mais j’hésite, quand il s’agit de déclarer si je crois ou non ces choses-là possibles. Sans doute, je pense avec Platon qu’entre les dieux et les hommes existent certaines puissances divines, intermédiaires par leur nature et par l’espace qu’elles occupent; ce sont ces êtres qui président à toutes les divinations, à tous les prodiges de la magie. Il y a plus : je suis persuadé qu’une âme humaine, surtout l'âme saine d’un enfant, peut, au moyen de ■charmes qui la transportent, de parfums qui l’extasient, être entièrement soustraite à la conscience des choses de ce monde ; insensiblement elle peut oublier son corps, être ramenée, réduite à sa nature essentielle, qui est immortelle et divine ; alors, dans une espèce de sommeil, elle peut prédire l’avenir » (3). Il admet également que les sortilèges peuvent agir sur le cœur des femmes (4). Enfin, il connaît à merveille les éléments de l’art magique ; il cite tous les sorciers célèbres, et, pour se moquer de l’ignorance de ses

(1) Id., 56 sqq.; 64-65.

(2) Id., 45 — Cf. 43 et 48.

(3) Id., 43.

(4) Id.. 78 sqq.

LES PAÏENS

accusateurs, il se laisse entraîner à faire devant les juges un véritable cours de magie (1). De tout cela on peut induire que le dévot philosophe, si passionné pour tous les genres d’expériences, s’était laissé tenter, lui aussi, et avait quelquefois mis en pratique ce qu’il connaissait si bien. C'est du moins la conclusion qu’en tira la foule dans sa logique impitoyable, le jour même du procès. La plaidoirie approchait de la fin, et Apulée venait de dire : « Trouvez un seul motif, même des plus frivoles, qui ait pu me faire rechercher la main de Pudentilla pour un intérêt personnel quelconque ; prouvez qu’il soit résulté pour moi de ce mariage le moindre bénéfice, et alors je consens à passer pour un Carinondas, un Damigéron, un Moïse, un Jannès, un Apollonius, un Dardanus, ou n’importe quel magicien connu depuis Zoroastre et Hostanès... » A ce moment, l’orateur fut interrompu par les violentes rumeurs du public ; et le proconsul eu t bien de la peine à apaiser la foule. Apulée poursuivit, un peu déconcerté par ce vacarme : « Voyez, je vous prie, Maximus, quel tapage ils ont fait, parce que j’ai énuméré les noms de quelques magiciens. Comment procéder avec des gens aussi grossiers, aussi barbares ? Dois-je répéter encore que ces noms et bien d’autres ont été tirés par moi des plus illustres auteurs dont les bibliothèques publiques renferment les ouvrages ? Faut-il leur prouver qu’autre chose est de connaître des noms, autre chose de se livrer aux mêmes pratiques, et que des citations dues à un peu de mémoire et d’érudition ne sauraient être considérées comme l'aveu d'un crime ? Ne vaut-il pas bien mieux, Claudius Maximus, m’en rapporter simplement à vos lumières, à votre science, et dédaigner de répondre à ces clameurs de gens grossiers et ignorants ? Oui, c'est ce parti que j’adopte. Qu’ils pensent

(1) Id., 30-31 ; 40-Î3 ; 90.

APULÉE DE MADAURA. — L’ANE d'OR. 305

ce qu’ils voudront, je ne n’en soucierai (1)». De cet incident d’audience il résulte nettement que l’argumentation d’Apulée n’avait pas convaincu la foule, pas plus que nous : son plaidoyer ne fit que donner un nouvel aliment aux commérages et fortifier les soupçons depuis longtemps répandus.

Telle est l’origine de cette curieuse légende d’Apulée magicien, qui fut si populaire en Afrique pendant des siècles. Elle commença de se former dès le temps de la jeunesse du philosophe. De bonne heure on trouva suspects ses longs voyages en Orient, son goût des religions occultes, son initiation à tant de mystères,, sa foi de néo-platonicien, ses travaux de laboratoire, sa fortune rapide, même la fascination de son éloquence. Ces préjugés populaires avaient abouti à l’accusation solennelle de magie, portée devant le proconsul. Acquitté, Apulée n’en fut que plus soupçonné : malgré toute l’habileté de sa défense, il avait laissé voir son goût et sa connaissance des sciences occultes ; on pensa tout simplement qu’il s’était tiré d’affaire en ensorcelant ses juges. Après sa mort, la légende se précisa encore ; on lut tous ses ouvrages avec des yeux prévenus ; on y vit qu’avec des plantes il opérait des guérisons mystérieuses ; dgms ses traités de philosophie on trouva la preuve qu’il avait toujours cru aux démons; dans son roman des Métamorphoses, on rencontra en foule des aventures d’enchanteurs et de sorciers, bien plus, on y releva cet aveu que lui-même s’était changé en âne ; et de ce qu’il disait on conclut tout ce qu’il ne disait pas. Peu à peu se produisit un singulier revirement de l’opinion publique : on s’enorgueillit en Afrique de la puissance surnaturelle du grand Africain. Et quand arrivèrent les apôtres chrétiens, parlant des miracles de leur Christ, les

(1) Id., 90-91.

LES PAÏENS

défenseurs de la vieille société leur opposèrent les miracles du païen Apulée, miracles d'une authenticité incontestable, puisqu’ils s’étaient accomplis dans le pays même. Aussi les apologistes chrétiens partirent en guerre contre le philosophe de Madaura, qui d’ailleurs, dans son roman, avait raillé les partisans de la religion nouvelle (1). Polémistes ou évêques, ceux-là -mêmes qui admiraient le plus son talent d’écrivain et qui pour le style relevaient directement de lui, s’efforcèrent de ruiner son action sur les âmes. La lutte dura longtemps, autant que la bataille entre le paganisme et le christianisme. Au troisième siècle, Lactance mentionne les miracles d’Apulée (2). Au commencement du cinquième siècle, saint Augustin, qui cependant appréciait beaucoup le philosophe pour l’avoir beaucoup lu, se fâcha souvent contre le magicien : « Apulée, dit-il, et d’autres personnages versés dans les arts de la magie, voilà les hommes que l’on compare, même que l'on préfère au Christ (3) !» Et bien des fois il combattit avec acharnement cet adversaire qu'il jugeait très dangereux. La légende se répandit même hors de l’Afrique, comme l'atteste ce passage de saint Jérôme : « Ce n’est pas un grand privilège que de faire des miracles : en Egypte, les magiciens en fîrént contre Moïse ; de même, Apollonius et Apulée (4). » Chose curieuse, tout en attaquant le philosophe, les chrétiens croyaient à sa puissance -surnaturelle ; ils étaient convaincus qu’il avait été en relations avec les démons. Ainsi, jusqu’à l’invasion vandale, païens et chrétiens d’Afrique ont livré bataille autour du nom d’Apulée le sorcier.

(1) Metam., IX, 14.

(2) Lactance, Inst, divin., Y, 3, 7.

(3) Saint Augustin, Epist. 138. — Cf. Epist. 136 et 137 ; De civit. Del , Vlll, 19.

(4 Saint Jérôme, in Psalm. LXXXI ( Patrologie de Migne, .tome XXVI, p. 1066).

APULÉE DE MADAURA. — L’ANE d'OR.

On voit le grand intérêt historique que présente Y Apologie : non seulement elle renferme une foule de détails curieux sur les sciences occultes et la société du temps, mais encore on y voit germer une légende intéressante pour l’histoire du christianisme. La valeur littéraire du plaidoyer n’est pas moindre. Malgré les défauts qu’on y peut relever, malgré l’abus des digressions et des jeux d’esprit, c’est une œuvre des plus originales, unique en son genre, infiniment curieuse, vraiment éloquente par endroits et toujours amusante, pleine de fantaisie, de grâce et de verve, toujours étrangement personnelle. En étudiant la structure du discours, nous avons montré l’habileté de l’avocat. Mais, à ne considérer que la forme, il y a encore beaucoup à admirer. Apulée s’y montre écrivain toujours ingénieux et spirituel. Çà et là, de jolis morceaux, un peu épisodiques, mais brillants, sur la pauvreté, sur les miroirs, sur le veuvage, sur l’ingratitude, sur les mariages à la campagne (1). Les portraits en charge des accusateurs ou des témoins, de l’escroc Rufinus et des honnêtes personnes qui l’entourent, du vieux paysan Æmilianus, du jeune et sot Pudens, de l’ivrogne Junius Crassus, de l’épileptique Thallus, sont de vrais chefs-d’œuvre de malice et de satire bouffonne (2). En beaucoup d’endroits, de petits croquis de mœurs, des scènes de la vie, des intérieurs de campagnards ou de coquins, des paysages, annoncent le romancier. Tout cela s’éclaire d’un style rapide, précis, mordant, pittoresque, éclatant de couleurs. Apulée déclare au début de son discours qu’il a eu seulement cinq ou six jours pour préparer sa défense (3) ; on peut en conclure que, suivant l’usage, il a beaucoup remanié le plaidoyer primitif ; car V Apologie, avec ses airs de laisser-aller,

(1) Apol., 14-22 ; 85-88; 92.

(2) Id., 43-44 ; 56-60 ; 14-77 ; 97-98

(3) Id., 1.

LES PAÏENS

est une œuvre très étudiée où revit, avec toute la puissance de sa parole, avec tout son entrain et sa fantaisie, l’orateur adoré des Carthaginois.

De tant de livres d’Apulée, un seul a pris rang dans la littérature générale, parmi ces chefs-d’œuvre privilégiés que lisent les gens un peu instruits de tous les pays et de tous les temps. Le philosophe, le savant, même l’orateur, sont aujourd’hui peu connus. Seul, le romancier a vraiment survécu : pour la postérité, Apulée n’est plus que l’auteur de Y Ane d'or.

Il avait composé plusieurs romans. Tel était cet Iiermagoras, qui a été assez souvent cité par Priscien ou d’autres grammairiens d'Afrique (1). Les courts fragments que nous en possédons se rapportent à des récits d’aventures, à des paysages, à des scènes de mœurs. Mais, d’après ces débris, il est naturellement impossible de se faire une idée de l’œuvre.

Au contraire, le roman des Métamorphoses , surnommé Y Ane d'or par l’admiration enthousiaste des lecteurs d'autrefois, nous est parvenu presque intact. C’est un ouvrage très considérable, en onze livres, et d’autant plus précieux que, si l’on met à part le Satyricon de Pétrone, c’est le seul spécimen original de la littérature romanesque chez les Latins. Quoique plusieurs critiques se soient efforcés récemment d’em-

(l)Les principaux fragments de Y Herm agoras, tous très courts d’ailleurs, nous ont été conservés par Priscien (livres 111. IV, VI, et X ; tonies II et 111 des Grammat. laè. de Keil), et par Fulgence dans son Exposit. sermon, antiqui.

brouiller la question (1), nous ne doutons point que les Métamorphoses n’aient été écrites à Carthage pendant la dernière moitié de la vie d’Apulée. Elles ne peuvent dater de sa jeunesse : car dans l'Apologie, où il parle si complaisamment de toutes ses œuvres, aucune allusion n’est faite à ses romans ; et, s'il en eût publié déjà, ses ennemis n’auraient pas manqué d’exploiter contre lui les aventures prodigieuses et la licence de ses récits. En réalité, les Métamorphoses sont mentionnées pour la première fois dans la biographie d’Albinuspar Capitolin : au moment où Septime Sévère et Albinus, deux Africains, se disputaient l’empire, Sévère se moquait de son compétiteur « qui perdait son temps à des contes de bonne femme, et qui vieillissait au milieu des amusements littéraires et des milësiennes puniques de son Apulée (2). » De ce texte précis on doit conclure : 1° que le roman a été composé à

(1) Rohde, Rhein. Mus., XL, 7G sqq. ; Bürger, Hermes , XXIII, 489 sqq. ; Teufl'el. Gesch. der rom. Lit., 5e édition. 1890. — Suivant l’opinion qui prédomine aujourd’hui dans la critique allemande, et qu’est tenté d’adopter le continuateur deïeutl'el. les Métamor

■ phases seraient le plus ancien des ouvrages d’Apulée. Cette opinion s’appuie seulement sur les allusions que fait Apulée au temps de son séjour à Rome ( Metam ., I, 1 ; XI, 26-30). Mais, en réalité, ces allusions ne prouvent rien: Apulée, de retour à Carthage, s’est souvenu de Rome, comme il se souvient d’Athènes, de Corinthe ou de Samos. Par contre, l’hypothèse soulève de très graves objections. On ne s'explique pas alors pourquoi le roman n’est mentionné ni dans l 'Apologie ni dans les Florides , où Apulée parle si souvent de lui et de toutes ses œuvres ; pour tourner cette difficulté, on est obligé d’admettre que les Métamorphoses avaient d’abord paru sans nom d’auteur, ce qui est une supposition toute gratuite. Tout aussi forte est l’objection tirée de la forme : les caractères propres du style d’Apulée se dessinent bien plus nettement dans le roman que dans le plaidoyer ; et, pour cette raison encore, on doit rapporter les Métamorphoses à la seconde moitié de la vie d’Apulée. Enfin, si elles avaient été écrites à Rome, pourquoi Capitolin les aurait-il appelées un « roman carthaginois » ?

(2) « Cum ille næniis anilibus occupatus inter milesias punicas Apulei sui et ludicra litteraria consenesceret. b (Capitolin, Clod. Albin., 12.)

LES PAÏENS

Carthage, pour les Carthaginois, puisqu’il est qualifié de punique ; 2° qu'il est antérieur à l'année 197, date de la mort d’Albinus. — Comme Apulée s’établit à Carthage vers la fin du règne d'Antonin et comme il ne parait pas avoir vécu jusqu’à la fin du règne suivant, les Métamorphoses doivent avoir été écrites dans la première moitié du règne de Marc-Aurèle. A ce moment, Apulée était en pleine possession de son talent comme de sa gloire : l 'Ane d'or est le chef-d’œuvre de sa maturité.

C’est un chef-d’œuvre d'un genre bien particulier. Les Métamorphoses sont une sorte de roman à tiroir, où les épisodes, très nombreux et très variés, sont reliés au sujet principal par un fil assez mince. Le cadre est fourni par une histoire enfantine, les aventures d’un homme changé en âne. Lucius, le héros du livre, se rend pour affaires en Thessalie. Dans un défilé du mont OEta, il fait route avec un marchand de fromages, qui lui raconte des événements extraordinaires, des exploits de sorcières. Il écoute ces récits avec une curiosité croissante, à la fois tremblant et ravi; car, s’il croit à la magie, il la connaît mal, et il espère bien la voir de plus près en Thessalie, dans cette terre classique des enchantements. Aussi, quand il entre dans la ville d'Hypata, il soupçonne partout des mystères. Pour comble de chance, il y reçoit l’hospitalité dans un logis prédestiné : si Milon, son hôte, est un vieil avare qui le laisserait volontiers mourir de faim, Pamphile, la maîtresse de maison, est experte en l’art de la magie. Vainement Byrrhène, une ancienne amie de sa mère, cherche à mettre Lucius en garde ; il se jure à luimême qu’il verra la sorcière à l’œuvre; pour arriver à ses fins, il courtise la servante Fotis, qui pourra lui être utile. Cependant il est invité à un grand festin chez Byrrhène ; là il n’entend parler que de nécromancie et de magie, il voit devant lui un convive dont le nez.

APULÉE DE MADAURA. — l’âNE d’0R. 31 i

et les oreilles ont été mangés par des sorcières. Il revient au milieu de la nuit, un peu pris de vin, et l'imagination surexcitée ; il se heurte à trois banditsqui veulent enfoncer la porte de son hôte ; il se jette sur eux, et les perce de coups. Le lendemain matin, on. l'arrête; on le conduit au théâtre, au milieu d’une foule immense ; on instruit solennellement son procès; mais, au moment où l’on prononce sa condamnation à mort, un fol accès d’hilarité secoue toute l'assistance : on s’est moqué de lui, les habitants d’Hypata viennent de célébrer à ses dépens leur fête du Rire, et ses trois victimes étaient trois peaux de bouc animées par son hôtesse. Cette mésaventure ne fait que redoubler la curiosité de Lucius, et il supplie la servante de lui révéler les mystères de la maison. Fotis le conduit unsoir au grenier, et là, par la fente d’une porte, lui montre Pamphile occupée à se métamorphoser en. oiseau. Il veut imiter la sorcière; mais il se trompe d’onguent et se change en âne : il ne recouvrera sa forme humaine qu’après avoir mangé des roses fraîches. Pendant bien longtemps le pauvre baudet cherchera vainement lé rosier qui doit mettre fin à ses braiments. A peine est-il descendu à l’écurie que des voleurs y pénètrent et l’emmènent en compagnie de son cheval. Après une longue marche et d’inutiles tentatives de fuite, il arrive à la caverne des brigands. Quelques jours plus tard, il veut s’enfuir, avec une jeune fille enlevée pendant la cérémonie de ses noces; mais on rattrape les fugitifs, et l’on condamne la femme à être cousue vivante dans la peau de l'âne. Heureusement survient un brigand inconnu, qui enivre et garrotte ses nouveaux confrères : c’est le fiancé de la prisonnière. Lucius est sauvé; il fait une entrée solennelle dans la ville voisine et est invité aux noces. Pour lui assurer une vie heureuse, on le confie avec force recommandations à l’intendant du haras : mais à la campagne il ne trouve que

LES PAÏENS

misères et coups. Quand on apprend la mort tragique des maîtres, l’intendant prend la fuite en emmenant toutes les bêtes de la ferme. Lucius est vendu au marché. Il appartient successivement aux prêtres mendiants de la déesse syrienne, à un meunier, à un jardinier, à un soldat : ce n’est partout que tribulations. Enfin, la chance vient à tourner : acheté par deux esclaves, un cuisinier et un pâtissier, il se régale de bons morceaux et de petits gâteaux; puis il passe au service direct du maître, qui a remarqué ses talents. Dès lors, il va de triomphe en triomphe ; il devient un âne savant, célèbre par toute la Grèce ; il mange et boit à table, et l’on se pâme à tousses mouvements ; même il a des aventures galantes. Enfin, à l’occasion des jeux donnés par son maître, il doit paraître sur le théâtre de Corinthe en compagnie d’une femme condamnée à mort. Cette perspective l’épouvante : tout à coup, durant la représentation, il se dérobe et s’enfuit vers le port de Cenchrées. Au milieu de la nuit, pendant qu’il sommeille sur la plage, Isis lui apparaît et lui annonce la fin de ses maux. En effet, le lendemain, uneprocession sort de Corinthe et se dirige vers Cenchrées où l’on doit baptiser un navire ; le grand-prêtre tient à la main un bouquet de roses : le baudet s’approche sans être vu, et, dès qu’il a mâché quelques feuilles, il redevient Lucius. Pour témoigner sa reconnaissance à la déesse, il se fait initier aux mystères d’ Isis ; puis il s'embarque pour Rome, où il se consacre encore à Osiris et se fait affilier à la confrérie des Pastophores. — Ainsi finit ce singulier roman. En apparence, il ne s’agit ici que des aventures d’un âne. Mais ce n’est là qu'un cadre commode qui se prête à toutes les fantaisies d’un conteur et d’un satirique. En réalité, les Métamorphoses sont une oeuvre très complexe et très variée ; et, pour la bien comprendre, il est nécessaire d’en distinguer avec soin les divers éléments.

APULÉE DE MADAURA. — L’ANE d’0R.

Apulée lui-même nous apprend d’où il a tiré le fond de ses récits. « Je vais coudre ici divers contes de la façon de Milet (1) » : tels sont les premiers mots de son roman. En effet, Y Ane d'or est, avant tout, un recueil de ces fables milésiennes qui furent si populaires dans l’antiquité. Aventures de cœur et voyages extraordinaires, galanterie et sortilèges, tel était le domaine varié de ces petits contes, tantôt délicats, tantôt licencieux, faits d’observation réaliste et de fantaisie, de rire et d’attendrissement. Plusieurs étaient aussi anciens que la civilisation grecque ; ilsapparaissentdans l’Odyssée avec l’épisode de Circé, dans les poèmes cycliques avec les aventures de la belle Hélène, de Troïle et Cressida, ou de la magicienne Médée. Ils se glissent même dans l’histoire avec Hérodote, qui a religieusement enregistré les merveilleux exploits du roi Candaule, de Gygès, de Midas, de Polycrate, de Crésus. Par les colons de Milet, ils se répandent sur toutes les côtes de la mer Egée et de la mer Ionienne. Ils flottent dans l’imagination populaire jusqu’à la période alexandrine. Par suite des expéditions en Asie et de la fondation des royaumes hellénistiques, ils se mêlent aux récits orientaux, et donnent naissance à deux genres littéraires distincts : le roman proprement dit, curieux des lointains voyages, du fantastique et des galanteries exotiques, mais trop réglementé, alourdi de conventions, de rhétorique, de sophistique ; et le conte, qui eut l’esprit de s’en tenir à la peinture des mœurs populaires. Le roman grec se développa dans une atmosphère de pédantisme, et devint vite très ennuyeux. Mais le conte garda sa libre allure ; toujours rapide et ironique, il se moqua de tout, mais en glissant jusque dans sa fantaisie ungrain d’observation vraie. Au second siècle avant notre ère, Aristide de Milet eut l’idée de composer un recueil de ces

(1) Metam ., I, 1.

LES PAÏENS

contes milésiens, anciens ou nouveaux. Ce fut une mine inépuisable où se fournirent pendant des siècles les écrivains grecs et latins. Vers le temps de Sylla, l'historien Sisenna traduisit les Milésiaques d’Aristide, ce qui augmenta encore leur popularité (1). Ovide, qui les connaissait bien et qui les cite, s’en est souvenu plus d’une fois dans ses Métamorphoses ; Pétrone y a pris la Matrone d'Ephèse et bien d’autres épisodes de son Satyricon. Ces récits de Miletfurent toujours très goûtés à Rome; et plus tard saint Jérôme s’irritait de ce succès : « On trouve plus de gens, dit-il, pour lire les Milésiennes que les livres de Platon (2) ». A travers le moyen âge, beaucoup de ces contes sont arrivés jusque dans nos littératures modernes : après avoir inspiré bien des fableaux et des romans, ils ont passé dans Boccace, dans Shakespeare, dans Rabelais, dans La Fontaine, dans Swift; et l’une de ces histoires, les Amours de Psyché , a tenté encore Corneille et Molière, sans compter des peintres comme Raphaël, des sculpteurs comme Pradier, et tant d’autres artistes de nos jours. Cette brillante fortune des Milésiennes est due surtout au roman d’Apulée.

Ces petits récits à la façon de Milet étaient à la mode dans l’Afrique du second siècle. Tertullien y fait allusion ; et l'empereur Albinus, grand admirateur de l 'Ane d'or , paraît s’être essayé en ce genre (3). Apulée trouvait donc à Carthage un public tout préparé. C’est bien dans les recueils de Contes milésiens qu’il a pris lamatière de ses Métamorphoses : il le déclare formellement, et dans les Æsopea , dans Babrius, dans les œuvres de

(1) Ovide, Trist., II, 443-444 ;

Vertit Aristiden Sisenna ; nec obfuit illi Historiæ turpes inseruisse jocos.

(2) Saint Jérôme, Comment, in Isaï., XII, 40; adv. Rufin., I, 17.

(3i Tertullien, De anima , 23 ; Capitolin, Clod. Albin., il. — Cf.

Fronton, Epist., p. 62 (Naber) ; Martianus Capella, II, 100 (ed. Eyssenhardt. p. 28).

APULÉE DE MADAURA. — l’aNE D’OR. 315

Lucien, on rencontre, avec quelques variantes, plusieurs de ses récits (1). Il a emprunté aux Milésiennes : 1° le cadre de son roman, c’est-à-dire les aventures de l'Ane; 2° divers petits contes; 3° l’épisode le plus considérable, l’histoire de Psyché.

En elle-même, la fable de l’homme changé en âne n’a rien d’exclusivement hellénique. C’est une de ces inventions populaires qu’on rencontre un peu partout : celleci se retrouve chez les Orientaux, par exemple chez les Arabes, sans que l'on puisse conclure de cette coïncidence à un emprunt. Mais il est certain qu’ Apulée a pris cette histoire dans quelque conteur grec : le héros du livre, par ses ancêtres, prétend se rattacher à diverses races helléniques ; la scène se passe en Thessalie ou à Corinthe ; enfin Apulée nous dit : « Attention, lecteur, tu vas rire : c’est un conte grec qui commence (2). » Adéfaut de la Milésienne originale, nous possédons du moins une adaptation hellénique de la même fable : c’est le charmant opuscule de Lucien qui est intitulé Lucius ou l'Ane. Il est fort intéressant de comparer les deux œuvres. Elles ne dérivent point directement l'une de l’autre, malgré toutes les hypothèses qu’on a voulu émettre à ce propos (3). Mais elles ont été composées vers le même temps, l’une en Orient, l’autre à Carthage, d’après un même original qui est aujourd’hui perdu et où plusieurs détails trahissent la main d'un conteur ionien (4). Quoi qu'il en soit de cette Milésienne qui a

fl) Cf. O. Crusius, Philologus. XLVII, p. 448 sqq.

(2) « Fabulam græcanicam incipimus. » (Metam., I, 1. — Cf. 2 )

(3) Dilthey, Gottinger Festrede, 1879 ; Goldbacher, Zeitschrift für osterr. ' Gymn.. XXIII, p. 323 et 403. — Cf. Bürger, De Lucio Patrensi , Berlin, 1887 ; Rohde, Ueber Lucians Schrift Lucius , Leipzig, 1869; Rhein. Mus.. XL, 91.

(4) Sur cet. original grec, dont se sont également inspirés Lucien et Apulée, nous ne savons rien de précis. Le patriarche Bhotius ( ’Biblioth ., p. 129) mentionne, il est vrai, un recueil de Métamorphoses d’un certain Lucius de Patras dont les deux premiers livres contenaient la même histoire que Y Ane de Lucien. Mais

LES PAÏENS

servi de modèle, les deux adaptations que nous possédons, le conte grec et le roman africain, sont des chefsd’œuvre, mais de physionomie très différente, et d'une portée très inégale. Des deux côtés, la charpente de l'histoire principale est identique : pour tout ce qui se rapporte directement à l’âne, les incidents sont les mêmes, les personnages ne se distinguent que par le nom, et encore le héros s’appelle-t-il Lucius chez les deux auteurs. Mais là s’arrête l’analogie. Dans l’opuscule de Lucien, il n’est question que du baudet ; le récit est court et rapide, bien composé, fin et délicat, sobre de détails, parfois jusqu'à la sécheresse, mais plein de mesure, de goût, et relevé d’une légère ironie. Au contraire, le gros roman d’Apulée est touffu, encombré d’épisodes et de digressions, violent de tons, réaliste jusqu’à la crudité, mais prodigieusement varié, riche de fantaisie pittoresque et de couleur, très vivant, et toujours amusant. A coup sûr, l 'Ane d'or est pour nous infiniment plus précieux que Y Ane: malgré toute sa grâce, le récit de Lucien est un petit conte sans conséquence ;les Métamorphoses d’Apulée, malgré les défauts qu'on y relève, sont un de ces livres immortels qui suffisent à la gloire d’un homme et où revit toute une société. A ne considérer que la forme, la comparaison de ces deux ouvrages met en pleine lumière l'opposition du génie grec et du génie africain.

Apulée définissait bien son livre, quand il l'appelait un tissu d’histoires milésiennes. En effet, la longue odyssée de son baudet ne lui est souvent qu’un prétexte à conter pour conter. C’était à la fois l’avantage et le

Photius lui-même ne pouvait dire lequel des deux écrivains avait imité l’autre. Or le personnage de Lucien s'appelle justement Lucius de Patras (ci. Lucius, 5o). A notre avis, ces Métamorphoses du pseudo-Lucius étaient une encyclopédie de contes xnilésiens, mise par un faussaire sous le nom du héros de Lucien,, dont les aventures remplissaient les deux premiers livres du recueil.

APULÉE UE MADAURA. — L’ANE d'0R.

danger du cadre adopté. Lucien lui-même a fait entrer dans son récit divers épisodes, par exemple celui des prêtres syriens (1). Mais, chez l’auteur grec, ces horsd’œuvre sont peu nombreux et courts : malgré tout, c’est ordinairement l’âne qui est en scène. Chez Apulée, au contraire, l’essentiel de la fable est bien souvent sacrifié à l'accessoire. Ne nous en plaignons pas d’ailleurs : car il a donné ainsi beaucoup plus de variété à son livre, et il nous a conservé une foule de contes, dont beaucoup sont charmants. Ce sont d’abord des histoires de voleurs : Brigand par amour , où un jeune homme s’enrôle dans une bande de brigands pour délivrer sa fiancée; Trois frères , où les trois fils d’un riche paysan sont massacrés par un hobereau féroce aidé de sesvalets et de sa meute; l’Ours de Platée, où un voleur héroïque, sans une plainte, se laisse dévorer par les chiens dans la peau de l’ours où il s’est caché (2j. Puis des contes fantastiques: le Spectre , où le fantôme d’une jeune fille pénètre en plein midi dans la cour d’un moulin et entraîne le meunier dans une chambre où il se pend; Téléphron , où un pauvre homme s’endort en veillant un mort et se laisse manger le nez par des sorcières ; les Trois outres , où la magicienne Pamphile, par inadvertance, au lieu des cheveux roux d’un gros Béotien qu’elle aime, jette dans son creuset des poils de bouc, et, croyant appeler à elle le garçon, ne réussit qu’à animer et attirer des outres (3). Les plus jolis parmi ces contes, et les plus finement ciselés, sont ceux qui nous peignent des scènes de ménage : le Cuvier , un vrai chef-d’œuvre, plus amusant encore dans Apulée que dans La Fontaine; les Sandales de Philésitère , où le galant trouve un très ingénieux moyen de se tirer d'affaire et de rentrer en possession de ses sandales

(1) Lucius. 35-41.

(2) Metam., IV, 13-21 ; VII, 5-1.3 ; IX, 33-38.

(3) Id.. II, 20-32; III, 15-17 ; IX, 30.

oubliées un soir chez le décurion Barbarus ; la Cage d'osier , où le foulon découvre un intrus, caché là par sa coquine de femme, et à moitié mort d’une indigestion de soufre ; le Van de bois , d’où sortait un pied suspect que l’âne fit exprès d'écraser en passant pour se venger de la meunière (1). Ailleurs, ce sont de vrais drames de famille, comme X Empoisonneuse, comme la Phèdre de village , comme cette histoire de Thrasylle , où une femme, pour venger la mort de son mari, crève à coups d’épingle les yeux du meurtrier, un ancienprétendant(2). Tous ces petits contes, si variés et si curieux, ont été évidemment beaucoup remaniés par Apulée; on y reconnaît aisément son style et son tour d’esprit. Mais l’idée première ne lui appartient pas ; on peut l’affirmer au moins pour la plupart de ces récits, dont l’origine grecque nous est révélée par bien des détails, par le lieu de la scène, par des allusions précises, par le nom même des personnages. Si la forme est bien d’Apulée, le fond a été presque toujours emprunté au cycle milésien. En général, ces épisodes sont rattachés au sujet principal par des procédés un peu primitifs. Personne ne soupçonne une intelligence humaine derrière la grosse tête du baudet ; en ne se méfie pas de ses longues oreilles, on ne se gêne nullement devant lui, et les commérages vont leur train : mais Lucius note ces conversations, ut c’est ainsi que nous sont présentés la plupart des contes. Une autre méthode familière au romancier consiste à identifier quelque personnage épisodique du canevas grec avec le héros d’une fable distincte : sous prétexte de nous révéler tous les antécédents de l’individu, il introduit, en réalité, un autre récit. Parfois même, plusieurs histoires sont enchâssées l’une dans

(1) Id., IX, 5-7 ; 17-21 ; 24-28.

(2) Td., VIII 1 14 ; X, 2-12; 23-28

l’autre. On peut certes imaginer une composition plus savante : mais, après tout, Apulée procède ici à la façon des épopées, des chroniques et des vieux romanciers. Sans doute l’habile rhéteur africain n’a pas adopté au hasard cette méthode naïve : elle convenait peut-être mieux que toute autre à son recueil de contes populaires.

Il ne s’est pas mis plus en frais pour relier à son sujet les Amours de Psyché. Dans la caverne des brigands, pour distraire une jeune fille prisonnière, une. vieille servante débite ce long récit, qui remplit deux livres des Métamorphoses , et que l’âne écoute patiemment, oublié dans un coin : « Voilà, dit-il, ce que dans son ivresse la vieille radoteuse contait à la jeune fille captive. Et moi, debout près de là, je m’affligeais vraiment de n’avoir ni tablettes ni poinçon pour noter une si gracieuse histoire (1). » Cet épisode de Psyché, qui est de beaucoup le plus considérable du roman, résume à lui seul tous les aspects des contes milésiens : c’est un récit d’aventures, mêlé de fantastique, de galanterie, de drame, de détails réalistes et de raillerie. Sans aucun doute, c’est lapartie la plus connue des Métamorphoses’, et pourtant l'on s’en fait d’ordinaire une idée assez inexacte. Nos poètes et nos artistes, laissant dans l’ombre tout le côté satirique de la fable, ont si bien idéalisé Psyché qu’ils l’ont rendue presque méconnaissable. Bien plus, des critiques transcendants ont prétendu découvrir dans cette histoire une profonde allégorie métaphysique : pour eux, les malheurs de la pauvre fille symbolisent les souffrances de l’âme à la poursuite de l’idéal. Au fond de cette théorie, il n’y a qu'un jeu de mots, fort ancien d'ailleurs, et dont, tout d’abord, il faut rendre responsable l’école néo-platonicienne : Psyché est le nom grec de l’âme ('Wx7!), on voit le reste... Heureusement la vérité est beaucoup plus

(1) Id., VI, 25

LES PAÏENS

simple. Dans les Métamorphoses, bien certainement cette longue histoire, qui est débitée dans un repaire de voleurs par une cuisinière ivre, et qui est notée par un âne, n'est qu’une histoire pour rire. Elle débute comme nos contes de fées : « Il y avait une fois dans une ville un roi et une reine. » Comme dans Perrault, ce roi et cette reine « eurent trois filles, toutes trois fort belles; pour les deux aînées, si charmantes qu’elles fussent, on pouvait trouver des formules de louange; mais la cadette était d’une beauté si rare, si merveilleuse, que le langage humain était trop pauvre pour la louer dignement (1). » Et la fable se déroule avec la symétrie des récits populaires : Psyché est tourmentée par ses deux sœurs aînées, reçoit d’elles trois visites, s’entretient trois fois avec son épopx mystérieux, se rend en suppliante à trois temples, est soumise par Vénus à trois épreuves, dont elle se tire à l’aide des fourmis, d'un roseau enchanté et d'un aigle; quand elle porte aux enfers la boîte fatale, une tour lui parle et lui indique la route à suivre. Enfin l'histoire se termine encore par la phrase traditionnelle: « C’est ainsi que Psyché épousa Cupidon, et, quand le temps fut venu, il leur naquit une fille, qu’on appela Volupté (2). » Dans ce curieux épisode de Y Ane d'or, il faut donc voir tout simplement un conte populaire. On rétrouve la donnée générale et certains détails de ce récit dans les traditions de la plupart des peuples indo-européens. Mais l’histoire de Psyché, telle que nous la présente Apulée, s’était précisée sur la cote d’Asie Mineure. Le romancier lui-mème appelle ce conte une Milésienne , et de son modèle il a conservé quelques traits significatifs, par exemple les allusions à l’oracle de Milet (3). Si la provenance

(1) Id., IV. 28.

(2) Id.. VI, 24.

(3) u Del Miles U vetustissimum percontatur oraculum... Apollo quanqnam Græcus et Ionicus propter Milesiae conditorem sic Latina sorte respondit. » ( Metarn IV, 32.)

ionienne de la fable n'est point douteuse, on ne sait rien de l’original grec : d’ailleurs, ce sujet, qui dès l’antiquité avait inspiré tant d’œuvres d'art, avait tenté aussi plusieurs écrivains, entre autres l’Athénien Aristophonte. Dans ces conditions, on ne peut déterminer exactement quelle est ici, chez Apulée, la part d’invention. Sans doute, comme pour les aventures de l’âne, il a reproduit fidèlement les grandes lignes de l’original hellénique ; mais ila dû ajouter bien des détails. Le contraste est singulier entre la donnée enfantine de la fable et le raffinement de la forme : tel qu’il est, le conte est charmant. Ce qui est frappant surtout, c’est l’intention satirique. Le père de Psyché est un bon bourgeois uniquement préoccupé de caser sa fille. Les deux sœurs jalouses font à l’envi la caricature de leurs maris. Les scènes où figurent les dieux sont de vraies parodies : Vénus querelle Cupidon, le traite de vaurien, et le menace de se remarier; Mercure crie partout une proclamation grotesque ; Jupiter, au moment où il pardonne à l’Amour, rappelle en riant ses propres fredaines; la séance de l’Assemblée des dieux et les Noces de Psyché tournent à la. bouffonnerie (1). Chose plus significative encore, la raillerie se glisse jusque dans les scènes entre les amoureux : au moment où s’enfuit Cupidon, brûlé par la goutte d'huile, l’héroïne se cramponne à sa jambe droite et le suit quelque temps dans les airs (2). Tout cela montre le caractère véritable de l’histoire de Psyché. Pour bien goûter la jolie fable d’Apulée, nous ne devons pas la prendre plus au sérieux qu’il ne l’a fait lui-même : ce n'est que le plus long de ses contes milésiens.

Aventures de l’âne et récits de tout genre, c’est presque toute la matière de ses Métamorphoses qu’Apu-

(lj Metarn.. IV, 32 ; Y, 9-10; 29-30; VI, 8 ; 22-24.

(2 )Id., V, 24.

LES I'AÏENS.

lée emprunte aux conteurs d’Ionie. Mais le roman n’en est ni moins original ni moins personnel. Ces Milésiennes carthaginoises , comme disait Septime Sévère (1), sont de provenance hellénique; mais la mise en œuvre y est bien africaine, et partout y circule l’imagination alerte du brillant rhéteur de Carthage. Les contes se transforment entre se% mains, se déforment, si l’on veut; mais, ce qu'ils perdent en délicatesse, ils le regagnent largement en couleur et en précision réaliste. Itien n’est moins grec d’aspect que ces récits de Y Ane cl'or ; de ses modèles, Apulée ne garde que les traits dominants, l’idée essentielle ; toujours il façonne le détail au gré de sa fantaisie. Dans ce travail d’adaptation il porte une invention inépuisable ; il ajoute plus qu’il n’emprunte. Il se préoccupe de décrire et de peindre encore plus que de conter. Il aime à montrer son talent et l’avoue ingénument; par exemple, il arrête son héros devant la caverne des brigands pour nous dire : « C’est maintenant le moment de décrire l’aspect des lieux et la grotte qu'habitaient les voleurs. En même temps, je vous soumettrai un échantillon de mon savoir-faire. Et vous jugerez par vous-mêmes, si mon esprit et mon goût sont d’un àne comme ma figure (2). » De là, sans doute, bien des défauts, l’abus des morceaux à effet, de l’antithèse, des façons poétiques, des amplifications, des apostrophes, des monoogues et des discours ; le rhéteur ici ne perd jamais ses droits, et, s’il n’est pas’ dupe de ses procédés, si même il est le premier à en rire, cependant par tous ces jeux d’esprit il ralentit et alourdit souvent le récit. Mais de là, aussi, bien des beautés neuves. Apulée, plus peut-être qu’aucun autre écrivain de l’antiquité, excelle à saisir les aspects changeants de la nature et de la

(1) Capitolin. Clod. Albin., 12.

(2) Metam., IV, 6.

APULÉE DE MaDAURA. — LANE D’OR. 32<ï'

comédie humaine. Qu’il s’agisse d’un paysage,, d’un meuble, d’un intérieur de maison, d’un portrait,, d’une' silhouette de passant, d’un croquis de mœurs, d’une fête populaire, le romancier carthaginois est un grand maître en l’art de peindre. Du premier coup d’œil, il découvre le trait précis qui résume la physionomie d’un objet, d’une personne ou d'un groupe. Pour rendre son impression, il ne recule devant aucune hardiesse. Il va, s’il le faut, jusqu’au plus effréné réalisme. S'il veut nous représenter l’intérieur d’un moulin, il ne voilera; aucune des meurtrissures des êtres rachitiques qu’on y torture, ni la peau des hommes sillonnée de coups, ni leur front marqué de l’initiale du maître, ni leurs paupières brûlées, ni les ulcères des mulets et des chevaux édentés aux flancs caverneux, creusés par le fouet ou la corde du manège (1). Avec la même précision, il décrira les oscillations d’un pendu, l’effondrement des routes, l’horreur d’un cimetière, la gaieté d’un déjeuner champêtre, une bataille de chiens et de loups, l’agonie d’un esclave enchaîné que dévorent les fourmis ; il nous apprendra comment on doit dépecer un ours, bouchonner un cheval ou défoncer un coffre-fort. Presque à chaque page des Métamorphoses , on rencontre de ces petits tableaux d’un relief extraordinaire. De ce réalisme, par un heureux choix du détail, Apulée presque toujours fait sortir le pittoresque. Dans les aventures1, de son baudet, il se plaît aux amusants contrastes; il nous le montre galopant devant le bâton d’un gamin qui a suspendu à sa queue un paquet d’épines, ou se jetant dans une mare pour éteindre un incendie d’étoupes allumé sur son dos, ou culbutant la table d’un festin, ou mangeant des gâteaux, ou lançant un braiement sonore au milieu d’un cortège solennel. Sans doute, la plupart de ces petites scènes étaient indiquées

(1) Id., IX, 11-13.

LES PAÏENS

dans l’original grec ; mais elles ont ici infiniment plus de couleur. Partout où va son baudet, Apulée observe le paysage et les hommes. Il fouille les maisons et les places, s’amuse aux querelles de ménage, aux jeux des charlatans, aux scènes de la vie populaire ; il nous conduit au village et à la ville, à l’écurie et à la cuisine, à la ferme, dans les boutiques, sur le marché aux poissons, au forum, au tribunal, au théâtre; il suit une caravane d’esclaves fugitifs, un cortège grotesque de prêtres mendiants, ou les mascarades des processions d’Isis. Tout cela vit, s’anime à force de précision, se colore de fantaisie pittoresque. Apulée n’est guère moraliste, il se soucie peu des âmes et l’on ne trouve point chez lui de vrais caractères ; il regarde et dessine l’individu par le dehors ; et ses portraits tournent à la caricature. Mais il saisit à merveille l’originalité de chaque type, et il le montre dans toute la vérité de son profil, de son costume et de son geste. C’est là l'essentiel et le grand intérêt des Métamorphoses. Dans ces récits milésiens qu’il adaptait, Apulée a vu surtout un cadre commode pour ses croquis de mœurs. Et ce recueil de contes est en même temps un large tableau de la vie provinciale.

C’est toute la société .africaine du siècle des Antonins qui défile ici, comme dans les compartiments d’une longue fresque. Au village, le meunier, qui exploite sans pitié bêtes et gens, uniquement préoccupé de faire tourner sa meule; la fermière; qui tyrannise son monde et prend en grippe un baudet inoffensif ; le riche propriétaire, ordinairement à table ; le maraîcher, qui travaille du matin au soir, toujours à la veille de mourir de faim ; l’ânier féroce ; l’intendant du haras, qui attend l’occasion de voler son maître ; l’e chevrier, qui rêve sur la montagne; le berger, qu’on soupçonne d’être sorcier; l’aubergiste, qui guette les voyageurs, tandis qu’aboient les dogues toujours furieux; l’éleveur, dont les chevaux

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paissent tranquillement au pré en compagnie des oies et des poules. Parfois une'alerte, une nouvelle à sensation, groupe tous les gens du village : c’est un charlatan qui passe, un marchand ambulant, une troupe de saltimbanques, un chien enragé, une bête échappée qui dévaste un potager, une fête, une noce, une chasse au sanglier, l’apparition d’un ours ou d’une bande de loups. À la ville, nous entrons dans toutes les boutiques, chez le boulanger ou le boucher, chez le barbier ou le tondeur, chez le foulon, chez le cabaretier, tandis que passent le crieur public, le marchand de fromages, le soldat ou l’usurier. Puis, nous rendons visite aux bourgeois : aux décurions, aux divers magistrats, à l’édile, aux juges, à l’avocat, au médecin, aux vertus trop peu farouches, au banquier qui tremble pour ses écus derrière sa porte verrouillée. Mais voici l'aristocratie provinciale : le viveur; les prêtres des grands temples; le gouverneur et les fonctionnaires; la grande dame, heureuse d'entasser les œuvres d’art dans son hôtel somptueux et de se ruiner en banquets ou en fêtes; les riches parvenus ouïes ambitieux, préoccupés de servir au peuple de nouveaux jeux, des combats d’ours ou de gladiateurs, des pantomimes ou des chasses. Dans toutes les maisons un peu importantes, une nombreuse population d'esclaves, et, à leur tète, l’intendant, rarement honnête, la cuisinière, souvent galante, le concierge, toujours morose. Enlin, tous les irréguliers de la société : mendiants et voleurs, prophètes égyptiens, astrologues chaldéens, charlatans de toute sorte, marchands d’oracles, sorcières, prêtres de la déesse syrienne, diseuses de bonne aventure saltimbanques, danseurs de corde ou avaleurs de sabres. Le romancier nousconduit tour à tour dans les milieux les plus divers. Souvent aussi, toutes les classes de la société se rencontrent dans quelque grande scène d'ensemble, sur le forum, sur le’ marché aux poissons ou aux chevaux,

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autour d'un tribunal où se plaide une cause célèbre, dans une grande fête populaire, à une procession, au baptême d’un navire, dans le parvis d’un temple, ou bien au théâtre pour ^représentation d'une pantomime ou d’un ballet (1). Ce sont là les grandes toiles d'Apulée, des toiles à la Rubens, brossées par un maître artiste avec une remarquable sûreté de main, avec une verve incroyable et une prodigieuse débauche de couleurs.

Pour compléter ce curieux panorama des mœurs de son temps, le peintre, par un nouveau caprice, s'est peint lui-même dans un coin. A la tin du roman, il se substitue peu à peu à son héros et insère dans son récit des souvenirs de voyage ou d’aventures dévotes, presque des fragments de Mémoires (2). Ces derniers épisodes frappèrent tellement les imaginations africaines qu'on en vint insensiblement à identifier partout Apulée avec son baudet ; on crut sérieusement qu'il avait été changé en âne ; et l’on considéra les . Métamorphoses comme les Confessions du magicien . Saint Augustin lui-même osait à peine élever quelques doutes sur cette interprétation; il dit dans la Cité de Dieu : « Nous aussi, quand nous étions en Italie, nous entendions des récits de ce genre sur certain endroit de la contrée. On racontait que des cabaretières expertes en ces maléfices servaient parfois aux voyageurs, dans du fromage, des ingrédients qui les changeaient aussitôt en bêtes de somme. On faisait porter des fardeaux à ces malheureux, et, après un pénible service, ils reprenaient leur forme. Dans l'intervalle, leur âme n’était pas devenue celle d'une bête, ils avaient conservé la raison de l’homme. Apulée, dans l'ouvrage qu'il a intitulé l'Ane d'or , raconte que cette aventure lui est arrivée;

(1) Metarn.. I,- 24-25 ; III. 2-12; VIII. 23-23 ; IX, 21 ; X, 29-34 ; XI, 8-12 ; 16-19.

(2) loi., XI, 8-30.

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par la vertu de certaine drogue, il fut changé en âne, tout en gardant son esprit d'homme. On ne sait si l’auteur consigne là un fait réel ou un conte de sa façon (1). >) Ce qui dut contribuer à accréditer la légende, c’est que, d'un bout à l’autre du roman, l’auteur parle en son nom. En outre, il a glissé dans le préambule quelques allusions au séjour qu’il avait fait à Rome. Mais dans tous les récits qui suivent, jusqu’àla fin du dixième livre, la personnalité du romancier ne se laisse entrevoir que dans quelques détails secondaires, là surtout où il veut faire admirer son talent. C’est seulement au XIe livre qu' Apulée lui-même entre vraiment en scène. Mais ici aucun doute n’est plus possible. Tous les détails qu’il nous donne à cet endroit sur le temps où il vivait à Rome, sur ses débuts comme avocat, sur ses déboires et ses embarras d’argent, sur son initiation aux mystères, s’accordent tout à fait avec les renseignements contenus dans les Florides oui 'Apologie. Voici même une allusion très claire à la patrie d’Apulée et à ses succès littéraires. Osiris apparait en songe à l’un des Pastophores et lui dit : « Je t’envoie un citoyen de Madaura. Tl est très pauvre en ce moment. Mais on doit l’admettre immédiatement aux saints mystères; car ma Providence lui réserve la gloire littéraire (2) . » Tourmenté par son impérieux besoin de parler de lui, Apulée n’a pas voulu clore son roman, où défilent tant d’originaux, sans se présenter lui-même au lecteur. Il a choisi pour cela quelques-unes de ses aventures dévotes, son initiation aux cultes d’Isis, de Sérapis et d’Osiris. Dès qu’il s'introduit, le ton change. Il n’a fait jusqu’ici que railler ; désormais, à son ironie, il va mêler un recueillement de piété, qui achèvera de le peindre. La transition est, d’ailleurs, spirituellement ménagée. L'âne vient de

(1) Saint Augustin. De civit. Dei , XVIII, 17-18.

(2) Métal». XI, 27.

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s’échapper du théâtre de Corinthe; il s’est réfugié sur la plage de Cenchrées où il repose. Il sent que le moment approche où il recouvrera sa forme première, et cette pensée lui cause une douce émotion religieuse.

« La nuit, le silence, la solitude, tout portait au recueillement (1). » Au milieu du ciel, la lune brille dans son plein. Le baudet se lève et se purifie dans les flots. Puis il invoque la lune, symbole de toutes les divinités féminines. Soudain, Isis se montre à lui, et lui promet sa protection ; le lendemain, qui est son jour de fête à elle, sera aussi pour lui le jour de la délivrance; elle lui indique ce qu'il doit faire, et lui ordonne de se vouera son culte. Bientôt, dans la direction de Corinthe, apparaît une longue procession qui se dirige vers la mer; grâce au bouquet de roses que tient le grand-prêtre, fàne redevient Lucius, et Lucius se confond avec Apulée. Le pontife lui faitdonner une robe de lin : « Que les impies voient, dit-il ; qu’ils voient et qu’ils reconnaissent leur erreur (2). » Et le nouveau fidèle se joint ,au cortège. Après la bénédiction du navire, on retourne au temple de la déesse. Apulée prend part aux prières ; puis il loue une loge dans le parvis. Dès lors, il assiste à tous les offices; par la méditation et le jeûne, il se prépare à la grande initiation. Isis lui rend visite à plusieurs reprises et l’engagea persévérer. Quand le temps du noviciat est accompli, le grand-prêtre Mithras lui lit quelques versets des livres sacrés, lui fait prendre un bain et lui révèle certains secrets qu’on ne peut répéter. Après dix autres jours de jeûne, le novice, vêtu de lin, est introduit dans le sanctuaire : « Peut-être, lecteur curieux, me demanderez-vous avec anxiété ce qui fut dit, ce qui fut fait ensuite. Je le dirais, si cela pouvait se dire; vous l’apprendriez, s’il vous était permis de l’entendre.

(1) Id ., XI. 1.

(2) Id., XI, 15.

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Mais le crime serait égal et pour les oreilles et pour la langue qui se rendraient coupables d’une aussi téméraire indiscrétion... J’approchai des limites du trépas ; je foulai du pied le sol de Proserpine, et j’en revins en passant par tous les éléments. Au milieu de la nuit, je vis le soleil briller d’un éclat éblouissant. Je contemplai face à face les dieux de l’enfer, les dieux du ciel : je les adorai de près. Voilà tout ce que je puis vous dire. Mais vous avez beau entendre ces paroles, vous ne pouvez les comprendre (1 ). » La cérémonie secrète une fois terminée, Apulée est couvert de douze robes chamarrées de broderies, et on le place sur une estrade richement décorée; on écarte une tenture, et il apparaît aux yeux des profanes dans un rayonnement de lumière. Bientôt après, sur l’ordre de la déesse, il part pour Rome où il se fait encore initier aux mystères de Sérapis et d’Osiris (2). Dans ces derniers chapitres des Métamorphoses, on sent un accent très personnel, et la précision des détails ne permet pas de douter qu’Apulée n’y raconte ses propres aventures. Il se peint ici tel qu’il fut réellement, tel que nous l'ont montré ses autres ouvrages : avec son entêtement de curiosité, qui le pousse à noter par le menu les moindres incidents de ces graves cérémonies, comme à analyser ses impressions ; avec son imagination capricieuse et son tour d’esprit satirique, qui s'amusent aux mascarades de la procession d'Isis; mais aussi avec l’emportement de cette dévotion sincère et maladive qui l’entraîna toujours vers l’inconnu delà religion ou de la science. Et tout cela, cette foi naïve, cette curiosité, cette fantaisie, cette ironie, tout cela se mêle, on ne sait comment, dans les derniers mots de Y Ane d'or : « Depuis ce moment, je me fais complètement raser les cheveux. Je remplis

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