‹ Les AfricainsChapitre 33 sur 62 · I) U.. XI · texte numérisé non relu

I) U.. XI

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s’en excuse au commencementde son roman: « Je suis, dit-il, un étranger dans Rome ; votre langue littéraire, j’ai bien peiné pour l’apprendre, et cela sans maître. En débutant, je vous demande donc pardon pour toutes les expressions exotiques et faubouriennes qui se présenteront ; je suis un conscrit en fait de style (1). » Un conscrit, cela est vrai si l’on veut le juger, comme c'est la coutume, d’après les règles ordinaires du latin classique. Mais on reconnaîtra en lui un incomparable artiste en style, si on le replace dans son milieu naturel, à Carthage, si l’on remarque qu’il est à la fois l’héritier de la tradition africaine, et, pour son compte, un grand novateur.

Assurément, il n’a point tout inventé dans ses procédés d’expression. A Rome même, dès le temps où le latin savant atteignait son apogée avec Cicéron, Salluste avait ouvert des voies nouvelles, où s’engagèrent Sénèque et Lucain, Pétrone et Tacite. Cette révolution littéraire, précipitée au premier siècle par l’intervention des Espagnols, s’acheva dans l’Afrique du second siècle. La plupart des rhéteurs du pays d’Atlas avaient accepté avec empressement le style nouveau, qui s’accommodait merveilleusement à leur tour d’esprit ; Florus s’y était essayé ; Fronton en avait donné la formule ; Apollinaire de Carthage et Aulu-Gelle s’y étaient ralliés. Apulée poussa plus loin qu’eux tous. D’abord, il resta toujours foncièrement Africain ; homme d’imagination et de libre fantaisie, épris des formes et des couleurs plus que de l’idée, son tempérament le portait à décrire et à peindre plus qu’à raisonner. Puis, il ne futjamais très familier avec la langue classique de Rome ; dans son enfance, il avait parlé un patois punieo-libyque, et il lui en resta quelque chose ; il vécut presque toujours en Afrique, et le seul latin où il se sentît à l’aise était

(i) Ttf., l, 1.

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le latin de l’Atlas. Enfin, quand même il aurait eu le choix, la nature seule des sujets qu’il traitait aurait suffi pour l’entraîner loin des voies battues. La langue de Cicéron, malgré toutes ses élégances, était bien pauvre en mots, pauvre en couleur, sans précision réelle et sans relief; elle pouvait convenir au développement des lieux-communs oratoires ; déjà en philosophie, en critique littéraire, elle criait misère, devait sans cesse mendier le secours du grec ; et Cicéron luimême était obligé de la trahir, quand il voulait dans sa correspondance causer familièrement avec ses amis. Jamais le latin classique n’eût pu se plier à toutes les fantaisies de Y Ane d' or : à cet égard, l’exemple de Pétrone est décisif. Apulée, heureusement pour lui, n’entendait rien à toutes les harmonies cicéroniennes. Au contraire, son latin de Carthage, tout incorrect et barbare qu’il parût aux beaux esprits de la capitale, lui offrait d’infinies ressources pour ses croquis de mœurs.

Il n’eut donc pas à chercher ; il écrivit comme on parlait autour de lui ; il profita de tous les efforts déjà tentés par d'autresAfricains, et il n’eut qu’à s’abandonner à son instinct ou à son sujet pour créer définitivement un nouveau mode d’expression.

11 importe cependant d.e faire ici quelques distinctions. A première vue, on peut être frappé surtout des contrastes que présentent entre eux les divers ouvrages d’Apulée : et il est certain que Y Ane d'or n’est point écrit exactement comme 1 ’Apologie, ni les Florides comme la Doctrine de Platon. Mais il y a là une différence de degré, et non de nature. Tout d’abord, il faut tenir compte des exigences distinctes de chaque genre : un traité philosophique sera nécessairement moins libre d’allure qu’un roman, et un conte se dégagera plus aisément qu’un discours de la longue période oratoire. 11 faut se souvenir aussi que toutes les œuvres d'Apulée n’appartiennent pas à la même époque de. sa vie:

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célèbre de bonne heure comme philosophe et comme savant, il se tourna, ensuite vers l’éloquence, et ne se fit romancier que plus tard ; ses traités, ses discours, son roman marquent les étapes de son talent d’écrivain. Suivant l’âge de l’auteur et le genre qu'il adopte, la proportion change donc, dans le style, entre la tradition et la nouveauté ; mais, au fond, les éléments restent les mêmes. Toujours et partout, il s’est montré rhéteur et styliste; dès sa jeunesse, il s’essayait aux croquis de mœurs, dans ses œuvres philosophiques comme dans ses discours ; et ni les formes oratoires ni les abstractions ne manquent dans son roman. Il est bien vrai que la Doctrine de Platon ou le Traité du monde se rapprochent davantage du latin classique, que Y Apologie et les Florides s’en écartent déjà beaucoup plus, et que Y Ane d’or s’en éloigne tout à fait: et pourtant rien n’apparaît dans le roman, dont on ne trouve le germe dans les livres précédents. Il n’y a donc pas contraste, mais évolution lente, et conquête progressivede l’originalité. Mais, évidemment, c’est avant tout dans les Métamorphoses qu'il faut étudier les nouveautés du style d’Apulée ; car c’est là qu’il est le mieux en possession de ses moyens, et qu'il se met le plus à l’aise.

Apulée, plus que tous ses prédécesseurs des deux premiers siècles de l’empire, rompt absolument avec la tradition classique par l’objet même qu’il donne au style. Chez les grands écrivains d’Athènes et de Rome, le style n’est que le vêtement de l’idée : de là, surtout chez les Grecs, ces formes simples, légères et nettes, qui se moulent sur les ondulations de la pensée. Par une conséquence logique, ce long travail de l'esprit avait abouti, chez les Athéniens avec Isocrate, chez les Romains avec Cicéron, à l’invention de la période qui dans ses larges replis enveloppait tous les aspects de 1 idée. Apulée procède, au contraire, comme beaucoup

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de modernes. Ce qu’il veutrendre, ce n’est point la pensée elle-même en toute son ampleur, mais l'impression brusque qu’un objet ou une réflexion produit sur son imagination. Pour cela, il se gardera bien de s’empêtrer dans les draperies d’une période ; il lui faut, non point la régularité d’un développement logique, ni de belles cadences, ni un ensemble harmonieux, mais des traits incisifs, des mots neufs et colorés, des constructions hardies, de l’imprévu, du mordant, du relief. C’est, chez lui, toute une révolution, non seulement dans le style, mais dans la langue elle-même.

On l’a souvent traité de barbare ou de pédant, à cause de tous les termes inconnus, trop vieux ou trop jeunes, exotiques ou vulgaires, qu’on rencontre dans son œuvre. On oublie qu’aucun changement un peu important dans le style n’est possible sans un renouvellement du vocabulaire : c’est ce que prouve bien, chez nous, l’exemple de la Pléiade et de l’école romantique. Depuis plusieurs générations, tous les auteurs africains s’étaient préoccupés d’enrichir la langue à leur usage : Florus après Manilius, Apollinaire et Aulu- Gelle comme Fronton. Apulée, surtout si on le compare aux classiques romains, dispose d’un vocabulaire prodigieusement riche. D’abord, en sa qualité d’Africain qui écrit pour les Africains, il puise à pleines mains dans le latin de l’Atlas, latin de colons et de soldats, déjà grossier par ses origines, et bien plus déformé encore, depuis deux ou trois siècles de vie provinciale, au contact des idiomes indigènes. De plus, pour ses peintures de mœurs populaires, Apulée fut amené à enrôler dans la littérature une foule de mots d’un usage courant qui n’y figuraient point jusque-là : termes de métier, argot, jargon abrégé et pittoresque de la conversation. Enfin, il a cédé, lui aussi, au goût du temps, à la manie de l’archaïsme, beaucoup moins cependant qu’on ne le dit communément : si, comme, tous ses

compatriotes, il préférait les vieux auteurs contemporains des guerres puniques, c’est que leur langue différait moins du latin de Carthage ou de la Numidie ; beaucoup de ces mots, que l'on croit purement archaïques, s’étaient conservés en Afrique et se retrouvent dans les inscriptions du pays ; ils appartenaient au patois de la région. Ainsi Apulée acceptait de toutes mains et furetait en tous sens pour constituer son arsenal de mots. Réminiscences du punique, du libyque etdujgrec, latin vulgaire d’Afrique, argot des métiers ou des faubourgs de Carthage, expressions renouvelées des vieux auteurs, locutions familières ou jargon, tout lui est bon à prendre ; car il veut peindre tout ce qu’il voit, et sa curiosité l’entraîne dans tous les mondes. Au besoin, il crée le terme qui lui manque, et on le comprend bien, parce qu’un instinct sûr le guide dans ses créations. Tantôt, pour rendre quelque nuance délicate, il se contente de changer un suffixe ou un préfixe ; tantôt il tire d’un verbe un nom d’action, ou, au contraire, il ajoute une terminaison de verbe à un radical de substantif ou d’adjectif, même de préposition ou d’adverbe. Pour noter au passage une impression fugi tive, il est à l’affût des expressions abstraites, et, comme le latin traditionnel n’en avait guère, il les invente, soit en forgeant le mot, soit en appliquant à cet usage nouveau un terme du langage ordinaire. Une foule de noms et de verbes ne se trouvent que dans Apulée ; cela ne veut pas dire qu’il les ait tous créés; mais il est hors de doute que, dans le vocabulaire de la littérature africaine, sa part d’innovation est considérable (1).

(1) Sur la langue d’Apulée, voyez d’intéressantes remarques de M. Sittl, Archiv. für latin. Lexicogr., 1889. — Cf. Jordan. Krit. Beitr. zur Gesch. der latein. Sprache, p. 325 ; Erdmann. Be Apulei elocutione , Stendal, 1864 ; Kretsehmann, De latinitate Apulei, Konigsberg, 1865 ; Koziol, Der St il des Apuleius, Vienne, 1872 ; II. Becker, Studia Apuleiana , Berlin, 1879.

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Dans cette immense réserve qu'il a sous la main et qu'il enrichit à mesure, Apulée est sûr de trouver toujours le mot jeune, précis et coloré, par lequel il veut fixer son impression du moment. Car c’est à cela qu’il subordonne tout dans sa phrase. 11 se préoccupe uniquement de mettre en relief le substantif, le verbe ou l'adjectif qui résume la sensation et qui doit faire image. Pour cela, il violente la grammaire traditionnelle, simplifie la syntaxe, supprime autant que possible les petits mots secondaires et les liaisons qui alourdiraient son allure ; il se permet toutes les hardiesses d'inversion, les rapprochements les plus forcés,, tous les genres d’antithèses, toutes les bizarreries de la syllepse ou de l’anacoluthe. Peu importent les incorrections et les contorsions de la phrase, pourvu que se dessine nettement le mot en vedette. Pour attirer l’attention sur ce terme expressif, qui seul intéresse son caprice, il a bien des ruses d’artiste. Souvent, cela va sans dire, et selon la méthode classique, il le place au commencement ou à la fin. Mais le procédé serait monotone ; aussi connaît-il bien d’autres moyens. Ce détail essentiel, il l’isole parfois au moyen de l'ablatif absolu, ou par une brusquerie de construction, ou par une parenthèse, ou par un redoublement de l’expression, par l'emploi d’un nom d’action ou d’une tournure abstraite. Sa méthode la plus curieuse, et qu’on a remise à la mode de nos jours, est peut-être l’ingénieux usage qu’il fait de l’adjectif. S’il, veut peindre la lassitude d’un voyageur après une longue course à cheval, il nous le montre sautant sur ses pieds pour secouer sa fatigue « sédentaire » (1). Souvent l'adjectif, au lieu de s'accorder avec le substantif, prend la valeur d'un nom neutre suivi du génitif, comme dans ce passage : « Je

(1) « Ut ipse etiam fatigationem sedentariam incessus vegetatione discuterem. » ( Metam I, 2.)

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traverse l’abrupt des montagnes, le glissant des vallées, l’humide des prairies, le terreux des plaines » (1). Dans tout cela, certainement, il y a de l’affectation : en tout temps, c’est l’écueil du stylisme. En revanche, Apulée réussit à fixer avec des mots une foule d'impressions et de nuances qui se déroberaient devant les procédés classiques. Dans ce style, qui se propose uniquement de peindre, le dessin est presque toujours d’une merveilleuse précision etle ton est juste dans son éclat. Par exemple, voici en quelques lignes un petit tableau achevé : « Psyché, craintive et tremblante, au sommet du rocher pleure encore, quand une légère brise de zéphyre souffle mollement, fait onduler ses jupes, puis gonfle sa robe, peu à peu la soulève, sans secousse la transporte, puis, le long des pentes du rocher escarpé, dans le vallon qu’il domine, sur un lit de gazon en fleurs la laisse glisser, et la pose » (2).

L’ensemble de chaque morceau est disposé comme la phrase. Dans le récit, Apulée subordonne tout à l'effet qu’il veut produire. Qu’il décrive un objet ou un paysage, qu’il esquisse un portrait ou une scène de la vie familière, qu’il peigne un cortège ou une fête, qu’il analyse le progrès d’une passion, il procède par une série de traits nets, accusés en relief et en couleur, et dont chacun domine une phrase : de ces touches successives, de plus en plus vigoureuses, sort un tableau expressif, violent de tons, un peu chatoyant, mais qui amuse l’œil et retient l'imagination. Apulée est, avant tout, un descriptif. Il est curieux du détail typique ; il voit juste, mais il s’arrête à la surface. Il s’intéresse au mobilier, au costume, au paysage, au milieu exact. D’un homme il ne regarde que le profil, le geste, les jeux de physionomie, la manie ; presque toujours, ses

(1) « Ardna montium et lubrica vallium et roscida cespitum et alebnsa cumporum emersi. » (Ibid.)

(2) Metam., IV, 35.

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portraits sont des caricatures. Il pousse jusqu’au plus minutieux scrupule le souci de l’exactitude. L’expression est souvent chez lui d'une rigueur scientifique ; et aucune considération de goût, ou de grammaire, ou de morale, ne le fait hésiter devant le détail qu’il croit le plus caractéristique et qui l'a le plus frappé. C’est l'un des écrivains les plus réalistes qu’on ait vus : par exemple, la bataille des étalons contre l'àne, la scène où des paysans meurtris pansent leurs blessures, et tant d’autres épisodes des Métamorphoses , sont d'une étonnante précision (1) ; quelquefois, comme dans l’histoire de l'esclave mangé par les fourmis, comme dans le morceau où sont analysés les progrès lents du poison, cette précision va jusqu’à l'horreur (2). Mais Apulée n’est pas seulement un réaliste déterminé ; dans ces tableaux, il ne tente point de reproduire la complexité de la nature ; il choisit, mais au gré de son caprice, un détail rigoureusement exact, sur lequel se porte tout l'effort de sa mise en œuvre ; il est fantaisiste jusque dans son réalisme. De là, dans les Métamorphoses., tant de scènes pittoresques, d’autant plus frappantes que la satire ou la bouffonnerie n’enlève rien à la vérité de la peinture : par exemple, la Fête du rire, la Caravane des prêtres syriens, la Bande d’esclaves en fuite, la Pantomime, le Baptême du navire, la Procession d'Isis (3).

Rien de plus individuel, en apparence, que ce style heurté, incorrect, riche en mots et en couleur, fait d'impressions vives, de traits, d'images, de relief, de fantaisie réaliste et de pittoresque : style d'artiste nerveux, esclave de son imagination, inégal, bizarre et puissant. Et pourtant Apulée allait faire école. C'est qu’après tout, tel qu'il était, il personnifiait le génie

H) Id., VII. 16-17 : VIII, 18.

(2) AL, Ylll. 22 ; X, 28.

<3; AL. III. 2-12; Ylll, 15-18; 24-30 ; X, 30-33; XI, 8-10; 26.

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littéraire de son pays natal ; et l’Afrique émerveillée se reconnut en lui. Acclamé, encensé de son vivant, il devint après sa mort l’idole de ses compatriotes. Sa réputation d’orateur, de philosophe et de savant, le succès de ses Métamorphoses , la singulière légende qui se forma autour de son nom, tout cela entretint et renouvela sa gloire pendantbien des siècles. On lut beaucoup ses œuvres, et l’on s’efforça d’imiter son style, non seulement les païens delà région, qui presque tous le prirent pour modèle, mais encore les chrétiens. Tertullien, qui dans sa jeunesse avait du l’entendre bien souvent à Carthage, est en littérature son héritier direct ; par Tertullien, l’influence du romancier s’est étendue sur les Eglises de l'Atlas. Deux siècles plus tard, saint Augustin disait encore : « Chez nous Africains, Apulée, en sa qualité d'Africain, est le plus populaire » (1). Quoiqu’il eût bien peu de l’air d’un classique, l’auteur de Y Ane d'or devint pour ses compatriotes, chrétiens ou païens, une façon de classique : audacieuse et sincère, vibrante, réaliste et pittoresque, c’est d’Apulée surtout que relèvera toujours la littérature de l’Afrique.

(1) Saint Augustin, Ejiist. 138 : « Apuleius. . . nobis Afris Afer est notior. »

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