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ROME

Vers la fin du règne de Marc-Aurèle, un double courant. se dessine dans la littérature africaine. Beaucoup, d’écrivains du pays, et, parmi eux, les plus grands, les plus originaux, sont attirés par le christianisme ; ils s’y jettent avec une ardeur passionnée, et, dans la prédication, dans l’apologétique, dans l’exposition des dogmes, dans la polémique, ils trouvent matière à contenter leur imagination mystique et leur besoin d’action, comme à déployer toutes les ressources de leur chaude éloquence ; par leur talent et l’enthousiasme de leur foi,, ils assurent dans tout l’Occident, une autorité prépondérante à l’Eglise de Carthage. C’est parmi les chrétiens que nous rencontrerons lesplus illustres représentants des lettres africaines. Mais la gloire d’un Tertullien, d'un Cyprien, d’un Lactance, d’un Augustin, nedoitpas. faire oublier ni dédaigner les mérites plus modestes, très réels pourtant, de leurs compatriotes restés païens. Ceux-ci ont été victimes de leur fidélité aux anciens cultes : en littérature comme en religion, ils ont eu le malheur de toujours regarder en arrière ; par cet attachement désespéré à la tradition, ils ont rétréci leur horizon et se sont condamnés à tourner toujours dans le même cercle. D’ailleurs, beaucoup d’entre eux ont eu

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du talent : et c'est la matière qui a fait défaut, plus que la main de l’ouvrier.

Dans le camp des païens, comme dansceluides chrétiens, la contrée de l'Atlas a été féconde en écrivains, et cela jusqu’aux invasions barbares. Trait significatif, parmi ces auteurs figurent non seulement des lettrés de profession, des rhéteurs, des poètes, des grammairiens, mais encore des hommes d’Etat, jusqu’à des empereurs. Rien ne prouve mieux combien était forte désormais, chez les Africains, la passion des choses de l'esprit. La Proconsulaire et la Numidie étaient maintenant en pleine prospérité, et elles passaient pour les plus riches provinces de l'empire. C’est dans leurs ports qu’on embarquait pour Rome les plus grosses cargaisons de blé. Aussi les empereurs avaient-ils, pour ce pays, des attentions particulières. Le proconsulat de Carthage était depuis longtemps un poste d’honneur : Galba, Vitellius et Vespasien, plus tard Pertinax, Didius Julianus, Gordien, d’autres encore, l’occupèrent tour à tour avant d’arriver à l’empire. Hadrien surtout combla l’Afrique de ses bienfaits ; il y vint à deux reprises, d'abord pour réprimer une révolte des Maures, ensuite pour étudier par lui-même les besoins de la contrée. Il y fonda des colonies, y fit construire des routes, des aqueducs, et le camp de Lambèse (1). Sous Antonin et sous Marc-Aurèle, Fronton de Cirta se chargea d'attirer souvent sur son pays natal le regard du prince. Même ce fou de Commode se prit d’une belle passion pour les provinces africaines ; il médita bien des fois d'y aller en personne, et il leva un impôt spécial pour payer les

(1; Spartien, Hach'.. 13. — Nous possédons des monnaies à l'effigie d’Hadrien avec la légende « Restitutori A fricae. » (Cohen, Description historique des monnaies frappées sous l’empire romain , Paris, 1859-1868, tome II, p. 236, monnaies d’Hadrien. nos 1053- 1056 ) — Beaucoup d’inscriptions africaines se rapportent à l’empereur Hadrien ; voyez surtout son célèbre discours de Lambèse ( Corpus inscr. lal., VIII. 2532).

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frais du voyage ; il voulut que Carthage portât son nom à lui, et, en retour, il la dota d’une ilotte particulière ; il eut une garde d’archers maures, et sur ses médailles il s’est fait représenter en Hercule, posant le pied sur la proue d’un navire, et tendant la main à l’Afrique chargée d’épis (1). Naturellement les princes desdynasties suivantes, les Sévères, les Gordiens, enfants du pays, lui témoignèrent encore plus de sollicitude. Le résultat répondit à l’effort. Pendant le siècle desAntonins, la colonisation avait pris un merveilleux essor ; au siècle suivant, elle s’étendit même à une partie de la Maurétanie. Grâce à tous les travaux qu’exécutèrent les soldats, grâce surtout aux barrages qui assuraient des réserves d’eau, les campagnes étaient devenues d’une fertilité légendaire. Bien reliées entre elles et aux bourgs voisins par un réseau de routes militaires ou de chemins, défendues contre les nomades par une armée nombreuse, par les camps retranchés ou les fortins de la frontière, et d’ailleurs enveloppées de murs et de fossés qui les mettaient à l’abri d’un coup de main, les villes du Tell oriental avaient grandi et s’étaient vite enrichies. Carthage était devenue une immense capitale, presque la rivale de Rome. Partout s’élevaient ces temples, ces théâtres, ces thermes, ces basiliques, ces aqueducs, ces arcs de triomphe, dont nous admirons encore les ruines. La prospérité matérielle, chez ces races d’imagination vive, avait éveillé la curiosité de l’esprit. Une littérature originale était née dans la région : Apulée venait de l’illustrer, et Tertullien lui ouvraitun vaste domaine encore inexploré. Quelleque dût être plus tard leur destinée, tous les jeunes bourgeois des cités numides ou puniques s'étaient façonnés d’abord aux écoles de leur municipe, puis à celles de

(1) Lampride, Commod., 9-12; 17. — Cf. Cohen, III, p. 83-84, monnaies de Commode, n05 212-213 ; 719 sqq.

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Carthage : toute leur vie, ils conservaient le goût de l'étude, et toujours ils y portaient le tour d’esprit des Africains. Les uns se consacraient tout entiers à la littérature, à la poésie, à l’éloquence, à l’enseignement ; d’autres se tournaient vers la politique et tentaient la carrière des honneurs : mais tous également restaient des lettrés d'Afrique. C'est ainsi que nombre de consuls, de proconsuls et d'empereurs ont pris rang parmi les écrivains du pays d'Atlas. Ces auteurs d’occasion ne sont pas moins intéressants pour nous que les auteurs de profession : après les rhéteurs du second siècle, et en même temps que les grands chrétiens leurs compatriotes, ces hommes d’Etat et ces empereurs, d’origine punique, maure ou numide, passionnés comme ils l’étaient pour l'éloquence ou la poésie, ont contribué beaucoup au rayonnement de la littérature africaine.

Depuis longtemps, l'immense contrée de l’Atlas ne suffisait plus à l'activité et à l’ambition de ses enfants. Il semblait que ce vieux pays punique et berbère, rajeuni par une infusion de sang italien, eût entrepris la conquête pacifique de Rome. De Leptis, de Carthage, de Cæsarea, des jeunes gens partaient, qui allaient chercher fortune dans la capitale; et beaucoup y firent une brillante carrière. Dès le temps des Antonins, on y rencontre partout des Africains: dans les écoles, au barreau, dans la politique, au Sénat, au Palatin. Malgré la divergence de leurs occupations, tous ces compatriotes savaient bien se retrouver dans la grande ville; on voit par les lettres de Fronton, par les récits d’Aulu- Gelle, par les biographies des Sévères et des Gordiens, qu’ils aimaient à vivre ensemble et se prêtaient un mu-

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tuel appui : ils formaient à Rome une colonie nombreuse et influente, .qui restait en relations constantes avec le pays natal, et qui était fortement unie par la communauté d’origine, de langue, de goûts et de sympathies littéraires.

Au centre de cette société était le groupe des orateurs et des gens de lettres proprement dits. Déjà, sous les derniers Césars, Carthage envoyaità Rome beaucoup d’avocats et de rhéteurs. Même on l’en raillait un peu ; mais, au fond, l’on rendait justice à leur talent, et un poète italien du temps déclarait que les Libyens de la capitale honoraient leur patrie (1). Cornutus et Sévère de Leptis avaient eu à Rome beaucoup de réputation. Ensuite étaient venus Florus, Fronton de Cirta, Apollinaire de Carthage, Aulu-Gelle, et beaucoup d’autres que nous avons vus se grouper autour d’eux : sous Antonin et sous Marc-Aurèle, ce furent ces Africains qui donnèrent le ton à toute la littérature latine. Plus tard, avec les Sévères, avec les Gordiens, arrivent à Rome bien d’autres rhéteurs de l’Atlas ; et," au ive siècle, nous y trouverons encore Servius le Maure, Macrobe, Yictorin, Augustin, pour ne citer que les plus célèbres. Pendant trois ou quatre siècles, chaque génération de lettrés a ■compté dans la capitale de l’empire quelques Africains de marque.

A ces rhéteurs, à ces savants, à ces avocats, se joignaient des jurisconsultes. Les études de droit étaient florissantes à Carthage, sans doute en raison même des difficultés que présentait l’application deslois romaines au milieu de ces populations berbères ou phéniciennes. Sous les Antonins, plusieurs juristes africains eurent à Rome une grande autorité. Le plus célèbre fut Salvius Julianus d’Hadrumète. Il était le chef de l’école progressiste, dite des Sabiniens. Préteur en 131, il fut

(1) Stace, Silv., IV, 5, 45-48. - Cf. Juvénal,S«û, VII, 147-149.

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chargé par l'empereur Hadrien de rassembler les anciennesordonnances et de constituer une sorte de code de la juridiction prétorienne, ce fameux Edit perpétuel qui fut longtemps la base du droit civil. Ce savant travail, qui eut beaucoup de retentissement, fit de Julianus un personnage considérable : il fut deux fois consul, membre du Conseil d'Etat, préfet de la ville en 161-162. D'ailleurs il poursuivit toute sa vie ses études de jurisprudence, et nous possédons beaucoup de fragments de ses divers ouvrages : de son livre sur les Difficultés d'interprétation, de ses Commentaires sur les traités d'Urseius Ferox et de Minicius, surtout de son énorme Digeste en quatre-vingt-dix livres, par demandes et par réponses, dont le plan a servi de modèle au Digeste de Justinien. Par l'étendue et la solidité de ses connaissances, par la sûreté de son jugement, Julianus est l'une des gloires de la jurisprudence romaine (1). A côté de lui, et dans le même domaine, plusieurs de ses compatriotes avaient conquis un rang fort honorable: par exemple, son élève Cæcilius l’Africain, qui s’occupa surtout de législation comparée et qui publia sous Antonin neuf livres de dialogues sur des Questions de droit; et PactumeiusClemens,qui fut consul et patron de Cirta(2). Tous ces jurisconsultes vivaient àRome dans la société des lettrés africains. Fronton, dans sa correspondance,, raconte unevisite qu'il vient de faire à Julianus malade; et Aulu-Gelle était ami de Cæcilius, avec qui nous le rencontrons un jour dans la cour du Palatin, et dont il nous a conservé une longue et intéressante conversation sur la loi des Douze Tables (3).

(1) Spartien, Did. Julian.. 1 et 8; Eadr., 18; Eutrope, VIII, 17 ; Digest., XXXVII, 14, 17 ; XL, 2. 5.

(2) Corpus inscr. lat.. VIII, 7059-7061 ; Digest. IX, 45 ; XXV, 3, 3 ; 30, 39 ; XL. 7, 21.

(3) Fronton, Jtpist. ad Caesar., p. 59-60 (Naber) ; Aulu-Gelle, XX, 1 .

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Dans ces cercles, où l’on causait de littérature, de science ou de droit, fréquentaient volontiers ceux des Africains qui avaient suivi la carrière politique, et qui s’étaient fixés ou passaient à Rome. Et ils étaient nombreux : Fronton, écrivant à la municipalité de Cirta, déclarait que le Sénat de la capitale était peuplé de ses compatriotes; les villes de Numidie ou de Proconsulaire n’avaient que l’embarras du choix pour y trouver des patrons (1). Si l’on veut donner une idée de cette invasion carthaginoise, il suffit de mentionner quelques-uns des Africains qui furent consuls, rien qu’au temps de Fronton : d’abord Fronton lui-même, puis son gendre Victorinus, plus tard son petit-fils et son arrière-petitfils; Servilius Silanus d'Hippone; Salvius Julianus d'Hadrumète, et Pactumeius Clemens de Cirta; Æmilianus Strabo, qui avait été camarade d’Apulée aux écoles de Carthage; Lollius Urbicus, né près de Cirta, à Tiddis, où l’on voit encore aujourd’hui l’élégant mausolée de sa famille (2); enfin, Didius Julianus, Albinus et Sévère. Avant ou après leur consulat, la plupart de ces personnages avaient gouverné diverses provinces ; plusieurs avaient été proconsuls d’Afrique. Beaucoup étaient, en même temps, des écrivains ou des savants ; tous avaient la passion des lettres. Pendant tout le milieu du second siècle, le rendez-vous ordinaire de ces Africains fut la maison de Fronton; plus tard, ce fut le palaismêmedes empereurs, le Palatin.

En effet, ce n’est plus seulement au consulat, au gouvernement des provinces, à l’autorité dans le Sénat, que vont prétendre ces lettrés de l’Atlas : c’est à la dignité impériale. Ils entrent brusquement en scène à la mort de Commode, et par un coup d’éclat. En 193, Rome

(0 Fronton , JEplst. ad amie., II, 10, p. 201 (Naber).

(2) Sur ce personnage, voyez : Apulée, Apol., 2; Fronton, Ad amie.. Il, 6-7 (p. 98): Capitolin, Antonin. Plus, 5; Corpus inscr. lat., VIII, 6703-6707 ; Tissot, Fastes , p. 100.

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acclame successivementrancien grammairien Pertinax, qui avait quitté l’école d’Apollinaire de Carthage pour la politique, et qui l’année précédente avait gouverné l’Afrique; Didius Julianus, originaire d’Hadrumète, l’arrière-petit-fils du grand jurisconsulte Salvius Julianus, et le successeur de Pertinax dans son proconsulat; enfin, Septime Sévère de Leptis. Trois ans après, Albinus d’Hadrumète prétend, lui aussi, à l’empire. Sévère bat son compétiteur et, par son mariage avec Julia Domna, fonde la dynastie, demi-syrienne, demiafricaine, à laquelle appartiennent Caracalla et Géta, Elagabal, Alexandre Sévère. Après CaVacalla, le Maure Macrin est empereur pendant deux ans. En 238, les deux Gordiens sont proclamés à Carthage; et leur héritier, Gordien III, règne six ans à Rome. En 240, éclate dans l’Atlas l’insurrection de Sabinianus, qui à 'son tour vise au pouvoir suprême (IJ. Pendant la période troublée qui suivit, nous trouvons encore bien d’autres empereurs africains: par exemple, le Maure Æmilianus en 253, et, plus tard, Mémor (2j. A l’avènement de Celsus, en 2(55, se produisit un incident curieux, très significatif, qui trahit bien l’arrière-pensée des populations de l’Atlas : en saluant le nouveau prince, ses partisans jetèrent sur ses épaules, non pas, comme c’était l’usage, un manteau de pourpre, mais le péplum sacré de Tanit, la grande déesse punique (3). Ce Celsus , était, d’ailleurs, un fort honnête homme, un bon géant, qui vivait paisiblement dans ses propriétés ; on l’élut malgré lui, et le pouvoir ne lui réussit guère, car il fut tué presque aussitôt. « Son corps, nous dit-on, fut mangé parles chiens de Sicca, qui étaient restés fidèles à Gallien ; par un rafflne-

(1) Capitolin, Gardian., 23; Corpus inscr. lat ., VIII, 1090.

(2) Trebellius Pollion, Tri g. tyr. , 22 ; Aurélius Victor, Epitom., 31.

(3) Trebellius Pollion, Trig. Tyr,, 29.

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ment d’outrages, on crucifia son portrait, au milieu d’une populace en délire, qui croyait voir crucifier Celsus lui-même. » Quelques années plus tard, arrivent à l’empire d’autres princes d’origine africaine, Carus, puis ses fils Carinus et Numérien. En 293, un certain Julianus est encore proclamé en Afrique (1). Enfin, de 308 à 311, Domitius Alexandre y règne sans être inquiété et restaure à son profit l’empire carthaginois. Cette dernière équipée coûta cher aux Africains : Maxence, vainqueur de Domitius, ordonna le sac de Carthage ; après la capitale, la Proconsulaire et la Numidie furent mises au pillage (2). Cette terrible exécution calma, pour deux ou trois générations, les ambitions africaines et les velléités d’indépendance. Mais, pendant plus d’un siècle, de 193 à 311, la contrée de l'Atlas avait envoyé à Rome bien des prétendants; quelques-uns avaient échoué, beaucoup avaient réussi. Ces empereurs africains ne perdirent jamais des yeux leur pays d’origine. Ils contribuèrent à sa prospérité et au rayonnement de sa littérature. Presque tous s’intéressaient aux choses de l'esprit, et plusieurs étaient eux-mêmesdes écrivains : c’est devant ceux-ci que nous devons nous arrêter.

Albinus, l’un des premiers parmi ces empereurs africains, était un homme de lettres égaré dans la politique. Le jour où il naquit à Hadrumète, vers 143, son père, Ceionius Postumus, annonça cette nouvelle à son ami Bassianus, proconsul à Carthage, par le billet suivant :

(1) Aurelius Victor, Caesar.. 39.

(2) Id., 40; Zosiuie, II, 12.

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« Un fils m’est né le sept des calendes de décembre. Dès le premier moment, tout son corps était d'une blancheur extraordinaire, plus éclatante que celle deslanges dont on l’enveloppa. Aussi lui ai-je fait place dans la famille des Albinus. Continue de veiller sur la République, sur toi et sur nous (1) ». Cet enfant, qui appartenait à une riche famille du pays, reçut à Hadrumète une solide éducation, qu'il compléta sans doute à Carthage. Plus tard, il suivit la carrière des honneurs et y marcha vite. Nous possédons une lettre de Marc- Aurèle qui lui confère un commandement militaire : « Marc-Aurèle Antonin à ses préfets, salut. J’ai attribué la direction de deux cohortes auxiliaires à Albinus, de la famille des Ceionius. C’est un Africain, il est vrai ; mais il ne tient pas trop des Africains. Il est le gendre de Plautillus (2). » Dans la suite, l’empereur n’oublia pas son protégé : Albinus fut consul, vers 176. Il gouvernait la Bretagne lors de l'avènement de Sévère, qui lui offrit le titre de César : il répondit en se faisant proclamer lui-même. L’année d'après, en 197, une grande bataille s’engagea près de Lyon entre les deux prétendants africains. Albinus fut vaincu et se tua. Quoiqu'il eût fini par céder à l’ambition et aux circonstances, c’était un homme de goûts paisibles, et même on l’en plaisantait. Aux honneurs, qui ne lui manquèrent pas cependant, il préférait l’agriculture et les belles-lettres. A l’exemple d’Apulée, qu’il admirait fort et qu’il lisait sans cesse, il composa des Milé siennes, qui eurent quelque réputation. Il était poète aussi : entre autres, il avait écrit les Géorgiques (3). Mais nous ne pouvons juger ni ses vers ni sa prose; car, de toutes ses œuvres, rien ne nous est parvenu.

Septime Sévère, qui par politique affectait de railler

(1) Capitolin, Clod. Albin., 4.

(2) Ibid., 10.

(3) Ib 'd. , 11-12.

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les préoccupations littéraires d’Albinus, était pourtant, lui aussi, un lettré. « Parti d’assez bas, nous dit son biographe, il gravit tous les échelons de l’école et de l’armée, avant que la fortune l’eût conduit à l’empire (1). >> Petit-fîls de ce rhéteur Sévère, qui fut célèbre à Rome sous Domitien, il avait de qui tenir. Il naquit à Leptis, en 146; il y fut élevé, et l’on s’en aperçut toute sa vie. On lui fit donner une instruction complète : c’était de tradition dans cette famille ambitieuse où l’on continuait de parler punique, mais où l’on avait rang de chevalier romain et où l’on comptait déjà plusieurs consuls. A dix-huit ans, le jeune Sévère, suivant la mode de l’époque, s’exerçait à des déclamations publiques dans sa ville natale ; il s’exprimait aisément en grec, mais il savait encore très peu de latin. Dans les premières années du règne de Marc-Aurèle, il vint poursuivre ses études à Rome ; il s’y adonna surtout au droit, y eut pour maître Scævola et pour camarade Papinien. Puis, comme Apulée, il partit pour Athènes, où il compléta son bagage de littérature, de philosophie, de sciences, en même temps qu’il se faisait initier à bien des mystères : en bon Africain, il était aussi dévot qu’avide d’instruction. Revenu à Rome, il y tenta diverses carrières. Il fut rhéteur ; il se fit inscrire au barreau, et devint avocat du fisc (2). Rientôt il trouva ces métiers trop peu lucratifs, et il s’engagea dans la politique. En 172, à vingt-six ans, il entrait au sénat comme questeur. Puis il suivit tous les degrés de la hiérarchie, fut tribun militaire, légat du proconsul d'Afrique, prit part à plusieurs campagnes, remplit diverses charges, et partout se distingua. Consul sous Commode en 190, il reçut l’année suivante, avec le

(1) Spartien, Sever., 18. — Cf. Aurelius Victor, Caesar., 20.

(2) Spartien, Sever.. 1 et 3 ; Aurelius Victor. Caesar., 20 ; Eutrope,

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