VIII
LES PAÏENS
titre de légat propréteur, le commandement des légions de la Pannonie. Deux ans après, il y fut proclamé empereur, battit successivement tous ses rivaux, et il régna jusqu’en 211. Quand il envoya au Sénat la tête d’Albinus avec une lettre menaçante, on crut à un nouveau Commode (1). Et de fait, considéré d’un certain côté, il peut avoir l’air d’un tyran : il fit exécuter des familles entières de sénateurs, il ordonna de véritables massacres, il fut implacable dans la répression des attentats ou des émeutes, il donna le signal de terribles persécutions contre les chrétiens. Pourtant, il n’était point cruel par tempérament; il le devint souvent par l’exagération d’une de ses qualités, la passion de l’ordre. Dans cet empire, qui depuis la mort de Marc-Aurèle était livré à l’anarchie, il voulut établir la discipline d’un camp; pour faire rentrer tout le monde dans le devoir, il ne recula pas devant les moyens violents. Malgré tout, il fut un grand prince : par ses campagnes contre les Parthes et les Bretons, il rendit aux légions un peu de gloire militaire ; par son énergie, il brisa la résistance des prétoriens ; par son administration intègre, économe et vigilante, il remit en ordre les finances de Rome et assura aux provinces une réelle prospérité. Il prétendit maintenir chacun à son rang et faire respecter en lui la dignité impériale : il se résigna, pour cela, aux mesures les plus rigoureuses, comme autrefois, légat en Afrique, il avait fait bétonner un de ses compatriotes de Leptis qui l’embrassait familièrement en pleine rue. En somme, cette énergie un peu barbare, prête à frapper quiconque sortait du droit chemin, tournait à l’avantage de tous. D’ailleurs, il donnait l’exemple, toujours à son poste, dur pour lui-même comme pour les autres, infatigable, simple dans sa vie, dédaigneux des vaines apparences
(1) Capitolin, Clod. Albin.. 12.
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et capable de refuser le triomphe après ses victoires d’Asie. 11 fut esclave de son métier d’empereur, et il mourut en disant : « Travaillons ».
Il travailla tous les jours de sa vie ; et, s’il fit passer les affaires avant tout, il ne négligea point pour cela les lettres. Jusqu’au bout il se souvint qu’il avait débuté comme rhéteur et comme avocat. Il fut un orateur distingué, nerveux et mordant, d'une concision sonore dans ses harangues aux soldats, avec un air de majesté impériale dans ses discours au sénat : l’éloquence d'un homme né pour commander, et qui entend être obéi. Il se mêla de science, surtout de médecine : il soignait lui-même ses amis, emportait toujours une provision de remèdes dont Galien avait fait l'ordonnance. Il avait poussé fort avant l’étude de la philosophie, du droit, delà rhétorique, de la littérature (1). Il paraît avoir composé divers ouvrages. En tout cas, il écrivit ses Mémoires , en grec comme Marc-Aurèle ; il y racontait sa vie privée et sa vie publique, avec une entière bonne foi, nous dit-on, si ce n’est qu’il cherchait à excuser ses cruautés, surtout à propos de la mort d'Albinus (2). Suivant Dion Cassius, qui l’avait bien connu, « il était curieux de littérature plutôt qu’il n’y réussissait ; aussi trouvait-on chez lui plus de pensées que de belles expressions (3) ». Cela veut dire qu’il n’entendait rien à toutes les mièvreries d’un Dion Cassius. A en juger par les fragments que nous possédons de ses lettres au Sénat, Sévère portait dans son style l’âpreté de son caractère et de son éloquence : aucune grâce, et point d’apprêt ; mais de l’énergie, de la concision, du relief et du mordant.
(Il Galien, Tlieriac., XIV, p. 218 (Kuhnl ; Spartien, Sever., 18 ; Aurelius Victor, Caesar., 20; Eutrope. VIII, 19 .
(2) Spartien, Sever., 3 et 18 ; Capitolin, Clod. Albin.. 10 ; Hérodien, II 13; Aurelius Victor. Caesar., 20 ; Dion Cassius, LXXV, 7.
(3) Dion Cassius. LXXVI, 16.
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Il aimait à s’entourer de gens de lettres. Mais il goûtait peu les Romains de Rome. Dans cette cour où commandait un empereur de Leptis, dont la femme était syrienne, on rencontrait surtout des Africains et des Grecs. L'impératrice Julia Domna, fille du prêtre du Soleil à Emèse, forma au Palatin un vrai salon littéraire. A côté de sa sœur Julia Mæsa, de ses nièces Soaemias et Marnée, on y voyait beaucoup d’écrivains ou de savants célèbres : le poète Oppien, qui chanta les plaisirs de la chasse ; Elien, le conteur « à la langue de miel », occupé à recueillir les anecdotes de ses Histoires Variées ; le médecin Galien ; l'érudit Sammonicus; les jurisconsultes Ulpien et Papinien, tous deux d’origine syrienne ; le philosophe Diogène Laërte ; le rhéteur maure Ælius; Gordien, poète alors en attendant qu’il fût empereur; Philostrate, qui enregistrait les aventures prodigieuses du thaumaturge Apollonios de Tyane ; et tous ces familiers du Palatin qu’ Athénée met en scène dans son Ranquet des Sophistes.
A cette cour, on parlait surtout le grec. D’abord, c’était la langue de l’impératrice et des princesses qui l’entouraient. C’était aussi l'idiome littéraire que préférait l'empereur; il l'avait appris dès son enfance, et il l’employa pour la rédaction de ses Mémoires. Mais, pour Sévère, la raison principale de cette prédilection pour le grec, c’est qu'il savait mal le latin classique. Sa langue maternelle était le punique, et ses parents n’en parlaient point d’autre. Un jour, nous dit Spartien, « sa sœur arriva de Leptis ; elle connaissait à peine quelques mots de latin, ce qui causa beaucoup de honte à l’empereur ; aussi l’invita-t-il à retourner dans sa patrie ». Suivant son compatriote Aurelius Victor, Sévère savait suffisamment le latin, il possédait le grec, mais il ne s’exprimait avec une entière aisance qu’en punique. Et ce latin, qu'il avait appris assez péniblement, c’était le latin de la Proconsulaire ; Spartien re-
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marque qu’il conserva jusque dans sa vieillesse l’accent africain; et l’on relève bien des fautes dansles légendes de ses monnaies impériales. En ce prince, élevé à Leptis et ancien avocat, il y eut toujours du rhéteur africain (1). Dès sa jeunesse il avait pris pour modèle Hannibal. De ses compatriotes, il eut l’âpreté, l'entêtement, la curiosité, la dévotion mystique ; sous Commode, il fut accusé d’avoir consulté les astrologues pour savoir s’il serait empereur ; dans ses Mémoires, il enregistrait complaisamment les présages, les oracles, les songes, qui avaient prédit son avènement ; il en fit faire des tableaux, qui furent exposés à Rome. Pendant tout son règne, il donna, à son pays natal bien des preuves de sa sollicitude. Un de ses premiers actés fut de constituer une province indépendante de Numidie. Il visita l’Afrique en 203, pour se rendre compte de ses besoins. Il conféra le droit italique à Carthage, à Utique, à Leptis ; et nous possédons des médailles qui attestent la reconnaissance des Carthaginois. Il força les nomades à respecter la frontière, et il organisa une police très ferme, dont témoigne Tertullien. Il développa beaucoup la colonisation, surtout en Maurétanie; il fit construire des routes, et une foule d'inscriptions du pays se rapportent aux travaux exécutés pendant ce règne (2). A Rome, il accueillait, ou attirait bien des Africains. Son principal ministre fut Plautianus, son compatriote, peut-être son parent, « son compagnon indispensable
(1) « Cum soror sua Leptitana ad eum venisset vlx latine lo qiiens...» (Spartien, Sever., la); « canorus voce, sed afrum guiddam usque ad senectutem sonans... >• (Ibid., 19) ; « latinis litteris sufflcienter instructus; graecis sermonibus eruditus ; punicaeloquentia promptior . quippe genitus apud Leptim provinciæ Africæ. » ^Aurelius Victor, Epitome, 20.)
(2) Tertullien. Apolog., 2 ; Aurelius Victor, Caesar., 20: Digest ., XV, 8, 11 ; Eckhel, Doctrina nummor. , Vil, p. 183 (monnaies de Sévère avec la légende: Indulgentia in Carth.) : Cohen, Monnaies impériales. III, p.249 ; Corpus inscr. lat.. VIII, 10337-10338 ; 10351- 10353 ; 10358-10364, etc.
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dans toutes les guerres », comme dit une inscription (il. Il le nomma deux fois consul, et préfet du prétoire ; il maria la fille de son ministre à l’héritier présomptif. Plautianus abusa longtemps de l’affection de Sévère, qui bien des fois pardonna, et qui peut-être eût pardonné toujours, si Caracalla n’eût produit les preuves d’un complot et frappé lui-même le préfet (2). Un autre Africain, Macrin le Maure, fut intendant de Plautianus, puis de Sévère. Parmi les gens de lettres qui avaient leurs entrées à la cour, nous trouvons encore des compatriotes de l'empereur : le rhéteur Ælius, son biographe; le poète Gordien; le savant Sammonicus Serenus, dont la bibliothèque était fameuse, et qui avait composé une foule d’ouvrages, entre autres une encyclopédie dans le goût de Pline et de'Macrobe (3). Sévère lui-même, en littérature, avait les prédilections ordinaires aux Africains; comme eux, par exemple, il adorait Salluste, et, à son lit de mort, il fit lire à ses fils le discours de Micipsa mourant (4). Par cet accord des sympathies et par toutes ces attentions, il gagna le cœur des gens de son pays. On était fier de lui et on l’aimait. Bien des inscriptions de la contrée sont encore là pour l’attester : tantôt elles énumèrent ses victoires ou ses bienfaits (5) ; tantôt elles remercient les dieux de l’avoir préservé contre un complot (6); on voit un brave homme de Théveste léguer à sa ville une somme d’argent qui -doit payer les frais d’un arc
(1) Corpus inscr. lat ., V, 1 074 : a necessarius et cornes per oinnes expeditiones ». Cf. 111, 6075 ; V, 2821.
(2) Dion Cassius, LXXV, 14-16 ; LXXV1, 1-6 ; Spartien, Sever.,
(3) Spartien, Sever., 20 ; Get., 5; Capitolin, Gordian., 18; Arnobc. Adv. qent., VI, 7; Servius,^^ Georqic. 1, 30 ; 102 ; Macrobe, Sut., III, 9,' 6; 16, 6.
(4) Spartien, Sever., 21.
(5) Corpus inscr. lat.. VIII, 2465 ; 4583; 4826 ; 6944 ; 9029 ; 10337- 10338. etc.
(6> Ibid., 1628.
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de triomphe (1). L’Afrique n’oublia jamais Sévère: elle lui éleva des autels et des temples : « Les Africains, dit Spartien, l’adorent comme un dieu (2)».
Tous les princes de cette dynastie syrio-africaine, fondéepar Sévère, ont hérité de son goût pour les lettres et de ses sympathies pour les provinces de l’Atlas. Géta était grand ami de Sammonicus, à qui cette amitié coûta cher et qui fut tué bien vite, au milieu d’un banquet, par les soins de Caracalla (3). Sévère Alexandre fut un orateur distingué ; il fut aussi poète, et il écrivit en vers des biographies d’empereurs. Il s’intéressa beaucoup aux universités : il créa des bourses d’études pour les jeunes gens pauvres, et il fonda, tant à Rome que dans les provinces, un grand nombre de chaires officielles, chaires de rhétorique, de grammaire, de médecine, de divination, de mathématiques, de mécanique, d’architecture. Il eut pour ministres les jurisconsultes Paul et Ulpien, l’historien Dion Cassius. Il ne négligea pas non plus l’Afrique, où il fit exécuter divers travaux publics; il avait une garde d’archers maures ; il admit dans son Conseil l’un des Gordiens, et il témoigna beaucoup d’amitié au poète Sammonicus Serenus, fils de l’érudit du même nom que nous avons rencontré à la cour de Septime Sévère (4). Les mêmes tendances apparaissent jusque dans les folies de Caracalla et d’Elagabal. Dans ses discours au Sénat, Caracalla ne manquait jamais de glorifier « son compatriote Hannibal », dont il commanda bien des portraits. Son fameux édit, par lequel il accorda le droit de cité à tous les hommes libres de l’empire, s’explique en partie, sans doute, par ses préoccupations fiscales : mais il céda aussi à une fantaisie d’empereur provincial, il voulut mettre tous
(1) Ibid., 1858.
(2) « Ab Afris ut deus habetur. » (Spartien, Sever., 13.)
(3) Spartien, Caracalla , 4.
(4; Lampride, Alex. Sever., 27 ; 30 ; 44 ; 68.
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ses compatriotes sur le même rang que les Romains. Il se piquait de littérature, et rendait à ses classiques de singuliers hommages : il s'habillait en Achille, ou bien il se montrait sous le costume d’Alexandre, dont il prétendait imiter les campagnes ; un jour, il tua son favori Festus pour avoir l'occasion de renouveler les funérailles de Patrocle. Elagabal, qui passait pour le fils de Caracalla, renchérit encore sur toutes ces folies. Il imagina, par exemple, de marier son dieu Soleil d’Emèse avec la déesse Céleste de Carthage. Il fit venir à Rome les deux divinités, avec leurs costumes et leurs trésors. Il leur bâtit un temple, où les conduisit une procession solennelle : devant le char qui portait les deux idoles, Elagabal, selon le rite, courait à reculons; par derrière, défilaient les statues des dieux romains et se pressait la foule. Cet étrange hymen du Soleil d'E ■ mèse ei de la Lune carthaginoise est comme le symbole de cette dynastie et de ces règnes où se mêlent à Rome la Syrie et l’Afrique (1).
Entre la mort de Caracalla et l’avènement d’Elagabal se place le règne d’un autre Africain, étranger à la famille des Sévères, et qui se mêla de poésie. Macrin était né dans la capitale de l’une des Maurétanies, à Cæsarea, aujourd’hui Cherchel. Il eut une fortune singulière. Il commença par être esclave et gladiateur. Puis il devint l’intendant du ministre Plautianus, son compatriote. Plus tard,- il passa au service de Septime Sévère, qui s’intéressa à lui et finit par le nommer directeur des postes delà voie Flaminienne. Préfet du prétoire sous Caracalla, il le suivit en Orient ; sachant sa vie menacée, il fit ou laissa tuer le tyran. Trois jours après, ses soldats le virent si affligé de ce meurtre, que, pour le consoler, ils l’élurent empereur. Il prit sa tâche
(1) Hérodipn, IV, 8 et 14; A', 5 ; Lampride, Elag.. 3; Dion Gassin s. LXXMI. 9 ; LXX1X. 12.
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au sérieux; il voulut arrêter le gaspillage des finances et rétablir la discipline, ce qui amena bien des défections. Battu par les troupes d’Elagabal, il périt dans sa fuite, après seize mois de règne : mal lui en prit d’avoir voulu marcher sur les traces de Septime Sévère, dont il avait adopté le nom. C’était, du reste, un excellent homme, très juste et très doux. 11 aimait les lettres, et il avait même composé de jolis vers, surtoutdes iambes.
Il était lié avec le rhéteur africain Cælianus, qu’il avait chargé d’élever son fils Diadumène. Et il fut populaire dans son pays natal : à Zana, entre Sétif et Batna, est encore debout l'arc de triomphe qui fut élevé à Macrin par la colonie de Diana Veteranorum (1).
La famille des Sévères venait de s’éteindre, et le Goth Maximin régnait à Rome depuis trois ans, quand fut fondée à Carthage une nouvelle dynastie africaine. Au commencement de 238, une grave émeute de paysans éclate en Proconsulaire. Un procurateur avait condamné à des amendes ruineuses plusieurs propriétaires de Thysdrus. Ceux-ci obtiennent un délai de trois jours. Ils profitent de ce répit pour appeler tous leurs fermiers et les colons du voisinage, qu’ils font entrer de nuit dans la ville. Au jour, l’on assiège la maison du procurateur ; on s’empare de lui, on le tue. Justement le proconsul était de passage à Thysdrus : malgré lui, la foule le proclame empereur, et lui associe son fils, qui l’accompagnait en qualité de légat. Ce proconsul était Gordien. Il gouvernait la province depuis huit ans, et il y était très populaire : « Il fut aimé des Africains, nous dit-on, comme jamais ne l’avait été un proconsul » . Bien des fois, déjà, la foule l'avait acclamé, l’appelant * un nouveau Scipion, un vrai Scipion ». Il était enfant du pays, et dans les documents officiels il est qualifié
(1) Capitolin, Macr., 11 et 14; Lampride, Diadumen., 8; Corpus inscr. lat., VIII, 4598.
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de « Romain d’Afrique *. Il appartenait à une grande et riche famille; son père, son grand-père, son bisaïeul avaient été consuls ; il descendait des Gracques et de Trajan; sa femme était une arrière petite-fille d'Antonin. Il avait rempli bien des'charges importantes et avait été l’ami de Septime Sévère, puis de Sévère Alexandre. Mais il avait quatre-vingts ans, quand on voulutfaire de lui un empereur. Il eût mieux aimé se dérober ; mais, s’il hésitait, cette manifestation populaire serait une condamnation à mort pour lui et les siens. Il se résigna donc; et l’assemblée provinciale d’Afrique reconnut officiellement les deux Gordiens. A Rome, on se moqua d’abord des nouveaux « Carthaginois », comme on disait; mais l’élection n’en fut pas moins confirmée par le Sénat, qu’avaient exaspéré les brutalités de Maximin. La plupart des provinces acceptaient le fait accompli, et tout semblait favoriser les Gordiens. Mais ils avaient dans l'Afrique même un adversaire bien dangereux, le légat de Numidie, Capellianus, depuis longtemps leur ennemi personnel. On avait essayé de le déposséder. Capellianus n’en avait tenu compte, et, à la tête de la légion de Lambèse, grossie encore par des bandes de Numides, il marchait sürCarthage. Gordien II, qui tenta de l’arrêter, fut vaincu et tué ; toute la Proconsulaire fut mise au pillage ; et, de désespoir, le vieux Gordien se pendit. Mais sa famille n’était pas éteinte; son petitfils, qui était à Rome, y fut proclamé à son tour, quelques mois après. Gordien III était un tout jeune homme, presque un enfant ; mais il eut pour ministre un homme aussi énergique qu’intègre; et son règne rendit à l’empire un peu dë tranquillité, même de gloire (1).
Ces trois Gordiens étaient des gens de lettres. Goret) Capitolin, Maximin., 13-19; G-ordian., 2-5; 7 ; 11 ; 15-17 : 23-24; 32. — Cf. Tissot, Fastes, p. 168-170.
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dien 1er était un homme de goûts paisibles, amoureux de l’étude. Il méritait ce bel éloge que Sévère Alexandre lui avait décerné dans un message au Sénat : « Vous ne pouviez rien faire pour moi de plus agréable et de plus doux, Pères conscrits, que d’envoyer comme proconsul en Afrique Antonius Gordianus. C’est un noble caractère et une grande âme, un homme éloquent, juste, modéré, honnête. » Selon Capitolin, ® il mena une existence exemplaire ; il vivait toujours dans la compagnie de Platon, d’Aristote, de Cicéron, de Virgile et des autres anciens ». Dès son enfance, il écrivait en vers. Dans sa jeunesse, il déclama souvent en public. Il composa le panégyrique de tous les Antonins. Il eut de la réputation comme orateur, et il publia divers poèipes, entre autres une épopée historique en trente livres, Y Antoniniade, où il célébrait Antonin le Pieux et Marc- Aurèle(l). Gordien II, qui avait été membre du Conseil d’Etat sous Sévère Alexandre, était un jurisconsulte éminent. Il fut intimement lié aveçle poète Sammonicus Serenus, qui avait été son maître, et qui lui légua en mourant la bibliothèque héritée de son père l’érudit : « Ce don lui causa une joie céleste, nous dit Capitolin ; car une telle bibliothèque, qui contenait tant de livres précieux, le rendit célèbre dans le monde des lettres (2J. » Gordien III avait reçu de même une éducation complète. Elève du rhéteur Misithée, dont on vantait l’éloquence et le savoir, il épousa sa fille, et fit de lui son principal ministre. Lui-même, malgré sa mort prématurée, passa pour un orateur de talent (3). Dans cette dynastie carthaginoise, le goût des lettres se transmit comme l'empire.
Numérien, qui régnaquarante ans plus tard, fut aussi un écrivain célèbre en son temps. On ne sait où il naît ) Capitolin, Gordian., 3-5 ; 7.
(2 )Id., 18. — Cf. Lampride, Alex. Sever., 27 ; 68.
(3j Capitolin, Gordian., 24 ; 27.
quit; mais, au témoignage de l'historien Fabius Ceryllianus, sa famille était d'origine punique. Sa jeunesse s’écoula sans doute en Afrique; dans un concours, il disputa le prix à Némésien de Carthage, qui plus tard lui dédia son poème sur la chasse. Il fut un empereur médiocre ; car il était, avant tout, homme d’études. Tout enfant, il déclamait en public. On vantait surtout ses vers, et son biographe assure qu'il l’emporta sur tou^lespoètes de sagénération : il chanta, entre autres, les campagnes de son père Carus. On admirait aussi son éloquence. Un de ses discours au Sénat eut tant de succès qu’on lui vota une statue, en spécifiant que l'hommage s’adressait uniquement au rhéteur ; on plaça le monument dans la Bibliothèque Ulpienne, avec cette dédicace : « A Numérien César, le plus puissant orateur de son temps (1). »
D’Albinus aux Sévères, des Gordiens à Numérien, on le voit, la liste est longue de ces lettrés de l'Atlas qui arrivèrent à l’empire. Cette période est vraiment le siècle des Africains. Rhéteurs, avocats, jurisconsultes, hommes d’Etat, consuls, empereurs, ils sont partout. Cette colonie carthaginoise de Rome servit de trait d'union entre la contrée de l'Atlas et l'Italie. Par Fronton et son école, l’Afrique littéraire imposa ses goûts à la capitale; par les Sévères et les Gordiens, elle étendit son influence, en même temps qu’elle prenait conscience de sa force. Peu à peu l’on s’habituait dans tout l’Occident à tourner les yeux vers l’Afrique : grâce au talent et aux succès de ces païens de l’Atlas, la voix des grands chrétiens du pays en sera plus retentissante.
(1) Vopiscus, Car., 4-7 ; 11. — A Verecunda, près de Lambèse, on éleva un temple à Carus sous le règne de Numérien (Corpus inscr. lat., Vlll, 4221).