CHAPITRE VII
LA POÉSIE PAÏENNE D’AFRIQUE AU IIIe SIÈCLE. — NÉMÉSIEN DE CARTHAGE.
Depuis Manilius, la poésie avait toujours été cultivée en Afrique. Elle avait tenté laplupart des rhéteurs, Cornutus et Sévère de Leptis, Florus, Apollinaire, Fronton, Apulée, et, après eux, beaucoup d’empereurs originairesdu pays, Albinus, Macrin, Sévère Alexandre, Gordien, Numérien. Sauf quelques fragments insignifiants, tous leurs ouvrages en vers sont perdus. Mais plusieurs de leurs compatriotes, qui s’étaient consacrés entièrement à la Muse, ont été moins maltraités par le temps. De ceux-ci nous possédons soit des morceaux isolés, soit des recueils entiers, où se marquent nettement les caractères essentiels de la poésie païenne d’Afrique au ni* siècle.
Tout d’abord, il faut remarquer que cette école poétique est étroitement enchaînée à la tradition classique. Nous ne trouvons ici ni un Apulée, ni un Tertullien, ni même un Fronton :car, en son style du moins, Fronton fut un novateur. Les Africains de ce temps gardaient toutes leurs audaces pour la prose, qu’ils façonnaient
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en toute liberté, et dont ils tiraient des notes originales. Mais on dirait que le vers paralysait leur génie. Desquels voulaient enfermer leur pensée dans un rythme, leur fantaisie se glaçait. On reconnaît bien la marque africaine à quelques détails ; mais, à ne considérer que l’ensemble, il est bien vrai que la nouveauté fait défaut. Là, comme ailleurs, il est curieux d’observer que la révolution littéraire fut bien plus prompte et plus complète en prose qu’en poésie. Il fallut le christianisme pour rendre à certains poètes de la région leur liberté d’allure. Les païens, sauf quelques réserves, s’obstinèrent dans la tradition : au lieu de s'engager franchement dans les voies ouvertes par Manilius, on s’asservit aux modèles classiques, que naturellement l'on n'égala point.
Cette poésie fut donc surtout une poésie d’école. Tous ces auteurs relèvent évidemment des Universités. D’abord leurs sujets sont empruntés le plus souvent à la mythologie. Quand ils cherchent une matière un peu plus neuve, ils la choisissent encore avec le parti-pris et le pédantisme naïf d’un rhéteur ou d’un grammairien de profession. Ce qui les tente alors, c’est la difficulté même : Térentien le Maure s’amuse à versifier un traité de métrique, et Sammonicus Serenus une collection de recettes médicales. Ils ont la préoccupation d’être utiles, ils songent à leurs élèves : de là toute cette poésie sentenlieuse et morale, qui a été si féconde dans le pays. En gens du métier, ils connaissent les bons modèles et les imitent ; ils soignent la versification, mais donnent à leurs vers une allure oratoire. Parfois ils usent leur talent à exécuter des tours de force un peu niais. Témoin ce Pentadius, dont nous avons six petits morceaux en rythme élégiaque(l). Il ne manquait point d’esprit, si l’on en juge par cette jolie épigramme :
(1) Bahrens, Poetae lat. minor., IV, p. 343-345 ; 358-359.
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« Confiez votre barque aux vents, mais ne confiez pas votre cœur aux femmes : car l’onde est plus sûre que la fidélité féminine. Aucune femme n’est bonne ; ou, s’il s’en rencontre une par hasard, je ne sais comment une chose mauvaise a pu devenir bonne. » Mais il voulait montrer plus de talent qu’il n’en avait. Pour cela, il s’exerçait à composer des vers serpentins, c’est-à-dire qu’il s’astreignait à reproduire le premier hémistiche de l’hexamètre à la fin du pentamètre, comme dans ce distique : * Je le sens, l’hiver s’est enfui; le zéphyre réveille la terre, l’Eurus réchauffe les ondes ; je le sens, l’hiver s’est enfui. » Employé avec discrétion, ce refrain peut avoir de la grâce ; répété sans cesse, il devient insupportable. Ce procédé, et d’autres de ce genre, qui se généraliseront plus tard, sont encore une exception, il •est vrai, chez les Africains de ce temps ; mais, presque chez tous, on observe la tendance aux puérils raffinements de forme.
Trop souvent aussi, ils sont hantés par des réminiscences classiques. Ils imitent surtout Virgile, qui toujours fut très lu dans les écoles de la contrée. Par exemple, les Bucoliques servent de modèle à Némésien pourses Eglogues', Albinus compose des Géorgiques ; et •Gordien, une Antoniniade, renouvelée de l’Enéide. De Virgile aussi relevaient les Poésies Champêtres de Septimius Serenus, dont son compatriote Térentien le Maure a vanté le talent, et dont nous possédons quelques fragments très variés de rythmes (1). Quel que fût le sujet traité, il n’est guère de poète africain chez qui l’on ne rencontre, dans le détail, quelques réminis-
(1) Bahrens , Fragrn. poetar. roman., 1880, p. 384. — Septimius Serenus, que naguère encore l'on plaçait au m° siècle (Teuffel, G-esch. der rom'sck. Lit.. 4” édit. (1882,* § 383, 3), a certainement vécu au ne siècle sous les derniers Antonins. En effet, il est souvent cité par Terentien et parJnba. deux contemporains de Septime Sévère ( Gramrnat . lat. de Keil, 111, p. 421 ; VI, p. 382 ; ■384-385; 403). De plus, il appartient à l'école pastorale d’Annia-
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cences analogues. Parfois l’on poussa cette manie d’imitation jusqu’à façonner des ouvrages entiers avec des centons de Virgile. Le chef-d’œuvre en ce genre était la Médée d’Hosidius Geta, dont riait Tertullien, et qui nous a été conservée par l’Anthologie de Carthage 1). C’est toute une tragédie, en onze scènes et près de cinq cents vers, sur la donnée classique : Médée tuant ses fils, pour se venger de Jason. Dans l’agencement du drame, l’auteur, sauf quelques changements sans importance, a copié la pièce correspondante de Sénèque. Le dialogue est en hexamètres; les chœurs, en un rythme bizarre qui comprend les trois dernier s pieds et demi de l’hexamètre : et, depuis la première ligne jusqu’à la fin, ce sont des hémistiches de Virgile placés bout à bout. Ce qui est effrayant à constater, c’est qu’il y a là-dedans une certaine habileté de mise en œuvre : Hosidius Geta, qui s’amusait à ces niaiseries, n’était pourtant pas le premier venu ; il n’avait que le tort de céder à la manie du temps, et d’admirer Virgile jusqu’à le copier.
Beaucoup de morceaux de cette époque, qui sont compris dans l’Anthologie de Carthage, ne sont que des devoirs d’élèves, ou, tout au plus, des exercices de rhéteurs. Tel est, par exemple, le Discours d'Achille : le héros est à Scyros, occupé à filer dans le gynécée où ses
nus. l’auteur des Falisca, qui était ami d’Aulu-Gelle ( :b!d ., IV, p. 463 : « docta Falisca, Serene. reparas » ; Aulu-Gelle, VI, 7, I : IX, 10. 1 ; XX. 8, I). De ces deux faits l'on doit conclure que. Septimius Serenus a composé ses Opuscula ruralia dans la seconde moitié du ne siècle. — Nous le croyons d’origine africaine, pour plusieurs raisons : 1° son nom même était très commun en Afrique ; 2“ il est connu et cité surtout par les auteurs africains, Téreutien, Juba, Nonius, Servius, Capella ; 3° enfin, Térentien le Maure parle de lui comme d’un compatriote :
Nam et melius nostH servarunt métra minores.
Septimius, docuit qno ruris opuscula libro.
Hoc genere adsidue cecinit.
(Keil, Grammat. lat.. VI. p. 384, aux vers 1974-1976.)
(1) Bahrens, Poetae lat. minor., IV, 219-237. — Cf. Tertullien, De praescript. haeretic., 39.
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parents l’ont enfermé sous un habit de femme; tout à coup, il entend la trompette de Diomède, qui réveille ses instincts virils; son ardeur guerrière s'exprime en une centaine d’hexamètres, assez bien frappés d’ailleurs, mais trop souvent imités deStace. Telle est encore la Lettre de Didon à L'nce, qui rappelle les épîtres d’héroïnes chez Ovide. Didon écrit à Enée avant de se donner la mort; elle connaît son Virgile, et ne s’interdit ni les figures de rhétorique, ni les sentences, ni les allitérations. La versification est habile et correcte, et le développement est égayé de deux jolis refrains, répétés de cinq en cinq vers. Mais il n’y a rien d’original dans cette amplification d’école ; et l’auteur a raison de réclamer l’indulgence du lecteur, quand il nous dit : « Doux sont les chants qu’inspire l’amour ; si vous aimez le plaisir, aimez aussi un modeste poète (1). » Heureusement l’on rencontre des œuvres plus intéressantes dans la poésie africaine du troisième siècle : et, sans parler de Némésien, qui mérite d’être étudié à part, Reposianus et Vespa ont montré du talent dans leurs idylles, le pseudo-Caton dans ses Distiques, Serenus dans son Manuel de Médecine.
Reposianus a chanté, en deux cents hexamètres environ, les Amours de Mars et de Vénus. Dans son préambule, qui est assez spirituellement tourné, il met tous les hommes en garde contre les passions illégitimes : elles sont bien dangereuses, puisque Vénus même s’est laissé surprendre, et Mars avec elle. Suit une fraîche description du bois où les divins amoureux se donnent rendez-vous. Vénus paraît la première et procède à sa toilette, aidée de ses Nymphes. Mars arrive à son tour, et dès lors le poète donne carrière à son imagination voluptueuse. Cependant Phébus, du haut du ciel, aperçoit dans une clairière les deux amants endormis. Aus-
(t) Bâhrens, Poetaelat. minor., IV, p. 271-277; 322-325.
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sitôt il envoie prévenir son ami Yulcain. Le pauvre boiteux fabrique un filet, dans lequel il prend les coupables pour faire constater par Jupiter lui-même le flagrant délit (1). Assurément, la donnée n'est pas neuve, et l’on relève dans ce petit poème bien des défauts, surtout des longueurs et un excès de raffinement. Mais on y doit reconnaître beaucoup d'esprit, une versification élégante, de curieux détails réalistes, et de jolis tableaux dignes de l’Anthologie grecque.
De Yespa nous possédons une amusante idylle satirique, intitulée Procès du cuisinier et du boulanger pardevant Vulcain. Suivant les lois du genre, l’auteur débute par une solennelle invocation aux Muses : « O vous, les Neuf Sœurs, qui présidez à tous les arts, quittez les collines de Piérie, et venez à mon aide. Je vous le demande, moi, votre Vespa, à qui vous avez attiré souvent, dans bien des villes, la faveur d'une foule de spectateurs. Je veux maintenant écrire un plus grand ouvrage, en vers agréables. Ici l'on ne trouvera pas seulement le miel de la poésie ; il y aura aussi un peu de droit. Le demandeur est le boulanger, son adversaire est le cuisinier. Ils ont pour juge Yulcain, qui les connaît bien tous deux. » Le boulanger s’avance à la barre, la tête enfarinée. Pour prouver sa supériorité, il prend à témoin Cérès et Apollon, Saturne, le Père Enée, et le peuple, qui aime tant les gâteaux. Sans le pain, il n’y aurait point de civilisation, on en serait encore à ronger des glands au pied d’un chêne. Par là, le boulanger est l’égal des dieux ; tout le monde connaît ses bienfaits et en profite; tout le monde aussi connaît les festins de Thyeste ou de Térée, et tous les crimes qui ont eu la cuisine pour complice. Le cuisinier, qui paraît à son tour, la figure toute noircie, n’est pas en reste d'arguments : la
(1) Ibid., p. 348-356.
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nature entière lui paie tribut ; il règne dans les palais; il est un artiste, tandis que son adversaire n’est qu’un manœuvre. Le malheureux Vulcain, un peu étourdi de tant d'éloquence, et désireux de ménager également les deux rivaux, rend une vraie sentence d’arbitre : « Toi, cuisinier, tu es un homme charmant ; toi aussi, boulanger, tu es un délicieux compère. Je vous donne raison à tous deux ; car le dieu qui vous parle vous connaît bien. Mettez-vous d’accord : les honnêtes gens n’aiment point les querelles. Ou bien, gare ! je me retire de vous, et je vous laisse en face de vos fourneaux vides (1), » Ainsi finit cette fantaisie de rhéteur, qui n’a point sans doute de grandes prétentions, mais où le style est élégant, où la composition est bien ordonnée, où la parodie est relevée de jolis détails, de spirituelles inventions, de précision juridique, de réalisme, et de jeux de mots assez drôles.
Le recueil des Distiques de Caton a été très populaire pendant tout le moyen âge: il a été lu, traduit, imité en Italie, en France, e n Allemagne, en Bohème, aux Pays- Bas, en Angleterre (2). Bien des indices en trahissent l’origine africaine. Il présente, dans la langue, dans la versification, beaucoup de rapports avec les autres œuvres poétiques de l’Atlas. Dans les écoles de ce pays, on a toujours aimé les maximes morales, qui abondent dans l’Anthologie de Carthage ; on y adorait le vieux Caton, que les grammairiens citent sans cesse, et sous ce même nom ont paru les essais d’un autre Africain du temps des Vandales. Enfin, les Distiques ne sont
(1) Ibid., p. 326 sqq.
(2) Cf. Zarncke, Der Deutsche Cato , Leipzig, 1852 ; Feifalik. Ber altbohmische Cato (Sitz. der Wiener Akad.. XXXVI, 211) ; Tobler, Die altvenezian. Uebersetz. der Sprüclie des Dion. Cato ( Abh . der Berlin. Akad., 1883) ; Goldberg, Die Caton. D!st. in der engl. und franz, Lit., Leipzig, 1883 ; Beets, De Dist. Cat. in liet Middel-
Nederland., Groningen. 1885 ; Stengel, Die Dist. Cat., Marburg,
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mentionnés qu’une fois avant le moyen âge, et c’est par le médecin Vindicianus de Carthage : il fut proconsul d’Afrique au quatrième siècle, et il affirme qu'à ce moment le livre était très répandu dans la région (1). Tout concorde donc, et tout nous amène à conclure que les Distiques ont été composés, au troisième siècle, par quelque rhéteur africain. Le recueil, qui comprend près de deux cents maximes, en quatre livres, était destiné à l’enseignement, et on le faisait apprendre par cœur aux élèves. La marque de l’école est visible dans plusieurs sentences, dans celle-ci, par exemple: «Instruistoi, mais auprès des gens instruits ; enseigne toi-même les ignorants; car il faut propager les connaissances utiles » ; ou encore : « Nourris-toi de préceptes, et ne cesse pas d’apprendre : car, sans la science, la vie est comme l’image de la mort » (2). Mais l’auteur se préoccupe surtout de donner des conseils pour la conduite de la vie. Le plus souvent, il prêche une morale toute pratique, même assez terre-à-terre : « Aime les autres, mais regarde-toi toujours comme ton plus cher ami ; ne sois bon qu’avec les bons, de peur d’être mal payé de tes bienfait s. — Note soigneusement les biens que tu as reçus en héritage ; conserve-les en les augmentant, pour ne pas être la risée du public. » C’est un timide et un résigné : « Ne va jamais heurter seul l’opinion : tu ne plairais à personne, en méprisant le plus grand nombre. — Cède à lafortune, cède aux puissants : celui quia pu le nuire, pourra un jour t’être utile »(3). Pourtant, il est capable de sentiments plus élevés : « Si tu as commis une faute, sois le premier à te punir : dans
Cl) F p ;s tul a Vindiciani cor/v't 's arcti'atrorum ad Valent <nianum imp., dans le Demedicam. de Marcellus de Bordeaux lédition Helnireich. Leipzig, 1889, p. 24). — Sur Vindicianus de Carthage, voyez plus loin ( chap . XI).
(2) Catonis D:sticha, III, 1 ; IV, 23 (édition de Bâhrens, dans les Poetae lat. rninor.. tom. III, p. 205-244'.
(3) Id., I, 11 ; 11,29 ; III, 8 ; IV, 39.
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le traitement des blessures, la douleur guérit la douleur. » Même il a des idées humanitaires : « Quand tu auras acheté des esclaves pour ton service personnel, tout en les appelant tes serviteurs, souviens-toi pourtant qu’ils sont hommes. » En religion, il condamne les sacrifices sanglants comme les sortilèges, et il s’élève à une sorte de monothéisme : « N'interroge pas le sort, pour connaître les desseins de la Divinité ; elle ne te consulte point pour décider de toi. — N’offre à Dieu que de l’encens, laisse grandir le veau pour la charrue : n’espère pas apaiser la Divinité par le sang. — Si Dieu est un esprit, comme les poètes nous le disent, avant tout, c’est avec une âme pure qu’il faut l’adorer » (1). Chacune de ces maximes est enfermée en deux hexamètres, et l’auteur, en terminant, nous fait remarquer la difficulté du genre :« Tu t’étonnes que j’écrive des vers d’un style si nu ? C’est que j’ai voulu enfermer chaque précepte dans un distique » (2). Cette brièveté même contribua beaucoup au succès du livre : ce fut un manuel commode qui fut adopté dans toutes les écoles de l’Afrique, puis qui passa en Italie et de là dans tout l’Occident. Chemin faisant, le recueil s’altéra quelque peu. Surtout, il grossit à mesure. Ces conseils de Caton à son fils fournissaient un cadre très élastique, où chacun pouvait faire entrer ses propres réflexions : on ajouta une collection d’hexamètres isolés, puis des maximes en prose, où l’on reconnaît la main d un chrétien. Un érudit du temps de Charlemagne donna une édition de l’ensemble, et plaça devant chaque livre un prologue de sa façon, en vers ou en prose : c’est sous cette forme que le recueil s’est répandu dans les divers pays d’Europe (3). L’œuvre primitive est, d ailleurs, bien supérieure à toutes les additions. Le style y
fl) Id., I. 1; II. 12 ; IV, 38 ;J40 ; 44.
(2) Ici.. IV, 49.
(3) Cf. la préface de Bahrens, Poetae lat.
minor., III, P- 205-208.
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est presque toujours d'une précision énergique. Beaucoup de belles sentences se détachent bien en relief, parfois colorées d’une image : « Fuis le superflu, contente-toi de peu ; la barque est plus en sûreté, quand elle vogue sur un moins grand fleuve. — Evite les gens mornes et taciturnes : quand le courant se ralentit, c’est peut-être que l'eau est plusprofonde. — Ne compte pas sur une longue existence : partout où tu vas, la mort te suit comme ton ombre » (1). On croit entendre parler la sagesse arabe. En somme, ce catéchisme laïque est l’œuvre d’un homme de talent, et fait honneur aux écoles de l'Afrique romaine.
C’est une poésie encore plus utilitaire que celle de Sammonicus Serenusdansson Manuel de Médecine. L'origine de cet ouvrage ne nous paraît point douteuse : comme son père l’érudit, le poète Sammonicus vécut toujours dans l'infimité des empereurs africains, des Sévères, puis des Gordiens, surtout de Gordien II. dont il fut le maître (2) ; et le vocabulaire, comme le style, est d'un auteur de l’Atlas. Le Manuel de Médecine est une collection de plus de soixante morceaux isolés qui comprennent ensemble plus de onze cents hexamètres. Malgré les altérations et les transpositions que paraît avoir subies le recueil, on y reconnaît encore une sorte de plan : après la dédicace à Apollon, dieu de la médecine, Sammonicus passe en revue les maladies particulières de la tête, puis de la poitrine, de l’estomac, du foie, des reins ; ensuite, il traite des maladies qui atteignent tout l’organisme, corruption du sang, goutte, blessures et morsures, fièvres, épilepsie, empoisonnement. On le voit, c’est un manuel compléta l'usage des valétudinaires. Sammonicus répète plusieurs fois qu'il veut avant tout être utile. Il se moque de la médecine
(1) Caton! s Distfcha, II, 6 ; IV, 31 ; 37.
[2/ Lampride, Alex. Sever.. 30 ; Capitolin, Gordian.. 18.
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officielle, inefficace et trop coûteuse : « Les médecins, dit-il, ont coutume de composer toute sorte de breuvages. Mais, quand tu as payé bien cher, tu es attrapé; c’est en vain que tu auras déboursé beaucoup de pièces d’argent. Eh bien donc ! apprends comme on se guérit sûrement à peu de frais. » Lui, il songe surtout aux pauvres gens : « Inutile de citer ces remèdes àla Philon, où entrent tant de choses. Inutile de mentionner toutes les variétés d’antidote. Tout cela est bon pour les riches. Moi, c’est pour les pauvres que je veux indiquer un traitement salutaire (1). » Souvent il allègue son expérience personnelle, et prétend qu’il a éprouvé sur lui-même ou sur d’autres l’efficacité de ses ordonnances. Ailleurs, cependant, il s’en réfère à seslectures, et il leur doit plus encore qu’il ne le dit. Sans doute, il avait observé pour son compte; mais il empruntait beaucoup à Pline ou à Dioscoride, et il avait aussi consulté des oracles d’Esculape ou d’Apollon (2). Avec toute cette science, il manque absolument de critique; la plupart de ses conseils sont des recettes de paysans, quelquefois simples'et utiles, mais souvent bien bizarres. Non seulement il fait une grande' consommation d’huile, de vinaigre, de sel, de farine, de légumes et de bon vin ; mais encore il recommande le sang de tortue, les vers de terre, la boue, la poussière de fourmis, la moelle de cerf, la cendre de belette, le fiel d’ours ou de rat, les décoctions de grenouilles. Pour combattre un accès de délire, on mettra sur la tète du patient un chapelet formé de poumons de brebis; on l’enveloppera de fumigations en brûlant de la laine non lavée ; on lui fera mâcher de la racine de pyrèthre ; on le frottera avec des baies de sureau; on lui fera aspirer, par le nez, de la
(1) Sammonicus Seronus, Liber medicin., XXI, 392-394 ; XXVII, 318-521 lédition de Bahrens. dans les Poetae Jat. minor., 111, p. 103-158).
(2) Id., XXIV, 472 ; XXXII, 621 ; XLI, 785.
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sève de lierre ou de la rue dissoute dans du vinaigre. La calvitie a pour cause l'absorption d'un poison ou le contact de la salamandre; on en arrête sûrement le progrès avec la cendre d'une peau de vipère, ou du sangde tortue, ou des glands de chêne frottés de graisse d’ours (1). Le poète, qui condamne pourtant la superstition et l'usage des incantations magiques, accepte pour son compte bien des recettes de bonne femme : si une mère veut que son enfant ait les yeux noirs, elle n’a qu’à manger des souris; pour faciliter la dentition, il suffit de suspendre au cou du bébé un collier de dents de poulain ; pour éviter les accès de fièvre, il est prudent de porter une amulette ornée de certains mots cabalistiques (2). Cette crédulité est d’autant plus étrange que l'auteur est évidemment un lettré. Quand le terme latin vient à manquer, il appelle à son aide le mot grec. II connaît ses classiques, et, au besoin, il invoque leur autorité: après le Catius d Horace, il recommande, dans certain cas, de manger des escargots et des moules (3). Il cite bien des auteurs, Démocrite, Ennius et Titinius, Plaute, Lucrèce, Yarron, Tite Live. Pour égayer ses ordonnances, il aime à donner des exemples historiques : il sait qu’Ennius abusait du vin, que Fabius eut des verrues, qu’Hortensius mourut d’un mal de gorge, facteur Phérécyde et Sylla de la phtiriasis (4). Il s’élève au ton épique pour maudire la goutte ou chanter la royauté de l’estomac, et il prêche comme Sénèque sur les misères de la vie humaine (5). La versification, presque toujours élégante, est d'un homme du métier, qui se souvient de Lucrèce, de Viril) Id., VII. 87-101 ; VIII, 102-110.
(2) Id ., IV. 54-55 ; L. 927-931 ; LI, 935 sqq. ; LVIIJ, 1029-1034.
(3i Id.. LI. 932-934 ; XXVII, 528-529 (cf. Horace. Sermon.. Il, 4. 28).
(4) Id., V, 59-63 ; XV, 257-260 ; XXXVI. 706-707 ; LXIII, 1093-
(5) Id ., XVII, 300 sqq. ; XXVIII, 534 sqq. ; XLI, 767 sqq.
NÉMÉSIEN DE CARTHAGE .
gile et d’Horace. Le style est souvent d’une singulière précision, très réaliste à l’occasion, comme dans le portrait de l’hydropique ou la description du ténia (1). Rien déplus curieux, et d’ailleurs de plus fréquent chez les Africains, que ce mélange de crédulité et de raffinement. Aussi le poème de Sammonicus eut-il un grand succès dans les écoles de l’Atlas, puis en Italie; on le lisait beaucoup encore au temps de Charlemagne et pendant le reste du moyen âge. Et, après tout, ce Manuel de Médecine en vers méritait cette popularité : c’est l’œuvre d’un médecin instruit, superstitieux et parfois un peu naïf, homme d’esprit pourtant, habile versificateur et souvent bon écrivain.
Parmi tous ces poètes, il faut réserver la place d'honneur à Némésien de Carthage. Il semble avoir passé toute son existence en Afrique, et il est toujours appelé sur les manuscrits « le poète Carthaginois. » Il vivait dans la seconde moitié du troisième siècle : dans un concours littéraire il avait eu pour rival son compatriote Numérien, le futur empereur. Némésien, nous dit-on, « se distingua et brilla entre tous les colons ». Parmi ses œuvres de toute sorte, on vantait principalement ses poèmes descriptifs sur la Pêche, sur la Chasse, sur la Navigation (2). Il songeait même à entreprendre une épopée sur les campagnes de Carinus et de Numérien ; et il disait à ces princes en 284 : « Bientôt j’élèverai le ton et j’essaierai de rappeler vos triomphes, vaillants fils du divin Carus. Je chanterai l’empire entre vous
(1) Ii., XXVI, 493-497 ; XXIX, 558-563.
(2) Vopiscus, Car., li.
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partagé, deux frères domptant les nations qui boivent les eaux du Rhin ou du Tigre, les sources lointaines de la Saône ou du Nil. Je dirai d’abord les guerres victorieuses que récemment tu as conduites toi-même dans le Nord, ô Carinus, toi qui l’emportes presque sur le dieu ton père. Je dirai ensuite comment ton frère a pénétré au cœur de la Perse et a pris la vieille forteresse de Babylone, vengeant ainsi l’injure faite au royaume de Romulus ; jeraconterai lafuite honteuse desParthes, réduits à fermer leurs carquois, à détendre leurs arcs, faute de javelots. Tels sont les chants que vous consacrera ma Muse, dès que j’aurai eu le bonheur de contempler vos traits sacrés, bienfaisantes divinités de la terre (1) ». Numérien fut tué quelques mois après, et ■Carinus l'année suivante : il est donc peu probable que Némésien ait jamais écrit le poème annoncé ici avec un peu d’emphase. D’ailleurs, beaucoup de ses œuvres sont perdues; par exemple, nous n’avons ni sa Pèche ni sa Navigation. Mais nous possédons encore de lui une partie des Cynégétiques, quatre Eglogues, et un Hymne en l’honneur de Vénus.
Le poème sur la Chasse est dédié aux empereurs Numérien et Carinus ; postérieur à la mort de Carus (décembre 283), antérieur à la mort de Numérien (été de 284), il date donc des premiers mois de l’année 284. Plusieurs détails prouvent qu’il a été composé en Afrique; par exemple, l’auteur appelle l’Espagne « le pays situé au delà des montagnes de Calpé (2) », c’està-dire au delà des Colonnes d'Hercule; et l’Espagne n’occupe cette position que par rapport à l'Afrique. D’après le plan indiqué, les Cynégétiques ont dû comprendre plusieurs livres : les trois cent vingt-cinq vers qui nous sont parvenus étaient le début du poème.
(1) Némésien. Cyneget ., 03-85 (édition de Bahrens, dans les Poetae lat. m inor., III, p. 174-204).
(2) Jd., 251. — Cf. 80-85.
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Dans une longue introduction, qui rappelle beaucoup celles de Manilius, Némésien raille les vieux sujets mythologiques, depuis longtemps épuisés; et il expose l’objet de son ouvrage : * Je chante les mille genres de chasse; je raconte les joyeux exercices, les courses rapides, et les combats qui troublent la paix des campagnes... Je fouille les bois, les prairies et les plaines ; je m’égare çà et là dans les champs ; aidé de mon chien docile, je cherche à saisir différentes proies. Je me plais à percer le lièvre timide et le daim sans défense, à tendre des pièges au loup audacieux et au rusé renard; j’aime mieux encore errer sur les bords ombragés d’un fleuve, et sur ses paisibles rives chei'cher l’ichneumon, au milieu des fourrés de roseaux; de mes longs javelots je veux transpercer le chat sauvage et le fixer au tronc d’un arbre ; ou bien je rapporterai chez moi le hérisson dont le corps épineux se replie sur lui-même (1) ». Après ce préambule, le poète traite des préparatifs delà chasse., du dressage des chevaux et des chiens, de la confection des engins. Quoi qu’il en dise, son sujet n’était point si nouveau. Peu de temps auparavant, le grec Oppien, relégué dans l’ile de Malte, y avait chanté aussi ta chasse. Némésien connaissait bien cet ouvrage, et il l’imite à l’occasion, comme dans le détail du style il se souvient de Virgile et de Manilius. Malgré ces emprunts, il a montré du talent dans ses Cynégétiques. Voici, par exemple, dans le goût classique, une belle invocation à Dianh : « O toi qui parcours les paisibles profondeurs des bois, Phébé, gloire de Latone, parais dans ta tenue ordinaire. Prends l’arc en main ; suspends à tes épaules ton brillant carquois ; apporte tes flèches d’or ; attache à tes pieds blancs des cothurnes de pourpre; revêts ta chlamyde brodée d’or et à plis froncés ; ceins ton baudrier où scintillent les pierres pré-
(1) Id., 1-3 ; 48-58.
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cieuses; relève avec un diadème les boucles de tes cheveux. Parais, avec tes gracieuses Naïades, avec tes jeunes et fraîches Dryades, avec les Nymphes des sources, avec les Nymphes des montagnes à qui répond Echo. O déesse, conduis ton poète dans les fourrés; je te suis; découvre-moi les retraites des bêtes sauvages. Et venez avec moi, vous qui aimez la chasse et détestez la chicane, vous qui fuyez les agitations du commerce, le bruit des villes et le fracas des armes, vous que la cupidité n’entraine point sur l'abîme des flots '1) ». Ce qui est plus original, ce sont toutes les scènes réalistes qui égaient le poème : les jeux et l’éducation des petits chiens, la pâtée, la rage, les soins à donner auxbêtes (2). Le style est souvent d'une précision remarquable, surtout dans la description des différentes races. Voici, par exemple, un portrait de chienne : « Choisissez-la bien ; qu’elle sache partir et revenir à la voix; qu’elle soit de Laconie ou d’Epire, et de bonne race. Qu'elle ait les jambes hautes et fermes, la poitrine large, les côtes fortes et arrondies avec grâce, le ventre mince et grêle, les reins amples et vigoureux, les cuisses bien arquées, les oreilles souples et pendantes (3) ». Voyez encore cette description du cheval maure, celui que nous appelons aujourd’hui le cheval arabe, et que le poète connaissait bien : « Procurez-vous un cheval de Maurétanie, mais un pur sang du pays, un cheval que le Mazace bronzé ait élevé dans le désert et qu’il ait endurci à la fatigue. Ne vous inquiétez pas de l’apparence. Sa tête est assez laide ; son ventre est difforme ; il ne connaît pas le frein, il est libre comme son maître, et sa crinière flottant e fouette son dos. Mais il est souple et docile. Dès qu’on touche son cou folâtre, il obéit. Une baguette suffit à le conduire. D’un petit coup, on le
(S) Id.. 106-113.
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lance au galop, ou on l’arrête. Plus la plaine s’étend loin devant lui, plus il court, plus son sang bouillonne, et plus il acquiert de forces ; l’émulation le pousse à devancer tous ses rivaux... C’est avec l’âge seulement que le cheval maure acquiert le talent de soutenir ainsi sa course ; mais jusque dans sa vieillesse il conserve une vigueur juvénile. Tous les mérites qu’il a eus dans sa maturité, il les garde jusqu'au bout ; et son ardeur ne s’épuise qu’avec son corps (1 ) ». Par l’exactitude et le pittoresque de ces descriptions, les Cynégétiques conquirent l’estime des lettrés, et l’ouvrage resta classique jusqu’au moyen âge.
Les mêmes qualités, l’élégance de versification et la précision des peintures, se retrouvent dans les Idylles. Naturellement ces Eglogues, qui viennent après tant d’autres, ne semblent pas bien neuves par le sujet : la première, sous le nom de Mélibée, fait l’éloge d'un protecteur du poète, d’un homme d’Etat qui était aussi homme de lettres ; la seconde contient les louanges d’une jeune fille appelée Donace ; la troisième, intitulée Pan, est consacrée surtout à Bacchus; la quatrième est un long dialogue amoureux. Ces Idylles sont souvent imitées des Bucoliques de Virgile ou des Eglogues de Calpurnius, auxquelles on a souvent joint celles du poète africain. Mais c’est une imitation qui n’a rien de banal Ces petits morceaux sont intéressants par l’habileté de la mise en œuvre, par l’exactitude de l’observation et la fidélité du rendu. Le cadre de la scène est toujours nettement dessiné par quelques détails bien choisis et vrais ; la composition est simple, le style rapide, l’ensemble harmonieux. Il y a souvent de la sincérité dans le sentiment, témoin ces plaintes sur la mort d’un ami du poète : « Hélas ! tu as été pris par le froid de la mort, et te voilà étendu sans mouvement. C’est la loi
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commune. Mais ta glorieuse vieillesse t'a rendu digne du ciel et de l'assemblée des dieux. Ton cœur ne connaissait que l’équité. Tu aimais à servir d'arbitre dans les querelles des paysans ; tu écoutais patiemment et tu apaisais toutes les plaintes. Tu as répandu le goût de l’agriculture et le respect de la justice. Tu fixais les limites des champs. Sur ton visage grave on lisait la bonté; sur ton front calme, la bienveillance et la fierté; mais ton âme était encore plus douce que ta figure (1) ». On rencontre dans ces Idylles des croquis pleins de grâce et de justesse. Par exemple, voyez Silène jouant avec le petit Bacchus : « Silène, le vétéran, prend son nourrisson ; il le réchauffe contre sa poitrine, ou le tient couché dans ses bras ; il le touche du bout du doigt pour le faire rire, ou il le berce pour l’endormir, ou de ses mains tremblantes il agite un hochet à sonnettes. Le divin marmot lui sourit, lui arrache les poils de sa poitrine ; avec ses petits doigts, il tire les oreilles pointues de Silène, palpe sa tête chauve ou son menton trop court ; ou bien, de son petit pouce, il lui écrase son nez camus (2) «.Parla précision réaliste du détail, Némésien renouvelle ces vieilles descriptions classiques. Il arrive ainsi à tracer des tableaux de mœurs d'une vérité saisissante, comme dans cette scène de vendanges : « Ils détachent des ceps les grappes de raisin, les emportent dans des paniers, les entassent dans une cuve de pierre, et les écrasent avec leurs pieds. La vendange bouillonne au sommet du coteau ; sous le mouvement des pieds, les grappes éclatent et le jus pourpré rejaillit sur la poitrine nue des vendangeurs. Alors chacun se fait une coupe avec ce qui lui tombe sous la main. L’un saisit un canthare; l’autre une corne à boire; un troisième se façonne une tasse avec le creux de sa main ;
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celui-ci se penche sur la cuve, et de ses lèvres aspire bruyamment le moût ; celui-là y plonge la cymbale des signaux, et la liqueur qu’il puise rebondit sur l’airain; un autre se couche sur le dos, et au-dessus de sa bouche il presse des grappes dont le jus inonde ses épaules et sa poitrine. Tout le monde est à la joie, au chant, à la danse; elle vin fait songer à Vénus (1) ». Ces scènes pittoresques donnent un charme particulier à la troisième Eglogue de Némésien. La quatrième, dans un genre tout différent, est un vrai chef-d’œuvre. Lycidas et Mopsus s’arrêtentdésespérés àl’ombre d’un peuplier. Tous deux ont vu mépriser leur amour : ni Méroé ni Iolas ne viennent plus aux rendez-vous ordinaires. Ni les prières, ni les présents, ni les incantations rustiques n’ont pu ramener les infidèles : on ne les voit plus sous les ormeaux du vallon, ou près des hêtres, ou dans la grotte, ou à la fontaine. Au bord du bois désert, les deux bergers tâchent d’oublier leurpeine en la chantant. La violence de leur amour éclate en une série de couplets, de cinq vers chacun, couplets symétriques et alternés que termine invariablement ce refrain mélancolique : « Que chacun chante son. amour; chanter adoucit le chagrin. »
La Veille de Vénus est une œuvre fort curieuse, de physionomie originale. On a beaucoup discuté sur cette poésie ; on a voulu tour à tour l’attribuer à Catulle, à Florus, à Tiberianus, à Luxorius. Pour notre compte, nous n’hésitons pas à la joindre aux œuvres de Némésien. D’abord, on est à peu près d’accord aujourd’hui pour la placer au troisième siècle de notre ère. Déplus, l’origine africaine n’en est pas douteuse : la Veille de Vénus figure dans l’Anthologie de Carthage ; l’auteur connaît et imite Manilius, ce qui est tout à fait spécial aux Africains ; enfin la langue y
0)Jd., 42-56.
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présente beaucoup de détails particuliers au latin de l’Atlas. Le vocabulaire, le slyle, la versification rappellent absolument les Cynégétiques et les Idylles de Némésien ; le sujet même fait songer à la deuxième Eglogue, où est célébrée comme ici la Vénus de Sicile, et à la quatrième Eglogue, qui chante également la toute-puissance de l'amour; enfin de part et d’autre, l’on trouve des couplets semblables, suivis d'un refrain en un vers. Aussi doit-on rétablir le nom de Némésien en tête de cette poésie anonyme, qui appartient sûrement à l’Afrique du troisième siècle, et qui a tant de rapports avec les ouvrages authentiques du poète Carthaginois.
C’est un hymne en l’honneur de Vénus, mère de tous les êtres, reine du printemps et des fleurs, protectrice de l’empire romain. Sa fête se célébrait en avril; elle avait été remise en vogue par Hadrien, et elle avait en Sicile un éclat particulier. C’est là que nous transporte le poème : dans cette île restée à moitié punique, pour la fête de la déesse qu’on identifiait avec la grande divinité de Carthage (1), les dévots d’Afrique se rendaient en foule (2). La Veille de Vénus était destinée sans doute à être chantée pendant les cérémonies nocturnes : « Voici le printemps, l’harmonieux printemps, et avec lui renaît le monde. Au printemps s’engagent les amours, au printemps s'accouplent les oiseaux, et les bois, fécondés par les pluies, déploient leur verte chevelure. Demain la reine des amours, sous l’ombrage des arbres, façonne ses cabanes de feuillage
(1) Tanit, la grande déesse de Carthage, ordinairement appelée par les Romains Juno Caelestis. était souvent aussi confondue avec Astarté on Aphrodite Ourania. Sur ces confusions, voyez : Apulée, Mêlât)?.., XI, 5 ; saint Augustin, De civ. Del, 11,26; Hérodien, V, 6, 4 ; Firmicus Maternus, De errore profan. relig ., IV, 1.
(2) Nous possédons encore les dédicaces des monuments consacré* à Vénus Eryeine par Apronius, lils du proconsul d’Afrique, après ses victoires sur Tacfarinas [Corpus inscr. lat., X, 7251).
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avec des branches de myrte... Pendant trois nuits, les chœurs de danse, escortés par la foule des pèlerins, parcourent les bois au milieu des guirlandes de fleurs et des cabanes de myrte. Cérès et Bacchus sont là, et, avec eux, le dieu des poètes. La nuit entière retentit d’hymnes d’allégresse (1) ». La Veille de Vénus devait être un de ces hymnes qu’entonnaient les processions nocturnes La disposition du poème s’y prêtait à merveille. Il comprend une centaine de vers, des septénaires trochaïques, qui forment une série de strophes. Les divers couplets sont de longueur inégale, sans doute à cause des différentes cérémonies rituelles qu'accomplissait le cortège ; mais tous se terminent par ce même refrain: « Aimez demain, vous qui n’avez jamais aimé; et vous qui connaissez l'amour, aimez demain » . L’hymne débute par un éloge du printemps. Quand Vénus paraît, elle envoie ses Nymphes et l'Amour dans le bosquetoù se trouve Diane, pour l’avertir que la fête va commencer et pour inviter la chastedéesseà se retirer. Puis Vénus s’assied sur un trône de fleurs et convoque toutes les jeunes fdles. Alors on entonne l’hymne proprement dit ; on chante la reine de l’amour, qui féconde la terre et l’univers entier : « Elle fait circuler son souffle dans les veines et dans l’àme de tous les êtres; par sa force mystérieuse, elle gouverne et crée tout. Dans les cieux, sur la terre, au fond des mers, elle enseigne les éternelles voies de la reproduction et apprend au monde à se régénérer (2i ». Les Romains sont les fds privilégiés de Vénus ; mais elle étend partout son empire, sur les animaux etles plantes comme sur les hommes. A la fin, le poète intervient et ajoute à cet hymne enthousiaste sa note mélancolique : « L’hirondelle chante : moi, ■dois-je me taire ? Quand donc viendra mon printemps?
(1) Pervigil. Veneris , 2-6 ; 42-46 (édition de Bahrens, Poetae lat. minor., IV. p. 292-291).
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Quand ferai-je comme l'hirondelle, quand donc cesserai-je de me taire ? Le silence a perdu ma Muse, et Apollon me dédaigne... Aimez demain, vous qui n’avez jamais aimé; et vous qui connaissez l’amour, aimez demain (1) ».
Cette jolie Veille de Vénus est le chef-d’œuvre de Némésien, comme Némésien est le poète le plus distingué dans cette Pléiade africaine du troisième siècle. Assurément, ce n’est point le talent qui fit défaut à cette école, c’est l'audace : on n’osa point rompre avec des traditions surannées. En vers comme en prose, les auteurs du pays d’Atlas inclinaient à l’observation exacte, au réalisme et au pittoresque ; mais, chez les poètes, cette tendance ne se marque que dans le détail. On resta fidèle aux genres consacrés, et l'on continua d’imiter les classiques ; par là, on augmenta de plus en plus la part des conventions. Pour comprendre tout ce qu'il y eut d’artificiel dans cette poésie d’Afrique, il suffit de jeter les yeux sur les inscriptions métriques du pays, presque toutes incorrectes et barbares (2). On avait à peu prèsperdule sensde la quantité prosodique, et, dans l’usage courant, on ne tenait plus compte que de l’accent tonique. Cela est si vrai que les meilleurs écrivains, pour mieux marquer la cadence dans la seconde moitié du vers, font presque toujours tomber les temps forts sur des syllabes accentuées : de là cette sonorité du rythme, qui est simplement une preuve indirecte de l’altération prosodique. La versification traditionnelle ne s'apprenait plus que chez le grammairien : c’était une convention littéraire, comme autrefois, chez nous, le vers latin. Ainsi les poètes furent nécessairement des gens d’école : enchaînés à la tradition par leur fidélité au mètre et par leurs habitudes d’es-
(1) Id.. 89-93.
(2) Corpus inscr. lat., VIII, 152 ; 2035 ; 2401 ; 5352 ; 7427 ; 8234; 9519, etc. Cf. V Index, p. 1103.
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prit, ils ne renouvelèrent pas davantage le fond : ils vécurent de souvenirs et d’imitation, ne se permettant que des hardiesses de détail. Devenue forcément artificielle, la poésie africaine n’avait fait que décliner après Manilius : elle ne se relèvera que par le christianisme, par l’audace aventureuse d’un Commodien ou d’un Dracontius.