CHAPITRE VIII
LA CRITIQUE AFRICAINE AU IIIe SIÈCLE. — TÉRENTIEN LE MAURE ET JUBA. — NONIUS DE THUBURSICUM.
A partir du mc siècle, Pérudition envahit de plus en plus la littérature païenne d’Afrique, et pour bien des raisons. D’abord, il est certain que dès lors les esprits les plus originaux vont au christianisme. Les timides ou les entêtés qui ne voulaient point abandonner l’ancienne religion, s’attachèrent obstinément à cette civilisation classique qui s’en allait : pour se consoler du présent, ils vécurent dans le passé. Les Africains, d’ailleurs, avaient toujours montré beaucoup de goût pour ce genre d’études. A l’exemple du roi Juba, presque tous les auteurs du pays y avaient touché : Cornutus, Fronton, Apulée, la plupart des poètes et des empereurs, sans parler des érudits de profession. En face du christianisme grandissant, ce qui avait été jusque-là une préférence devint pour beaucoup un devoir : expliquer et commenter les grands auteurs était une façon de rajeunir les gloires du paganisme. En Afrique surtout, ces études furent florissantes, pour un motif tout particulier : la civilisation latine, qui devait y disparaître si promptement et si complètement sous le coup des invasions barbares, y était plus artificielle qu’ailleurs ; au milieu de ces populations libyques et puniques, la grammaire et la prosodie classiques s’altéraient plus vite et plus profondément. Dans
LES PAÏENS
les écoles du pays, la réaction fut d’autant plus énergique. Pour les maîtres, c’était presque une obligation sociale que d’être bons grammairiens et bons métriciens. Aussi l’Afrique a-t-elle produit la plupart des savants célèbres des derniers siècles ; et, parmi les provinces africaines, c’est la moins latinisée, la Maurétanie à demi barbare, qui a été la plus féconde en érudits.
Les deux grands métriciens du troisième siècle sont deux Maures : Térentien et Juba. Tous deux furent à peu près contemporains de Septime Sévère (1), et ils furent les chefs des deux écoles rivales. La plus ancienne de ces écoles, illustrée autrefois par Yarron, cherchait à simplifier la théorie de la versification en expliquant toutes les variations métriques par l’altération de deux mètres primitifs, l’hexamètre dactylique et le trimètre iambique. Ce système avait été exposé surtout par Cæsius Bassus dans un Manuel qui était devenu classique et qu’avaient entre les mains tous les grammairiens de l’Atlas. Bassus était un poète célèbre du temps de Néron; de concert avec Cornutus
(1) Depuis Lac.hmann [ad Terentian.. p. XI, Berlin, 1836), on
plaçait Térentien et Juba à la fin du m1 * * * * * * 8 siècle, sous le règne de
Dioclétien (cf. Teuffel, Gesch . der rom. Lit.. 4" édit. (1882), § 395 ; 5" édit. (1890), § 373). La seule raison pour cela était que Térentien ■cite souvent Pétrone, et que sur la foi de Niebuhr on faisait vivre
Pétrone au milieu du ni' siècle. 11 faut donc écarter cette hypothèse. Or Térentien et Juba parlent, comme d'auteurs modernes,
presque contemporains, des poetae novelli (Annianus, Alfius Avitus,
Septimius Seienus, etc.) qui sont du temps des Antonins [Gram-
mat. lat., de Keil. III, p. 421 ; VI, p, 382 : Septimius qui scripsit opuscula naper ; ibid., p. 384: sumo exempta novella). On en doit
conclure que ces deux auteurs africains écrivaient peu après cette génération de poètes, sous le règne de Septime Sévère.