JUBA LE MAURE
de Leptis, il publia les œuvres de Perse, qui avait été son grand ami, et qui lui avait dédié sa sixième satire en l’accablant d’éloges : « L’hiver, ô Bassus, t’a déjà rapproché de ton foyer de la Sabine. Commences-tu à réveiller ton luth, et en ranimes-tu les cordes sous ton archet mordant, toi qui chantes si merveilleusement l’origine des choses et qui tires de la lyre latine de si mâles accords (i) ? » Bassus passait, en effet, pour un écrivain de grand talent ; il avait donné un recueil de poésies légères que Quintilien place immédiatement après celles d’Horace (2). De plus, il s’intéressait beaucoup à la technique de son art. Il avait étudié le vers iambique dans un mémoire dédié à Néron. Il nous dit lui-même qu’il projetait un traité spécial sur la poésie mélique et les chœurs des tragédies; mais sans doute il n’eut pas le temps de l’écrire ; car il mourut jeune, il fut brûlé dans sa villa lors de l’éruption du Vésuve (3). Il avait du moins terminé son ouvrage d’ensemble sur la métrique, dont nous possédons des fragments très intéressants (4). Il l’avait composé très vite, en quelques jours, nous dit-il, et sans autre secours que sa mémoire. Ce n’en était pas moins un livre de valeur, qui a été souvent mis à contribution par les érudits des siècles suivants, surtout par les Africains Térentien le Maure, Juba, Victorin et Priscien. Grâce à cette popularité du Manuel de Cæsius Bassus, c’est la doctrine unitaire, celle de Varron, qui prévalut dans l’enseignement des grammairiens. Pourtant, au
(1) Perse, Sat,, VI, 1-6. — Cf. Schol. ad Pers. VI, 1, et la Vit a Per su.
(2) Quintilien, X, 1, 96. — Cf. Bahrens, Fragm. poetar. roman., 1886 ; Grammat. lat. de Keil, II. p. S27.
(3) Pline de jeune, Fpist., VI, 16, 8; Schol. ad Pers. VI, 1; Grammat. lat. de Keil, VI, p. 272 et 555.
(4) Keil, Grammat. lat., VI, p. 255-272. — Voyez p. 271 : « Hoc libro quem et paucis composui diebus et memoria tautuminodo adjuvante... »
second siècle de notre ère, sous le règne d'Hadrien, le célèbre métricien grec Héliodore avait proposé une autre théorie, qui est peut-être plus près de la vérité. Au lieu de deux mètres primitifs, Héliodore en admettait un grand nombre; c’était, en apparence, compliquer la science; au fond c'était faciliter sa tâche et lui donner plus de certitude en supprimant beaucoup d’hypothèses (1). Quoi qu’il en soit, ces deux systèmes se sont partagé la faveur des érudits d Afrique : au temps de Sévère, Térentien le Maure tient pour Cæsius Bassus, et Juba pour Héliodore.
Juba eut une grande réputation : « Notre compatriote Juba, dit Victorin, a conquis parmi les métriciens l’autorité d'un savant de premier ordre. Il a suivi les traces d’Héliodore, qui chez les Grecs avait été le maître suprême, peut-être le seul, en cet art (2) ». Juba avait condensé toute sa science dans un gros ouvrage intitulé L'Art Métrique. Il s’y inspirait beaucoup d’Héliodore et des Grecs; mais il y exposait aussi des théories originales. Son système nous est assez bien connu par Aphtonius et Victorin, qui l'ont suivi de très près. Du traité même de Juba nous n'avons plus que de rares fragments, et l’abrégé de deux ou trois chapitres (3). C’est trop peu, évidemment, pour nous donner du livre une idée nette; c’est assez cependant pour nous en expliquer le succès. On y reconnaît un esprit ouvert, à la science aussi ingénieuse que solide. La langue même est intéressante par le mélange de tournures helléniques, de mots populaires et d’africanismes.
Térentien le Maure a été plus heureux que son rival ;
(1' Cf. Léo, Die Leiden metr. Système des Altertums (Rennes. XXIV, p. 280).
(2) Keil, Grammat. lat., VI, p. 94. — Cf. p. 88.
(3) Id., VI, p. 620-631 ; 561 ; III, 420. — Cf. Ten Brink, Jubae Maurusii de re metr ica reliquiae, litrecht, 1854 ; Wentzel. De Juba metrico, Oppeln, 1881 ; Hense, De Juba artigrapho ( Acta L ips., IV).
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car son œuvre nous est parvenue presque intacte. Il nous a raconté lui-même l’origine de son curieux livre. Il avait vécu jusque-là, nous dit-il, d’une vie active, tout entière consacrée à l’éloquence et au devoir professionnel. Sa santé s’altéra et le condamna au repos. Pour se consoler de vieillir et pour oublier ses souffrances, il imagina de résumer en vers sa longue expérience du métier. Dans sa préface, il se compare à ce vieil athlète qui avait remporté trois fois le prix aux jeux Olympiques, et qui, forcé de renoncer à la palestre, mais résolu quand même à entretenir sa vigueur, passait toutes ses journées à tirer de l’eau dans un puits : « Moi aussi, j’ai vieilli, ajoute Térentien. Je ne saurais plus prétendre à la haute éloquence; mon esprit n’est plus assez jeune pour cela, et je n’ai plus assez de souffle. Aussi je renonce aux grandes routes et je suis l’étroit sentier de l’étude : car je ne veux pas me condamner à la paresse et au silence (1) ». Bien souvent de cruelles souffrances sont venues l’interrompre dans sa besogne, et il s’en plaint en beaux vers dans l’épilogue d’un de ses livres :« Quand j’écrivais ceci, j’étais depuis dix mois malade : misérable corps toujours ballotté entre la vie et la mort, allant de l’une à l’autre sans pouvoir se fixer à aucune. Car la mort ne pouvait se décider à me dévorer, et le fil des Parques n’était point assez fort pour me retenir parmi les vivants. Ainsi tourmenté, de souffrance en souffrance, je suis arrivé jusqu’àl’heure présente, toujours menacé, jamais délivré. Quand je l’ai pu, cependant, je me suis traîné vers ma tâche et j’ai terminé l’ouvrage commencé. Je ne sais si j’ai vécu ; mais par là, du moins, j’aurai l’air d’avoir vécu (2) ».
Ce poème, ainsi enfanté dans la douleur, a toute la
(1) Térentien, Praefat., aux vers 51-58 (édition de Keil, dana les G-rammat lat., VI, p 325-413).
(2) Térentien, De syll., 1291-1299 (p 363).
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sérénité d’une grande œuvre scientifique. Il en a les dimensions imposantes : tout près de trois mille vers, il en a aussi la simplicité et la scrupuleuse exactitude. Il comprend trois parties, qui traitent « Des Lettres, des Syllabes, des Mètres ». Il est bien possible que ces trois parties aient été à l’origine trois ouvrages distincts. En effet, la préface vise surtout le premier livre, qui forme un tout complet; le second livre renferme un prologue et un épilogue ; le troisième livre, plus spécialement consacré à la métrique, n’en débute pas moins par une courte étude sur l’alphabet et la quantité, il pourrait donc être détaché de l’ensemble. Selon toute apparence, Térentien, déjà vieux et malade, n’osa point entreprendre une œuvre de longue haleine ; il ■composa d’abord son petit traité sur les lettres; puis il passa aux syllabes, à la prosodie; en dernier lieu, il écrivit sa métrique, qu’il fit précéder d’un résumé des deux ouvrages précédents, et qu’il n’eut d’ailleurs point le temps d’achever; après sa mort, on réunit les trois parties en un seul poème. Malgré tout, ce poème, tel qu'il se présente à nous, a une certaine unité, et la composition en semble assez logique : après l’étude des lettres et de la prononciation, qui remplit tout le premier livre, l’auteur, au second livre, s’arrête plus spécialement à la comparaison de l’alphabet grec et de l’alphabet latin, puis il montre comment les différentes lettres se combinent entre elles, et il arrive à la quantité des syllabes, à la mesure des pieds ; au livre III, il résume rapidement tout ce qui précède, avant d’exposer la théorie des différents mètres. La métrique, à elle seule, occupe la moitié ■ du poème, et c’est elle surtout qui en fit le succès. Elle est bien ordonnée et intéressante. Comme Cæsius Bassus, qu’il cite plusieurs fois, Térentien fait dériver del’hexamètre ou du trimètre iambique toutes les espèces de vers. Il s’occupe surtout de Catulle et d’Horace. Il emprunte naturellement un
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certain nombre d’exemples à ses prédécesseurs; mais, autant que possible, il évite de mentionner les Grecs, dont il ne savait pas très bien la langue; et, pour son compte, il préfère citer, parmi les poètes latins, ceux qu’il appelle les « modernes », c’est à dire les auteurs du siècle des Antonins, surtout son compatriote Septimius Serenus. C’étaient là des nouveautés en métrique, et il le fait remarquer avec assez d’esprit : « Vraiment, dit-il, je ne puis connaître tant de vieux poètes, ni appuyer toujours ce que j’avance sur des citations d'anciens. Pour un Maure, je connais encore bien des Grecs. On ne doit donc pas m’en vouloir si je prends des exemples plus récents ; d’ailleurs nos modernes ont mieux observé la mesure, par exemple, Septimius dans son recueil de poésies champêtres (1)». Ces concessions faites aux modernes, dans ce livre de science et de critique, étaient pour les lecteurs un attrait de plus.
La forme est plus curieuse encore quelefond. Ce qu’il y a d’étrange, c’est que ce traité d’orthographe, de prosodie et de métrique soit en même temps un poème, et un poème très varié de rythme. Certes, l’idée était bizarre ; mais c’est un vrai tour de force que de l’avoir si bien réalisée. Térentien, sûr de sa science, a voulu la rendre aimable : « Je l’ai mise en vers, dit-il, comptant sur l’harmonie et le charme de la mesure pour faire passer l’ennui d’une matière trop aride (2) ». Et il y a souvent réussi. Sans doute, il laisse voir un peu de gêne dans la première moitié du poème, tant qu'il traite de l’alphabet ou de la prosodie : « Cela, dit-il, est au-dessus de mes forces. Comment expliquer clairement en vers ces minces détails, où ne se risque pas toujours la prose ? Finissons-en donc avec ces bagatelles (3) ». Mais, quand
il arrive à la métrique, il se sent beaucoup plus à l'aise, et bien des passages y sont ingénieusement traités. Dans toute cette dernière partie, l’emploi du vers présentait réellement plus d’avantages que d'inconvénients. Jusque-là, il y avait eu forcément de l’arbitraire dans le choix du mètre : glyconiens dans la préface, sotadéens dans la théorie de l'alphabet, puis tétramètres trochaïques et hexamètres dactyliques. Au contraire, depuis le milieu du poème, le rapport est toujours logique entre la forme et le fond : pour expliquer le mécanisme d'un rythme, l’auteur emploie ce rythme même; les citations s’y encadrent sans détonner; il donne à la fois le précepte et l’exemple. Partout l’on observe une grande habileté de facture ; on rencontre même de beaux vers, surtout dans les épisodes. En ce métricien se révèle, à l’occasion, un vrai poète. Rien qu’à lire sa préface, on devinerait qu’il avait le souci de l’art : « Je m'avance, dit-il, entre des broussailles et des rochers, dans un défilé rocailleux. A première vue, l’on pourrait croire que ma tâche est aisée et digne d’un enfant. A l’œuvre, on s’aperçoit que le travail est dur et le fardeau bien lourd à porter. Mais mon esprit s’acharne d’autant mieux. Je ne me contente pas du premier mot venu. J’ai beau trait er des questions difficiles, je veux ne négliger aucun détail, aucune nuance. Je me mets en garde contre l’obscurité du style, contre l’archaïsme ou la négligence, contre l’hiatus, la lourdeur ou l'équivoque. Il faut sé surveiller comme si l’on traitait des sujets sublimes; il faut apporter ici autant de soin, sans que l’on puisse espérer la même gloire (1). » Ces scrupules, que Térentien avoue dans sa préface, l’ont suivi danstout son ouvrage, où le style et la versification sont d’une précision remarquable, malgré la difficulté du sujet; ses bizarreries et ses incorrections
(1) Praefat .. 61-84 (p. 326-327).
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apparentes ne sont que desafricanismes. Tourmenté par ce besoin de perfection, il ne se déclare jamais satisfait. Dans le touchant prologue de son second livre, il supplie sa famille de revoir son poème avant de le publier : « O Bassinus, mon fils, et toi, Novatus mon gendre, polissez mes vers, limez-les, tant que vous pourrez. Examinez-les bien à fond, non comme l’œuvre d'un père et d’un beau-père, mais comme l’œuvre d’un étranger ». 11 fait à ses enfants de minutieuses recommandations sur la façon dont ils devront revoir les moindres détails, et il ajoute : « Mon livre restera enfermé au logis, je ne le laisserai point connaître, jusqu’à ce que votre avis motivé m’ait enlevé ce scrupule : je saurai alors si mon travail est vain ou utile. Mais il faudra vous donner bien de la peine pour me lire . . Je prétends à la louange des délicats, non à la faveur du premier venu. Corrigez sans crainte, je n’aurai pas la sottise de défendre mes vers, ni le mauvais goût de les trop aimer; je détruirai aussitôt le mauvais pour faire place aubon(l, ». A la fin du livre, Térentien fait encore son examen de conscience. 11 craint qu'on ne le trouve parfois un peu prolixe ou obscur ; peut-être, dit-il, est-ce la faute du sujet, même du lecteur, autant que du poète : * Le destin d'un livre dépend de l'intelligence du lecteur. Quant à moi, je ne me repens pas de mon choix. Je vous dédie mon ouvrage, ô vous qui avez l’amour de la science, vous qui consacrez votre vie à l’étude. C'est à vous que je m’adresse, c’est en vous que j’ai confiance (2) ». Térentien le Maure a obtenu la gloire qu’il rêvait. Ce savant et curieux livre, qu'il confiait en mourant à son fils et à son gendre, n’a pas été apprécié seulement dans le cercle étroit de sa famille et de ses élèves, il s’est vite répandu par toutes les provinces africaines, où il est
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devenu classique ; et il y aeu des lecteurs d’élite comme Yictorin, Servius ou Priscien, et des admirateurs, comme saint Augustin.
La critique etl’érudition, commelarhétorique, étaient très florissantes dans cette Afrique du troisième siècle. Elles se mêlaient à tout, et, parmi les lettrés ou les savants de l’époque, il n'en est aucun qui ne relève de l’école. Tous y ont étudié, et presque tous y ont professé : les hommes d’Etat et les futurs empereurs, comme Sévère, Albinus, Macrin ou Gordien; les rhéteurs païens, comme Ælius le Maure, Cælianus, les deux Sammonicus ; les rhéteurs chrétiens, comme Tertullien, Minucius, Cyprien, Arnobe,Lactance; les poètes, comme Pentadius, Hosidius, Yespa, Reposianus, le pseudo-Caton, Némésien ou Commodien. A côté de ces ambitieux ou de ces enthousiastes qui ont cherché la fortune ou trouvé la gloire en dehors de l’école, il ne faut pas oublier leurs modestes confrères qui jusqu’au bout sontrestésàleurposte et n’ontvécu que pour l'enseignement ou pour la science. Les uns, comme Térentien et Juba, s’adonnaient à la métrique : d’autres s’en tenaient à P interprétation des textes etàla grammaire proprement dite. La critique verbale était depuis longtemps cultivée en Afrique : dès le règne d'Auguste, le roi Juba, à Cherchel, avait donné le signal de ces études ; Cornutus avait suivi, puis Apollinaire et Àulu-Gelle, et Fronton luimême. Au me siècle, c’est dans ce domaine que s’enfermèrent Porphyrion et Nonius.
Sur la vie de Porphyrion, nous ne savons presque rien. Ce qui est sûr, c’est qu’il fut élève de Fronton, et