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CHAPITRE IY

LE LATIN D’AFRIQUE

Ce style si curieux des lettrés de l’Afrique romaine s'explique non seulement par leur tour d’esprit et par les inlluences contradictoires qu’ils ont subies, mais encore par les caractères très particuliers du latin qui se parlait autour d’eux. S’ils l’ont facilement pliée aux caprices de leur imagination, c’est qu’au fond la langue s’y prêtait. Comme eux-mêmes, elle était la résultante de forces et d’instincts très différents ; comme eux, elle résumait en sa complexité l’histoire du pays. Pour bien suivre l’évolution de cette littérature et préciser la part d’originalité de chaque auteur, il importe de bien connaître l’instrument que tous devaient manier. Essayons donc d’analyser le plus nettement possible : 1° les divers éléments dont s’était formé le latin d’Afrique ; — 2° les caractères généraux et les tendances de cette langue; — 3° les modifications partielles qui s’y introduisirent successivement sous l’action même de la littérature du pays.

« Le latin, dit saint Jérôme, se transforme sans cesse, suivant les contrées et l’époque » (1). Cette

fl) « Latinitas et regionibus cotirlie mutatur et tempore. » (Saint Jérôme, Comm. in Jïp ’st. ad G-alat.. II. 3 .)

LE GENIE AFRICAIN

observation d'un homme qui avait couru le monde, et qui connaissait bien son temps, se confirme de plus en plus, à mesure que l'on pénètre plus avant dans le détail des variations de la langue des Romains. Et il n'en est pas d'exemple plus frappant que celui du latin d’Afrique.

Ce ne furent point naturellement les beaux esprits de Rome qui au lendemain de la conquête partirent pour Utique et s'établirent dans les comptoirs de la côte ou dans les plaines de 1 intérieur. Ce furent de pauvres gens, anciens soldats, métayers ou marchands ruinés, aventuriers en quête de la fortune. Ils emportèrent avec eux et répandirent autour d’eux la langue qu’ils avaient toujours parlée, le patois des carrefours ou des municipes italiens, comme aujourd'hui nos zouaves et nos tirailleurs acclimatent dans nos colonies l argot de nos faubourgs. Au bout de deux ou trois générations, un Romain d’Afrique, si bien éduqué qu’on le suppose, se trouvait déjà quelque peu dépaysé à Rome (1). C’est que dans la capitale la langue s’était vite transformée et polie entre les mains d'habiles lettrés, tandis que le vieil idiome populaire avait poursuivi son évolution indépendante dans la bouche descolons de Numidie ou dis négociants de Maurétanie, tous perdus en pays lointain, ignorants des élégances italiennes, uniquement voués à la terre ou à l'argent. Voilà pourquoi tant de formes du temps des guerres puniques se conservèrent toujours dans le dialecte. d’Afrique : la langue, le vocabulaire, la syntaxe, et, plus tard, les préférences littéraires, tout y était natu-

(1) Par exemple. Apulée, qui avait pourtant fait de très fortes études à Carthage, avait à Home l’air d’un étranger. Voulant plaider dans la capitale, il dut se mettre à étudier le latin classique, et il s’excuse de le si mal connaître : « In urbe Lalia advenu.. . Quiritinm indigenam sermonem ærumnabili labore... aggressus excolui. En ecce præfamur veniam, si qnid exotici ac t'o rsnsis seruionis ntd's tocutor otïendero. » {Meta ni.. 1. 1.)

I,E LATIN D’AFRIQUE

Tellement archaïque. Ce vieux latin populaire, voilà l’essentiel et le fond permanent du latin d'Afrique (1).

Cependant le pays d’Atlas marchait vite. Dès les premières années de notre ère, certains cantons du littoral étaient déjà prospères ; et bientôt tout le Tel! oriental devint l’un des greniers de Rome. Avec la richesse grandit, chez beaucoup, la curiosité des choses de l’esprit.. Des écoles s’ouvrirent en foule ; on en créa jusque dans les moindres bourgs. On se porta vers l’étude avec d’autant plus d’ardeur qu’on en avait été sevré plus longtemps : par une sorte d atavisme, les fils profitèrent des réserves d’enthousiasme accumulées par des générations de grossiers colons. Naturellement, ce qu’on apprit dans les écoles, c’était le latin nouveau, enrichi de toutes les inventions d’un Cicéron ou d’un Virgile. On admira fort ces merveilles d’art littéraire, on dévora les grands classiques. Même on voulut les imiter, ce à quoi l’on réussit peu : deux ou trois cents ans d’Afrique séparaient le disciple du maître. Et la langue des lettrés de l’Atlas n’a jamais été qu’un compromis entre le latin littéraire perfectionné à Rome et le latin parlé autour d’eux, latin vulgaire apporté par les premiers colons et déformé au contact de plusieurs idiomes étrangers.

C’est qu’en aucun pays la langue d’un peuple conquérant ne se fait accepter et ne se répand sans beaucoup de concessions au parler traditionnel des peuples conquis. Or, dans l’Afrique romaine, où se mêlaient tant de races, le latin a subi la pression et l’infiltration plus ou moins profonde de quatre idiomes, l’un aryen, les trois autres de famille sémitique.

Au temps de César, le latin était encore en Afrique

(1) Sur cette physionomie à la fois archaïque et populaire de tout le latin d’Afrique, voyez tous les curieux détails relevés par M. Sittl. D'elnJialen Yerschiedenheiten der latein. Sprache, Erlangen, 1882, p. 120-140.

LE GÉNIE AFRICAIN

une langue étrangère, moins répandue que le grec. Des inscriptions, des monnaies, sans compter le témoignage des auteurs, prouvent que le grec était couramment employé en Tripolitaine, àUtique, puis à Carthage, sur le littoral de Numidie, même dans l’intérieur du pays, par exemple à Cirta (1). Leptis et les villes voisines étaient à demi hellénisées ; il en fut de même pour Cæsarea, en Maurétanie, sous les règnes de Juba II et de son fils Ptolémée. Sous les Antonins, bien des cours se faisaient en grec dans les écoles d’Afrique ; et beaucoup d’auteurs du pays ont écrit des ouvrages en cette langue, Fronton, Apulée et l’empereur Sévère, comme autrefois Clitomachos ou Cornutus. Le grec profila encore des progrès du christianisme : c’était la langue du Nouveau Testament, si souvent traduit en Afrique, et des Églises d'Orient, si intimement liées à l’Église de Carthage ; ce fut aussi la langue des premiers Actes des martyrs africains, même celle de Tertullien à ses débuts. Si le grec perdit ensuite du terrain, il le regagna vite, au vie siècle, après la conquête byzantine. Presque à toutes les époques de la civilisation africaine, cette influence hellénique se marque, non seulement dans la littérature, mais jusque dans la langue (2).

Ce qui altéra bien plus encore le latin, c’est le voisinage et la défense obstinée des idiomes purement africains : le punique sur la côte et dans le Tell oriental, le libyque dans tout l’intérieur. Le temps n’était plus, où le Pœnulus de Plaute amusait un public romain en bredouillant quelques tirades d’un carthaginois de fan-

(1) Apulée. Flor>d.. 24 ; Apol.. 82 ; 87 ; 98 ; Varron. De re rust.. I. 1. 10; Aurelius Victor .Epitom.. 20 ; Corpus inscr. graec.. 5364’; 9463, etc. ; Corpus inscr. la,t.. VIII, 13-16 ; 1003 sqq. ; 1640 ; 7031 sqq. ; 9396-9598. etc. ; L. Millier. Numismatique de l’anc. Afrique. 1860-1874 ; Babelon. Recherche des antiq. dans le nord deVAfriduê. p. 183.

(2) Cf. Sittl, Md.. p. 110-120.

LE LATIN D’AFRIQUE

taisie, qui rappelle un peu le turc de Molière (1). Maintenant l’on ne riait plus du punique, parce qu’on l’avait entendu de près et que tous les gouverneurs des provinces africaines n’avaient pu en venir à bout. Bon gré mal gré, il avait fallu le reconnaître officiellement, même l’accepter dans les testaments et devant les tribunaux (2). Au second siècle de notre ère, Apulée, plaidant devant un proconsul, nous peint ainsi un jeune bourgeois d’une ville de la Proconsulaire : « 11 ne parle jamais qu’en punique ; à peine quelques mots de grec, qu’il tient de sa mère. Quanta parler latin, il ne le veut ni ne le peut (3). » A plus forte raison en était-il ainsi de la plupart des gens du peuple. Pour être compris de tous, il fallait s’exprimer en punique ou en libyque ; peu de temps avant l’invasion vandale, après cinq siècles de domination romaine, on nous dit que Macrobe, évêque des donatistes d’Hippone, voulant haranguer une bande de circoncellion^, dut se servir d’un interprète (4). Ces deux idiomes indigènes avaient fini par s’imposer même aux fils de colons nés en Afrique. Tous les écrivains du pays ont dans leur enfance, et plus tard même dans les relations ordinaires de la vie, parlé l’un ou l’autre. Il serait bien surprenant que leur latin ne s’en fût pas ressenti. Cette action des patois indigènes, que tous ont subie, est plus sensible encore chez les chrétiens, contraints par la nécessité et habitués à prêcher en libyque ou en punique,, comme nos prêtres aujourd’hui encore se servent du flamand dans les campagnes du Nord, du celtique en Bretagne et du provençal dans le Midi.

(U Plaute, Pœnulus, act. V, sc. 1 et 2. — Cf. Derenbourg, Jour nal asiatique, 1869, p. 84; MalmstrOin, De punies plant., 1871 ; Hennen. De Hannonis in Pæn. precationis recensione punica, 1882.

(2) D'gest., XXXII, 11, 1 ; XLV. 1, 1.

(3) Apulée, Apol., 98. — Cf. Spartien, Sever ., 15.

(4) Saint Augustin, Epist. 108, 14. — Cf. Epist. 209, 3; Sermon 167, 3.

LE GÉME AFRICAIN.

Enfin, l'hébreu même a, dans une certaine mesure, laissé son empreinte sur le latin d'Afrique. Dès longtemps, il était assez répandu dans la contrée : car la plupart des villes de l’Atlas renfermaient d’importantes colonies juives, groupées autour de synagogues (1). Leur langue, de famille sémitique comme le punique, était facilement accessible à des fils de Phéniciens. Aussi, les polémistes chrétiens d’Afrique ont ordinairement su lire et interpréter le texte original de l'Ancien Testament : par les commentaires, par les ouvrages d’exégèse et les efforts de traduction, bien des mots et des tournures hébraïques se sont glissés dans la langue ordinaire (2).

On voit combien d’éléments divers ont concouru à la formation de ce latin d’Afrique. Comme dans ces inscriptions bilingues ou trilingues qu’on rencontre assez souvent en Algérie ou en Tunisie, des langues très différentes, de génie opposé, se juxtaposent ici ou se pénètrent : d’une part, des langues aryennes, le latin vulgaire, le latin littéraire et le grec ; d’autre part, des langues sémitiques, le punique, le libyque et l’hébreu. Tout cela s’est mêlé dans des proportions très différentes, assurément ; mais de tout cela s’est façonné le latin qu’on parlait dans les cités de l’Afrique romaine.

fl) P ar exemple, à Cirta et à Sitifis ( Corpus inscr. lat., VIII, 7130; 7133 : 7710 ; 8423 ; 8499 : pater S'nagogae). — La prospérité de ces colonies juives est attestée par l'importance même des synagogues. Dans celle d’Hammam-Lif, qui a été fouillée récemment, on a trouvé de riches mosaïques i Revue arch.. 1883. I, p. 137 sqq; 1884. 1, p. 273). Sur les inscriptions hébraïques d’Afrique, voyez : Ph. Berger, Bech. des ant:q. dans le nord de V Afrique, p. 164 sqq. — Cf. Isaac Bloch. Inscriptions tumula :res des anc 'ens cimetières Israélites d’Alger : Wahl. L’Algérie. 2° édition, p. 214.

(2) Sur ces éléments sémitiques du latin d'Afrique, cf. Sittl. o. I.. p. 92-109.

LE LATIN D’AFRIQUE

Avant tout, l'on doit s’attendre à trouver ici, et l’on y trouve en effet, les caractères généraux du latin vulgaire en tout pays romain (1). Dans ce milieu punico-libyque, la langue courante des colons italiens échappa presque complètement à l’action de l’idiome littéraire : d’abord, elle garda beaucoup de vieilles formes démodées à Rome ; puis, elle suivit plus librement son évolution naturelle et s’altéra plus vite que partout ailleurs. De bonne heure, dans le latin d’Afrique, on voit s’affaiblir des voyelles, disparaître des consonnes ; l’usure rapide des mots amène une riche floraison de composés et de dérivés, beaucoup d’emprunts à l’argot des métiers, le redoublement des pronoms, des prépositions et des adverbes. L’analogie entraîne bien des confusions, tend à réduire tous les substantifs et tous les verbes à un seul type de flexions. La syllabe accentuée, de plus en plus tyrannique, assourdit, abrège ou supprime les autres, affaiblit les finales. De là, beaucoup d’erreurs dans l'emploi des cas, des genres et des temps, et, par conséquent, Une tendance à simplifier la déclinaison comme la conjugaison ; puis, la nécessité de recourir aux prépositions, aux conjonctions et aux verbes auxiliaires pour préciser le rapport des mots ; enfin, dans la syntaxe, une préférence marquée pour l’ordre analytique.

(1) Sur le latin vulgaire en général, voyez: Schuchart, Voca- I'-smus des Yuigarlatems. Leipzig. -1866-1868 ; Berblinger. De linÿua romana rust!ca , Glückstadt. 1865 ; Bôhmer. Die latein. Vulÿ&fsprache, Oeis. 1866-1869 ; Eilon. Ecriture et prononciation du latin savant et du latin populaire. Paris, 1882 ; Osthoff. Schr'ftspracheund Volksmundarè. Berlin. 1883 ; et notre étude surZr latin vulga're. dans la Rev. des Deux-Mondes du 15 juillet 1891.

LE GÉNIE AFRICAIN

Nous n'insisterons pas sur ces traits communs au latin vulgaire de toutes les provinces. Mais il importait d’observer qu’en Afrique, pendant longtemps, rien n’a contrarié cette évolution : aussi la dislocation y a été plus prompte et plus générale, et, par suite, le parler populaire y tient une bien plus grande place dans la langue écrite.

Arrivons aux altérations et aux innovations particulières à l’Afrique. On y relève des singularités de tout genre, dans le vocabulaire, dans la prononciation et l’orthographe, dans les flexions, dans la syntaxe (1).

Pour le vocabulaire, on doit signaler d’abord l’emploi de termes d’origine punique, libyque ou grecque : tels sont, entre cent autres, les mots aturbis, quopsones, dont la provenance est expressément indiquée par deux auteurs du pays, Aulu-Gelle et Cassius Félix de Cirta (2) ; tels sont encore beaucoup de noms à terminaison icus, ica , qui manquent au latin classique, et qui ont été façonnés sous l’influence du grec (3). Rien de plus naturel que ces emprunts aux idiomes qui se parlaient dans le pays. Ce qui est plus caractéristique, c’est que les Africains ont enrichi le fonds commun

(1) Voyez surtout : le tome VIII du Corpus inscr. lat., ; Hoffmann, Index gramm. ad' Africae prov!nc!arum titulos latinos. Strasbourg, 1878 ; Sittl. l)'e lokalen Yerschiedenlie'ten der lat. Aprache, Erlangen. 1882. — Cf. Muller. Titulonm afr:canorum orthographia. Greifswald. 1875; Klussmann. Curae Africanae. 1883; Vogel. Afr:hanisches Latein ( Jahrbüch .. 1883)..

1 2) Aulu-Gelle, VIII. 13 ; Cassius Félix. De medic'na, p. 32. — Certains mots puniques, comme magalia, magaria, mapaVa. ont passé dans le latin classique, et se trouvent déjà dans Salluste et Virgile, même daus Caton et Plaute. Quant aux mots grecs simplement transcrits en latin, ils abondent dans tous les auteurs du pays.

(3) Par exemple -.garicus. mann:ca.mapal;ca. etc. ( Corpus inscr. lat., VIII. 3224 ; 4978 ; 9951). D’autres mots sont composés avec des éléments purement latins, mais sont l’équivalent exact de mots grecs : imbonitas. involuntas (Tertullien. Ad martyr.. 3 ; Apol.. 45). '

LE LATIN D’AFRIQUE

de la langue latine en créant une foule de mots dérivés, régulièrement tirés d'un radical de verbe ou de nom, avec addition d’un suffixe que les Romains d’Italie n’avaient point coutume d’accoler à ce radical. Par exemple, Apulée dira dissimulamentum (1), au lieu de la forme ordinaire dissirnulatio ; et chez le même Apulée ou chez ses compatriotes, pour ne prendre qu’une seule racine, on trouve des mots comme cruciabilis , cruciabundus , cruciarium , cruciator, cruciatorius (2). C’est par centaines qu’on pourrait citer ces dérivés, bien latins d’apparence, mais inconnus hors d’Afrique : la plupart sont des verbes en sco, des noms en men, en mentum , en arium, en tor, ou trix, en tas, en osus, en bundus , en bilis , etc. (3). Beaucoup de termes révèlent même l’existence de suffixes particuliers à la contrée de l’Atlas : tels sont les mots terminés en itla, en ita, en uta (4). Dans ces créations instinctives des Africains se trahit souvent la sourde influence de leurs patois indigènes. On sait le rôle considérable que joue le nom d’action dans toutes les langues sémitiques ; or la plupart de ces mots singuliers qu'on rencontre chez un Apulée ou un Tertullien sont justement des noms d’action. Le latin étant pauvre en termes de ce genre, les Africains en ont. créé à leur usage. C'était un impérieux besoin de leur pensée ; ce qui le prouve, c’est que souvent ils donnent à l’infinitif du verbe exactement la même valeur et l’emploient comme nom d'action ; au besoin, ils accumulent à plaisir les infinitifs ; il y en a jusqu’à douze de file chez Apulée, dix-sept à la suite chez

(t) Apulée, Apol.j 87 ; Florid., 3.

(2) Apulée, Metarn.. VII. 21 ; Tertullien. De praescr. haeret., 2; Saint Cyprien, Epiât .. 59, 3 ; Arnobe. I. 40. etc.

(3) Cf. Sittl, o. !.. p. 140-142.

(4) Bonitta, pollita, credduta (Corpus inscr. lat .. VIII. 1700 ; 2906 ; 5244).

Fronton (1). C'est sans doute aussi par l'usage quotidien de leurs patois sémitiques que s'explique, chez les Africains, le goût ou la manie du terme abstrait ; ils aimaient tant cette classe de mots, à l'allure mystérieuse et à l'harmonie enveloppante, que souvent ils y allaient chercher pour leurs filles des noms comme Æternitas ou Januaritas (2). Enfin il est à remarquer que bien des termes de la langue ordinaire sont couramment employés en Afrique avec une signification très différente de l'usage classique ; c'est le cas de bien des noms, pronoms, verbes, conjonctions, prépositions et adverbes (3) ; ces modifications de sens ont leur origine soit dans l'influence du grec, soit dans une sorte de maladresse persistante à s’assimiler tous les procédés de langage importés d'Italie, soit dans le développement indépendant de ce latin d’Afrique.

Ce n’était pas seulement le sens des mots romains qui s’altérait en ce pays, c’était souvent encore leur physionomie. Rien de plus barbare que l'orthographe des inscriptions populaires de Numidie et de Maurétanie. C'est, que l’on tendait à écrire comme l'on parlait. Or tous ces gens d’Afrique prononçaient fort mal le latin : sur ce point, nos documents épigraphiques justifient abondamment les plaintes des grammairiens d’autrefois. Involontairement, ces descendants de Phéniciens et de Libyens transportaient dans le latin, qu'ils apprenaient à l'école, les notes gutturales et les lourdes articulations de leurs patois. Comme aujourd'hui les Arabes et les Kabyles, ils exagéraient la valeur

(1) Fronton. Epist., p. 207 (édition Naber) ; Apulée. Metam.. VI II. 7.

(2) Corpus inscr. lat.. VIII, 3244 ; 3699 ; 4138, etc, — D’autres Africaines s’appelaient Félicitas, ou Voluptas, ou Pietas. ou Hilaritas (cf. l’Index du Corpus).

(3) Cf. Sittl, p. 133 sqq.

LE LATIN D 'AFRIQUE

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des consonnes et laissaient presque entièrement tomber les voyelles. Ils oubliaient les aspirations, et nous savons par saint Augustin que même des grammairiens de profession n’évitaient pas ce défaut (1). Ne pouvant prononcer f F, ils le remplaçaient d’ordinaire par la diphtongue EU (2). Ils substituaient une lettre aune autre, surtout le B au F, ou le C au l\ disaient Bxrtus , Boluntas , Bita , au lieu de Virtus , Volunlas , Vita, ou Macri au lieu de Matri { 3). Quand deux consonnes se rencontraient dans un mot composé, c’est souvent la seconde qu'ils assimilaient à la première, contrairement aux habitudes du latin classique : pour eux, MN devenait non pas NN , mais MM ou simplement M (4). Ils tendaient à conserver partout des sons durs et des consonnes fortes : ils n'adoucissaient jamais le C, et rarement le T. Par contre, ils faisaient siffler, hors de propos, différentes lettres ; c’est le défaut que saint 'Jérôme appelle stridor pünicus (5), et qui s’explique par l’existence de plusieurs sifflantes dans le punique. Un autre vice de prononciation, souvent reproché aux Africains, était le labdacisme : « Le labdacisme, nous dit Isidore de Séville, consiste à, faire entendre deux L au lieu d'un seul, domine c’est l'habitude en Afrique : par exemple, colloquium au lieu de coloquium. » C’est ce que remarque aussi un grammairien de l'Atlas, Pompée le Maure : « En cela, dit-il, nous reconnaissons les défauts indigènes ; les labdacismes fourmillent en Afrique; il est rare d’y entendre quelqu’un bien prononcer

(1) Saint Augustin, Confess., I, 18.

(2; Corpus inscr. lat., viII. 133 ; 1168.

(3 1 Tb; I. 373 ; 654. — « Birtus. boluntas, bita vel his similia, •quæ Afri scribendo vidant... » (Isidore de Séville. App. ad Orig., p. 732 du tome LXXX1I de la Pat ologie de Migne).

(4 ) Corpus inscr. lat., VIII, 2482 ; 6929.

(!) Saint Jérôme, Bpist. 130, 5 ( Patroloqie de Migne, tome XXII, p. Hü9j.

LE GENIE AFRICAIN

1111 L (1). » Enfin, à tous ces vices' de langage il faut joindre une cause plus générale d’altération : c'est qu’en Afrique, plus que partout, la quantité était incertaine. On accentuait si fortement les mots que les syllabes longues atones tendaient à s’abréger. « C est là un défaut spécial aux Africains »,nous dit-on (2). Ils avaient surtout une disposition à allonger la première syllabe du mot (3j, même à y reporter l’accent tonique, sous, t'influence encore de leurs langues sémitiques où dominait la racine toujours monosyllabique et placée en tête. Ces altérations prosodiques et. ces variations d’accent avaient fini par défigurer bien des mots; et, du langage courant, quelque chose de tout cela est passé jusque dans les ouvrages les plus soignés.

La grammaire était plus maltraitée encore que la prononciation et l’orthographe. D'abord l’on continuait d’employer certaines flexions archaïques depuis longtemps oubliées en Italie ; le génitif en ai ou en as (4), l’infinitif en ier (5), l'imparfait en ibam (6), des formes comme civeis pour cives, itiner pour iter{l). Puis l'on ne comprenait pas grand’chose aux finesses de la déclinaison classique. On ne saisissait pas nettement le rôle spécial de chacun des cas. On confondait les idées de repos et de mouvement : on disait Iiomæ accessit ; on

(1) Isidore, Origin.. I, 31, 8 ; Pompée te Maure, Comm. arL Louât., p. 286 (dans les Grammat. lat. de Keil, V, 93 sqq.).

(2) « Correpta priore syllaba, quod ipsum vitium Afroium spéciale est ‘i i Conseil tins, dans Keil, V. p. 392). — Cf. saint Augustin. Enarrat. in Psalm. 138, 20.

(3) <. Producta priore syllaba, .cum sit brevis, quod vitium Afrorum familiare est. » (Consentais. I. I.)

(4) Corpus inscr. lat., VIII, 6233 ; 7219; 9273; 9430, etc.

(5) Portendier chez Fronton (p. 220 Nabeij ; 'probar ier. jugarier, vert’er, etc., chez Martianus Capella (p. 23 ; 20 ; 99, édition Eyssenhardt), etc.

(6; Impertfbant chez Fronton (p. 228) ; Apulée. Metam., IV. 6 ; VU, 4, etc.

(7) Corpus inscr. lat., VIII, 2391 ; Martianus Capella, p. 333.

LE LATIN D AFRIQUE

employait ubi pour quo, ibi pour eo , foras pour foris (1). Pour trancher la difficulté, on s’en tenait volontiers aux procédés du latin populaire ; les meilleurs écrivains du pays rendaient fréquemment l’idée du génitif ou de l’instrumental à l'aide de la préposition de , l'idée du datif par ad et l’accusatif (2). De bonne heure, chez les Africains, on tendit à réduire toute la déclinaison latine, non pas à deux cas, comme dans le latin vulgaire de Gaule, mais à trois cas, comme dans les langues sémitiques : un cas sujet, un cas direct, et un cas indirect. De même on s’embrouillait dans les degrés de comparaison, et l’on rendait souvent l’idée du superlatif par une tournure analytique, par le positif précédé d’un adverbe tel que plurimum , egregie , eximie , longe , omnino , même horribiliter chez Fronton (3). Enfin, dans la conjugaison, on employait à contre-sens, et comme au hasard, les temps et les modes, qui d'ailleurs sont bien moins nettement caractérisés dans les langues sémitiques qu’en grec ou en latin. On mettait l'indicatif au lieu du subjonctif, le plus-que-parfait au lieu de I imparfait. Pour exprimer l’idée du futur, on se servait fréquemment de l'infinitif accompagné d'un auxiliaire, tantôt le verbe liabeo , comme dans le latin vulgaire d’Italie ou de Gaule, tantôt le verbe volo, dont on trouve l’équivalent dans le futur du grec moderne ou de l’anglais (4). On voit que sur beaucoup de points, soit maladresse, soit tradition, du latin archaïque, soit réminiscence de

■1) Apulée. Metam., IX. 39 : « Ubi ducis asinmn istum ? » ; Tertullien, ApcL, 41) : « Christianos esse in causa ni ». — Corpus inscr. lat.. VIII. 4380 [ob merilis). 3933 [cum filios suos), etc.

(2) Tertullien, Apol., 9: « portio Neronis de crudelitate » ; De patient., 1 : « Contiteor ad Dominum Deum » ; Apulée, Metam., 111, 8: « De vindicta solatium date »,

(3) Fronton, Epist., p. 29 : <t liorribiliter scriptu oratio ».

(4) Tertullien, Scorp.. 13 ; Marc., IV, 39 ; saint Cyprien. Epist. 52. 3 ; 57. 3 ; 63, 6 ; Corippus, -Johann., VI. 89 : serv're volunt pour servienf.

LE GÉNIE AFRICAIN

leurs patois, les Africains s’étaient fait une grammaire à eux.

Dans la structure de la phrase, on observe des contrastes surprenants, et comme deux instincts opposés : d'une part, les procédés communs au latin vulgaire de toutes les provinces romaines, une syntaxe élémentaire, la tendance à tout simplifier, à remplacer les tournures infinitives par des conjonctions, à marquer par des prépositions le rapport des mots, à se rapprocher par là du grec et des langues analytiques; et, d’autre part, des façons hardies, bizarres, des tournures compliquées, des constructions incohérentes ou enchevêtrées, de l'obscurité, des accumulations et de violentes oppositions de mots ou d'images, de la redondance, de l’emphase. Les anciens savaient bien qu'on ne parlait point en Afrique comme ailleurs ; et cette emphase particulière aux gens de l’Atlas, ce tumor africus , comme on disait, avant d’être dans le style, il était déjà dans la langue elle-même, et on le retrouve jusque dans les inscriptions populaires.' Cette boursouflure de la pensée, et, par suite, du langage, on l’observe dans tous les idiomes d'Orient, en arabe comme en hébreu : les Africains avaient simplement transporté dans leur latin les procédés du punique et du libyque. Pour s’en convaincre, il suffit de décomposer en ses éléments le tumor africus. D’abord, on abuse du pluriel, pour rendre l’idée du singulier : populi , le peuple, comme dans la Bible (1). Puis, l’on juxtapose des expressions équivalentes : furens irata — de fonte piscina fi). A un substantif l’on joint un synonyme au

(1) Apulée, Metam., XI, 13 : « populi, mirantur » ; ibid. 16 : « omnes in me populi labulabantur. » — Cf. Tertullien, De pall'o, 2, etc.

(2) Orestis trag., 703 ; Ps. Fulgence, Sermon., 63. — Cf. Apulée, Metam., VII, S : <r universi omues » ; Fronton, p. 186 : « antiqui veteres », etc.

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génitif : ævilas temporis — cupiditates libidinum ; ou le même mot au génitif : vita vitæ meæ — nugæ nugarum ; ou un adjectif ayant le même sens : muniftca liberalitate ; ouun adjectif de même signification que le complément : in continua série perpetuilatis (1). Souvent encore, comme en hébreu, l’on remplace l’adjectif par le génitif du mot abstrait correspondant : gladium crudeli tatis — errorem pravitatis (2). Au positif on joint le superlatif: ægre atque ægerrime — inanes et vanissimos ; ou au verbesimple le verbe composé : ducit ac perducit (3). On renforce le comparatif, comme les Grecs de Syrie, et l’on arrive à des formes barbares telles que magis aplior

— magis irritatiores — novissimiora (4). On forge des verbes avec le radical du superlatif : infimare dans Apulée,

— postumare dans Tertullien (5). Comme dansles langues sémitiques, où l’adverbe est inconnu, on en exprime l’idée par un substantif ou par un verbe : inutilitate

— addo dans le sens de præterea (6). Enfin la pensée, même chez les gens du peuple, s’enveloppe presque toujours d’expressions poétiques, d’abstractions, d’antithèses, d’images, de comparaisons. Tous ces éléments du tumor africus sont des procédés familiers aux Sémites. Par là on voit que la langue romaine en Afrique, comme en Syrie le grec, a payé son tribut aux idiomes indigènes.

Le latin des gens de l’Atlas avait donc une physionomie singulière. C’est d'abord une grande richesse de vocabulaire : termes archaïques et populaires, romains ou grecs, puniques ou libyques, composés ou dérivés-

(1) Arnobe. Adv. nat.. T. 44 ; II, 1 et 22 ;III, 29 ; saint Augustin, Confess ., VU. 1 ; VIII. H.

(2) Minucius Félix, 26, 8 ; Ps. Fulgence, Sermon., 4.

(’i) Aruobe, 111. 11 ; Fulgence. Fp:st. 3 ; Vita Falgent.. 01.

(4) Apulée, Metam., IX. 36 ; XI. U) ; PassioPerpetuae et Fel'c., 1.

(5) Apulée, Metam., I. 8 ; Tertullien. Apol.. 19.

(6) Arnobe. II, 61 ; Victor de Vita. Persec. Vandal.. II. 10 ; III.

LE GENIE AFRICAIN

Avec cela, quelque incertitude dans le sens des mots et dans le jeu des flexions, et une pauvreté réelle en particules, conjonctions, pronoms et adverbes : ce qui fut toujours une cause de confusion et d'obscurité. Puis, une certaine emphase, faite de répétitions, de surcharge, d’exagération, d'abus de l'abstraction et de l'image. Par contre, une grande liberté d’allure, presque tous les avantages de l’ordre analytique, avec un surcroît de tournures vives et hardies ; une phrase sonore, imagée, poétique et colorée, où dominent le nom toujours expressif et le verbe toujours plein de sens. En un mot, les qualités et les défauts qu'on pouvait attendre de cette rencontre originale qui mit en présence des langues aryennes et des langues sémitiques.

11 ne suffit pas de connaître les éléments constitutifs, les caractères généraux et les tendances de ce latin des provinces africaines ; il faut encore en suivre l’histoire, les modifications successives sous l'action du temps et de la littérature. En effet, cette langue n'a pas été créée tout d'un coup ; elle a mis longtemps à naître, et longtemps à se façonner ; elle a vécu huit siècles environ, depuis la destruction de la Carthage phénicienne jusqu'à la conquête arabe. Suivant les circonstances historiques, on y voit tel ou tel élément prédominer, tel autre reculer à l’arrière-plan. De plus, chez un peuple si avide d'instruction et, plus tard, si curieux des choses de la pensée, il ne pouvait se faire que l'idéal des classes lettrées ne se reflétât dans le parler de tous : il faut donc étudier encore la réaction de la littérature sur la langue, la transformation de l'instrument entre les mains de l'ouvrier.

LE LATIN D’AFRIQUE

Par une sorte d’ironie, l’Afrique, qui a produit la plupart des meilleurs grammairiens du temps de l'empire, est précisément la contrée où la langue romaine s'est le plus promptement et le plus profondément altérée. Apporté d’abord dans la banlieue d’U tique par des bandes de soldats, de laboureurs et de marchands, puis vite acclimaté autour des villes du littoral depuis Leptis jusqu’à Tingis, enfin répandu peu à peu dans les vallées et sur les plateaux de l’intérieur autour des centres décolonisation, le latin populaire s’y est partout développé ou déformé suivant ses lois internes ; mais, selon la région ou l’époque, son évolution a été tantôt contrariée, tantôt précipitée par les idiomes avec lesquels il s’est trouvé en contact.

Pendant un siècle et demi ou deux siècles, jusqu’aux premières années de l’ère chrétienne, l’influence prépondérante fut celle du grec. En dehors d’Utique, qui resta longtemps la capitale, les Romains alors ne se montraient en nombre que dans les principaux ports de la Proconsulaire et dans quelques cités numides voisines delà mer: or, toutes ces villes, Hadrumète et Cirta comme Utique ou Leptis, depuis plusieurs générations, étaient à demi conquises par la civilisation hellénique. Auguste et ses successeurs, usant des prérogatives de leur protectorat, fondèrent quelques colonies romaines sur le littoral du royaume de Maurétanie; mais là encore, surtout à Cæsareala capitale, nous rencontrons l’hellénisme, si cher aux derniers rois indigènes, Jubaet Ptolémée. Pendant cettepériodedel’histoire des provinces africaines, le grec était la langue littéraire préférée par les écrivains du pays (1), et c’est alors

(1) Ce fut même la seule jusqu’au temps d'Auguste ; pendant les ceut cinquante ans qui ont suivi la destruction de Cartilage et la création d’une province d’Afrique, nous ne connaissons pas un seul auteur du pays qui ait écrit en latin. — Voyez plus loin, .chapitre v.

LE GÉNIE AFRICAIN

surtout que le latin de l'Atlas s’enrichit d'expressions, de formes et de tournures helléniques.

Dés le temps de Tibère, la langue des conquérants fut exposée à des altérations bien plus graves : elle dut compter avec les idiomes sémitiques de la contrée, et elle ne put les refouler un peu qu'en- faisant bien des concessions aux habitudes enracinées des populations indigènes. On venait de relever Carthage ; et à la colonie naissante il avait suffi d’attribuer le nom glorieux de la patrie d’Hannibal, pour lui assurer d'éclatantes destinées. De tous les cantons de l'Atlas on accourut avec enthousiasme ; Phéniciens, Maures et Numides se fixèrent en foule dans la nouvelle capitale. D'autres colonies se fondaient dans l'intérieur du pays et se peuplaient d'indigènes. En même temps, d'aventureux colons s'établissaient dans les hautes vallées de la Proconsulaire et de la Numidie ; des marchands couraient les campagnes ; des soldats tenaient garnison dans les forts ou campaient sur les v plateaux. Dans cet incessant va-et-vient, dans ce double mouvement qui poussait les indigènes dans les villes et les Romains dans les campagnes, forcément les vainqueurs et les vaincus se mêlèrent ; et, pour les besoins de la vie, il se forma, comme aujourd'hui dans l’Afrique française, une langue hybride, où le latin dominait, mais un latin tout infiltré de punique et de libyque. A mesure qu'avança la colonisation romaine, l’élément sémitique se fit une place plus large dans le vocabulaire et les procédés d’expression (1).

(1) A cet égard, il est fort curieux de comparer entre elles les différentes inscriptions trouvées dans le pays. On y voit le latin se déformer de plus en plus, au contact des idiomes indigènes, à mesure que s’étend son domaine géographique : il s’altère progressivement. non seulement d'un siècle a l’autre, mais encore de 1 Est à 1 Ouest et du Nord au Sud. C’est qu’à chaque étape de la colonisation augmentait dans l’ensemble du pays la proportion d’indigènes parlant ou essayant de parler latin. Nous ne pouvons.

LE LATIN d’aFLIQUE.

Pourtant, dès cette même période, dès le règne de Tibère, une influence opposée vint contre-balancer celle-là, et préserver le latin d’une altération complète. Dans les centres de colonisation, dont beaucoup déjà prospéraient, les Romains étaient assez nombreux et assez riches pour sentir le besoin et se payer le luxe de l'instruction. On fit venir des maîtres d’Italie, puis on en forma dans le pays. Partout Ton ouvrit des écoles, d'abord de modestes hangars où l’on apprenait à lire, à écrire, à compter, et plus tard, dans les villes, devrais collèges où professaient des grammairiens et des rhéteurs. Les petits bourgeois indigènes, envoyés là par l’ambition de leur famille, et d’ailleurs curieux, d’esprit vif, s’y rencontrèrent avec les fils de colons, d’officiers ou de soldats. Et tous, les pauvres maîtres d’école désireux de gagner honnêtement leur argent, les bons grammairiens convaincus et un peu pédants, les rhéteurs fascinés par le beau langage de la capitale et très disposés à prendre au sérieux, en ce pays barbare, leur rôle d’ambassadeurs de l’éloquence romaine, tous s’acharnèrent d’autant mieux à leur tâche que la matière était plus rebelle. On fit une guerre sans trêve aux vices de prononciation, aux expressions qui sentaient la caserne, la boutique ou la ferme, aux termes populaires, aux libysmes, aux punismes : on n’eut d’indulgence que pour les hellénismes. Le résultat ne répondit guère à la bonne volonté des maîtres. Et cependant ils firent beaucoup : ils arrêtèrent, ou du moins retardèrent le latin sur la pente où il glissait. Us conservèrent fidèlement le dépôt des traditions classiques ; et c’est d’eux que viennent en partie, dans toute la littérature africaine, ce tour oratoire, ce goût des minuties

entreprendre ici cette démonstration qui exigerait de très longs développements. Nous ne pouvons que renvoyer aux articles G-rammàiica et Carmina, compris dans l'Index du Corpus inscr Int ., tom. VIII.

LE GÉNIE AEKICA1N.

grammaticales, ces réminiscences, celle ambition de rivaliser avec les gloires italiennes. Enfin, eux seuls, ils ont rendupossible la naissance d'une langue littéraire africaine.

Cette langue littéraire, particulière aux écrivains de l'Atlas, commence à se dessiner pendant le premier siècle de notre ère : elle se précise vers le milieu du second siècle. Florus, Fronton, surtout Apulée, la créèrent en appliquant à ce parler d’Afrique — • mélange de latin populaire, de grec, de punique et de latiu d’école — les procédés du stylisme.

Le stylisme, d'ailleurs, bien que sous des formes un peu différentes, datait de loin. Déjà Salluste avait ouvert la voie, en brisant la période, en procédant par petites phrases acérées et rayonnantes. Sénèque et Tacite avaient suivi, toujours visant à l'effet, au pittoresque, usant de tournures poétiques, toujours à l’affût du nouveau, de l’imprévu. Cette façon d'écrire avait séduit surtout les auteurs originaires d Espagne, gens à l'imagination boursouflée et capricieuse. Les Africains, plus ardents encore, se jetèrent à leur suite, et poussèrent tout jusqu’à l’outrance. Non seulement leur tempérament tes y portait, mais encore la langue même qu'on parlait autour d’eux, cette langue si mêlée, si barbare et si riche, inhabile aux élégances et aux harmonies de la période, mais colorée, vivante et brusque. Dès lors, eh Afrique, quiconque se mêla d’écrire, bon gré mal gré, fut un styliste. On voulut toujours du nouveau ; on mêla le néologisme à l'archaïsme ; on raffola de l'argot, des termes poétiques, des abstractions ; sans cesse on renouvela le vocabulaire en empruntant de tous côtés, en redoublant les particules, en substituant les composés aux mots simples ; on voulut donner du vif et du mordant à la phrase, on la hérissa de traits d’esprit, d’antithèses, •de réalisme, de pittoresque et de précieux; on sup-

LE LATIN D AFRIQUE

prima les liaisons, on abusa du participe absolu, si complaisant et si bref, on donna du relief à 1 adjectif, on ne recula devant aucune hardiesse de construction, devant aucune violence à la syntaxe, pour obtenir l’effet cherché. Ce stylisme renforcé, à la fois baroque et puissant, ravit et conquit pour toujours les imaginations africaines. Apulée en trouva la formule définitive qu’adoptèrent tous ses compatriotes, païens et chrétiens (1). Ce qui à l’origine était en partie affectation, à la longue devint nature : et à leur tour, les lettrés contribuèrent à façonner le parler commun.

Par Tertullien, qui a été beaucoup lu et souvent imité dans les églises locales, les écrivains chrétiens d'Afrique relèvent du stylisme d'Apulée. A vrai dire, ils n’ont rien apporté de tout à fait nouveau dans la langue; ils l'ont seulement rajeunie et fortifiée en puisant à leur tour et directement aux sources multiples d’où elle était sortie. Dans leur ardeur de prosélytisme, dans leur préoccupation d’étre compris de tous, ils méprisaient ou négligeaient la forme ; et par là, s’écartant de l’école, ils ouvraient la porte plus grande au latin vulgaire. Par les nécessités de la prédication, ils étaient contraints de parler couramment les idiomes indigènes ; ce qui forcément, dans leur vocabulaire et leur syntaxe, facilita l’intrusion de l’élément punique oulibyque. Ils firent bien des emprunts au grec, la langue du Nouveau Testament ; mais nous

(1) Sur la langue elle style d’Apulée, voyez plus loin (livre 11. ch. v, § 5). — A chaque génération de lettrés, cette influence d’Apulée et de ses imitateurs se combina tout naturellement avec lïntluence toujours présente du latin vulgaire local, toujours plus déformé. Aussi la langue littéraire du pays s'éloigne-t-elle de plus en plus de la formule classique. A ne considérer que le vocabulaire et la syntaxe. Capella ou saint Augustin sont encore moins romains, plus africains. qn’Apulée ou Tertullien. L'évolution se poursuit sous les Vandales, avec Kulgence. Aurelianus de Sicca. Gassius Félix de Cirta et Victor de Vita; sous les Byzantins, avec Victor de Tunis, et jusqu'à l’arrivée des Arabes.

avons vu que le grec n’avait jamais été un étranger dans le pays. Et s'ils durent quelque chose à l’hébreu, la langue de l'Ancien Testament, si même on en constate l'inlluence jusque dans la versification populaire, il ne faut pas oublier que l'hébreu était proche parent du punique. Donc, rien de tout cela n'était absolument nouveau en Afrique: mais, par ce retour offensif du parler populaire, du grec et desidiomessémitiques,ilest certain que le christianisme affaiblit la résistance de l'école et contribua beaucoup à pousser le latin local dans le sens de son évolution naturelle. Nous en avons la preuve dans Yltala , cette vieille traduction africaine des Livres Saints, qui remonte au temps des Antonins et qu’Augustin s'obstinait encore à défendre contre la version de Jérôme : cette Bible des Eglises de l’Atlas, qui a été le répertoire et le bréviaire des chrétiens de la contrée, abonde en formes populaires et analytiques, en fautes de grammaire, en hellénismes, en tournures sémitiques (lj. Par Yllala , le latin d'Afrique s était retrempé à ses sources vives ; par Tertullien, la langue ecclésiastique du pays hérita de toutes les inventions d’Apulée .

Plus tard, l'invasion des Vandales, en rompant tout lien politique avec Rome et en réveillant la nationalité berbère, renversa ce qui restait des digues opposées par l’école : malmené par ces nouveaux barbares, mêlé de mots germaniques, et plus que jamais miné par les idiomes indigènes, le latin de l'Atlas s'altéra plus profondément encore. Un siècle de domination byzantine y accrut la proportion de grec, mais sans

(1) Saint. Augustin, De doctr. Christ., II. la : JEpist. 82. — Cf. Rônsch. Italu und Yulgata. 1869 et 1876 ; Bas neue Testament TertuUians , Leipzig. 1871 ; Ziegler. Die late;n. B <helübersetzungen vor Hieronymus. Munich. 1879; Wunderer, Bruchstücke eh.er 'afrikan. B belübersetoung (. Archiv für latein. Lexihogr., 1889)-; Linke, Studien zur Itala. Breslau, 1889.

LE LATIN II AFRIQUE

l’arrêter sur la pente. Du ve au vne siècle, dans tout le nord de l’Afrique, on voit en formation une curieuse langue romane, à demi sémitique : on en trouve des spécimens soit dans les chroniques du temps, soit dans le traité du médecin Aurelianus de Sicca, soit dans l’étrange préface de l’Anthologie de Carthage (1). Cette langue romane de Berbérie, au moment où elle naissait, a été tuée par l’immigration arabe. Pourtant le latin de ces régions n'est pas mort tout entier. Par la grande Eglise de Carthage, par VI tain , dont plusieurs parties ont été insérées dans la Vulgate, enfin par Tertullien et saint Augustin, l’Afrique a exercé une action puissante sur les écrivains chrétiens d’Italie et d’Espagne : du latin de l’Atlas, quelque chose est passé dans tout le latin ecclésiastique, et même, par là, dans nos langues modernes.

(1) Bâhrens, Poetae lat. minor IV, p. 241.

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