VICTORIN
Jusqu'à uri âge avancé, il avait été un païen non seulement convaincu, mais encore militant, un polémiste redouté et souvent admiré de ses adversaires. Mais la sincérité même etla passion qu'il apportait dansla lutte, l’amenèrent peu à peu à adopter la religion qu'il avait si longtemps combattue. Soucieux de justice, et dédaigneux de vaines calomnies, il avait voulu connaître avec précision les croyances des chrétiens; pour cela, il avait lu avec soin tous leurs livres et médité sur l'Ecriture ; ne s’arrêtant pas à la lettre, il s’était efforcé de pénétrer l’esprit. Un jour, il était alors « dans l’extrême vieillesse », suivant saint Jérôme, il dit à Simplicianus, un prêtre de l’Eglise de Rome : « Savez-vous que désormais je suis chrétien ? » 11 l'était devenu en effet, de cœur et d'esprit, mais il hésitait à faire profession, à rompre avec tout son passé. Il redoutait aussi le déchaînement des haines et des calomnies que sa palinodie ne manquerait pas d’exciter dans le camp païen. « Il craignait, dit Augustin, de déplaire à ses amis, aux orgueilleux adorateurs des démons; il reculait devant les inimitiés qui allaient fondre sur lui du sommet de cette altière Babylone et de ces cèdres du Liban que Dieu n’avait pas encore brisés. » Cependant Simplicianus lui répétait : « Je ne vous croirai pas et je ne vous mettrai pas au nombre des chrétiens, tant que je ne vous aurai pas vu dans l’Eglise du Christ. » Victorin répliquait en riant : « Ce sont donc les murailles qui font les chrétiens ?» Mais à mesure que sa foi s’affermit, le vieux rhéteur comprit qu’il devait renoncer à cette équivoque. Brusquement il dit à son ami : « Allons à l’Eglise, je veux être chrétien ». Simplicianus, transporté de joie, l’y accompagna sur l’heure ; en peu de temps, il fut instruit des principes de la religion, et bientôt il se fit inscrire pour la cérémonie du baptême. Cette nouvelle produisit partout une grande émotion : « Rome fut remplie d’étonnement et l'Eglise de joie. Les Superbes n’en
LES PAÏENS
pouvaient croire leurs yeux; ils s’irritaient et grinçaienl des dents, et séchaient de dépit. Mais votre serviteur, ô mon Dieu, mettait en vous toute son espérance, et ne daignait plus se retourner vers les vanités du siècle et les folies menteuses. » Une fois qu’il eut pris sonparti, rien n’arrètaplus Victorin.Lejourdu baptême, parégardpour son passé, les prêtres lui proposèrent de faire sa profession de foi à lmis clos, comme c’était l’habitude poulies néophytes que semblait devoir embarrasser un reste de respect humain. Mais il refusa, et voulut que la cérémonie fût publique, comme l’avait été son enseignement païen. « Quand il monta sur l’estrade pour prononcer la formule, tous les assistants qui le connaissaient de vue le désignèrent à leurs voisins, et l’on répéta son nom avec un bruit confus de joie : car tout le monde avait entendu parler de lui. Passant de bouche en bouche, partout retentit ce nom : Victorin ! Victorin! Ce cri avait éclaté soudain dans l’enthousiasme de tous les spectateurs ; mais bientôt l’on se tut pour l’entendre. Il prononça sa déclaration sincère avec une assurance merveilleuse : à l’écouter, tous les fidèles auraient voulu l’enlever pour le mettre au fond de leur cœur. » Cette conversion fameuse fut un grand succès pour les chrétiens, qui étaient encore à Rome et dans l’empire une minorité. Longtemps après, Augustin triomphait en rappelant cet effet de la grâce divine : « Le glorieux vieillard, qui pendant tant d'années n’avait cessé de défendre les idoles avec une terrible éloquence, Victorin lui-même n’a pas rougi de devenir enfant du Christ, de s’abreuver à ses sources, de courber la tête sous l’humble joug.de l’Evangile, d'abaisser son front superbe sous l’opprobre de la croix... On aimait à se rappeler que le diable avait fait du cœur de Victorin une forteresse inexpugnable, et que lalangue de Victorin, redoutable et pénétrante comme un dard, avait tué bien des âmes ; car les fidèles triomphaient