VICTOR! N
d’autant plus d’avoir vu l’homme fort enchaîné par notre Dieu. » Augustin, qui entendit raconter en détail par Simplicianus lui-même l’histoire du vieux rhéteur, fut vivement frappé de ces récits; et l’exemple de son célèbre compatriote contribua beaucoup à hâter sa propre conversion. Depuis le jour de sou baptême, Victorin mit tout ce qui lui restait de forces au service de sa foi. En 362, il renonça tout à fait à l’enseignement, par suite de l’édit de Julien qui interdisait aux chrétiens de professer la rhétorique. Mais il continua d’écrire. Il composa un Commentaire des Epitres de saint Paul, et diverses poésies d’inspiration biblique. Toujours belliqueux malgré son âge, il soutint de vives polémiques contre les Ariens et les Manichéens. Il devint une autorité dans l’Eglise et fut même élu évêque. Il mourut en 371, chargé d’ans et de gloire (1).
L’œuvre païenne de Victorin était considérable. Malheureusement, la partie essentielle, la plus intéressante à coup sûr, en est perdue : naturellement les chrétiens n’ont eu garde de nous conserver ces pamphlets dont ils avaient eu si peur, et qu’ils croyaient inspirés par le diable. De ce polémiste si redouté, de cet orateur si célèbre, il ne nous reste que des ouvrages d’érudition. Philosophie, rhétorique, grammaire et métrique, il avait touché à tout. Comme philosophe, ilavaitété attiré surtout par la doctrine néo-platonicienne, qui peu à peu l'achemina vers le christianisme, car elle admettait déjà la divinité du Verbe Eternel. Il avait traduit du grec en latin beaucoup d’ouvrages platoniciens, entre autres Ylsagoge de Porphyre, sans compter plusieurs livres d’Aristote, comme les Catégories et Y Interprétation. Il ne s’était pas contenté de traduire, il avait voulu
Cl) Saint Augustin, Confess ., VIII, 2 et 4-îi ; saint Jérôme, Vie. illustr., 101. — Les œuvres chrétiennes de Victorin, dont nous n’avons point à parler ici, sont réunies dans le tome VIII de la Patrologie de Migne.
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LES PAÏENS
encore expliquer, et il avait montré dans sa critique beaucoup de pénétration. On vantait ses remarques sur les Catégories d'Aristote, sur les dialogues philosophiques et les Topiques de Cicéron (1). Tout cela est perdu pour nous. Mais nous possédons encore son livre sur les Définitions et son commentaire sur Y Invention de Cicéron (2), où l'on ne relève, à vrai dire, rien de bien original : dans ces domaines, depuis si longtemps fouillés, il ne pouvait guère que suivre ses devanciers. Plus intéressant est son Art Grammatical , qu'on lit encore avec profit (3). C'est un gros ouvrage en quatre livres, dont le plan rappelle celui de Térentien : après de curieux chapitres sur l'alphabet, l’orthographe, la prononciation et la prosodie, Victorin arrive à la métrique proprement dite, qui remplit les trois quarts du traité, et il termine par une étude complète sur la technique des Odes d'Horace. Evidemment la matière de son A rt Grammatical est ordinairement empruntée à ses prédécesseurs : en ce genre d’études, après tant de siècles de recherches érudites, c’était presque une nécessité, et aucun auteur n'a pu s'y soustraire. Du moins, Victorin puise à de bonnes sources: il avait certainement lu Térentien, mais il suit surtout Aphtonius, qui lui-même avait copié Juba le Maure; c'est donc, en réalité, la doctrine de Juba que nous retrouvons ici. Cet ouvrage de Victorin est, d’ailleurs, bien ordonné et plein de renseignements précieux ; le jugement y est ferme;
(1) Saint Jérôme, Adv. Rufin., I, 16; saint Augustin, Confess ., VII, 9: VIII, 2 ; Boèce, in Uiceronis topica, p. 270 (Orelli) ; Cassiodore, Inst, d'v., II, s. fi. ; Exposit. in Psalm. II, p. 28; Isidore, Oriffin., II. 28, 25. — Cf. Koffmane, De Mario Victorino pk'losopJio. Breslau, 1880 ; Geiger, C. Victorinus Afier, ein neuplaton. Philos., Metten, 1889.
(2) Victorin, Explanationes (édition Halm, dans les Rketores lat. minor., p. 153 sqq.) ; De definitionibus (édition Stangl, Münich, 1888). — Cf. Cassiodore, Rhet., 10.
(.3) Victorin, Ars grammat'ca (dans les Grammat. lat. de Keil, VI, p. 1-184).