VICTORIN
le style net, souvent expressif, avec une liberté d’allure tout africaine ; et la personnalité de l’auteur, qui de temps à- autre intervient dans ces arides discussions, rend certaines pages assez vivantes.
On le voit, de l’œuvre totale de Victorin, nous n’avons plus aujourd’hui que des parties secondaires, des ouvrages tout à fait spéciaux, qui relèvent absolument de l’école. Si l’on voulait le juger uniquement d'après cela, on serait injuste envers lui. Il était sans doute un érudit, et, comme tel, il resta célèbre : Charisius et bien d’autres lui ont fait beaucoup d’emprunts ; et l’on a mis sous son nom respecté divers traités, surtout des manuels destinés à l’enseignement. Mais Victorin fut de plus très admiré comme orateur, comme philosophe, comme polémiste. Ce que fut le pamphlétaire et l’orateur, saint Jérôme et saint Augustin nous l’ont dit. Ce que fut le philosophe, des témoins compétents nous le font soupçonner : Boèce, Cassiodore, Isidore de Séville l’avaient en grande estime ; ils possédaient tous ses ouvrages dans leurs bibliothèques, et plus d’une fois ils les ont résumés ou commentés. Par cette variété d’aptitudes, et par son tour d’esprit, Victorin est comme une première ébauche d’Augustin ; pour conserver sa place aux premiers rangs des écrivains et des penseurs, il ne lui a peut-être manqué que de se convertir plus jeune.
Jusqu’à présent nous avons vu les ambitieux d’Afrique partir pour Rome. Mais depuis Constantin l’empire avait deux capitales : aussi, commence à se diviser, dès le milieu du ive siècle, le courant d’émigration littéraire. Déjà Lactance était allé professer à Nico-
LES PAÏENS
médie. Charisius est, à notre connaissance, le premier rhéteur africain qui s’établit à Constantinople. Il enseigna d’abord en Afrique, d'où sa réputation se répandit au loin. En 358, mourut Evanthius, le commentateur de Térence, qui occupait à Constantinople une des chaires de cette nouvelle université créée par Constantin : pour remplacer Evanthius, on fit venir Charisius (1). Celui-ci passa sans doute dans la capitale de l’Orient grec toute la seconde moitié de sa vie. Il a résumé son enseignement dans un ouvrage assez volumineux, qu’il dédia à son fils avec cette curieuse préface : « Mon cher fils, je veux te faire aimer la langue latine. L'Art grammatical a été perfectionné par l’industrie d'illustres savants; à mon tour, je l’ai traité en cinq
livres et je t’en fais don 11 dépend maintenant de toi
de montrer du zèle, de lire souvent mes travaux, où se fondent divers ouvrages, et de les fixer dans ta mémoire. L’avantage que t’a refusé la nature de ton pays natal, tu peux le conquérir désormais par ta fermeté d’âme (2). » Evidemment le jeune Africain, transplanté à Constantinople, savait mal le latin classique, et le père comptait surson encyclopédie pour gagner ce cerveau rebelle. Nous ne savons s'il réussit. En tout cas cet Art grammatical était plus propre à effrayer qu’à séduire un étudiant novice. Dans cette longue compilation en cinq livres, Charisius a fait entrer toute sa science d’école, toutce qu'il avait appris en lisant Pline, Cominianus, Marcius Salutaris, Palémon, Romanus et bien d’autres. Ce traité, peu original en lui-même, est, de plus, assez mal ordonné ;et, s’il a pour nous quelque intérêt, c’est qu'il nous a conservé bien des fragments
(J) Saint Jérôme, Chronic. ad ann. 338 : « Euanthius... Constantinopoli diem obit: in eu jus locum ex Africa Charisius adducitur. » — Ct. Usener, Rhein. Mus., XXIII, p. 492.
(2) Charisius, Ars grarnmatica, Prae fat. (Keil. Grammat. lat,, b 1 sqq.)