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SERVIUS LE MAURE

tout aux observations sur le style, aux notes de grammaire et de rhétorique. Dans la seconde, ces remarques de détail sont complétées par des renseignements historiques, par d’intéressantes dissertations sur les légendes, la religion, lesinstitutions del'ancienne Rome, sur le vieux latin et la littérature des premiers siècles. On admet généralement de nos jours que, seul, le petit Commentaire serait l’œuvre authentique de Servies ; l’autre, le travail vraiment original, serait l’œuvre anonyme de quelque grammairien qui aurait complété à sa façon le travail de son devancier (1). Mais cette supposition nous parait peu justifiée : dans cette hypothèse, on s’explique mal comment un érudit, qui avait tant de choses adiré sur Virgile, n’aurait pas tenté de le dire pour son compte, comment il aurait gardé l’anonyme, et se fût résigné à cette besogne ingrate de compléter un livre de classe, de commenter un commentateur. N’est-il pas plus naturel de penser que les deux éditions sont également l’œuvre de Servius ? Il était très jeune, nous dit Macrobe, quand il publia ses premières études sur Virgile; au temps des conversations que nous rapportent les Saturnales, il continuait ses recherches sur son poète ; plus tard, en pleine possession de sa science et de son talent, il reprit son travail de jeunesse, le compléta et l’enrichit de son expérience nouvelle. En réalité, le Servius que nous peint Macrobe est bien l'homme d’esprit ouvert, le critique sagace, curieux de légendes, d’institutions et d’histoire, que révèle le grand Commentaire sur Virgile. Servius le Maure consacra toute sa vie au poète de l'Enéide. 11 utilisa naturellement les recherches de ses prédécesseurs, de Suétone, de Probus, d’Asper, d’Urbanus, d’Ælius Donatus, d'autres encore. Mais il sut

(1) Cf E. Thomas. Essai sur Servius , Paris, 1880; Thilo, Préface de son édition critique ; Teuffel, G esc h: der rom. LU., § 43t.

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choisir, apprécier, classer ce qu'il empruntait; et il y ajouta le résultat de ses longues études personnelles. Ainsi s'est formé peu à peu ce précieux commentaire, où la plus vaste et la plus solide érudition se coordonne avec aisance sous la main d'un homme d’esprit et de goût, et où le style, toujours élégant et ferme, s’égaie assez souvent de notes plus personnelles, de quelques brusqueries d’expressions: répertoire inépuisable de renseignements curieux sur la langue courante, sur les vieilles traditions grecques et italiques, sur la religion et l’ancienne organisation de Rome.

Tout en poursuivant ces études si complètes et si neuves sur Virgile, Servius s'occupait aussi de grammaire et de métrique. Nous possédons encore de lui un Commentaire sur Y Art grammatical d’Ælius Donatus, rhéteur célèbre du temps de Victorin; un traité sur les Finales , adressé à un certain Aquilinus ; enlin un petit livre intitulé Les cent mètres (1). Le dernier de ces trois ouvrages est de beaucoup le plus intéressant; Servius l’a dédié à son compatriote Albinus le jeune, qui avait été son camarade à l’université, et qui avait le goût des lettres comme son père et son aïeul. Dans sa préface, où il rend hommage à ces nobles traditions de la famille des Albinus, l’auteur expose l'objet de son travail : « 11 serait peut-être audacieux, dit-il, mais il serait exact d’appeler ce livre Les cent mètres. Car tel est le nombre des mètres que j’explique ici, aussi brièvement que je l'ai pu » . C'est en effet l'intérêt de ce petit traité : au lieu des énormes compilations où se plaisaient les grammairiens du temps, nous trouvons ici résumée, en quelques pages sobres et claires, toute la théorie de la versification classique; et, à l'appui de ce qu'il avance, l’auteur cite toujours des exemples, qu’il fabrique luimême ; l’ensemble est agréable et de lecture facile. Ces

(1) Keil, Grammat. tat., IV, 404 ; 449: 4 .46.

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travaux de métrique et de grammaire accrurent encore la gloire de Servius. Aux siècles suivants, on lui attribua Hivers traités qui pour la plupart étaient des résumés de ses livres authentiques : par exemple, les Remarques sur Douât ; l’opuscule sur les lettres, les syllabes, les pieds, les accents et la ponctuation; un livre sur les finales des mètres ; un autre sur la métrique d’Horace ; et plusieurs petits glossaires gréco-latins, encore utiles à consulter pour les études de philologie comparée (1). Mais tout cela n’est que la menue monnaie de Servius. Dans ces traités apocryphes, qui attestent sa popularité, on retrouve souvent ses idées, mais non la sûreté de sa science et son bon goût. D’ailleurs, pour connaître le vrai Servius, il ne faut même point l’aller chercher dans ses ouvrages authentiques de grammaire, il faut en revenir toujours au fameux Commentaire sur Virgile.

L’originalité d’Aurélius Victor parmi les rhéteurs africains de ce temps, c’est tout d’abord d’avoir repris les traditions de Florus, et de s’être tourné vers 1 histoire. Mais ce n’est point là sa seule originalité.

Victor l'Africain, comme il est appelé sur les manuscrits, naquit sans doute aux environs de Leptis ; car il aime à se dire compatriote de Septime Sévère. Il était fils de paysans, et il eut l’esprit de ne jamais rougir de son humble origine. C’est lui-même qui nous renseigne sur sa famille : «Jesuisnéà la campagne, dit-il, mon père était un pauvre laboureur illettré. Mais j’ai su me tirer d’affaire jusqu’ici ; et, pour ennoblir ma vie, je n'ai

(1) Id., IV. 468 ; 475 ; 486. — Cf. Loewe, Prodrom. corpor. glossar. lut., Leipzig, 1876, p. 200.

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compté que sur l’étude (1) ». Il entra de bonne heure dans la carrière politique et remplit différentes charges.. En même temps, il s'occupaitde recherches historiques. En 361, il venait de terminer son travail sur les empereurs romains et il servait comme officier à Sirmium en Pannonie, quand Julien passa par là. Ce prince le remarqua, le fit venir à son quartier-général, et, bientôt après, le nomma gouverneur delà Pannonie inférieure ; il le tenait en si grande estime qu’il lui fit même élever une statue de bronze. Ces hautes fonctions administratives et sa réputation d’écrivain avaient fait d’Aurélius Victor un personnage important. Plus tard, sans doute en 392-393, il fut préfet de Rome. Il était bien en cour auprès de Théodose et nous possédons encore la dédicace d’un monument consacré par lui à cet empereur (2).

Ce paysan africain ne s'était élevé si haut que par son mérite. C’était un homme d’un beau caractère et d’une probité rigide. Suivant Ammien Marcellin, qui n’est point toujours tendre dans ses jugements, « il pouvait servir de modèle par sa vertu (3) ». Victor était païen ; comme tel, il admettait les prodiges et n’aimait pas les nouveautés religieuses : cela put contribuer à lui attirer la faveur de Julien. Mais c'était un de ces païens qui par leur profonde honnêteté faisaient le désespoir des chrétiens. Le sentiment de l’honneur lui tenait lieu de foi positive : « C’est en vain, dit-il, que tout vous réussira : si l'honneur est compromis, qui donc peut être heureux ? S’il est sauf, tous les maux sont supportables (4) ». Du passé, il ne voulait voir que les grandeurs ; et il croyait à la vertu moralisante de l'étude. Il

(1) Aurélius Victor. Caesar., 20.

(2) Ammien Marcellin. XXI, 10, 6 ; Corpus inscr. lat.. VI, 1186.

(3) « Virum sobrietatis gratia, aemulandum. » (Ammien. Marcel lin. XXI, 10. 6.)

;4) Aurélius Victor, Caesar.. 28 ; cf. 5.

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plaçait au-dessus de tout la gloire littéraire : « Les arts libéraux ont tant de puissance que la cruauté d'aucun tyran ne peut nuire à la renommée d’un écrivain. Vouloir anéantir ses œuvres, c'est lui rendre hommage, et se vouer à l’exécration publique. Les contemporains, et surtout la postérité, pensent que, pour tenter d'étouffer le génie, il faut être un brigand ou un fou (1) ». Il estimait qu’il était du devoir d’un empereur d'avoir un esprit cultivé; mais, chez tous, la vertu doit s’allier au savoir. Etre à la fois honnête et savant, telle est la clef du bonheur : « Au début, la pratique du bien semble pénible: mais, par l’habitude, elle devient une volupté et une jouissance (2) ». 11 y a de la grandeur dans ce paganisme renouvelé des stoïciens ; et Victor semble avoir toujours réglé sa conduite sur cette conception de la vie.

11 admirait et s’efforçait d'imiter les vertus des anciens temps ; mais à bien des traits l’on s’aperçoit qu’il n’est pas un Romain de Rome. Par exemple, il se plaît à faire remarquer que presque tous les bons empereurs ont été des provinciaux : « Jusqu’ici, dit-il, ce sont des Romains ou des Italiens qui ont gouverné l’empire ; maintenant, c’est le tour des étrangers; et peut-être, comme autrefois Tarquin l'Ancien, furent-ils bien meilleurs que les premiers. Moi, du moins, d’après tout ce que j’ai lu ou entendu raconter, je suis absolument convaincu que la ville de Rome doit surtout son regain de vigueur à la vertu de ces étrangers dont le talent s’est greffé sur la vieille souche romaine (3) ». De toutes les provinces, celle qu'il préfère, c’est naturellement l’Afrique, son pays natal, qu’il adorait et dont il était fier. Au-dessus de tous les empereurs il place son grand compatriote Septirne Sévère, dont il a tracé avec com-

(1) Id., 20. — Cf. 28 ; 39-42.

(2) Id ., 20. — Cf. 8 et 19.

(3) Id., 11 .

plaisance un long et beau portrait. Il profite de l’occasion pour vanter la gloire de l’Afrique, si fertile en talents : * A mon avis, dit-il, notre race est privilégiée et comme prédestinée, tant elle est féconde en gens de mérite; et tous ces enfants qu’elle a produits et formés, elle les voit arriver aux plus hautes situations. Citons comme exemple Sévère lui-même, dont personne dans la République n'a surpassé la gloire ». Il s’enorgueillit de la prospérité de Carthage, s’attendrit en racontant les misères de la grande ville, et maudit ceux qui lui ont fait du mal : « Carthage, l’ornement de la terre, et les plus belles parties de l’Afrique furent dévastées, pillées, brûlées par ordre de Maxence, tyran farouche et sanguinaire, plus ignoble encore par ses débauches, avec cela, tremblant et lâche ». Au contraire, il vante avec enthousiasme la générosité de Constantin, qui avait relevé et embelli la vieille cité numide de Cirta, devenue Constantine. Il pousse le patriotisme local jusqu'à célébrer le grand ennemi de Rome ; pour faire l'éloge de Probus, il déclare que ce fut « presque un autre Hannibal ». Et il rappelle à ce propos que l’illustre général carthaginois a été et reste encore le bienfaiteur du pays ; car c’est Hannibal qui a fait planter par ses soldats ces admirables bois d’oliviers qui sont une des richesses de l’Atlas. Ces traits complètentbien La physionomie d’Aurélius Victor; en ce païen décidé, admirateur des Romains d'autrefois,, subsiste le patriotisme africain (1).

Avec cette tournure d’esprit et cette préoccupation du passé, on ne peut s’étonner qu'il ait été attiré vers l'histoire. Il choisit un sujetaussi vaste qu’intéressant : les Annales de l’empire romain, depuis Auguste jusqu’à l’avènement de Julien. L’ouvrage avait été composé, en grande partie, pendant les dernières années du

(I) Id., 20 ; 37 ; 40.

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règne de Constance, qui y est appelé « notre prince », et qui y est loué parfois comme on loue les vivants. Mais il ne fut terminé et publié que plus tard : car dans les dernières pages, l’auteur critique assez sévèrement la faiblesse de Constance à l'égard de ses ministres (1). Le livre parut sans doute au début du règne de Julien, dans les derniers mois de l'année 3G1. Aurélius Victor s’était proposé de continuer Tite-Live, en s’aidant de- Suétone, de Tacite, et d’un vaste recueil de biographies d’empereurs qui est aujourd’hui perdu, mais où ont puisé Eutrope et les rédacteurs de Y Histoire Auguste (2). Saint Jérôme et Paul Diacre, faisant allusion à ce grand ouvrage d’Aurélius Victor, l'appellent simplement. Histoire de Victor (3). C’est là évidemment une abréviation; d’après les manuscrits, on peut rétablir ainsi le titre complet : « Histoire des empereurs, depuis Auguste Octavien, c’est-à-dire depuis la lin de Tite-Live, jusqu’au dixième consulat de Constance Auguste et au troisième consulat de Julien César ». Ce dixième consulat de Constance et ce troisième consulat de Julien se rapportent à l’année 360: Victor avait donc poussé son récit jusqu’à la période tout à fait contemporaine. Malheureusement cette Histoire des empereurs ne nous est point parvenue sous sa forme originale. Nous n’en avons que des extraits, souvent même abrégés et mutilés par des compilateurs. Aussi, pour juger Aurélius Victor, est-il indispensable de distinguer très nettement ce qui lui appartient.

On lui a longtemps attribué quatre ouvrages distincts, qui sont joints sur un manuscrit :

1° Un opuscule sur les Origines du peuple romainy

(1) Id., 34 et 42. — Cf. 13 et 28.

' (2) Cf. Enrnann, Philologus, 1883 ; Mommsen, S Hz. der Berlin. Ahad.. 1884.

(3) Saint Jérôme, Bpist,, X, 3; Paul Diacre, Gest. Longobard.,.

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depuis ses ancêtres mythiques Janus et Saturne. C'est un recueil de légendes sur Saturne, Janus, Faunus, Evandre, Latinus, Enée, Ascagne et les rois Albains : compilation verbeuse et pédante, encombrée de dissertations et de citations (1) ;

2° Les Hommes illustres de la ville de Rome, collection de quatre-vingt-six biographies, rangées à peu près par ordre de date, depuis Procas et Romulus jusqu'à Antoine et Cléopâtre. On trouve dans ce livre des renseignements de valeur, empruntés surtout aux Hommes illustres d'Hygin, qui lui-même avait suivi Yalerius Antias, Varron, Cornélius Nepos et Tite-Live. Mais la mise en œuvre est maladroite ; le style est sec et lourd (2) ;

3 Les Césars , en quarante-deux chapitres, recueil de biographies d'empereurs, depuis Auguste jusqu'à Constance et Julien. Cette collection est très inégale : à côté de pages assez arides qui sont de simples sommaires, on y rencontre des morceaux de grand mérite, écrits d’un style concis et pittoresque ;

4» Un L'pitome , qui porte comme sous-titre : « Vie et caractère des empereurs romains, extraits des livres d'Aurélius Victor, depuis César Auguste jusqu'à l'empereur Théodose ». C est un recueil analogue au précédent, mais encore plus inégal, et, dans l'ensemble, bien inférieur (3).

Si l’on examine de près et si l'on compare entre eux ces quatre ouvrages, on arrive à cette conclusion que les deux premiers sont apocryphes, que le troisième a été formé presque entièrement avec des extraits authentiques d'Aurélius Victor, et que le quatrième ren-

(1) Liber de orig. gentis roman., édition Sepp. Eichstadt, 1883.

(2) De viris illustr. urbis Romae, édition Keil, Iireslau, 1872.

(3) Pour les Caesares et l 'Rpitome, voyez l’édition . Schroter, Leipzig, 1829-1831.

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ferme aussi, dans les premiers chapitres, des fragments de sa grande Histoire (1).

Les livres sur les Origines et sur les Hommes illustres ne sont point de Victor, pour plusieurs raisons. D’abord, il ne s’était pas occupé de la période antérieure à la fondation de l’empire. Ensuite, ces deux ouvrages ne présentent aucune analogie de ton ni de style avec les biographies d’empereurs qui appartiennent sûrement à Aurélius Victor. D’ailleurs, on s’explique aisément ■d’où est venue la confusion. Un grammairien du temps des invasions barbares entreprit une sorte d'encyclopédie biographique de l’histoire romaine. Pour simplifier sa tâche, il se contenta de reproduire, en les abrégeant, trois ouvrages antérieurs, dont les premiers étaient anonymes : le livre des Origines , les Hommes illustres du temps de la République, et V Empire d’Aurélius Victor. A l’ensemble il donna ce titre qu’on lit encore sur un manuscrit : « Origines du peuple romain depuis ses fondateurs Janus et Saturne, avec la suite •des rois, jusqu’au dixième consulat de Constance : ouvrage composé, au début, d’après Verrius Flaccus et Valerius Antias, puis d'après les Annales des Pontifes, d’après Cincius, Egnatius, Verratius, Fabius Pictor, Licinius Macer, Varron, César, Tubéron, et tous les vieux historiens ; enfin, d'après le témoignage des modernes, c’est-à-dire de Tite-Live et de Victor l’Africain ». On le voit, pour tout ce qui concerne les légendes primitives, la Royauté et la République, c’est-à-dire pour la matière des Origines et des Hommes illustres, l’auteur de la collection se recommande des vieux auteurs, complétés par Tite-Live ; c’est seulement pour la période impériale qu’il fait des emprunts à Victor.

(1) Il nous est impossible d’admettre, comme Te.uiTel (G-esch.der rom. Lit., § 414, 2), que les Caesares soient l’ouvrage original de Victor, Dans. :cette hypothèse, on ne saurait s’expliquer les inégalités et les contrastes de tout genre que présente le livre.

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Et nous en avons la preuve formelle dans cette note qui figure sur le manuscrit, et qui marque nettement la séparation : « Ici finit la première partie de l'ouvrage. Maintenant commence la seconde partie, qui est tirée d'Aurélius Victor. »

Au contraire les Césars sont nettement attribués à Victor. Et YEpitome nous est donné comme un « recueil d’extraits », comme un « abrégé » de son Histoire. Mais ici se présente une nouvelle difficulté. Si les Césars étaient vraiment l’ouvrage original, YEpitome , qui est toujours désigné comme un « abrégé des livres de Victor », serait donc un abrégé des Césars. Or ce n'est pas le cas. Dans la plus grande partie de Y Epitome, le style n’est pas le même que dans les Césars ; et, pour' le fond, entre ces deux ouvrages, on ne constate de rapports évidents que dans la biographie des premiers empereurs, d’Auguste à Domitien. En réalité, YEpitome ne suit Aurélius Victor que pour les onze premiers chapitres : à partir du douzième, il puise à d'autres sources. Et de la comparaison de ces premiers chapitres avec les parties correspondantes de l’autre ouvrage, il résulte que les Césars sont simplement un recueil de fragments de Victor : autrement, l'on ne saurait s’expliquer que sur certains points, par exemple pour le règne d’Auguste, l’abrégé soit beaucoup plus complet. Il suffit, d’ailleurs, de lire avec attention les Césars , pour y trouver une nouvelle preuve, toute littéraire mais non moins forte, à l’appui des précédentes : on constate une étrange disproportion dans le développement ; de simples sommaires précèdent ou suivent de longs portraits complets. Le vrai caractère de ce livre des Césars est nettement précisé par le titre qu’il porte dans notre unique manuscrit : « Abrégé des Histoires de Victor (1). »

fl) a Aurelii Victoris Mstoriae abbreviatae » (manuscrit de Bruxelles, n° 9757).

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D’où cette conclusion: le grand ouvrage d’Aurélius Victor n'existe plus dans son ensemble ; mais nous en avons de très nombreux fragments, ceux-là mêmes qui composent les onze premiers chapitres de YEpitome et tout le recueil des Césars.

Il était indispensable de bien élucider cette question de critique avant de se prononcer sur la valeur d’Aurélius Victor comme historien. C’est pour avoir négligé ces préliminaires que l'on a porté sur lui des jugements si contradictoires : on n'a pas eu de peine à relever, dans ce que nous possédons de son oeuvre, beaucoup d'incohérences, de singuliers disparates, une absence totale de composition et de proportion ; en même temps, tous ceux qui l’ont lu ont été frappés de ses mérites de style et lui ont reconnu du talent. Mais, si nous n'avons de lui que des fragments, on voit que la contradiction disparaît. Naturellement, d’après une série de morceaux détachés et souvent altérés, on ne saurait juger un grand ouvrage d’histoire. Mais de son œuvre, si mutilée qu’elle soit, nous possédons assez pour qu’il soit permis d’apprécier l’écrivain et d’observer ses tendances.

D’abord il est bien évident qu’Aurélius Victor avail traité l’histoire en rhéteur ; et, sur cela, on ne doit point le condamner à priori , car c’est le cas de plusieurs historiens de génie, de Tacite tout le premier. Dans les fragments de Victor, le rhéteur se trahit sans cesse au tour oratoire, à la recherche de l’effet, au goût des morceaux brillants et des portraits, à l’habitude de disserter à propos des faits. En ce rhéteur historien, il y avait aussi du philosophe : ce qui ne doit point surprendre, étant donné ce que nous savons de son caractère. Il n’était point de ceux qui content simplement pour conter. 11 cherchait la raison des choses et ne craignait point de juger les événements et les hommes. S’il arrive à Dioclétien, qui, on le sait,

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organisa définitivement le inonde romain en monarchie et prépara, le Bas-Empire, Aurélius Victor ne manque pas de remarquer que ce vaniteux Dioclétien était un parvenu : « C’était un grand homme, dit-il, mais il avait bien des défauts. Il fut le premier empereur qui porta un manteau brodé d’or, des chaussures de soie rouge étincelantes de pierreries : magnificence indigne d’un citoyen de Rome, et qui trahissait une âme orgueilleuse et vaine. Il alla bien plus loin encore. Il fut le premier des empereurs, sauf Caligula et Domitien, qui se fit officiellement appeler Seigneur, invoquer et adorer comme un dieu. Cet exemple prouve, autant que j'en puis juger, que les parvenus, une fois qu’ils se sont élevés de la condition 1a, plus basse aux plus hautes dignités, ne savent dominer ni leur orgueil, ni leur ambition.... Leur âme, autrefois sevrée, devient insatiable de pouvoir, comme une longue diète pousse à l'intempérance (1). » Mais si le caractère est naturellement bien trempé, l'homme peut profiter beaucoup de l’adversité ; l’exemple des princes Illyriens prouve que « par les épreuves du malheur on acquiert l’expérience et la vertu. Au contraire, ceux qui n'ont jamais connu l’infortune jugent du mérite d’après la richesse et se trompent souvent (2) ». Presque à chaque page d Aurélius Victor, on retrouve ces préoccupations de moraliste. C’est d'après ces principes austères qu’il apprécie les divers empereurs ; même dans le portrait de son cher compatriote Septimé Sévère, il n'hésite pas à condamner la faiblesse que montra souvent ce prince dans sa vie privée (3j. Toujours le philosophe domine et juge les faits de l’histoire.

Aurélius Victor était aussi un écrivain original. Comme les grands prosateurs de son pays, comme saint

(1) Caesar., 39.

■ (2 -)Ibid.

(3) Caesar., 20.

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Augustin, son contemporain, il a un style à la fois bizarre et puissant. Il dispose d’un riche vocabulaire, et ne se laisse guère arrêter par la grammaire ou des scrupules de goût. Il aime le relief, la couleur, et y sacrifie tout. Il sait voir et faire voir. Souvent, d'un trait, d'une anecdote, il peint un personnage et le rend vivant. Quelques-uns de ses portraits, par exemple ceux de Trajan, de Titus et de Sévère, sont esquissés de main de maître (1). En deux ou trois pages nerveuses, il dessine le règne de Vespasien ou de Marc-Aurèle (2). En quelques lignes, il caractérise l’époque des trente tyrans : « Dès lors les ambitieux se soucièrent plus de commander à leurs concitoyens que de vaincre l’étranger. Ils s’armèrent les uns contre les autres et précipitèrent l’empire dans un abîme de maux. On vit se ruer sur le pouvoir, pêle-mêle, gens de bien et coquins, nobles et inconnus, même beaucoup de barbares : c’est que tout était désordre et confusion ; personne n’était maintenu à sa place ; chacun se croyait permis, à la fa* veur des troubles, d’usurper les fonctions d'autrui, fûtil incapable de les remplir, et dût-il les déshonorer par sa honteuse ignorance. Ainsi la fortune, ouvrant les voies à la licence, poussait les mortels sur la voie funeste des passions; en vain la vertu s’opposait au mal, comme un rempart; bientôt le vice dompta presque tout le monde; et l’on vit les derniers des hommes, des gens sans éducation, diriger l’Etat (3). » On rencontre souvent dans les Césars , de ces morceaux brillants et justes, pleins de choses, pressés de style et colorés, qui éclairent une physionomie d’homme ou une époque historique.

Par la façon dont il a compris l’histoire, par sa préoccupation de philosophe et de moraliste, par la concision

(1) Id., 10 ; 13 ; 20.

(2) Id., 9 et 10.

(3) Id., 24.

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et l'éclat de la forme, Aurélius Victor rappelle évidemment Salluste et Tacite, que d’ailleurs il imite quelquefois. Par le détail du style, il est bien d'Afrique : il est de la famille de Florus, d'Apulée, d'Augustin. Il a de l'âpreté, du mordant, peu de goût, un réalisme assez cru, un sens aigu du pittoresque, de la force et de l’audace. A côté d'incohérences dont ses abréviateurs seuls sont responsables, il montre bien du talent dans certains fragments des Césars : si son Histoire des Empereurs nous était parvenue intacte, sans doute l’Afrique aurait «n lui son Tacite.

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