CHAPITRE X
LES DERNIERS AUTEURS PAÏENS D’AFRIQUE. — LES SATUR- NALES DE MACROBE. — MARTIANUS CAPELLA ET LES NOCES DE MERCURE.
En face des chrétiens qui se préoccupaient avant tout d’organiser la société nouvelle et d’assurer l'avenir, les lettrés païens d’Afrique s’étaient de plus eu plus asservis au passé. Insensiblement ils avaient détourné les yeux du spectacle de la vie contemporaine, et s’étaient condamnés à n’avoir d’autre horizon que celui de l’école. Sauf quelques rares exceptions, comme Victorin ou Aurélius Victor, c’étaient des gens à l’esprit un peu étroit, trop esclaves delà tradition, plus curieux des mots que des idées. Mais ils avaient la foi, ils défendaient vaillamment l’héritage de la civilisation classique, et, pour tout ce qu’ils nous ont conservé, nous leur devons bien quelque reconnaissance. Après tout, cette érudition africaine, considérée dans son ensemble, a quelque grandeur; et elle tient une place importante dans la littérature latine des derniers siècles. Ces savants du pays d'Atlas, depuis le temps des Antonins, forment une longue série ininterrompue où, de génération en génération, se transmet et s accroît le dépôt des connaissances. Tous ces Africains lisent et citent surtout leurs compatriotes : de Térentien ou de Juba relèvent Victorin et Servius, plus tard Augustin et Pompée le Maure ; Apollinaire et Fronton ont pour
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élèves Porphyrion et Aulu-Gelle; Aulu-Gelle, à son tour, est souvent mis à contribution par Nonius, qu’a bien connu Priscien. Au moment où le christianisme l'emportait définitivement, début du vc siècle, toute cette science des écoles africaines a été condensée en deux gros ouvrages, aussi curieux de forme que riches de matière, et dont les auteurs sont les derniers païens de la région : les Saturnales de Macrobe et les Noces de Martianus Capella.
Macrobe, qui fut témoin des premières invasions barbares, vivait à la fin du ive siècle et au commencement du ve. Tout à fait contemporain de saint Augustin, nous ne doutons point qu’il ne fût aussi son compatriote. Il déclare lui-même qu’il était d’origine provinciale:» Je suis né, dit-il, sous un autre ciel, et je ne connais guère le bon latin classique (1) ». On a parfois prétendu qu’il était originaire de quelque pays d’Orient. Mais cette hypothèse est démentie par bien des faits. D’abord il connaît surtout les auteurs latins, et il les trouve supérieurs aux Grecs, ce que u’a jamais accordé un Grec. De plus, il savait mal la langue hellénique; presque toujours il cite de seconde main, souvent d’après des traductions, et il ne comprend qu’à moitié les écrivains d’Athènes et d’Alexandrie (2). Au contraire, il se rattache à l’Afrique par ses préférences et ses ten-
(1) Macrobe, Sat., Praefat., 11-12 : « nos sub alio ortos caelo Latinæ lingnæ vena non adjuvet.... ; in nostro sermone nativa Romani oris elegantia desideretur » (édition Eyssenhardt, Leipzig, 1868).
(2) Cf. Wissowa, De Macrob. Saturn. fontibus, Breslau, 1880, p. 15 sqq.
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dances littéraires, par tout ce que nous savons de sa vie. Il a lu Cornutus, Fronton et Apulée (1) : il imite sans cesse Aulu-Gelle. Sa langue et son style, génie à part, rappellent saint Augustin. Il admire beaucoup Servius le Maure et les Albinus d’Hadrumète, qu’il met en scène dans ses Saturnales. Il fut gouverneur de Carthage, et vers la même époque un certain Macrobe, sans doute un de ses parents, était évêque des donatistes à Hippone (2). Tout porte à croire que l’auteur des Saturnales était originaire, lui aussi, des environs d’Hippone.
Il remplit de grandes fonctions administratives (3). En 399-400, comme lieutenant d'un préfet du prétoire, il gouverna l’Espagne, puis la Gaule. En 409-410, il fut proconsul à Carthage ; il dut être alors en relations avec saint Augustin, qui était une puissance, et dont nous possédons encore beaucoup de lettres adressées à ses prédécesseurs et à ses successeurs. En 422. nous le trouvons à Rome, comme grand chambellan de l'empereur. Peut-être s’est-il, sur le tard, converti au christianisme. Mais dans ses ouvrages il est un païen décidé (4). Pendant les divers séjours qu’il fit à Rome, il vécut surtout dans le cercle aristocratique des Symmaques, des Prétextats, des Nicomaques, des Albinus, qui tous étaient les entêtés partisans et les défenseurs de la vieille religion. Dans sa jeunesse, il avait connu le plus célèbre des Symmaques, l’orateur, dont une lettre lui est adressée (5). Plus tard, il dédia l'un de ses ouvrages à un autre Synimaque, le fils ou le petit-fils du précédent. Les deux familles restèrent longtemps en relations d’a-
(1) Macrobe, Sa(., V, 1. 7 ; 19, 3 ; VII, 3, 24.
(2) Saint Augustin. Epist. 108.
(3) Cod. Theod., VI, 8, 1 ; VIII, 3, 61 ; XI. 28, 6 ; XVI, 10, 19. — Cf. Tissot, Fastes de la province romaine d’Afrique, p. 284.
(4 ) Sat., I. 12, 8 ; 17, 1 sqq. ; 24, 1 etc.
(5) Symmaque, Epist., IX, 21. — Cf. Macrobe, Bat. , 1 1, .
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mitié ; et sur un manuscrit nous voyons un Macrobe et un Symmaque s’associer à Ravenne pour donner une édition critique du Commentaire sur le Songe de Scipion. En cent endroits des Saturnales se marque l’admiration de l’auteur pour ces illustres païens du temps de Théodose. Macrobe lui-même, qui cependant parle de tant de choses, ne daigne point mentionner le christianisme, et, dans ses longs chapitres d'exégèse mythologique, il laisse voir une vive sympathie pour le paganisme. Il se piquait de philosophie, et, comme beaucoup de ses contemporains, il s’était fait une religion de la doctrine néo-platonicienne. 11 y trouvait le principe d’une morale élevée, et il justifiait sa croyance par la profonde honnêteté de sa vie. Il était de ces païens modèles qui, à force de vertu, tâchaient de prouver qu’on pouvait se passer du christianisme. Comme autrefois Sénèque, il prêchait la fraternité humaine et défendait avec éloquence le droit des esclaves (1). Il accomplissait scrupuleusement tous ses devoirs. S’il s'est fait auteur, c’est avant tout pour l’instruction de son fils. Cette affection active se montre bien dès les premiers mots delà préface des Saturnales : « Mon fils Eustache, dit-il, de tous les sentiments naturels que nous apportons en cette vie, aucun n’est plus fort que notre tendresse pour nos enfants. Notre préoccupation principale est de leur donner une bonne éducation et une solide instruction. En cas de succès, les parents sont au comble de la joie ; dans le cas contraire, c’est leur plus grand chagrin. Voilà pourquoi, moi aussi, je mets audessus de tout, le souci de ton instruction (2). » C’est pour son lils que Macrobe a composé, et c'est à son fils qu’il a dédié ses deux grands ouvrages : le Commentaire ■et les Saturnales.
(1) Sat., I, 11, 2-üO.
[2) Jd. Praefat., 1-2. — Cf. Comment, in Sornm. Scip. , I, 1.
1IACR0BE.
Philosophie, science, histoire, littérature, Macrobe avait tout étudié. C’était un esprit curieux et avide qui voulait tout embrasser. Il s’est moqué avec esprit des pédants qui prétendaient réduire toute la critique à l’analyse des mots : « Dans Virgile, dit-il, on trouve une riche matière. La plupart de nos gens d’école ne s’y arrêtent point et passent dédaigneusement, comme si un grammairien devait borner son ambition à l'explication des termes. Tous ces beaux messieurs ont tracé des limites à la science, et par leurs formules l’ont enfermée dans une enceinte analogue au pomérium des villes. Si quelqu’un s’aventure au delà, on crie au sacrilège, comme s’il avait risqué un regard dans le temple de la Bonne-Déesse qui est interdit aux hommes. Mais nous, qui ne voulons point abêtir ainsi Minerve, nous pénétrerons dans le mystérieux sanctuaire, nous chercherons la clef de ces pensées qu’on nous dérobe, et nous ouvrirons les portes toutes grandes à l’admiration des connaisseurs (I ). » Telle est l’originalité de Macrobe parmi les érudits des derniers temps de l’empire : il s’intéresse aux choses et aux idées autant qu’aux mots; loin d’être purement verbale, sa critique s’étend à presque tous les objets de la curiosité humaine. Des trois ouvrages que nous possédons de lui, un seul est uniquement grammatical : c’est son traité « Sur les différences et les rapports du verbe en grec et en latin », qui est dédié à l’un des Symmaques, et dont nous n’avons d'ailleurs qu’un abrégé, utile à consulter pour la comparaison des deux langues classiques (2). Le second ouvrage, le Commentaire , en deux livres, sur le Songe de Scipion , a beaucoup plus de portée. D’abord il nous a conservé cet admirable épisode de la République de Cicéron, où
(1) Sat., 1,24, 12-14.
(2) Macrobe, De d\fer. et societ. graec. latinique verb. (dans les Grammat. lat. de Keil, V, 599 sqq.).
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Scipion Emilien, lors de sa première campagne d'Afrique, voit en songe son aïeul le premier Africain et son père Paul-Emile qui lui décrivent le système du monde et les récompenses réservées aux justes dans l’autre vie. De plus, le Commentaire deMacrobe est, en lui-même, très précieux pour nous: car il résume toutes les théories de la science antique sur l’astronomie, l'astrologie, la physique céleste et la métaphysique. Ce traité nousmontre surtout àl’œuvre le philosophe néo-platonicien. Les sept livres des Saturnales, beaucoup plus variés d’aspect, présentent un intérêt plus général et ont en même temps une valeur littéraire : à ce double titre, ils méritent de nousarrêter.
Les Saturnales nous rapportent une série de conversations qui sont censées avoir eu lieu vers 384 ; mais l’ouvrage fut rédigé assez longtemps après, sans doute dans les premières années du ve siècle. L’auteur nous explique nettement l’origine et l’objet de son livre ; à l’usage de son fils et des jeunes gensstudieux, il a voulu condenser le meilleur de ses lectures et de ses recherches en tout genre. Macrobe s’est donc proposé d’être utile, et, comme tant d’autres de ses compatriotes, il unit le sens pratique à la plus insatiable curiosité : « Mon fils, dit-il, pour compléter ton instruction, j’ai pensé qu’il valait mieux te mettre entre les mains un abrégé, que de te laisser te perdre en longs détours. Impatient de te voir au but, je n’attends point que tu t'en approches par tes seuls efforts personnels, par ton zèle et par tes veilles ; mais je veux te faire aussi profiter de mes lectures. De tout ce que j’ai recueilli, depuis ta naissance et même' avant, dans les divers volumes grecs ou latins, de tout cela je veux faire ton bagage de connaissances. Ce sera, pour ainsi dire, tesprovisions littéraires. Quand tu auras besoin soit de ces renseignements historiques qui se cachent dans l’amas des livres et par là se dérobent au vulgaire, soit d’une
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parole ou d’un fait mémorable, tu le trouveras ici facilement, comme si tu l’avais sous la main (l) ». Cet ouvrage, si riche d’informations, était donc surtout un manuel commode à l’usage des éludiants et des gens du monde ; et rien ne trahit mieux l’idée qu'on se faisait alors de l’éducation et de la littérature.
À ne considérer que le fond, les Saturnales sont une vaste encyclopédie historique, religieuse, littéraire, et même gastronomique, égayée de bons mots, d’anecdotes et de curiosités. L’érudition y est immense, très variée, et, en général, assez sûre. Elle est souvent de seconde main, mais prise à de bonnes sources : chez les Grecs, les Propos de table de Plutarque, le Banquet des Sophistes d’Athénée, les Problèmes physiques du pseudo-Alexandre d’Aphrodisias, divers traités de Jvn- .blique ou de Porphyre, les fragments de Didyme connus par des traductions ; chez les Latins, Aulu-Gelle, Suétone, Pline et Sammonicus Serenus, Sénèque, Cornélius Labeo, le recueil de bons mots de Domitius Marsus, et les différents commentaires sur Virgile (2). Par luimême, Macrobe avait dépouillé nombre d’auteurs originaux, surtout la littérature du temps de la République dont il nousa transmis tant de précieux fragments. En effet, les Saturnales sont émaillées d’innombrables citations, souvent assez longues. L’auteur a cru devoir s’en excuser : « Ne me reprochez pas, dit-il, si en vous donnant le résultat de mes lectures si variées, jereproduis souvent les expressions mêmes de mes auteurs. C’est que je veux dans le présent ouvrage, non point faire étalage d’éloquence, mais réunir des connaissances
(1; Praefat., 2.
(2) Cf. Wîssowa, De Macrob. Saturn. font (bus , Brestau, 1880 ; Hernies, XVI, p. 499 sqq. ; Linke, Quaest. de Macrob. Saturn. fontilus , Brestau, 1880.
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nécessaires (1) On doit tenir compte à Macrobe de cette modestie. Il avait assez de talent pour voler toujours, s’il l’eût voulu, de ses propres ailes. En se résignantà un rôle moins ambitieux, il a pourtant bien mérité des lettres, car il a sauvé de l’oubli une foule de fragments originaux et de renseignements curieux sur les questions littéraires, les croyances religieuses, les mœurs, et les antiquités de Rome. Il y en a pour tous les goûts dans les Saturnales. Les deux premiers livres et le dernier traitent du calendrier, de la mythologie, du costume, de la médecine et de la cuisine, sans compter un riche répertoire de bons mots à l’usage des gens d’esprit. Mais tout le milieu de l’ouvrage, quatre livres sur sept, est consacré à Virgile, qui y est étudié sous tous ses aspects : imitation d’Homère, emprunts aux anciens poètes latins, rhétorique, éloquence; religion, astronomie, philosophie, détails de versification et de style. Ce commentaire si complet, si curieux sur Virgile est le sujet principal des Saturnales , celui autour duquel tout le reste gravite.
Pour ne pas effrayer le lecteur par cet amas énorme de citations et de faits, Macrobe a voulu rendre son livre agréable. Il fait remarquer lui-même qu’il n’a pas entassé au hasard ses matériaux ; il les a disposés avec art, et il se compare à l’abeille qui sur toutes les fleurs butine son miel : « Je n’ai point présenté pêle-mêle, et comme en tas, ces faits mémorables. De toutes ces choses si différentes, empruntées à tant d’auteurs et à tant d’époques, j’ai façonné un ensemble harmonieux. Ce que j’avais noté au hasard pour aider la mémoire, je l’ai mis en ordre pour en former comme les membres d'un même corps... Nous devons en quelque sorte imiter les abeilles, qui çàetlà volent sur les fleurs, puis disposent adroitement leur butin, le répartissent
fi) Praefat., 4.
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entre leurs rayons ; par un art qui leur est propre, elles savent si bien mêler et transformer les sucs divers, quelles en tirent une substance d'une saveur unique (1) ». Avec tous les éléments de sa vaste érudition, Macrobe a voulu façonner une œuvre littéraire. Comme autrefois Platon ou Cicéron, il a encadré sa science dans un dialogue. Pour trouver les interlocuteurs et le prétexte de ce dialogue, il n'eut qu'à se souvenir ; c’est ce qui rend très intéressante la mise en scène des Saturnales, où défilent des personnages très réels, que Macrobe connaissait bien pour les avoir souvent vus et entendus autrefois.
Déjà le Prologue nous transporte dans la société d'où sont tirés les originaux des Saturnales. C’est une conversation entre Decius Albinus et Postumianus. Decius est un Africain, de la grande famille des Ceionius Albinus d’Hadrumète ; c’est à lui que Servius le Maure a dédié son traité des Cent mètres ; il suivit la carrière administrative et devint en 402 préfet de Rome ; au moment où nous sommes, il est tout jeune et s’occupe surtout de littérature ; il fréquente assidûment les cercles d’écrivains et de savants (2). Postumianus est un des premiers avocats de la capitale ; il a le goût des lettres et est très lié avec Symmaque, qui le mentionne souvent dans sa correspondance (3). Le jeune Decius profite des vacances des tribunaux pour aller rendre visite à Postumianus ; car il veut l’interroger sur une affaire d’importance, qui pourra bien occuper l’avocat une journée entière. Decius est curieux ; son père lui a parlé de conversations très intéressantes entendues récemment pendant les Saturnales, mais n’a pu lui en
( \.) Ibid 3-3.
(2) Sat., I, 2, 3 sqq.
(3 ) ld., I. 2, 1-13; 5, 13 ; 6, 2 ; Syrumaque, Epist., 111,48 ; VI, 22 et 26 ; IX, 30 (ed. Seeck, Berlin, 1883).
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conler le détail, obligé qu'il était de partir aussitôt pour Naples ; le jeune homme est en quête de renseignements plus complets, et il est venu en demander à Postumianus, qui, dit-on, assistait aux réunions, j L'avocat commence par déclarer qu'il n’était pas là ; il était invité par ses amis, mais il n'a pu se joindre à eux, ayant des dossiers à étudier ; cependant il sait exactement tout ce qui s’y est dit ; il se l'est fait répéter par le rhéteur Eusèbe, qui l'a remplacé aux banquets ; il a bonne mémoire, et, d'ailleurs, il a noté mot l pour mot le récit. Il est enchanté de faire plaisir à Deeius, et il emploiera toute une journée de ses vacances j à raconter ce qui s’est passé le mois précédent, à la fin de décembre <vl). Après ce court prologue, la personnalité de Postumianus s'efface ; jusqu'au bout, il se ré- ! duira au rôle de greffier.
Nous sommes chez Prétextât, la veille de la fête des Saturnales. Ce Prétextât était l’un des premiers personnages de l'Empire. 11 avait eu une carrière très brillante ; proconsul d'Achaïe en 362, préfet de Rome en 367, il était préfet du prétoire et allait prendre possession du consulat, quand il mourut subitement dans les derniers jours de 384. Poète et philosophe, traducteur d’Aristote et ami de Symmaque, c’était un païen convaincu : l'année même de sa mort, il provoqua un décret impérial qui restituait aux temples tous leurs biens meubles. Pour comprendre l'ardeur de sa piété, il suffit de lire le début -de son épitaphe, qui énumère pompeusement tous ses titres sacrés: « Yettius Agorius Prætextatus, augure, pontife de Yesta, pontife du Soleil, quindecemvir, curiale d'Hercule, prêtre de Liber, hiérophante des Eleusi'nies, néocore, fournisseur des tauroboles, père des pères». Aussi avait-il étudié surtout les antiquités religieuses ; et c’est justement le
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genre de questions que lui fait traiter Macrobe (1). Au moment où commence le récit de Postumianus, Prétextât attend des visiteurs ; il est de loisir, à cause des fêtes, et il a fait prévenir ses amis qu'il serait heureux de les voir. Déjà deux d’entre eux sont arrivés: Aviénus et Rufius Albinus. D'Aviénus nous ne savons pas grand 'chose ; c’est sans doute le fils du poète Aviénus qui avait gouverné l’Achaïe et l'Afrique ; dans le dialogue, il nous est présenté comme un tout jeune homme, aimable et toujours à l’affût des occasions de s’instruire (2). Rufius Albinus appartenait à la famille des Ceionius Albinus d'Hadrumèle, branche des Rufius; son père, qui est appelé « le philosophe > sur une inscription, avait été consul en 335 ; son fils, surnommé Volusianus, fut proconsul d’Afrique en -411, et connut saint Augustin qui entreprit de le convertir ; lui-même, le Rufius Albinus du dialogue, fut préfet de Rome, de 389 à 391. C’était un savant distingué ; il avait composé divers ouvrages de géométrie, de musique, de philosophie et de métrique ; dans le livre de Macrobe, il traite surtout de l’ancienne littérature romaine (3). C'est ainsi qu’au commencement du dialogue il cause avec Prétextât d’un sujet de circonstance, l’origine de la fête des Saturnales (4).
Cependant l’on annonce de nouveaux visiteurs : Symmaque, Cæcina Albinus, et Servius le Maure. Servius nous est déjà connu ; il est représenté jeune, très timide, et un peu gauche ; il s’avance en se cachant derrière ses amis, « les yeux baissés comme un homme
(1) Sut., I, K, 4 ; 7, 17 ; 17, 1 ; 24. 1, etc. ; Syinmaque, JEpist.,l, 44-53 ; X, 21 ; Cod, Theod.. VI, .7, 2; Corpus inscr. lat., VI, 1778-
(2) Sat. , VI, 7, 1 ; VII. 3, 23.
(3) Id., I. 2, 16 ; III. 14, 1 ; VI, 1. 1 sqq. ; Boèce, Comment, in Aristot. de interpret., I, 1 ; Cassiodore, de mus.. 70 ; Keil, Gramm. lat., VI, 211 et 563.
(4) Sat., I, 2, 15-20.
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qui voudrait se cacher » ; on raille un peu sa modestie exagérée, mais on ne l’en estime que davantage ; on l’appelle « le plus grand des docteurs » ou « le plus grand de tous les maîtres » ; on le force à parler, et, surtout quand il est question de Virgile, ses réponses sont des oracles (1). Cæcina Albinus, ami de Servius comme de Symmaque, est aussi un Africain, un Ceionius Albinus d'Hadrumète, mais de la branche des Cæcina ; c'est le père du Decius Albinus qui figure dans le Prologue ; il avait gouverné la Numidie vers 365, et depuis il paraît s’être surtout consacré à l’élude ; il était fortsavant, nous dit-on, etdans les conversations il cite volontiers les vieux auteurs latins (2). Symmaque est le célèbre orateur, dont nous possédons encore des discours, des rapports, et toute une correspondance. C’était le grand homme du temps, un autre Fronton. Si nous le voyons arriver en compagnie d’Africains, c’est qu’il avait été en 373 proconsul à Carthage, et s’y était fait beaucoup d’amis. A Rome, il n’était pas moins influent comme homme d’Etat qu’admiré comme
(1) Id., I. 2, 15 ; 24, 20 ; VI, 6, 1 ; 7,4 ; VII, 11, 2.
(2 ) Jd., I, 2, 15 ; 3, 1 sqq. ; VI, 1, 1. — Comme on le voit, trois personnages tjunom d’Albinus figurent dans le livie de Macrobe. Pour plus de clarté, nous croyons utile de résumer ici la généalogie de cette famille au iv‘ siècle, telle que nous l’avons reconstituée d’après les documents Les Ceionius Albinus d’Hadrumète, qui prétendaient tous descendre du compétiteur de' Septime Sévère, formaient alors deux branches distinctes :
1. La branche des Rufius, à laquelle appartenaient:!0 Rufius Albinus, consul en 335, dit le philosophe ( Corpus imscr. lat., VI, 1708) ; — 2” son fils Rufius Albinus, préfet de Rouie en 389, auteur de divers ouvrages et interlocuteur des Saturnales ( I, 2, 16, où des éditeurs modernes écrivent à tort Furius) ; — 3" Rufius Albinus Volusianus, fils du précédent, proconsul d’Afrique en 411-412, ami de Namatianus et d’Augustin (cf. Rutilius Namatianus, I, 168 sqq. ; saint Augustin, Epist. 132; 135 ; 137).
IL La branche des Caecina , que représentent à la même époque : — 1” Cæcina Albinus, gouverneur de Numidie vers 365, et interlocuteur des Saturnales (I, 2, 15) ; — 2° son fils Cæcina Decius Albinus, préfet de Rome en 402, et interlocuteur du Prologue de Macrobe (I, 2, 3 sqq.).
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orateur et comme écrivain ; il fut préfet de la ville en 384, consul en 391 ; et il fut toujours très écouté au sénat. 11 était le chef de l’aristocratie et du parti païen; et l’on connaît ses luttes mémorables contre saint Ambroise. En littérature comme . en politique, c’était l’homme de la tradition : aussi dans le dialogue parlet-il surtout de rhétorique et de religion (1).
Après les compliments d’usage, on met les nouveaux venus au courant de la conversation ; on cause des fêtes et du calendrier. Mais déjà il se fait tard, et chacun songe à rentrer chez soi. Comme ces savants entretiens intéressent tous les assistants, on s’accorde à penser qu’on ne saurait mieux employer le temps des vacances. Prétextât invite ses amis à dîner pour le lendemain; mais l’on se réunira dès le matin, et l’on passera toute la journée ensemble. Svmmaque, pour que la fête soit complète, propose de prévenir Nicomaque, Postumianus et Eustathe. Tout le monde approuve, et l’on se donne rendez-vous pour le jour suivant (2).
A l’heure dite, on arrive chez Prétextât,, qui reçoit ses amis dans sa bibliothèque où il les attendait : « Je vois, dit-il, que la journée sera bonne pour moi ; car vous voici mes hôtes ; et ceux que nous avons décidé d’adjoindre à notre compagnie se sont engagés à venir. Seul, Postumianus a préféré s’enfermer avec ses dossiers ; à sa place, j’ai invité le grand rhéteur grec Eusèbe, dont la science égale l’éloquence. A tous j'ai insinué qu’ils se devaient à nous dès le matin. En effet, tous les services publics sont aujourd hui suspendus ; et, de toute la journée, on ne verra un homme en toge, ou en trabée, ou en manteau militaire, ou en pré-
(1) Sot., I, 2, 15 : 5, 13 ; V, 1, 7 : Corpus inscr. lat.. VI, 1699. — Sur la correspondance et le rôle de Symmaque, voyez les études de M. Boissier, La fin du paganisme. II, p. 181-226 ; 267-338.
(2) Sat., I, 5, 11-17.
texte (1) ». Presque aussitôt l’on introduit Nicomaque et Eustathe, « illustre couple d’amis ». Eustathe, grec de naissance, était le plus célèbre philosophe du temps: de tendances éclectiques, il tâchait de concilier le stoïcisme avec les doctrines de Platon et d’Aristote; on vantait la variété de ses connaissances et la souplesse de son talent ; il s'exprimait aisément en latin, et c’est à lui qu'on s’adressera généralement pour les questions de littérature et de philosophie (2). Nicomaque, par son tour d'esprit et par son rôle politique, était un autre Symmaque. D'ailleurs, ils étaient étroitement liés, et leurs familles n'en formaient qu'une : le fils de Symmaque s'était marié avec la petite-fdle de Nicomaque, et le fds de Nicomaque avec la fille de Symmaque ; nous possédons même encore un cadeau qui a liguré à l’une de ces noces, c'est un diptyque où chacun des côtés porte le nom d’une des familles. Nicomaque, lui aussi, avait rempli les plus hautes fonctions administratives et politiques. Comme Symmaque, il avait des amis à Carthage, car il avait été vicaire d'Afrique en 377. Il occupa diverses charges de cour auprès de Théodose ; il fut préfet du prétoire, d'abord en 383, puis de 39U à 394. C'était aussi l'un des meneurs du parti païen : en 393, il profita de son crédit auprès de l’usurpaLeur Eugène pour faire rétablir au sénat le fameux autel delà Victoire, pour faire autoriser la divination et rendre aux temples leurs revenus ;en 394, il restaura dans la capitale les fêtes d'Isis, de Cérès et de Flore, invita les chrétiens à apostasier, et ordonna la célébration d’un lustrum , comme au beau temps du paganisme. Chargé de défendre l'Italie contre Théodose, il fit dresser des images de Jupiter jusque sur les sommets des Alpes ; mais Jupiter ne sut point le protéger
(T) Id., I, G. 1-2.
(2.i Id.. I, o, 13-16; 6, 4 ; VII, 1, 8.
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contre l'empereur chrétien ; il fut abandonné par ses troupes et se tua en septembre 394. Ce païen énergique et acharné était un homme grave, irréprochable dans sa vie. C’était aussi un écrivain de mérite, un « historien très éloquent », comme dit une inscription. Il avait laissé de nombreux ouvrages : des Annales , dédiées à Tlnodose ; une traduction de la vie d’Apollonios de Tyane par Philostrate ; et divers traités philosophiques auxquels fait allusion Symmaque. En sa qualité de grand pontife, il était très versé dans les questions d’antiquités religieuses, et, dans les Saturnales, il traite surtout de droit augurai (1).
Peu de temps aprèsNicomaque et Eustathe, se présente le rhéteur Eusèbe. C’est lui sans doute qui fut préfet du prétoire en 395. Mais il était connu surtout comme orateur : « C’est le premier, nous dit-on, parmi les rhéteurs grecs de nos jours, et, de plus, iln’est pas étranger à la littérature latine (2) ». L’arrivée d’Eusèbe complète le cénacle. Chacun se félicite de trouver autour de soi tant de gens de mérite, et, dans la bibliothèque de Prétextât, l’on discute paisiblement sur le calendrier romain. Tout à coup, au milieu de la conversation, l’esclave chargé d’introduire les visiteurs vient prévenir Prétextât que deux personnes sont là et demandent à voir le maître de la maison : c’est Evangelus et Disaire. A cette nouvelle, la plupart des assistants froncent le sourcil. C’est que tout le monde connaît tropbien Evangelus : un riche Romain qui amène partout la guerre, un bavard insupportable et une mauvaise langue, un railleur sans vergogne, un trouble-fête. Mais Prétextât est un homme trop aimable pour fermer sa porte même à un importun : il ordonne de recevoir les visiteurs. On
(1) Id., I, S, 13 : 24. 17 ; Symmaque, Epist., II, 1 sqq. ; 61 ; 83- 84 : Sidoine Apollinaire, Epist., VIII. 3 ; Corpus inscr. lat., VI, 1782 ; Gori, Thés. Diptych., I. 203, pi. 6,
(2) Sat., T, 2, 7 ; 24, 14.
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leur fait bon visage, surtout à Disaire, qui passait alors pour le plus grand médecin de Rome: il était ami de Symmaque, et se piquait de philosophie autant que de science (1). On n'est pas fâché non plus de voir entrer l’Égyptien Horus, un ancien athlète, qui, après bien des victoires au pugilat, s’était tourné vers la philosophie, et qui occupait un rang distingué parmi les cyniques (2). Quant à Evangelus, il est à peine là qu'il soulève une querelle : « Eh bien ! Prétextât, dit-il, est-ce le hasard qui a réuni chez toi tant de visiteurs? Ou bien y a-t-il entre vous quelque conspiration qui n’admette pas de témoins, et vous êtes-vous assemblés à dessein pour délibérer ? S'il en est ainsi, je n’ai qu'à m’en aller ; je ne veux pas me mêler à vos secrets. Le hasard a pu me faire tomber ici ; mais je saurai me retirer (3) ». 11 faut toute la patience de Prétextât pour calmer Evangelus ; on insiste pour le retenir ; et on l'invite à prendre part aux discussions et aux banquets.
Désormais tous les interlocuteurs du dialogue sont réunis. On cause de choses et d'autres; et, comme Evangelus ose médire de Virgile, Symmaque engage ses amis à défendre le grand poète ; chacun le considérera sous l’aspect qu'il connaît le mieux. Mais c'est un sujet bien grave pour le moment, et l’on renvoie la discussion au jour suivant. On entre dans le triclinium, où le dîner est servi (4). A table, l’on se contente de citer des bons mots et de parler cuisine. Le lendemain, la scène se passe chez Nicomaque, qui, à son tour, a voulu inviter toute la bande ; pendant la matinée, et l’après-midi, on discute sur Virgile ; le soir, au banquet, on revient aux conversations sur le luxe de- table (3). La troisième
(1) Sat.. I, 7. 1 ; YII, 4, 3 ; H, 2 ; 13. 14 ; Symmaque. Epist.. III, 37 ; IX, 44.
(2) Sat.. I. 7, 3 et 13-14 ; 15, 3-4 ; Symmaque, Epist., II, 39.
C3) Sat., 1. 7. 2-11.
(4) Td„ I, 24, 1-23.
(5) ld.. 1. 24, 25 ; III, 13, 1 ; 18. 1.
MACROBE
journée nous transporte évidemment sur le mont Caelius, chez Symmaque, qui, à un certain moment, fait prendre un livre dans sa bibliothèque ; comme précé • demment, l'on s'occupe d’abord de Virgile ; la conversation du soir, au banquet, est beaucoup plus variée, et l’on pose une foule de questions au médecin Disairc, qui sait répondre à tout (1). Avec cette soirée chez Symmaque se termine le dialogue, qui commence ht veille des Saturnales, et se prolonge pendant les trois jours de la fête.
On le voit, il y a un certain art de composition dans cet ouvrage de Macrobe ; et on lui fait tort quand on ne veut considérer en lui que le compilateur et l’érudit. Pour la mise en scène, hauteur déclare qu’il a voulu imiter Platon et Cicéron ; en maint endroit, il se souvientaussi des Mots d’Aulu-Gelle et du Banquet de Plutarque. Malgré ces réminiscences, les conversations des Saturnales n’en ont pas moins leur originalité ; car elles peignent sur le vif la haute société païenne de la fin du ive siècle, elle dialogue y est ingénieusement disposé.
Hommes d'Etat ou gens de lettres, tous les interlocuteurs sont des personnages très réels, dont plusieurs ont joué un grand rôle politique, et dont la plupart figurent dans les inscriptions du temps ou dans la correspondance de Symmaque. Cela même nous permet de fixer exactement la date de ces conversations plus ou moins authentiques : à ce moment, le personnage le plus considérable est évidemment Prétextât ; la veille
fl) Ici ., III, 20, 8 ; V, 3, 17 ; VII, 1, 1 ; Symmaque, Epist., VII. 18-19. — De ces passages des Saturnales auxquels nous renvoyons, on peut conclure en toute certitude que le lieu de la scène se déplace, et que l’auteur nous conduit tour à tour chez Prétextât, chez Nicomaque et chez Symmaque. D’ailleurs, Macrobe nous le fait lui-même remarquer : « Convivia sibi mutua comitate præbentes... Apud Vett.ium Prætextatum fuit, et discurrens post 'inter reliquos gratavicissitudo variavit. » (I, 1,1 ; 2, 13.)
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de la fête, il avertit ses amis qu’il désirerait les voir, et il les attend chez lui; fréquemment on fait allusion à ses hautes fonctions, et on le prend comme arbitre (1) ; après lui, c’est à Symmaque et à Nicomaque que l’on témoigne le plus de déférence ; or Prétextât, qui mourut à la fin de 384, était, cette année même, préfet du prétoire ; Nicomaque avait rempli la même fonction en 383, et Symmaque fut préfet de Rome eu 384; on voit que toutes ces données concordent fort bien, et, selon toute vraisemblance, les entretiens qui font le sujet des Saturnales, se rapportent au mois de décembre 383 ou 384. Macrobe lui-même affirme qu'il a respecté scrupuleusement la vérité historique. Tout ce qu'il s’est permis, dit-il, c’est de vieillir un ou deux de ses personnages (2) : sans doute Servius et Aviénus, qui sans cela auraient été un peu jeunes pour être admis en si grave compagnie. L’auteur avait personnellement connu Symmaque. Servius et leurs amis : et il les a peints tels qu'ils furent réellement, tels qu'ils se montrent à nous dans d’autres documents. Il a très bien rendu, non seulement ce qu'ils avaient en commun, la passion des lettres, la manie d'érudition, mais encore les traits caractéristiques de chacun d'eux : la gravité de Nicomaque, la bonté solennelle de Symmaque, l’aménité de Prétextât, la modestie de Servius. Le tour d'esprit et les connaissances particulières de chaque interlocuteur déterminent le rôle qu il jouedans les conversations : Symmaque se produit aussi volontiers que Servius cherche à s’effacer ; et, dans les discussions sur Virgile, chacun parle de ce qu’il avait étudié spécialement, Symmaque de la rhétorique, Eusèbe de l’éloquence, Prétextât du droit pontifical, Nicomaque du droit augurai, Eustathe de la philosophie et des emprunts à la littérature grec-
(1) Sat., I. 2. 15 ; II, I, 3 ; III. 19, 8 ; VII. 4, 2.
(2) Id., I, 1, 5.
MACROBE
que, les deux Albinus des vieux auteurs latins, Disaire de médecine, Servius des questions de grammaire (1). Cette fidélité de la peinture, ce souci constant de la vraisemblance historique, n’est pas le moindre attrait des Saturnales .
Le dialogue, en lui-même, est souvent intéressant. D'abord l’auteur montre de l’habileté dans la façon dont il introduit successivement ses divers personnages ; ce qui permet au lecteur de les connaître mieux et plus vite, en les considérant tour à tour. Puis, les interlocuteurs n’ont pas été choisis au hasard. Ils forment divers groupes qui s’opposent l’un à l’autre : d’abord les Romains de la capitale, des politiques et des orateurs comme Symmaque, Prétextât et Nicomaque, le médecin Disaire, des jeunes gens studieux ou railleurs comme Evangelus et Aviénus ; puis les Orientaux, le rhéteur grec Eusèbe, le philosophe Lustathe, l'Egyptien Horus enfin les Africains, les deux Albinus, et Servius le Maure. Dans chacun de ces groupes, les aptitudes et les préférences ne diffèrent pas moins que les caractères (2). Toutes ces divergences de race, de langue, dégoût, de métier, amènent des discussions assez vives et des railleries, même des querelles, quand Evangelus intervient. Le moindre incident, l’arrivée d’un visiteur, l’entrée d’un esclave, une réflexion d’un des assistants, le menu d’un banquet, un rien suffit à modifier le cours de la conversation et parfois donne le signal d’un plaisant intermède. Le lieu de la scène change assez souvent : on est tantôt chez Prétextât, tantôt chez Nicomaque ou chez Symmaque ; on passe de la bibliothèque dans la salle du banquet, et en même temps Ton défi) Id., I, 24, 8-25.
(2) Id., I, 15. 4 : «Ne nobis quidem quibus origo romand est. » — Y, 3, 16: « Quæcumque vestro (Homère) noster (Virgile) mutilâtes est ». — VII. 3. 24 : « rester Apuleius. » — Cf. 1, 24, 2-9 ; II, 2, 12-13 ; III, 10, 1 sqq. ; VII, 16, 1, etc.
Ui
LES PAÏENS
laisse Virgile ouïe calendrier pour de plus joyeux propos (1). Tout cela est assez vivant et juste de ton.
Voilà bien des qualités dans cet ouvrage deMacrobe. Il est riche de faits et très précieux par tout ce qu’il contient. La mise en œuvre est souvent habile, le dialogue assez bien conduit et assez varié, les personnages nettement dessinés et historiquement très vrais : c'est toute la société des Symmaques qui revit ici. Que manque-t-il donc aux Saturnales ? C’est l’harmonie entre le fond et la forme. Tiraillé en sens divers par deux instincts opposés, l’auteur n’a point su prendre son parti : il n’a fait ni une œuvre vraiment scientifique, ni une œuvre vraiment littéraire. Il n’a point su dominer son érudition. Dans ce cadre ingénieux, où devraient se mouvoir librement ses personnages, il a entassé d’interminables dissertations, et le dialogue tourne trop souvent au monologue. Il a, comme à plaisir, alourdi et déformé son livre, par son irrésolution d’homme de lettres trop érudit. Cette indécision se trahit jusque dans son style où se marquent deux tendances opposées. Il s’efforce d'imiter les classiques, surtout Cicéron ; mais il sent luimême qu’il n’y réussit guère, que son instinct secret l’attire d’un autre côté. ;< Excusez-moi, dit-il, si vous ne trouvez pas dans mon langage l’élégance d’un vrai Romain (2) ». De fait, par son vocabulaire et sa syntaxe, par ses termes abstraits et ses tournures analytiques, par sou goût des images et ses habitudes d’incorrection, par le tour à la fois précieux et populaire de son style, il est peut-être moins loin d’Augustin que de Cicéron; mais, en réalité, il n’atteint pas plus à la puissante originalité de l'un qu’à la perfection classique de l'autre. Ici, comme dans le dessein de ses Saturnales, il n’a pas su choisir, ni suivre franchement ce conseil d'un des
(1 )Id., I. 1, 4 ; 24. 22-23 ; II. 8. 1 ; VII, 12. I, etc»
(2) Praefat ,, 12. — CL I, 1, 4-5,
MARTIANUS CAPE LIA
personnages de son livre : <t Vivons donc comme les anciens, mais parlons la langue d’aujourd’hui (1) ».
La dernière œuvre que nous possédions d’un païen d’Afrique, résume les tendancesdeslettrés et des savants du pays. Mélange de prose et de vers, d’érudition indigeste et de fantaisie, de négligence et de raffinement pittoresque, de façons populaires et de stylisme, le roman allégorique de Martianus Capella est un livre fort curieux, important même dans l’histoire générale de la littérature, et où l’imagination trouve à se glisser jusqu’au milieu des dissertations pédantes et des abstractions.
Capella, qu’on appelait au moyen âge « l'Africain de Carthage », était né à Madaura, la patrie d’Apulée ; mais il vint se fixer à Carthage, où se passa presque toute son existence. Plusieurs détails précis permettent de déterminer l’époque où il vivait. Il fait allusion à la prise de Rome en 410. D’autre part, il écrivait avant la conquête vandale ; car il nous dit qu'il plaidait devant les proconsuls, et il célèbre Carthage « autrefois illustrée par les armes, maintenant imposante par sa prospérité (2) ». 11 a donc composé son roman entre l’année 410 et l’année 439, date de la prise de Carthage par les Vandales. Il est tout à fait contemporain de saint Augustin, et il a dû parler devant Macrobe, qui fut profit « Vivamus orgo moribus præteritis, præsentibus verbis loquamur. » (I, 5, 2.)
(2) Martianus Capella, VI, 637 fp. 213 de l’édition Eyssenhardl, Leipzig, 1866) ; id ., VI, 669 (p. 231) : « Carthago inclita pridem arinis, nunc felicitate reverenda » ; id., IX, 999 (p. 375) : » procon sulari [jura] dantem culmini. »
LES PAÏENS
consul à Carthage en 409-410. Il exerçait le métier d'avocat, qu'il aimait peu d’ailleurs, et où il ne s'enrichit. pas. 11 dit de lui-même dans la pièce de vers qui termine son livre : « Capella est un malheureux, voué aux procès enragés de ce siècle ignorant, où il faut aboyer comme un chien. On l’entend aussi au tribunal du proconsul. Mais depuis longtemps s’est fanée la fleur de sa vie, qui sera bientôt fauchée; car ses cheveux ont blanchi. La superbe cité de Didon, sa mère adoptive, le voit assiéger sans cesse le quartier des Jugaires, refuge des paresseux ; mais il n'en retire que des profits bien misérables, et, même à l’heure du sommeil, le souci lui tient les yeux ouverts 11) ». Ce qu'il reprochait surtout aux tribunaux, c’était de lui prendre tout, son temps, qu'il, eût voulu consacrer à l’étude. 11 se fait dire quelque part : « Tu es maintenant un Arcadien, un vrai Midas, depuis que cette besogne ingrate, cette impérieuse nécessité d'aller criailler au Forum, a émoussé ton intelligence et l’a rendue incapable de travaux meilleurs (2 ». Il se ménagea pourtant quelques loisirs, pour écrire le gros roman que nous possédons. Mais il était vieux quand il le composa; de là bien des défauts, qu'il avoue à son fils avec beaucoup de bonhomie : « Mon fils Martianus, dit-il, voilà l'histoire que voulait te raconter ton vieux père. La Satura au visage mobile est venue me la dicter à la lueur des lampes ; en voulant enseigner ici toute la science des Grecs, elle a composé un plat grossier qui effraierait sans doute une fourchette attique. Il lui a fallu neuf volumes. C'est qu'elle est bavarde, la dame. Elle a mêlé la grossièreté à la science ; à ce qu'elle devait dire, elle a ajouté ce qu elle aurait dû taire. Elle a fait intervenir les Muses et les dieux. En voulant égayer le cycle des études, elle
MARTIANUS CAPELLA
s’est montrée bien crue dans ses fictions de paysan... Tu vois, mon fils, on te dit que l’auteur est vieux ; sois donc indulgent, quand tu liras mes bagatelles (1). » Du moins, cet avocat de Carthage ne s’en faisait pas accroire sur son mérite. Comme tant d’autres de ses compatriotes, c’était unde ces savants honnêtes et consciencieux dont la vie s’écoulait monotone dans l’accomplissement d’un devoir professionnel, et dont le seul plaisir était l’étude. Il dédaignait le présent, et les auteurs les plus récents qu’il ait cités étaient morts depuis plus de deux siècles. Pour lui, cent ans après la conversion de Constantin, la religion du Christ était encore non avenue : comme à Macrobe et à beaucoup d’autres, le néo-platonisme lui suffisait. A côté de saint Augustin et à la veille des invasions Vandales, il ne s’intéressait qu’au passé, aux choses d’école; et le meilleur de l’héritage qu'il ait légué à son fils, c’est cette encyclopédie des sept arts libéraux, ce roman bizarre intitulé : Les noces de Mercure et de la Philologie.
L’ouvrage débute assez drôlement. Capella est de loisir ce jour-là, et il s’est enfermé au logis pour travailler à son aise. On le croit tout absorbé par ses graves études quand tout à coup on l’entend chanter. On prête l’oreille : le vieil avocat vient d’entonner un air d'hyménée ; le couplet fini, il recommence sans se lasser. Comme il a plus de cinquante ans et des cheveux blancs, son fils accourt un peu inquiet, se demandant à part lui si la tète déménage. Capella s’explique : son chant d’hyménée est de circonstance ; car il termine un roman dont le su jet principal est un mariage. Pour convaincre son fils, il lui conte en détail toute l’histoire (2).
Il y avait une fois dans le monde des dieux une épidémie de noces. Comme les autres, Mercure a voulu
(1) IX, 997 sqq. ; 1000 (p. 374-375).
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se marier. Mais on a beau être dieu, c’est décision grave. Le pauvre prétendant se heurte à bien des refus, tout comme les plus disgraciés parmi les mortels. Il est éconduit trois fois, parla Sagesse, par la Divination, par l’Ame. La Vertu le prend en pitié et lui conseille de confier sa cause à Apollon. Ce dieu, qui s’y connaît en grammaire, découvre vite la fiancée idéale : Mercure- Hermès est le Logos des néo-platoniciens, il doit donc aimer et épouser la Philologie. C’est une charmante fille qui connaît tout, le Parnasse, l’Enfer et l’Olympe, les astres et l'océan. Mercure, le dieu des sciences, ne saurait redouter une femme savante : il accepte. En compagnie de la Vertu, d’Apollon et des Muses, il traverse l'espace au milieu de l’harmonie des sphères célestes. Le voici au palais du roi des dieux. On expose le cas ; Jupiter hésite. Pallas fait observer qu’il conviendrait d’appeler au conseil tous les dieux mariés et les déesses d’un âge respectable. On convoque le ban et l’arrière-ban des ménages divins : mais on a soin de consigner à la porte la Sédition et la Discorde. Après une longue discussion, on autorise Mercure à épouser la Philologie, à la condition que l’on divinisera la future. On la trouve loin de là, amoureuse et tremblante. Elle médite longuement sur les nombres qui représentent les événements à venir: l’union sera heureuse. Sa mère, la Réflexion, veille à la toilette de la fiancée. Les Muses entonnent leur chant d’allégresse. Puis quatre matrones saluent l’épousée : ce- sont les Vertus cardinales. Paraissent les trois Grâces: pour embellir ses yeux, son langage et son cœur, la première l’embrasse au front, la seconde à la bouche, la troisième au sein. Cependant la demoiselle d’honneur, Athanasie, se démène avec inquiétude : elle prend à part la fiancée et l’engage à se défaire d’un objet encombrant qui lui déforme la poitrine. On le jette à terre : c’est un ballot de livres que se partagent les Muses. Enfin Philologie
MARTIANUS CAPELLA
reçoit d'Apothéose la coupe qui donne l’immortalité. Elle monte en litière, chemine le long des planètes sous la protection de Juno Pronuba, arrive à la voie lactée où trône Jupiter. Le futur est déjà là. Sa bellemère fait lire la loi Poppæa, qui interdit d’aliéner la dot. Puis on apporte la corbeille. Quand on a examiné les cadeaux, Phébus présente une troupe de jeunes esclaves, dont le mari fait don à sa femme. Ce sont les sept Arts libéraux , la Grammaire, la Dialectique, la Rhétorique, la Géométrie, l’Arithmétique, l’Astronomie, l’Harmonie. Ces savantes filles portent un costume et des instruments symboliques. Tour à tour, en un long livre, chacune expose elle-même les principes de la science à laquelle elle préside. Parfois le public des dieux et des déesses bâille ou critique. Les doctes vierges continuent sans se troubler, et si longtemps, si longtemps que leurs sœurs, 1 Architecture et la Médecine, doivent renoncer à placer leurs discours. La nuit est venue. L’Harmonie, au bruit des chansons d’hyménée, conduit la mariée à la chambre nuptiale A-t-on consigné à la porte les Arts libéraux et leur pédantisme ? L’auteur ne le dit point : mais à coup sûr on peut plaindre le pauvre Mercure et sa nuit de noces.
Au fond, ce long roman, en neuf livres, n’est qu’un manuel d’école. Les aventures amoureuses, les préliminaires et les cérémonies du mariage remplissent, il est vrai, les deux premiers livres ; mais, dans le reste de l’ouvrage, l’auteur ne revient à sa fiction que de loin en loin, pour être fidèle à son plan, et pour rompre la monotonie d’un développement abstrait par quelques intermèdes humoristiques. Capella lui-même a marqué la transition par une petite pièce de vers où on lit : « Tu as parcouru, lecteur, la plus grande partie de l’histoire.... Maintenant donc, le mythe est terminé; les livres suivants traiteront des arts. Ils écarteront la fiction et s’attacheront à la vérité; ils exposeront la
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théorie des sciences, sobrement d’ordinaire, mais sans s’interdire absolument le badinage. Tu es prévenu de ce qui t’attend, si j’ai pour moi les dieux, les Muses et la lyre d'Apollon fl). » Si l'on écarte le cadre romanesque, on trouve dans les sept derniers livres une encyclopédie des sept Arts Libéraux. En elle-même, cette encyclopédie est peu originale. Capella n’a fait que compiler les travaux érudits des siècles précédents. Pour la rhétorique (livre Y), il a souvent copié Aquila Romanus et Fortunatianus ; pour la géométrie et la géographie (livre YI), Solin et Pline; pour la musique (livre IX), Aristide Quintilien. Pour l’ensemble, il a suivi de près les Disciplines de Varron, où les différents arts se succédaient dans le même ordre ; il a seulement laissé de côté l’architecture et la médecine, qui ne relevaient point des écoles de grammairiens ou de rhéteurs. Dans le détail du développement, il a emprunté ses exemples à Ennius, à Térence, à Salluste, surtout à Virgile et à Cicéron ; parmi les écrivains plus récents, il n’a guère connu que ses compatriotes, Apulée, Septimius Serenus, Sammonicus, Térentien le Maure. D’ailleurs, qu’il cite ou qu’il copie, Capella laisse voir beaucoup de négligence et commet bien des confusions. Il n'avait point l'esprit critique et n’avait guère approfondi les sujets qu'il voulait traiter : du savant, il avait la curiosité, mais non la méthode et le scrupule. Les sept livres sur les sept. Arts Libéraux ne sont que des sommaires assez lourds, secs et confus, de lecture assez ingrate. Pourtant cette encyclopédie est pour nous fort intéressante : d’abord parce qu’elle a exercé une grande action sur le moyen âge; ensuite parce qu'elle complète heureusement les fragments des Disciplines d’Augustin, et nous donne une idée précise de l’enseignement des écoles africaines.
(1) II, 219-220 (p. 52-53).
MARTIANUS CAPELLA
Evidemment, ce qu'il y a de plus curieux dans les Noces de Mercure, c’est la forme. L’auteur explique nettement ce qu’il a voulu faire, nue Satura , c'est-àdire un roman moitié sérieux, moitié comique, mêlé de prose et de %ers. Suivant son tour d'esprit ordinaire, Capella aime à personnifier la Satura, qui lui dicte son ouvrage pendant les veillées d’hiver et qui intervient parfois dans le récit pour approuver ou critiquer (1) : c’est une gracieuse dame, nullement farouche, et même friande de la gaudriole; mais, sérieuse au milieu de ses folies, elle voit clair et lance la moquerie à coup sûr. Capella a suivi les conseils de la déesse du genre, et, par le cadre, son encyclopédie est réellement une Satura. L'idée romanesque, qui se développe librement dans les deux premiers livres, recule ensuite au second plan, mais elle ne disparaît jamais entièrement, et elle domine l’ouvrage jusqu’au bout. Là-dessus, l’intention de l'auteur est formellement exprimée dans ce petit dialogue en vers qui précède le traité de grammaire : « De nouveau, la Muse prépare ses bijoux pour ce livre. Elle veut des fables et des fictions. Elle rappelle que de la froide vérité on ne tire aucun profit. Elle reproche au poète d’affaiblir la science. Elle demande du charme et de la gaieté ; elle veut qu’on embellisse les pages et qu'on les colore. — « Mais, dis-je, j’ai déclaré au livre précédent que je renonçais aux mythes, et que dans les volumes suivants les Arts diraient seulement la vérité. — Eh bien ! répond-elle en éclatant de rire, ne mentons pas; contentons-nous d’habiller les Arts. Ces doctes sœurs que tu dois présenter aux fiancés, vas-tu donc les leur amener toutes nues ? Peux-tu les conduire ainsi devant Jupiter et l’assemblée des dieux? Si tu ne veux point pour elles de costume, que comptes-tu faire ? — Allons ! tout en faisant dire à chacune ce
(1) I, 2-3 ; VI, 576 sqq. ; VIII, 807-809 (p. 2 ; 195-196 ; 299-300).
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qu'elle doit dire, je ferai leur portrait; mais je ne changerai rien à leurs paroles. — Ces paroles n’en seront pas moins une fiction, et tu auras manqué à ta promesse. Pourquoi donc ne pas avouer qu'on ne peut se passer de la fable ? — Ainsi la Muse m’a convaincu : décidément, je joindrai le plaisant au vrai (1). » En effet, les Arts Libéraux sont toujours présentés comme des personnes vivantes. Ce sont de vraies femmes, plus ou moins aimables suivant les prédilections de l’auteur, qui, avant de leur donner la parole, décrit en prose ou en vers leur entrée, leur physionomie, leur costume, les instruments symboliques dont elles sont chargées. Elles expliquent leur doctrine, elles plaident leur cause devant le tribunal des dieux et devant un public de philosophes, de poètes, de savants, qui parfois applaudit 12). Elles font des exordes et des péroraisons : l'Arithmétique termine son discours par un petit couplet sur l'ennui qu’elle apporte avec elle ; la Géométrie, en se retirant, remet aux juges, pour plus de détails, les livres d’Euclide (3). Les dieux mêmes jouent leur rôle. Apollon introduit les Arts l'un après l'autre ; et, vers la fin, il vient excuser l'absence de la Médecine et de l’Architecture qui sont occupées sur la terre. Minerve, qui n’aime pas les pédants, ne se gêne pas pour imposer silence à la Grammaire et à la Dialectique. Parfois, des intermèdes comiques jettent un peu de variété sur l’exposition. Quand on introduit l’Arithmétique, la Volupté raille le marié de sa patience. Comme l'Astronomie se fait un peu attendre, au milieu du silence recueilli de l’assemblée, tout à coup retentissent les ronflements sonores de Silène ; Cupidon s’approche et lui joue des tours, à la grande joie de tout le monde. Quand l’Astronomie se retire, comme la séance menace
(1') III, 221-222 fp. 53-541.
(2) VI. 724 ; VIII, 803 fp. 234 et 2961. — Cf. II, 211-213 (p. 51).
(3) VI. 724; VII, 802 (p. 234 et 295-296).
MARTIANUS CAPEILA.
de se prolonger, Vénus se fâche, déclare qu’en voilà assez, et veut entonner le chant d’hyménée; on se querelle ; et Jupiter doit intervenir (1). — Par le cadre, tout au moins, ce roman où le vers se mêle à la prose, et le pédantisme à la parodie, est donc une Satura , dans le goût des Satires Ménippées de Varron et du Satyricon de Pétrone. Et ce qui en augmente pour nous le prix, c’est qu’en ce genre si aimé des Latins, l’ouvrage de Capella est le seul qui nous soit parvenu presque intact.
Mais la Satura prend ici une physionomie toute nouvelle, par l'emploi systématique de l'allégorie. L’abstraction avait toujours été très aimée des Africains ; et elle tient une grande place non seulement dans le style des auteurs du pays, mais encore dans la langue courante, dans le latin vulgaire de l’Atlas. Par une conséquence très naturelle chez ces races d’imagination vive, on en arriva peu à peu à prêter une sorte de vie mystérieuse à ces choses abstraites ; et, dans cette voie, l’Afrique alla beaucoup plus loin que l’Italie. Même les écrivains chrétiens de la contrée, Tertullien, Cyprien, Augustin, personnifient sans cesse les vertus et les vices. Dans les Métamorphoses d’Apulée passent bien des figures allégoriques; par exemple, dans la pantomime du Xe livre, Minerve a pour écuyers la Terreur et la Crainte; dans l’épisode de Psyché, Vénus appelle à son aide la Sobriété, elle se fait amener la fugitive par l’Habitude, lui fait donner le fouet par l’Inquiétude et la Tristesse (2). Martianus Capella a pris pour modèle les Amours de Psyché; en sa qualité de néo-platonicien, il
(1) 111, 326 ; IV, 423-424 ; VII, 725-727; VIII, 803-805 ; IX, 888- 904 (p 97; 136-137 ; 254-256 ; 296-298 ; 331-338).
(2) Apulée, Met an. , Y, 30 : « Petamne auxilium ab inimica mea Sobrieiate... '? » ; id., VI, 8 : « Occurrit una de famulitio Veneris nomine Cnnsuetudo.. » ; id.. VI, 9 : « Ubi sunt, iuquit. Sollicitudo atque Tristities, nncillæ meæ '? » ; id.. X, 31 : « Præliaris deæ comités armigeri Terror et Metus nudis insultantes gladiis. »
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n'y avait vu qu’une longue allégorie ; il en a imité bien des passages pour sa description des noces; et il en a adopté à peu près le plan. De part et d'autre, il s’agit d'un mariage entre un dieu authentique et une héroïne ; seulement, l'avocat de Carthage, qui est un pédant d'école, a remplacé l’Amour par Mercure, le dieu des étudiants, et Psyché ou l’Ame par la Philologie ; aux épreuves que doivent subir les amants, il donne la forme d’un examen d'Université. Mais, entre les deux auteurs, il y a une différence capitale, dans l'importance relative accordée aux divers éléments du récit. Apulée, qui est un habile lettré et un homme d'imagination, laisse au second plan l’allégorie, et il a écrit un conte charmant. Au contraire, Capella, qui est avant tout un érudit, fait de l’allégorie l’essentiel, et la plupart de ses personnages sont de froides abstractions. Mercure, qui a été successivement éconduit par la Sagesse, par la Divination, et par l'Ame, est présenté par la Vertu à la Philologie, fille de la Réflexion. La fiancée, que viennent saluer les Vertus Cardinales et qu'accompagne l'Immortalité, est divinisée par l'Apothéose ; les sept esclaves qu'elle reçoit comme cadeau de noces sont les sept Arts Libéraux. Dans l'assemblée des dieux, à défaut de la Discorde et de la Sédition qu'on refuse d'admettre, siègent du moins des abstractions comme la Santé, la Faveur, la Crainte, la Célérité, le Fruit du Printemps (1). Même les divinités authentiques ne semblent pas d'une autre race : Vénus ne se distingue guère de sa suivante la Volupté; Mercure n'est que le Verbe des néo-platoniciens, et c’est l'étymologie seule qui décide de son mariage avec Philologie. Par cette prédominance absolue de l'allégorie, Capella s'écarte beaucoup de son modèle Apulée : heureuse ou malheureuse, c’était là une innovation.
(1) Valitudo, Favor, Pavor, Celeritas,Veris Fructus, et une foule d'autres (cf. I, 50 sqq. (p. 18 sqq.).
MARTIANUS CAPELLA
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Ainsi s’explique la genèse du livre bizarre de Martianus Capella. Avant tout, il s’est proposé d’écrire une encyclopédie des Arts Libéraux, destinée aux écoles. Comme presque tous ses compatriotes, il a voulu donner à son ouvrage d’érudition les apparences et la couleur d’une œuvre littéraire. D’autres Africains, pour des traités analogues, ont choisi la forme du poème, comme Térentien le Maure et Sammonicus ; la plupart s’en sont tenus au dialogue, comme Aulu-Gelle dans ses Nuits, Macrobe dans ses Saturnales, Augustin dans ses Disciplines. Capella, pour son compte, a cherché du nouveau : il a voulu faire une satura, à la façon de Varron ou de Pétrone. Mais il a complètement transformé ce genre, inconsciemment peut-être: obsédé qu'il était par le néo-platonisme et par le souvenir des Amours de Psyché, il a peuplé son livre d'abstractions, et, par là, il a créé le roman ou le drame allégorique.
C’est ce qui a fait vivre son ouvrage et son nom. Capella, un' peu oublié et bien rarement lu aujourd’hui, est resté pendant dix siècles un grand homme. Les Noces de Mercure et de la Philologie sont vite devenues classiques, d’abord en Afrique, puis dans tout le monde latin. On en admirait également le fond et la forme ; car c’était un manuel commode pour l’enseignement ; et, dans la partie romanesque, les chrétiens approuvèrent pleinement la façon toute philosophique dont était interprété le paganisme. Dès la fin du ve siècle, l’Africain Fulgence adoptait la méthode de Capella, qu’il a souvent imité ou copié dans ses traités sur la Mythologie et sur Virgile. Vers le milieu du vi° siècle, un certain rhéteur Félix, aidé d’un de ses élèves, publiait à Rome une édition critique des Noces de Mercure. Dès cette époque, suivant le témoignage de Grégoire de Tours (1), ce livre était connu et fort estimé
(1) Grégoire de Tours, Hist. Franco)'., X, p. 449 : « si te... Martianus noster septem disciplinis erudiit... »
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dans les écoles de Gaule. Il fut traduit en diverses langues, par exemple en vieil allemand; il fut commenté à diverses reprises, par Scot Erigène, Hadoard, Neckam, Remi d’Auxerre (1). Il a exercé une influence considérable sur les idées et sur l'enseignement du moyen âge. Dans le Trivium et le Quadrivium des écoles du temps, les Arts Libéraux défilent dans le même ordre et avec les mêmes traits que chez Capella; et son livre, qu’avaient entre les mains tous les clercs, a beaucoup contribué à orienter les imaginations vers le drame allégorique (2).
Mais s’il a vite passé les mers, l’ouvrage de Capella n'en est pas moins une production très caractéristique de l’Afrique romaine. Nous l’avons montré en étudiant la forme et la mise en scène. 11 faut s’en souvenir toujours si l’on veut comprendre quelque chose au style. C’est le plus étrange qu’on puisse imaginer : une incroyable combinaison de latin vulgaire et de maniérisme. Capella, qui ne paraît pas avoir quitté l'Afiique et qui vivait à la veille de la conquête vandale, n’avait guère fréquenté les grands écrivains classiques; aussi emploie-t-il sans cesse des mots et des tournures propres à la langue populaire de l’Atlas; une foule de termes ne se rencontrent que chez lui. Mais, de plus, il était né à Madaura comme Apulée, et il avait voué à son illustre compatriote une sorte de culte : comme écrivain, il est le singe d’Apulée. Ici pourtant l’on doit distinguer entre sa prose et sa poésie. 11 a versifié beaucoup de passages de son roman, surtout les descriptions, le commencement et la fin des livres. Dans
(t) Piper. Schriften Nothe>'s, Freiburg, 1882; Narducci, Intorno a vari ccmmential Marz. Capella (Bull, delle scienze mat., 1882 (XV), Roma).
(2) De même, les artistes du moyen âge, dans les sculptures des cathédrales, ont donné aux Arts Libéraux les attributs qu’ils avaient déjà dans Capella.
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ces intermèdes, il emploie les rythmes les plus variés : hexamètre, distique élégiaque, iambique ou trochaïque, phalécien, adonique, asclépiade, anapestique. Quelquefois, suivant les habitudes populaires, il allonge une syllabe brève accentuée, surtout dans les mots d’origine grecque; mais en général il observe exactement les règles de la prosodie traditionnelle. Il est assez habile versificateur, et I on rencontre dans son livre nombre de morceaux agréables : par exemple, les couplets que débitent tour à tour les neuf Muses en présentant leurs compliments à la fiancée, ou la description épique qui annonce l’entrée de la Rhétorique, ou le gracieux chant d’Hyménée, ou l’Ode à refrain qu’entonne l’harmonie (1). Comme poète, malgré toutes ses bizarreries, Capella s’éloigne beaucoup moins de la tradition classique. Mais dans sa prose, il s’affranchit de toute contrainte, sauf du souvenir d’Apulée. Il aime les expressions populaires, les tournures familières, les archaïsmes, les néologismes et les abstractions. Il a beaucoup de négligences, et, à côté de cela, il pousse le raffinement jusqu’au baroque. Même dans les discussions les plus ingrates, il abuse des façons poétiques, des images, des comparaisons. Il manque de souffle, et pourtant il entreprend d’ambitieuses périodes qu'il complique à mesure, et où le lecteur se perd avec lui. Presque à chaque page, il est hanté par quelque réminiscence des Métamorphoses d’Apulée, et il l’imite en outrant tous ses effets, en, copiant ou en faussant tous ses procédés. A force de chercher, il rencontre parfois le pittoresque et le joli ; mais, s'il trouve d’ingénieux détails, il ne sait point composer un ensemble, il manque totalement de goût et ne peut jamais s’arrêter à temps. Malgré quelques trouvailles
fl) II, 117-126; V, 425; IX, 902-903 ; 911-919 (p. 32-37; 138 ; 336-337 ; 341-345). — Cf. Stange, De re rnetrica Marti ani CapeUae. Leipzig, 1882.
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heureuses, son stylisme renforcé sonne le creux. D'Apulée il ne reproduit guère que les défauts; comine il n’a point le talent de son modèle ni le don de la création plastique, il s'égare dans les abstractions et supplée à l'imagination ou à l’idée par le vain cliquetis des mots. Cette prose, si barbare en ses éléments, si raffinée dans la mise en œuvre, n’en est pas moins fort curieuse à étudier. Par son style, où il exagère jusqu’à l'invraisemblable les procédés ordinaires de ses compatriotes, comme par le contenu et le cadre romanesque de son livre, ce dernier auteur païen de Carthage, ce contemporain d’Augustin, est l’héritier direct de la longue tradition africaine que nous avons suivie depuis le règne d'Auguste jusqu’aux invasions vandales.