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CHAPITRE XI

LA VIE LITTÉRAIRE A CARTHAGE. — LE PUBLIC CARTHAGINOIS ET LA LITTÉRATURE AFRICAINE. — CONCLUSION.

C’est à Carthage qu'il faut se placer, si l'on veut juger l'ensemble de la littérature africaine. Car, aux temps de l’empire romain comme aux temps de l’empire carthaginois, cette grande cité fut vraiment la métropole de toute la contrée. Postée comme à l’avant-garde du pays punique et berbère, ayant derrière elle d’immenses réserves d’hommes et de terres, assez loin de Rome pour conserver une physionomie originale, et pourtant assez près de l’Italie comme de l’Orient pour se mêler au mouvement général de la civilisation, Carthage était comme prédestinéeau rôle de capitale. Elle fut le centre intellectuel de l’Afrique romaine, un centre de vie riche et active, qui attirait toutes les forces vives de la nation pour féconder l’œuvre commune et rayonner en tout sens. Beaucoup d’auteurs y sont nés; beaucoup d'autres sont venus s’y fixer; tous y ont passé; aucun n’a échappé à cette attraction, même parmi ceux que l’ambition entraînait plus tard vers Rome ou parmi ceux qui s’établissaient ensuite dans quelque ville lointaine de Maurétanie ou de Numidie. De tout le nord de l’Afrique, on venait chercher à Carthage un complément d’instruction, la réputation ou la fortune. L’on y trouvait ce qui a fait de tout temps l’attrait des vraies capitales, non seulement l’agrément de la vie et des ressources

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variées pour l’étude, mais encore le milieu favorable à l’éclosion des œuvres littéraires, l’excitation nerveuse, les amitiés ou les querelles d'auteurs, les foules qui dispensent la gloire, et un public de connaisseurs.

Carthage, à peine relevée de ses ruines par Auguste, avait pris l’aspect d’une capitale. Presque aussitôt elle avait remplacé Utique, comme chef-lieu politique de la province, et dès le règne de Tibère elle passait pour la première cité d’Afrique. Sous les Césars, sous les Flaviens, sous lesAntonins, elle n’avait cessé degrandir’(l). Plusieurs empereurs lui avaient témoigné une sympathie toute particulière, et lui avaient même donné leur nom : elle fut successivement la « ville d’Hadrien », la « ville de Commode », la « ville d’Antonin Caracalla(2) ». Sous les dynasties africaines des Sévères et des Gordiens, elleétaitdevenue presquel’égalede Rome. Comme siège du gouvernement local et de l’assemblée provinciale, elle centralisait tous les grands services administratifs ou financiers. Ce qui augmentait encore : l'importance de Carthage, c’était son rôle économique. « L’Afrique, dit Salvien, était autrefois si riche que par l’étendue de son commerce elle me paraissait avoir accumulé chez elle non seulement ses propres trésors, mais tous les trésors du monde » ; et il ajoute que l'invasion vandale avait « comme coupé les veines et arrêté le souffle vital de l’empire (3) ». Or Carthage était le grand entrepôt

(1) Strabon, XVII, p. 833 ; Pomponius Mêla, I, 7, 2 ; Hérodien, VII, 6, 1 ; Ausone. de Claris urb.. 2.

(2) Spartien, Hadr., 20; Lampride, Commod.., 17 ; Corpus inscr. lat.. VIII, 1220.

(3) Salvien, De gub. Del, VI, 68 ; VII, 60 (ed. Halm, Berlin, 1877).

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de l'Afrique, et il lui suffisait de fermer ses ports pour affamer l’Italie.

Elle était aussi belle que populeuse et riche. Les Romains l’avaient rebâtie sur Remplacement qu’avait occupé autrefois la ville d’Hannibal, sur la presqu’île rocheuse qui, resserrée d’abord entre laSebkhaetle lac de Tunis, s’élargit ensuite et s’avance par trois pointes dans la mer. La situation est admirable, l’horizon large et des plus variés : à l'Est, le golfe de Tunis, et le long promontoire de Mercure; au Nord-Ouest, la Sebkha,puis des collines, la vallée de laMedjerda; au Sud- Ouest, le lac, les riches plaines de l’Oued-Melian, et, au loin, les crêtes du Zaghouan. La Carthage punique, groupéed’abord autour d’une petite colline voisine des ports, avait ensuite eu pour centre l'Acropole de Byrsa; puis elle s’était allongée peu à peu dans la direction du nord, en s’annexant tour à tour le faubourg de Magalia, la ville neuve de Megara, et la nécropole ; elle avait fini par enfermer dans son enceinte la presqu’île entière, qu'une muraille ininterrompue, triplée du côté de l'isthme, avait transformée en une vaste forteresse (1). Tel fut aussi l’emplacement de la nouvelle Carthage ; elle conserva jusqu’aux vieux noms des quartiers pu niques; elle se prolongea seulement vers l’ouest pai deux grands faubourgs, dont l’un bordait le lac, et l'autre la route directe de Tunis ; dans cette direction, elle put s’étendre presque indéfiniment, car on n’y établit de fortifications qu’à l'approche des Vandales, en 424.

Bâtie de toutes pièces sur l’ordre d’Auguste, la Carthage romaine fut disposée suivant un plan régulier en forme d’échiquier; et encore aujourd’hui deux des anciennes rues de la ville, les deux routes qui mènent de

(1) Polybe, 1, 73, 4 ; Virgile, Æneid ., I, 363 sqq. ; Servius, <d Æneid . I, 368 ; Apple. n, Punie. ; 93,

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Sidi-bou-Saïd à Tunis et de Saint-Louis à Kamart, se croisent entre elles et coupent à angle droil tous les chemins du plateau (1). Mais la régularité de l'ensemble n'enlevait rien au pittoresque, à cause de l’inégalité du terrain : sur le ciel toujours bleu, sur l'horizon lointain du golfe, de la montagne ou du lac, se profilaient les collines de l'enceinte, couronnées de superbes édifices en marbre blanc ou multicolore. La vie industrielle et commerciale restait concentrée à l'Est, du côté de la mer, quartier de l'arsenal et des entrepôts; les deux anciens ports puniques étant devenus insuffisants, on avait établi d'autres quais au Nord-Est, sur une longueur de plusieurs kilomètres ; et plus loin encore, vers le Nord, on avait aménagé trois petites baies, où pouvaient mouiller les navires ; enfin le lac de Tunis formait comme une immense rade ; tout cela constituait un ensemble de bassins et de quais dont on ne trouverait peut-être l’équivalent dans aucune autre cité de l’ancien monde. Comme au temps d’Hannibal, le quartier de Byrsa, au nord du port militaire, était toujours le centre

(1) Tous les textes et documents relatifs à la topographie de la Carthage romaine sont réunis dans le grand ouvrage de Tissot, Géograph :e comparée de la Provnce romaine d’Afrique, Paris, 1 S 8 4 , I, p. 565-663. Cf. Bureau de la Malle. Recherches sur la topographe de Carthage, 1833 ; Falbe, Rech. sur l’emplacement de Carthage , 1833 ; Boulé, Fouilles a Carthage , 1861 ; Lavigerie, De l’utilité d’une miss:on arch. à Carthage, Alger, 1881 ; Labarre, Die rom. Kolon;e Carthago , 1882 ; Sainte-Marie, JI:ssion a Carthage , 1884: Caslan, dans les ('. R. delAc. de.s Inscript, t. Xlll. (1S85), p. 118-132 — En général, nous adoptons les conclusions de Tissot, que nous avons pu contrôler sur le terrain. Cependant nous nous séparons de lui sur quelques points, par exemple en ce qui concerne le temple de Tanit. Nous ne doutons pas que le sanctuaire de la grande déesse protectrice n'ait été situé sur l'Acropole de Byrsa, comme les temples de Baal et d'Eschmoun. A cet égard, le témoignage de Virgile nous parait décisif : Enée, à peine débarqué, rencontre Vénus qui lui montre de loin Byrsa [Æneid., 1, 365-367) ; il escalade la colline {Ibid., 419 sqq.) ; et là, au milieu d'un bois sacré, il voit, en construction le temple de Junon, c’est-à-dire de Tanit ( ibid 446 sqq. : « templum Junoni ingens Sidonia Dido Condebat »).

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religieux et politique de Carthage. Sur l'Acropole même s’élevaient les sanctuaires de la tri n ité punique, de Tanit-Astarté, surnommée la déesse Céleste, de Baal- Hammon, et d’Eschmoun; un escalier monumental, tourné vers la mer, conduisait à la terrasse du temple d’Eschmoun, dont les fondations existent encore sous la chapelle actuelle de Saint-Louis. Au versant oriental de Byrsa était adossé le palais du Proconsul, le Prætorium ; et, plus à l’est, pas très loin de la mer, s’étendait le Forum entouré de portiques et de basiliques. Une large ceinture de monuments enveloppait le quartier de Byrsa et du Forum : au nord-est, dans la direction de Sidi-bou-Saïd, le théâtre, l'Odéon demi-circulaire et des thermes ; au nord, divers édifices qui ont laissé des traces sur le sol, mais qu’uc ne peut identifier; à l’ouest, du côté de Tunis, l’amphithéâtre et le cirque, qui subsistent en partie, sans doute aussi le gymnase. C’était là le vieux Carthage, où se concentrait toute l’activité commerciale, religieuse, politique et administrative : autour des ports, autour de Byrsa, sur le Forum, sur la place Neuve, dans la rue Céleste ou la rue des Orfèvres. Mais au nord, jusqu’à la Sebkha et à la ville des morts, s’étendaient à l'infini les quartiers de luxe, où les palais s’alignaient le long des avenues de Megalia, puis de Megara; et vers l’Ouest, adroite et à gauche des deux routes de Tunis, d’innombrables villas toutes blanches brillaient au milieu des jardins et des bois d’orangers. Carthage était admirablement pourvue d’eau; on ne s’était pas contenté de restaurer les grandes citernes puniques, situées les unes à l’est près des ports, les autres à l’ouest pjès de l’amphithéâtre ; au temps d'Hadrien, on avait capté les sources du Djebel-Zaghouan, à cent dix kilomètres de là, et l’on avait construit le magnifique aqueduc qui aujourd’hui encore alimente Tunis; des réservoirs de la Malka, l’eau était largement distribuée à tous les quartiers et

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aux nombreux Thermes de Carthage. Dès le siècle des Antonins, pour le nombre et la magnificence des édifices, comme pour le confort de la vie, la capitale de i l’Afrique ne le cédait guère à Rome elle-même. Plusieurs fois dévastée par l’incendie ou la guerre, sous Antonin, après la défaite des Gordiens, après la victoire de Maxence (1), Carthage s’était toujours relevée plus belle; et avec les progrès du christianisme, elle s’enrichit encore d’au moins vingt-deux églises. Mais si elle rappelait Rome par son importance et ses airs de ; capitale, elle avait pourtant sa physionomie propre; ' comme l'a dit Salvien, c’était une Rome africaine (2).

Rien de plus bigarré que la population de Carthage. Chef-lieu politique du pays punique, centre industriel de tout l’Atlas, et, en même temps, grand port de coin- ' merce, c’était le rendez-vous de toutes les races et de ’ toutes les langues. Autour du proconsul etdel’impo- ; santé colonie des fonctionnaires civils ou militaires, se i groupait la haute société locale, l’aristocratie indigène, j et tous ceux que le talent ou la fortune y faisait admettre. Mais cette classe privilégiée, à demi romanisée, j était comme noyée dans l’immense population labo- * rieuse de la ville : esclaves et matelots de toute nation ; marchands grecs et aventuriers ; bourgeoisie punique, occupée de commerce ou d’usure; portefaix nègres; indigènes berbères, voués à tous ces petits métiers qu’ont décrits Apulée, Manilius ou Tertullien, et que les voyageurs arabes ont encore vus sculptés sur les murs de l’amphithéâtre (3). Chacun parlait sa langue, punique, grecque, libyque, en y mêlant quelques mots latins apprispar hasard. L’apparition d’une toge romaine était un

(1) Capitolin, Antonin. Plus, 9 ; Gordian., 15; Aurélius Victor- Caesar ., 40

(2' « In Africano orbe quasi Romain.» (Salvien, De gub.Dei., VII, 67.)

(3) El-Bekri. Description de l’Algérie , trad. de Slane, Paris, 1859, p. 103 ; Edrisi, G-éogr., trad. Dozy, p. 131-132.

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événement dans les quartiers populaires oiise frôlaient les vieilles tuniques carthaginoises, les manteaux courts des Grecs, les capuchons coniques des Berbères et les nègres à demi nus (1).

Toutes les religions aussi y étaient représentées. Les colons romains avaient importé naturellement les dieux d'Italie; et, sous les Césars, s’était répandue dans toute l’Afrique la religion impériale. Comme la plupart des cités de Proconsulaire ou de Numidie, Carthage avait son culte municipal des Divi, des empereurs divinisés (2) ; de plus, elle élaitle centre du culte provincial de Rome et d’Auguste, dont le grand-prêtre, élu par les députés de toutes les villes, était le premier personnage après le proconsul (3). Mais ces religions officielles, administratives, qu’encourageait et protégeait le gouvernement, ne disaient rien à l’âme des foules. En réalité, chacun restait fidèle a ses dévotions nationales. Les nègres adoraient leurs fétiches. Les marchands venus de Rhodes, d’Egypte ou de Syrie, ne connaissaient que leurs divinités grecques ou orientales, Hêraklès ou Apollon, Isis, Sérapis, ou Mithra(4). Les Berbères, suivant le canton d’où ils étaient originaires,

(1; a Carthnginiensium tunicatam juventutem » (Aulu-Gelle, VI, 12). — • Sur ces populations si mêlées d’Afrique, sur leur physionomie et leur costume, voyez surtout le de Pallia de Tertulïien et V Apologie d’Apulée. On rencontre aussi bien des types de Liby-phéniciens, de Grecs ou de nègres sur les bas-reliefs africains et sur les monnaies frappées dans le pays < cf de la Blanchère, Musées de l’Algérie, en cours de publication ; Müller, Numismatique de l'Afrique ancienne , 1860-1874 ; Babelon, Recherche des antiquités dans le nord de V Afrique, 1890, p 174 2151.

(2) Corpus inscr. lat.,\ Ht. 1023 ; 1165 ; 1494.

(3) Apulée. Florid., 16; saint Augustin, Epist. 138; Cod. Thécd., Xll, 5, 2. — Cf. Fallu de Lessert. Les assemblées provinciales et le culte provincial en Afrique, 1884 ; Nouvelles observât, sur les assembl. provinc. dans l’Afrique rom., 1891.

(4) Apulée, Métam., XI, 5 sqq. ; Corpus inscr. lat., VIII. 1003- 1007. — De Carthage, ces cultes orientaux s’étaient répandus en Numidie et en Maurétanie ( ibid ., 2630-2631 ; 2675 ; 8440 ; 9256, etc.).

honoraient les « dieux maures », « le grand dieu des Numides », Anthée, Auliswa, Baldir, et leurs anciens rois, Iliempsal ou Juba (1). La grande masse de la population carthaginoise s'en tenait à la vieille religion punique : pour faire accepter les dieux romains, on a,vait dû les associer à ceux du pays, Junon à Tanit, Saturne à Baal-Hammon, Esculape à Eschmoun, Auguste à presque toutes les divinités indigènes. Rien n avait pu détrôner les triades puniques, particulières à certains cantons, à certains quartiers, à certaines familles, et toutes subordonnées à la trinité de Byrsa. Une foule de documents attestent cette persistance des anciens cultes carthaginois. Nous possédons d'innombrables stèles votives, avec inscriptions latines ou néopuniques, qui ont été consacrées sous l'empire romain aux divinités locales, surtout à Baal-Hammon et à Tanit (2). Le Saturne africain n’avait point renoncé aux exigences terribles du Molocli phénicien; il voulait des victimes humaines, et il en obtenait au troisième siècle de notre ère, en dépit des gouverneurs romains (3). La foule se pressait aux fêtes d’Eschmoun, dont Apulée fut prêtre (4). Plus populaire encore était Tanit, qui fut la patronne de la Carthage romaine comme de la Carthage punique. Son temple était toujours le centre de la piété nationale, et le destin de la ville était lié à ce péplum sacré, dont on enveloppait en 263 un prétendant africain. L’oracle delà déesse Céleste, que les proconsuls mêmes avaient coutume de consulter, et les sorti) Tertullien, Apolog ., 24 ; saint Cyprien, Quod idola dii non sint, 2 ; Corpus inscr. lat ., VIII, 8834.

(2) Pour ces stèles et ces inscriptions puniques de l’époque romaine, voyez : Corpus inscr. semitic., Pars 1, cap. XIII ; Ph. Berger, Rech. des antiq. dans le nord de l’Afrique, p. 62-88 ; Stèles d’JJadrumète (Gaz. arch., 1884) ; La triade carthaginoise (Rev. arch., 1884) ; C. R. <le VAc. des inscr. (13 janvier 1893).

(3) Tertullien. Apolog ., 9 ; Scorpiac., 7; Miuucius Félix, Octav., 30 ; Lactance, Inst, div., I, 21.

(4) Apulée, Florid., 18.

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ciers, qui pullulaient dans le quartier environnant, avaient le don de surexciter le fanatisme populaire et de déchaîner périodiquement les émeutes. Jusqu’aux derniers jours de la domination romaine, on célébra solennellement la fête de Tanit, que saint Augustin vit bien des fois et qu’il nous a décrite (1). Le Christ n’avait pu encore triompher de la déesse Céleste, quand Salvien visita Carthage au moment de l’arrivée des Vandales : « A Carthage, nous dit-il, les habitants n’avaient point cessé de professer ouvertement le paganisme. Car ils avaient au milieu même de leur cité un hôte criminel ; je veux parler de cette déesse Céleste qui est le démon des Africains... Qui donc parmi eux n’était pas initié au culte de cette idole? Lequel d’entre eux ne lui était pas voué dès sa naissance et même avant?... Ceux-là mêmes qui se disaient chrétiens adoraient cette déesse Céleste, soit après le Christ, soit, ce qui est bien pis encore, avant le Christ. Ils étaient encore imprégnés de la fumée de ces sacrifices diaboliques, quand ils franchissaient le seuil de la sainte maison de Dieu; ils sentaient encore le démon, quandils approchaient de l’autel du Christ... Voilà ce qu’était la foi des Africains, surtout des plus nobles ; voilà ce qu’était leur religion, leur christianisme : fisse disaient chrétienspour outrager le Christ (2). » Ainsi, Carthage presque tout entière restait païenne au début du ve siècle, deux cents ans après Tertullien, cent ans après Constantin : toutes les religions d’Afrique, d’Italie ou d’Orient s’v rencontraient, et, au-dessus de toutes ces divinités venues du dehors, trônaient toujours les grands dieux carthagi-

(1) Saint Augustin, De civ. De:. II, 26. — Sur cette persistance du culte de Tanit nu Juno Caelestis, protectrice de la Carthage romaine, voyez: Virgile, Æneid. , 1. 15-18 ; 446-449 ; IV. 608 ; Apulée, Met omi , VI. 4 ; Tertullien, Apolog ., 24 ; Plutarque, C. Graccli. , 11 ; Capitolin, Pertinax , 4 : Macrin., 3 ; Trebellius Pollion, Trig. tyrann.. 29 ; Victor de Vita, Persec. vandal., I, 3.

(2) Salvien, De gub. Dei, VIII, 9-13.

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nois, surtout Tanit. Malgré deux siècles et demi de prédication, les chrétiens y formaient seulement une petite colonie, qui souvent même s'y défendait mal contre le retour offensif des superstitions. Au temps de saint Augustin, les rues n’y étaient point sûres pour un chrétien : « A l'intérieur de Carthage, nous dit-on, les serviteurs de Dieu ne pouvaient se montrer sur les places et dans les carrefours sans être insultés et maudits. « La populace en voulait surtout aux moines : « Dans les cités d’Afrique, et surtout dans les murs de Carthage, quand passait un homme pâle, vêtu du pallium et tonsuré, ce peuple aussi malheureux qu’intldèle ne pouvait guère le voir sans l’injurier et le suivre de ses imprécations. Parfois quelque serviteur de Dieu, venu des monastères d’Egypte ou des Lieux Saintsde Jérusalem ou des retraites vénérables du désert, se rendait à Carthage pour y remplir ses divines fonctions. Dès que la foule l'apercevait , elle l'accueillait par des outrages, des blasphèmes et des malédictions. Non seulement cela, mais le saint homme était poursuivi par les éclats de rire de tous ces scélérats et par leurs sifflements de taureau. Si quelqu’un avait vu cela sans être au courant de la chose, il aurait cru, non point qu’on se moquait d’un homme, mais qu’on voulait chasser et tuer un monstre d’un nouveau genre fl). » Jusqu’à la conquête vandale, Carthage resta la ville de Baal, d’Eschmoun et de Tanit; et à l’abri des cultes puniques pullulaient toutes les superstitions, la sorcellerie, l’astrologie, la magie.

Le vernis de la civilisation romaine cachait donc à Carthage bien des contrastes, bien des divergences de race, de langue, de religion. Dans ce milieu complexe prédominait de beaucoup l’élément punique, dont le contact et l’action latente transformaient peu à peu les

(1) Id., VIII, 21-23.

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groupes d’origine étrangère, les Romains et les Grecs comme les Berbères. De plus, la ville elle-même, par sa richesse ou sa beauté, exerçait une invincible séduction sur tous ceux qui l'habitaient, et créait antre eux un lien puissant. De là bien des traits communs chez tous ces Carthaginois de naissance ou d’adoption : d’abord, l’amour de Carthage, une sorte de patriotisme local, le goût des fêtes et des spectacles; puis, la préoccupation mercantile, le génie des affaires, le sens de l’utile ; en même temps, lacuriosité des sciences occultes et la dévotion mystique poussée jusqu’au fanatisme.

Tout cela, en somme, était l’héritage de l’ancienne Carthage ; et tout cela est passé dans la littérature africaine. Quand du haut de Byrsa on évoque le souvenir de ces foules affairées, ardentes et rêveuses, qui dans cette immense capitale dé l’Afrique romaine emplissaient les rues, les théâtres et les temples, on comprend mieux, semble-t-il, le poème astrologique de Manilius, la légende magique d’Apulée, la violence des polémiques religieuses, l’âpreté des pamphlets de Tertullien et certains chapitres des Confessions d’Augustin.

Avant de prétendre aux acclamations de la foule, les auteurs devaient songer aux classes lettrées de Carthage; car de ce public plus restreint dépendaient tout d’abord la réputation et le succès.

Sans compter les écrivains de métier, qui toujours y furent nombreux, il y avait dans la capitale de l’Afrique bien des amateurs de littérature. Carthage avait attiré beaucoup de vieilles familles puniques enrichies par le commerce, et une partie de l’aristocratie provinciale de Numidie; cette haute société indigène, assez instruite, et vite naturalisée dans la capitale, peuplait les

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palais du quartier de Megara. C’était un monde d’oisifs, toujours en quête de distractions, où l'on s’évertuait, sans trop y réussir, à copier les usages de Rome. Ces élégants de Carthage ont été peints sur le vif par divers auteurs du pays, surtout par Tertullien, qui avec une verve intarissable a raillé leur vie de désœuvrement, leur luxe tapageur, leur manie de paraître, leurs somptueux dîners, leurs fêtes et leurs modes. L’été venu, ils partaient pour leurs villas ou leurs terres. Ils tâchaient de se guérir ou de se distraire dans quelqu’une de ces stations thermales qui sont si nombreuses dans tout le Nord de l’Afrique, et dont la plupart étaient exploitées déjà du temps des Romains. Les villes d’eaux préférées des Carthaginois étaient naturellement les plus voisines : Carpis (Hammam-Kourbès), située en face de la capitale sur l’autre rive du golfe ; Hammam- Lif , qui n’est pas loin de Tunis; les Eaux Persiennes, où nous rencontrons un jour Apulée (1). D’ailleurs on n’avait que l’embarras du choix, si l’on ne craignait point la distance ; et en Numidie, jusqu’en Maurétanie, se trouvaient aussi des stations très fréquentées (2j. A l’automne, le beau monde rentrait à Carthage, pour recommencer la vie de fête et d’ennui. Si l’on en croyait un auteur du ve siècle, il n’y aurait eu dans celte société

(1) Aquae G-ummitanae [Corpus inscr. lat., VIII, 996-997) ; Aquae Carpitanae ou Calidae (ibid., 993 ; Tite-Live, XXX, 24 ; Strabon, XVII, p. 834). — Apulée, Florid., 16 : « Apud Persianas aquas leni temperie nec minus irtique blando fomento gressum recuperavi. » — « Gratissima prorsuset sanis natabula, et ægris medicabula. » [Ibid.)

(2) Par exemple : en Proconsulaire, Aquae Tacapitanae (El- Ilamma, près Gabès) ; en Numidie, Aquae Tibilitanae (Hammam- Meskhoutin), Ad aquas (Hammam-Oulad-Ali, près Ghardimaou), Ad aquas Caesaris (Hammam, près Tébessa), et diverses villes d’eaux aux environs de Souk-Ahrras. de ^ Guelma, de Sétif ; en Maurétanie. Aquae Calidae (Hammam Rir’a), etc. — Dans toutes ces stations'ithermales on visite encore des ruines de bains antiques, et dans la plupart on a trouvé des inscriptions latines cf. l 'Index du Corpus ).

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carthaginoise que vice et corruption : « Dans la cité entière, dit-il, je ne vois que torrents de vices. Je vois bouillonner dans la ville tous les genres d’iniquité. Elle est pleine de foules, mais encore plus de turpitudes; pleine de richesses, mais encore plus de vices. Ces hommes ne rivalisent entre eux que de scandales, tantôt de rapacité, tantôt d’impureté. Les uns sont engourdis de vin, les autres gonflés de nourriture ; ceuxci couronnés de fleurs, ceux-là imprégnés de parfums ; tous pourris d’intempérance... Tous, il est vrai, ne sont point ivres de vin; mais tous sont enivrés de leurs péchés » (1). Comme on le devine, c’est un chrétien qui parle, et de païens; cela permet de supposer un peu d’exagération. En tout cas, s’ils aimaient le plaisir, ces riches inutiles se piquaient du moins d’encourager les arts et la littérature; ils remplissaient les théâtres et les salles de conférences où ils allaient applaudir l’orateur en vogue.

L’exemple leur était donné par la Curie ou le Sénat de Carthage. Cette assemblée municipale, nommée à l’élection et recrutée surtout dans l’aristocratie locale, avait un prestige tout particulier, en rapport avec l’importance de la ville. Elle avait reçu des empereurs un titre honorifique très envié : ses membres étaient les « primats d’Afrique » (2). Elle était traitée avec beaucoup d’égards par le sénat de Rome, comme en fait foi une lettre officielle qui nous est parvenue et qui est relative à l’avènement de l’empereur Tacite (3). Les

(1) Salvien, De gui, Dei , VII, 70.

(2) Apulée, Florid., 16 : a Principes Africæ viri. » — Tertullien, De pallio, Proœm. : a Principes semper Africæ, viri Carthaginienses... ». — Corpus inscr. lat-, VIII, 1165 ; 2409 : « splendidissima colonia Carlhaginiensium. »

(3) Vopiscus, Tacit., 18 : <r Senatus amplissimus curiæ carthaginiensi. » — Sur les décurions et les magistrats municipaux de la Carthage romaine, voyez le Corpus inscr. lat.. Vlll, 883 ; 1002- 1004 ; 1016 ; 1141 ; 1147 ; 1165 ; 1413 ; 2409.

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décurions de Carthage ne ménageaient rien pour embellir leur capitale, et ils l’avaient parée de somptueux édifices. Ils estimaient aussi que les orateurs et les écrivains pouvaient contribuer à la gloire de leur cité ; par exemple, ils allaient en corps entendre Apulée, ils lui votaient une statue; quoique païens, ils méritaient que Tertullien leur rendit hommage. Dans cette protection donnée aux lettres, l’assemblée provinciale rivalisait avec le sénat de Carthage ; elle s'honorait en élisant Apulée président de la session et grand-prêtre d’Afrique (1).

À cette aristocratie indigène, de l'intelligence ou de la fortune, se mêlait la colonie très influente des financiers romains et des fonctionnaires de toute sorte. La plupart des grandes affaires et toutes les administrations étaient centralisées à Carthage. Le spectacle de cette activité politique et commerciale frappa vivement Salvienlors de son voyage d’Afrique : « Parmi tant de cités de la région, il en est une qui était la reine et comme la mère des autres; c’est l’éternelle rivale de Rome, autrefois parles armes et le courage, depuis par la magnificence et la majesté; je parle de Carthage, la plus redoutable adversaire de notre Rome, et, pour ainsi dire, la Rome du monde Africain. Toutes les grandes institutions* politiques, tout ce qui constitue l’administration ou le gouvernement, elle renfermait tout. Là se trouvaient tous les services publics ; là étaient des écoles pour tous les arts libéraux et pour toutes les sectes philosophiques, des gymnases de tout genre pour l’étude des langues ou des mœurs ; là aussi résidaient des corps de troupes et les grands chefs militaires. Là demeurait le proconsul, ce maîfre et ce juge souverain, qui par le titre n’était qu’un proconsul, mais qui par la puissance était un vrai consul. Là enfin étaient tous les chefs des admi-

(1) Apulée, Florid., 16

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nistrations, aussi différents par le grade que par le nom ; ils occupaient pour ainsi dire toutes les places et tous les carrefours ; ils veillaient sur tous les coins de la ville et gouvernaient les membres de ce grand corps » (1). Beaucoup de ces fonctionnaires, de ces officiers, de ces financiers, étaient Africains d’origine; car les administrations se recrutaient surtout dans le pays, et tous ceux qui y étaient nés y revenaient volontiers. Aussi tout ce monde officiel se mêlait aisément au monde aristocratique de la ville ; de ces deux éléments, qui s’attiraient l’un l’autre, se formait la haute société locale, toujours prête à quitter les affaires pour les plaisirs, toujours passionnée pour le théâtre et curieuse de iittérature.

A la tête de ce public d’élite on trouvait ordinairement le proconsul. Beaucoup d'hommes de grand mérite ont tour à tour gouverné l’Afrique; à cet égard, Carthage fut vraiment privilégiée. Ce titre même de proconsul, le voisinage de l’Italie, la sympathie de beaucoup d’empereurs pour le pays d’Atlas, l’importance de la province, les ressources et jusqu’au nom de la ville, tout contribua à faire de ce commandement un poste d’honneur. On dirait que Rome mettait une sorte de coquetterie à doter Carthage d’un gouverneur dont elle eût lieu d’être fière. En tout cas, la plupart de ces proconsuls ont eu l’amour des lettres; beaucoup même étaient des orateurs, des savants ou des écrivains distingués. Au Ier siècle de notre ère, c’est, par exemple, Quinte-Curce, qu’on croit être le père de l’historien; Yespasien, qui était déjà célèbre par son éloquence, et qui, devenu empereur, créa l’enseignement public. Sous Hadrien, le jurisconsulte Javolenus Priscus. Sous Antonin, ces gouverneurs lettrés devant qui parla si souvent leur ami Apulée : l’orateur Lollianus Avitus,

(1) Salvien, De gui. Dei, VII, 61-68.

LES PAÏENS

qui fut lié aussi avec Fronton et qui protégea Pertinax ; le philosophe Claudius Maximus, devant qui fut plaidé le procès de magie. Sous Marc-Aurèle, Scipio Orfitus, encore un ami d’Apulée ; Aulidius Victorinus, gendre de Fronton; sans doute aussi Æmilianus Strabo, un camarade d’Apulée. Sous Commode, le grammairien Pertinax, qui fut l'élève et le successeur d’Apollinaire de Carthage avant d'arriver à l’empire. Au 111e siècle, Balbin. jurisconsulte, orateur, poète, plus tard empereur; l’historien DionCassius; Gordien, qui s’illustra par ses vers avant de fonder une dynastie. Au iv« siècle, le poète Aviénus; l’orateur Symmaque ; le médecin Vindicianus; le rhéteur Pacatus, un ami d’Àusone. Au début du ve siècle, Macrobe, l’auteur des Saturnales; Symmaque le jeune; l’orateur Volusianus, ami d’Augustin comme de Rutilius Namatianus; et les autres proconsuls avec qui fut en relations l’évêque d'Hippone (1). On voit que Carthage, à toutes les époques, a été souvent gouvernée par des gens de lettres, qui naturellement s'intéressaient à la littérature locale. Plusieurs étaient nés en Afrique, et avaient toujours partagé les idées ou les goûts du pays. Même ceux qui étaient étrangers à la région se laissaient prendre au charme de Carthage. C’est ce que prouve bien la correspondance de Symmaque. C'était pourtant un vrai Romain, et il avait eu beaucoup de tracas pendant les deux années de son proconsulat, qu'avait troublé la grande révolte de Firmus. Malgré tout, il avait été si enchanté de l'Afrique, qu’il la considéra toujours comme une seconde patrie. Ses pouvoirs expirés, en 375, il y avait séjourné encore quelque temps, et il avait acheté des domaines en Maurétanie. Il écrivait à un ami : a Si tout me réussit, je le dois à l’amour de Carthage ». Dans ses lettres,

(1) Cf. Tissot, Fastes de la prov. rom. d’Afrique, p. 62 ; 66 ; 86; 101-105 ; 110 ; 118-120 ; 130 ; 155 ; 159 ; 168; 258 ; 265 ; 283-294.

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il parlait sans cesse de sa « chère Afrique », s’intéressait à sa prospérité, s’affligeait de ses malheurs; vingtdeux ans après l’avoir quittée, il la recommandait chaudement à la sollicitude du ministre Stilichon. Il se faisait à Rome le protecteur de tous les Africains, même d’un évêque de Cæsarea, ce qui coûtait un peu d’effort à son paganisme militant (1). L’exemple de Symmaque montre quelle séduction Carthage exerçait jusque sur ses proconsuls. Aussi avaient-ils pour cette grande cité beaucoup de ménagements et d’attentions. Non seulement ils respectaient ses usages populaires et ses vieux cultes puniques; mais encore ils assistaient à ses fêtes et ne manquaient pas d’aller interroger l’oracle de Tanit (2). A plus forte raison étaient-ils les bienvenus auprès de la classe dirigeante. La haute société Carthaginoise avait pour centre le palais des proconsuls.

Les rendez-vous ordinaires de ce monde élégant étaient les théâtres. Les Africains ont eu la passion des spectacles de tout genre. Apulée, Manilius, Tertullien, Cyprien, Arnobe, Augustin nousl’ont dit; et leur témoignage est confirmé par toutes les ruines qui couvrent encore le sol de la Tunisie et de l’Algérie. Carthage, à notre connaissance, aval tau moins un théâtre, un odéon, un amphithéâtre et un cirque. On y célébrait différents jeux périodiques : par exemple, les jeux provinciaux du culle de Rome et d’Auguste, dont Apulée fil un jour les frais ; des jeux Pythiques ; d’autres jeux donnés en l’honneur des diverses familles impériales ou à l'occasion des anniversairesd’empereurs. D’ailleurs, presque chaque le tQ officielle ou locale, politique ou religieuse, fournissai "'Me de spectacles variés, que les ma-

(1) Syro 20 ; X, 1

(2) «V de stat’

Macrir

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