TV, S ; VII, 66 ; VIII
i>-> :scitante proconsule ■ .. » (Capitolin,
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gistrats offraient au peuple (1). Même les dévastations des Vandales ne diminuèrent point cette ardeur pour le plaisir : « Autour des murs de Carthage et de Cirta retentissaient les armes des barbares; et l'Eglise de Carthage se ruait dans les cirques, s'amollissait dans les théâtres (2) ». L'annonce des courses de chars surexcitait la populace. La ville se partageait en deux camps : la faction rouge et bleue, la faction verte et blanche. On employait les sortilèges, les incantations magiques, pour entraîner la défaite du parti rival (3). Souvent l'on en venait aux mains dans le cirque, et la bataille continuait dans la rue. Pour ce genre de spectacles, les gens d’esprit cultivé scpassionnaient comme la foule. A peine Alype, arrivé de Thagaste, était-il entré à l’Univbrsité que « ce gouffre de Carthage, où bouillonnaient les spectacles frivoles, l’avait entraîné dans le fol amour des jeux du cirque «.’Augustjn, qui enseignait alors la rhétorique, n’osait intervenir à cause d’une brouille entre lui et le père du jeune homme. Alype n’était plus pour le moment son. élève ; mais il saluait pourtant son ancien maître et compatriote, venait parfois à ses leçons, l’écoutait, puis se retirait sans bruit. Un jour qu’ Augustin dans sa chaire expliquait un auteur, il développa avec une vivacité moqueuse une comparaison empruntée aux jeux du cirque. Alype se trouvait là; il prit la leçon pour lui-même, quoique le maître n’eût pas songéàlui. Lejeune homme renonça à ses distractions frivoles et ne voulut plus d'autre professeur qu’Augustin. Mais il eut plus tard une singulière rechute. Il était encore étudiant en droit,
(1) Tertullien, Scorpiac, fi ; de résilier, carn., 42 ; saint Augustin, Confess.. I, 10 ; De Civ. Dei, II, 26 ; Epist. 138.
(2) Salvien, De gub. Dei, VI, 69.
(3) Voyez, à ce’ sujet, les Tabulae execrationum découvertes à Carthage {Corpus /'user, lat., VIII, suppiem ., 12504-12311) ; une très curieuse Tabella devotioais a été trouvée récemment dans les ruines d'IIadmmète (C. R.del’Ac. des Inscript., 1 «r et 22 juillet 1892).
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quand des camarades l’entraînèrent presque de force à un combat de gladiateurs. Il ferma les yeux en entrant et résolut de ne pas regarder le spectacle. Mais, à une grande clameur du peuple, Alype n’y put tenir, il entr’ouvrit un œil. Sa vieille passion se réveilla, plus ardente que jamais : « Aussitôt qu’il eut vu ce sang, il but à longs traits la férocité de ce spectacle ; il ne s’en détourna plus ; il y fixa ses regards ; il en savoura la fureur, sans le savoir ; et, enchanté de ce criminel combat, il s’enivra d’une sanglante volupté. Ce n’était plus ce même homme qui était venu là malgré lui; c’était un homme de la foule, un digne compagnon de ceux qui l’avaient amené. Que dirai-je de plus ? Il re garda, il cria, il s'enflamma ; il sortit de là avec une ardeur folle d’y retourner, non plus entraîné par les autres, mais avant tous, et même les entraînant à son tour (1) ». Chez l’étudiant de Carthage, reparaissait cet amour maladif des spectacles sanglants qui a fait élever tant d’amphithéâtres dans tous les coins des provinces africaines.
Tout en prenant sa part des plaisirs populaires, la société de Carthage avait des plaisirs plus relevés. Tertullien, dans ses pamphlets Sur les spectacles et Sur V idolâtrie, ne parle pas seulement des courses de chevaux, des exhibitions d’éléphants ou de lions, des luttes athlétiques et des combats de gladiateurs; il mentionne encore les concerts, les tragédies et les comédies (2j. Tout cela existait encore à Carthage dans les derniers temps de la domination romaine. L’Odéon avait été construit tout exprès pour les séances et les concours de musique. Et saint Augustin a peint en traits de feu l’impression que les représentations dramatiques de Carthage produisaient sur sa vive sensibilité : « J’étais
(1) Saint Augustin, Cnnfess ., VI, 7-8.
(2) Tertullien, De spectac., 10 ; 17. — Cf. Apulée, Florid., 5 et 18.
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alors entraîné vers le théâtre, où je trouvais l’image (le mes misères et un aliment pour la flamme de mes passions. Pourquoi donc l'homme tient-il à s’affliger en contemplant des choses funestes et tragiques qu'il ne voudrait pas souffrir lui-même? car il est bien vrai que le spectateur y cherche la douleur, et que cette douleur est pour lui un plaisir. Alors, au théâtre, je prenais part à la joie des amants, quand ils se livraient à leurs criminelles passions ; et cependant tout cela n’était qu'un jeu. Quand ils étaient séparés, je m’attendrissais et m’affligeais avec eux; je prenais autant de plaisir à la douleur qu’à la joie... Je n’aurais pas aimé à souffrir les malheurs que j’aimais à contempler. A entendre ces fictions, il me semblait qu'on m’égratignait la peau ; mais ce chatouillement, semblable à l’action des ongles sur une tumeur brûlante, finissait parproduire en moi une plaie saignante et corrompue (1) ». Ces tragédies, ces comédies, ces concerts, étaient les distractions préférées des mondains de Carthage. Ils avaient aussi le goût des arts plastiques : les fragments d’architecture qu’on retrouve dans le sol de leur ville dénotent une recherche d’élégance qui n’est point commune dans les édifices romains ; et les statues dont ils décoraient leurs palais ou les monuments municipaux, sont souvent remarquables, tantôt par une finesse d’exécution et une pureté de lignes qui trahissent la main d’artistes grecs, tantôt par une exactitude du rendu et une hardiesse de réalisme qui montrent chez les artistes indigènes la même tendance que chez leurs confrères les écrivains.
Enfin ces cercles élégants de Carthage raffolaient de littérature. Ils aimaient les séances de poésie et d’éloquence, les concours, les solennités religieuses et politiques, où les orateurs devaient se mettre en frais. Ils s’intéressaient beaucoup à l’érudition et aux sciences ;
(1) Saint Augustin, Confess ., III, 2.
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mais ils voulaient qu’on les leur rendît aimables, qu'on ne ménageât point l’esprit, l’anecdote et le bon mot. Pourvu qu’on les amuêât, ils admettaient fort bien qu’on leur parlât du passé. En face du christianisme, ils affectaient une indifférence de bon goût; ils restaient païens par habitude, par élégance, et ils l’étaient encore pour la plupart, quand la ville tomba sous les coups des Vandales. Tel fut le publicordinaire d’Apulée, de Némésien, de Capella, même de Tertullien et d’Augustin dans leur jeunesse. C’était la classe dirigeante, celle qui faisait l’opinion, et les chrétiens eux-mêmes devaient compter avec elle. Aussi cette haute société de Carthage a-t-elle laissé une empreinte sur toute la littérature africaine.
Il y avait un autre public, plus spécial, dont un auteur devait se préoccuper aussi : c’étaient les cercles de gens de lettres.
Ils étaient nombreux ; car tous les Africains que tentait l’ambition littérairese rencontraient à Carthage. Ce n’est point que le restedu paysn’offrît aucune ressource à un homme d'étude. Au contraire, la vie intellectuelle s’était éveillée successivement dans toutes les régions ou la colonisation était devenue florissante : d’abord sur quelques points du littoral, puis en Proconsulaire, en Numidie, et même, depuis le troisième siècle, dans la Maurétanie orientale. On trouvait de bonnes écoles et des esprits cultivés, non seulement dans les vieilles cités à demi-grecques comme Leptis, Utique ou Cæsarea, mais encore dans plusieurs villes puniques ou berbères qui s’étaient développées plus récemment entre les mains de Rome, par exemple Oea en Tripolitaine,
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Hadrumète et Sicca en Proconsulaire, Hippone, Thagaste, Madaura, Cirta, Théveste en Numidie. Dans chacune de ces écoles ont parlé des maîtres célèbres, et elles peuvent revendiquer leur part dans le patrimoine commun de la littérature africaine. 11 n'en est pas moins vi’ai que depuis le règne d’Hadrien, Carthage draine à son profit tous les talents de la contrée. Cela, pour deux raisons. D'abord, par l’importance de son rôle politique et commercial, par sa prospérité matérielle, par la magie de son nom glorieux, elle faisait sentir bien loin autour d’elle, sur toutes les classes de la population, l’attraction que toutes les capitales exercent sur les provinces voisines ; et aux gens de lettres, comme aux autres, elle offrait un plus vaste champ d’activité. Puis, elle possédait la seule Université d’Afrique, au sens précis du mot. Là seulement étaient représentés tous les genres d’enseignement, la philosophie comme la rhétorique ou la grammaire, les sciences naturelles comme les mathématiques, le droit, la médecine, l’architecture et la peinture. Carthage était richement pourvue de bibliothèques, de laboratoires, de tous les instruments de travail. Aussi attirait-elle presque toujours les maîtres les plus distingués et la plus nombreuse population d’étudiants. Une fois qu’ils avaient goûté de la capitale, tous ces jeunes gens ne retournaient dans leur ville natale qu’à leur corps défendant. A peine sortis de cette grande Université, leur ambition ordinaire était d’y revenir enseigner à leur tour. Comme il n’était point très facile de s’y faire d’emblée sa place, il s'établit peu à peu une sorte d'échange régulier entre Carthage et toute la province. On commençait ses études au pays natal, on les terminait dans la capitale; puis l'on retournait professer dans l’intérieur du pays, en attendant une heureuse chance ou un coup d’audace qui ramenait l'ambitieux dans la grande ville rêvée : telle fut la carrière d’Apulée; telle
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fut celle d’Augustin dans la première partie de sa vie. En somme, malgré tout le talent et toute la science de certains maîtres, il n’existait en Proconsulaire et en Numidie que des centres secondaires. Au-dessus de ces écoles de province, Carthage centralisait le haut enseignement.
Elle fut toujours aussi la capitale lit téraire de l'Afrique, pafce que la littérature africaine releva toujours de l’école. Le monde des auteurs et le public instruit se rattachaient étroitement à l’Université. Autour d’elle et de ses maîtres restaient groupés tous les gens de profession libérale, très estimés et honorés, comme l’attestent une foule d’inscriptions (1) : les médecins, les avocats, les jurisconsultes, qui tous avaient étudié aux écoles deCarthage eten avaient conservé la curiosité des choses de l’esprit ; même les artistes, architectes, sculpteurs, peintres, qui s’étaient formés, eux aussi, dans les ateliers officielsdel’Université. Làse rencontraient naturellement les gens de lettres de toute l’Afrique : au 11e siècle, Apulée, Fronton, Apollinaire, Tertullien : au me siècle, Némésien, Gordien, Cyprien, Lactance ; plus tard, Capella, Macrobe, Augustin et ses amis. Ceux qui s’étaient fixés en province ou à Rome suivaient de loin tous les incidents delà vie de Carthage, et y revenaient volontiers. Beaucoup d’écrivains étrangers y passaient ou y séjournaient, comme fonctionnaires ou comme curieux : Velleius Paterculus et Pline, Pertinax et Balbin, Dion Cassius et Aviénus, Symmaque, Salvien, Orose, et tantd'autres. Tout cela entretenait à Carthage l’activité des esprits. Ces gens de lettres, de provenance et d’occupations si diverses, se groupaient en différents cercles : les chrétiens en face des.païens ; les rhéteurs
il) Corpus iriser. lat ., VIII, 15-16 ; 126 ; 2775 ; 2834 ; 3506 ; 4602- 4604 ; 4816 ; 4896 ; 5211 ; 7057-7061 ; 8489 ; 9618 ; 10899 ; etc. ; Cod. Theod., XI II, 4, 1-4.
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en face des grammairiens; les philosophes en face des savants. D’un camp à l’autre, on se raillait volontiers; mais on se connaissait, on se lisait, on s’écoutait, on discutait. Ainsi se formait, en toute occasion, l’opinion des connaisseurs, qui entraînait souvent l'opinion mondaine.
Les fêtes littéraires ne manquaient pas. C’était une conférence au théâtre, sur un sujet d’histoire, de philosophie, de critique ou de science. C’était le panégyrique d’une divinité locale, comme au temps où Apulée, en costume de prêtre d’Eschmoun, édifiait les dévots sur la terrasse de Byrsa. Ou encore, c’était une harangue au Sénat de Carthage, à l'Assemblée provinciale, ou le discours de bienvenue dont l’orateur à la mode saluait le nouveau proconsul (1).
Fréquemment s’ouvraient des concours d'éloquence et de poésie. Les plus brillants avaient lieu tous les cinq ans, à l’occasion des grands jeux provinciaux. Toutes les jeunes ambilions s’y portaient avec enthousiasme; caria distribution des récompenses se célébrait avec beaucoup d’apparat; c’était le proconsul lui-même qui plaçait la couronne sur la tète du vainqueur. On vit un jour s’engager une lutte mémorable pourle prix de poésie : Numérien, le futur empereur, y fut battu par Némésien, le poète de Carthage (2). Augustin parle volontiers des victoires qu'il remporta dans ces jeux : « Je recherchais, dit-il. le mensonge delà gloire populaire jusque dans les applaudissements du théâtre, les concours de vers, les disputes de couronnes (3) ». Il triompha, par exemple, aux fêtes quinquennales de 380. Le gouverneur de Carthage étaitalors un Africain, Vindicianus, « comte des médecins en chef », comme il s'intitulait lui-même dans la dédicace de son livre Sur
(1) Apulée, Florid.. 16-18.
(2) Vopiscus, Car., 11.
(3) Saint Augustin, Confess., IV, 1.
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les remèdes éprouvés ; il était « célèbre dans le monde entier », nous dit son élève Théodore Priscien ; il était entré dans la politique, et il administra son pays natal, d'abord comme vicaire d’Afrique, puis comme proconsul ; c’est ainsi qu'il couronna le jeune Augustin, vainqueur au concours de poésie : « C’était, dit le lauréat, un homme sagace, très habile et très célèbre dans l'art médical... C’était le grand médecin de notre temps (1) ». Comme Augustin, l’élite des jeunes gens de Carthage rêvait de couronnes. Aussi l’on vit naître de singulières industries : des devins s’engageaient, moyennant finances, à assurer la victoire de tel ou tel candidat. Pour cela il suffisait d’immolerquelque animal et d’évoquer un diable : « Je me souviens, dit un concurrent, qu’à cette époque, comme je voulais disputer le prix de poésie sur un théâtre, un devin me fit demander ce que je donnerais s'il me procurait le moyen de vaincre. Plein d’horreur pour ces honteux sacrilèges, je lui répondis que, la couronne à gagner fût-elle en or et immortelle, je ne souffrirais pas qu’il tuât une mouche pour m’assurer la victoire. Car je savais que dans ces sortes de sacrifices il immolait des animaux et espérait par ces honneurs impies me rendre les démons favorables (2) ».
Les lettrés faisaient belle figure à Carthage, surtout les rhéteurs, qu’on voyait constamment en scène, à l’Université, au théâtre, dans les temples, dans toutes .les cérémonies religieuses ou politiques. Apulée, Augustin, et bien d’autres, étaient admis dans l’intimité des proconsuls, comme Fronton à la cour de Marc-
(1) Saint Augustin, Confess.. IV, 3; VII, 6 ; Epist. 138 ; Vindicianus. Epistula ad Valentinianum imp. (dans le De medicam. de Marcellus, éd. Helmreich ; Leipzig, 1889) ; Théodore Priscien, Medicin., p. 81 ; Cod. Theod., X. 19, 9 ; XIII, 3, 12. — Cf. Tissot, Fastes de la prov. d’Afrique , p. 263.
(2) Saint Augustin, Confess IV, 2.
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Aurèle. Un rhéteur acclamé pouvait prétendre à tout, à la gloire, à la fortune, aux premières charges de l'Etat ; on vit des orateurs d'Université arriver au gouvernement des provinces, même à l'empire.
D'ordinaire, cette existence d’apparat et ces brillantes perspectives n'altéraient pas la bonhomie du personnage. Le rhéteur applaudi et fêté se reposait de tout ce bruit dans l’intimité d'un cercle d'amis, vieux camarades d'école, auxquels le ramenaient une communauté de goûts et des souvenirs de jeunesse. Augustin, qui avait étudié à Thagaste et à Madaura les éléments de la littérature et de l’éloquence, était venu compléter son instruction à Carthage: il y avait noué de solides amitiés qui le suivirent toute sa vie. Quand à son tour il y enseigna la rhétorique, il aimait à se retremper dans ce courant de chaudes sympathies : « Bien des choses, dit-il, m’enchantaient dans ces relations avec mes amis. On causait, on riait entre soi. On cherchait mutuellement à se plaire. On lisait ensemble de beaux livres. On se divertissait en commun. On se donnaitdes témoignages d’estime et d’honneur. On discutait parfois, mais sans aigreur, comme un homme avec lui-même : c’était assaisonner par de rares dissentiments l’accord ordinaire de nos pensées et de nos opinions. On s’instruisait réciproquement. On regrettait les absents avec impatience. On accueillait avec joie ceux qui revenaient (1) ». Voilà certes un aimable coin du monde lettré de Carthage. Dans cette réunion discrète et souriante d'amis sûrs, le rhéteur venait reposer ses oreilles où bourdonnait l’écho des applaudissements delà Carthage mondaine.
Ces petits cercles de gens de lettres avaient leurs événements et leurs surprises. C’étaient les débuts bruyants de quelque maître arrivé de province, comme
(1) Saint Augustin, Confess., IV, 8.
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Apulée au second siècle. C’était l’avancement rapide d’un jeune ambitieux qu’on avait connu étudiant, la nomination d’un poète ou d'un orateur au poste si recherché de gouverneur d’Afrique, surtout l’arrivée d’un homme célèbre qu’on désirait entendre, voir de près et mesurer. Par exemple, Augustin nous raconte la déception que causa le rhéteur manichéen Faustus. C’était, disait-on, un des plus habiles hommes du temps. * Pendant presque toute la durée de ces neuf ans, assure Augustin, je ne cessai d’attendre avec une extrême impatience ce célèbre Faustus. » Vu de près, le grand homme, comme tant de grands hommes, perdit de sa taille. D’abord tout alla bien. Faustus débuta dans une salle de conférences publiques, devant un auditoire prévenu. Il avait le mouvement, la verve, la parole prompte, l’expression juste et élégante. Mais si, d’une main indiscrète, on soulevait ce beau voile, on ne trouvait plus rien, ou-presque rien. Touten l’applaudissant d’abord, Augustin souffrait de l’entendre : « Il me charmait comme les autres, et même je le louais, je le vantais plus encore que personne. Mais je souffrais de ne pouvoir en public lui présenter et lui soumettre les objections qui me tourmentaient. J’aurais voulu pouvoir engager avec lui un de ces entretiens familiers où chacun écoute et répond à son tour». Enfin Augustin et quelques intimes réussissent à prendre à part l’orateur triomphant. Ils lui font quelques objections. Voilà notre homme mis à nu. Ce maître qui parle de tout avec tant d’assurance, n’a même pas le léger bagage d’un bon élève. Il n’a guère dépassé les éléments de la grammaire. Il a lu plusieurs discours de Cicéron, deux ou trois traités de Sénèque, quelques poètes, des ouvrages de théologie : voilà tout. Mais il s’est exercé chaque jour à parler dans le vide ; comme il a de l’entregent, une certaine grâce naturelle, il réussit à faire illusion. D’ailleurs Faustus sait être modeste à l’occa-
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sien : les charlatans de la science et de la littérature excellent à battre en retraite devant les gens du métier ; ils se font petits alors, ils sont si sûrs de prendre leur revanche avec la légion des naïfs. Voyant à qui il avait affaire, Faustus avoua franchement son ignorance. C’était d'ailleurs un honnête homme à sa façon ; et c’est déjà une preuve d'esprit, de s'apercevoir qu’on ne sait rien. Par sa sincérité il plut à Augustin, qui entreprit son éducation : « Je n'avais retiré aucun secours de cet illustre docteur. Je continuai pourtant de le voir à cause de son goût passionné pour la littérature, dont j’étais alors professeur à Carthage . Je me mis à lire avec lui ce qu’il désirait le plus apprendre, ou ce qui me paraissait le mieux approprié à son esprit (1) ». Voilà le maître fameux, attendu neuf ans, qui redevient écolier : bizarre aventure qui égaya les railleurs du temps.
Les écrivains et les orateurs d’Afrique trouvaient à Carthage, non seulement un théâtre retentissant, la fortune et l’espérance de la gloire, mais encore la société de leurs pairs, des amitiés d’élite, des intelligences toutes prêtes aies comprendre. Aussi tous ontparlé de Carthage sur le ton de l’enthousiasme. Elle produisait une vive impression, même sur les étrangers, sur ceux qui arrivaient tout droit de Rome, comme Symmaque, de Gaule, comme Salvien, ou d'Espagne, comme Orose. Chez les auteurs africains, ce sont de vrais dithyrambes : pour Aurélius Victor, Carthage est « l’ornement de la terre » ; pour Apulée, c’est « la Muse céleste de l'Afrique (2) ».
ft) Saint Augustin, Confess ., Y. 3 ; 6-7.
(2) Apulée, Florid., 20 : a Carthago proviDciæ nostræ magistra venerabilis, Carthago Africæ Musa Caelestis ». — Aurélius Victor, Caesar., 40 : a Carthaginem terrarum decus. » — Corpus inscr. lat., VIII, 928 ; 1277 : « aima Carthago. »
CONCLUSION
IY
Carthage a donc été en Afrique le grand centre de vie intellectuelle, ce que fut Rome pour l’Europe occidentale, et, en Orient, Alexandrie, plus tard Constantinople. Pour bien dégager et expliquer les caractères essentiels de la littérature africaine, il était fort utile de connaître avec précision le milieu historique où elle s’est surtout développée. Evidemment, la physionomie de Carthage s’est quelque peu modifiée pendant ces quatre siècles ; et, quand on suit le cours des temps, on y voit apparaître quelques traits nouveaux. Mais ces légers changements n’intéressent que la littérature chrétienne du pays; et, pour cette raison, nous n’avons point à nous y arrêter ici. En somme, la Carthage que nous peignent Augustin et Salvien, présente le même aspect d’ensemble que celle d’Apulée, et cela pour une raison bien simple : c’est que jusqu’aux Vandales, et malgré les grands noms du christianisme africain, elle est restée presque entièrement païenne. Toujours nous y trouvons les trois publics que nous avons tenté de faire revivre : la foule, où domine l’élément punique et berbère ; la société mondaine, à demi latinisée ; et les cercles de gens de lettres, groupés autour de l’Université. Or la littérature africaine a payé son tribut à chacun de ces trois publics ; et il suffit de résumer ce qu’elle leur doit, pour la peindre tout entière.
Tous les auteurs de la contrée, chrétiens ou païens, ont été des gens d’école, des rhéteurs, des grammairiens, des philosophes, des savants. De là, bien des qualités, et quelques défauts : la simplicité de vie, l’honnêteté professionnelle, la probité littéraire, des connaissances
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étendues et précises, une science solide et jamais de surface ; mais aussi l’étalage d’érudition, la curiosité de l'infiniment petit, un penchant au pédantisme, et, chez quelques-uns, la manie d’imitation. Tout cela plaisait ou ne choquait point trop à l’Université : ce qu’on avait vu faire étant élève, on continuait à le faire inconsciemment, une fois devenu maître et auteur. De plus, comme ils vivaient au milieu ou tout près de l'école, les écrivains ont en général bien connu les modèles classiques, et, mieux encore, leurs compatriotes des générations précédentes ; pendant plusieurs siècles, sans aucune interruption, ils se sont transmis la tradition africaine, qui a pris par là d’autant plus de logique et d’unité. Souvent aussi ils ont eu des préoccupations de pédagogues, non pas seulement dans les manuels proprement dits, mais encore dans des œuvres originales en prose ou en vers. Enfin l'Université a beaucoup contribué à propager la connaissance de la langue grecque, qui est l’un des éléments constitutifs du latin local, et de la doctrine néo-platonicienne qui a conquis tant d’esprits depuis Apulée jusqu’à Macrobe, Augustin et Capella.
Le public mondain de Carthage, dont l’on tenait à gagner le suffrage, poussa les auteurs dans la voie où leur tempérament les entraînait déjà. Comme on traitait devant lui tous les sujets, on donnait à tout, même à la science, un tour oratoire. On imaginait un ingénieux cadre littéraire pour y faire entrer les études les plus abstraites, les plus spéciales, comme Térentien pour la métrique, Sammonicus pour la médecine, Capella et Augustin pour les Arts Libéraux ; chez tous les auteurs africains, même chez les chrétiens, on retrouve cette préoccupation de la mise en scène. Dans le détail on se laissait entraîner aux jeux d’esprit, aux raffinements de métrique ou de style ; et, comme ce public de blasés, pour qui fou se donnait tant de mal, n'a-
CONCLUSION
vait point le goût très délicat, on tombait dans l’afféterie, parfois dans le baroque. C’étaient là des inconvénients presque inévitables. Mais, si l’on lit avec attention les Florides d’Apulée, on s’aperçoit que les mondains*de Carthage aidaient au développement de plusieurs qualités éminentes chez leurs écrivains. Par l’accueil qu’il faisait aux croquis de mœurs, ce public encourageait la tendance au réalisme et au pittoresque, en même temps qu’il semblait inviter l'orateur à déployer librement sa personnalité: or ce sont là des traits dominants dans toute la littérature africaine, surtout dans ses chefs-d’œuvre comme les Métamorphoses ou l’Apologie d’Apulée, les traités de Tertullien, les Confessions d’Augustin.
Les foules anonymes de Carthage ont eu aussi leur part d’influence sur les auteurs. Seules, elles disposaient de la gloire en applaudissant les orateurs, en sanctionnant de leurs acclamations bruyantes l’arrêt des connaisseurs. Bien souvent Apulée avait harangué le peuple, au théâtre, au temple d’Eschmoun, les jours de fête, ou bien au retour de ses tournées triomphales. Plus tard, les chrétiens, dans leurs sermons et même dans certains de leurs ouvrages, voulurent être compris des .dernières classes de la population, les plus facilement accessibles à la foi nouvelle. Le lien ne fut donc jamais brisé entre les lettrés et les ignorants. De fait, il n’est point d’auteur africain chez qui l’on ne trouve bien des traces du latin vulgaire ou des patois indigènes, des expressions et des façons toutes populaires. Les écrivains du pays sacrifiaient aussi au g'oût de la foule, quand ils se laissaient entraîner à la déclamation, même à la parade. Ils ressemblaient encore à leurs compatriotes des bas quartiers et des faubourgs de Carthage par leur tour d’esprit pratique comme par leur imagination mystique, parleur ardeur de dévotion et par leur curiosité de l’occul te : Apulée fit si bien qu’on
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l'accusa de magie, et Augustin, comme Manilius, fut longtemps un adepte de l’astrologie.
Telles sont les influences contradictoires que les auteurs africains ont subies dans cette grande cité cosmopolite, où se rencontraient tant de races et de langues, et où se prolongeait sourdement, en pleine paix romaine. la lutte séculaire entre Rome et Carthage. Ce milieu si complexe n’était point fait assurément pour rétablir l’équilibre du génie africain, pour concilier chez les écrivains les effets de leur éducation classique avec les tendances persistantes de leur tempérament national. Au contraire, en attirant à elle tous les talents et toutes les ambrions, Carthage exaspéra et mit directement aux prises les deux instincts opposés de l’Afrique romaine. Toute l’histoire de la littérature locale est dans cette éternelle querelle, engagée entre l’indigène et le colon sur tous les points du territoire, renouvelée sans cesse dans l’âme de chaque lettré, et toujours à l’ordre du jour dans la vieille cité d’Hannibal relevée par Auguste.
Devenue la capitale intellectuelle de toute la région de l’Atlas, Carthage l’a mise en relations constantes avec l’Italie et avec l'Orient. Elle importait les œuvres et les idées de Rome, d’Alexandrie, d’Antioche, et elle exportait celles des provinces africaines. Par ce mouvement d’échanges, elle fécondait les intelligences du pays punique et berbère, en même temps qu’elle aidait au rayonnement de la littérature locale, qui agit sur celle de Rome depuis les Antonins, et au prestige des Eglises africaines, qui tiennent une si grande place depuis Tertullien.
Tel a été le double rôle de' Carthage. C’est là que le monde africain a rencontré l’Occident latin et l’Orient hellénique. Et c’est là que l’Afrique elle-même a pris conscience de son génie propre. Avec sa population bigarrée, punique et grecque, berbère et romaine,
CONCLUSION
Carthage était une Afrique en raccourci, où tous les Africains se sentaient chez eux, où des civilisations hétérogènes se mêlaient sans jamais se fondre entièrement. Païenne ou chrétienne, la littérature qui s’y est développée en a reproduit tous les contrastes.
TABLE DES MATIERES
Préface