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LES ORIGINES DE LA POÉSIE AFRICAINE. — LE POÈME DE MANILIUS

Au seuil de la poésie latine d’Afrique, trente ans après la consécration de la nouvelle Carthage, nous trouvons une œuvre singulière, heurtée, obscure par endroits, mais unique en son genre, pleine de vie, de hardiesses et de beautés originales. C’est le poème des Astronomiques. Aux siècles derniers, on l’attribuait sans hésiter à un certain Manilius, d’ailleurs inconnu. Mais les critiques modernes ont engagé tant de polémiques autour de ce nom, qu’avant d’étudier le livre en lui-même, nous devons expliquer pourquoi il doit figurer ici.

Sur la vie, sur la personne même du poète, nous ne savons absolument rien.

S'appelait-il seulement Manilius ? On n’en doutait pas autrefois. On n’en est plus sûr aujourd’hui. Voici les faits. Bien que plusieurs écrivains anciens aient évidemment eu entre les mains et aient même imité quelquefois les Astronomiques , aucun d’eux ne nomme expressément le poète. Sur les plus vieux manuscrits

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conservés, qui datent des xc et xiesiècles, l'ouvrage est anonyme, ou rattaché à celui d’Aratos. C'est seulement sur les manuscrits plus récents qu'est mentionné l'auteur ; il y est appelé tantôt Mallius, tantôt Manlius, le plus souvent Manilius. Pline, dans son Histoire naturelle, cite deux personnages qui ont porté ce dernier nom et qui tous deux s'étaient passionnés pour l'étude des astres, le sénateur Manilius, et ManiliusAntiochus, le fondateur de l’astrologie romaine, qui était venu d’Orient à Rome vers le temps de Sylla (1); mais du premier nous ne savons rien du tout, et le second doit être écarté, car il était certainement mort depuis bien longtemps à l’époque où furent composées les Astronomiques. Ainsi le témoignage de Pline ne peut en rien faciliter la solution du problème. Pourtant les érudits de la Renaissance n'ont pas hésité à rétablir ou conserver en tête du poème le nom de Manilius ; et pour cela ils avaient au moins une bonne raison, que nous connaissons. Sans doute, au temps des Mérovingiens et des Carolingiens, on était mieux renseigné que nous sur ce point, et dans les couvents devaient circuler des manuscrits que nous avons perdus : car le célèbre Gerbert, devenupape sous le nom de Sylvestre II, écrivait à un ami pour lui demander une copie des « livres de M. Manilius sur l’astrologie (2). » On ne peut guère douter que dans cette lettre il ne soit fait allusion à notre poème. Il est donc tout au moins vraisemblable que l’auteur s'appelait réellement Manilius : jusqu’à preuve du contraire, et pour la clarté de l’exposition, c’est le nom que nous lui conserverons.

(1) Pline. Hist. Nat.. X, 4; XXXV, 199. — Les anciennès éditions de Pline mentionnaient encore (XXXVI. 72) un <t Manilius mathematicus » qui aurait vécu au temps d’Auguste. Mais c’était une interpolation : aucun des manuscrits de Pline ne porte ce nom à cet endroit.

(2; JEpist. 78, p. 45 (Olleris).

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Sur le temps où il écrivait, il ne peut s’engager que des discussions de détail. Le poème, qui est rempli d’allusions à des événements historiques (1), porte en lui-même sa date. On ne saurait hésiter, et l’on n’a. fait osciller la composition de l’ouvrage, qu’entre les dernières années d’Auguste et les premières de Tibère. Sans nous arrêter aux hypothèses, souvent un peu fantaisistes, dont on a obscurci la question, nous donnerons brièvement ici nos conclusions et nos raisons (2). A notre avis, les quatre premiers livres ont été entièrement composés pendant les cinq dernières années du règne d’Auguste, à qui est dédié le poème. Tout est clair, si l’on admet qu’ils ont étéécrits de l’an 9 à l’an 14 de notre ère : la mention du désastre de Varus au livre I, et, au livre IV, l’allusion au prochain avènement de Tibère, y marquent les

(Il Astronom.,1, 7-14 ; 384 sqq. : 798-804 ; 899-900 ; 907 sqq. ; II, 907-309 ; IV. 764 ; 935 (édition Jacob, Berlin. 1846).

(2) Trois théories sont depuis longtemps en présence : suivant Scaliger et Bentley, le poème aurait été entièrement composé sous Auguste ; suivant Lachmann.il aurait été écrit sous Tibère; suivant Jacob et Merkel. les premiers livres appartiendraient au règne d Auguste, et les derniers au règne de Tibère. — De nos jours, le système de Lachmaun a été repris par M. Freier [De ManilU Astronomicon aetate. Gottingen. 1880), par M. Cramer [De ManilU qui dic'tur elocutione, Strasbourg, 1882), et. avec d’ingénieuses variantes, par M. Cartault [Revue critique. 1888, I,. p. 283 sqq). M. Lanson, qui a étudié la question avec beaucoup de soin De Maniïio poeta, Paris. 1887. p. 11-26), hésite pour les derniers livres entre l’explication de Bentley et celle de Jacob. Nos conclusions se rapprochent beaucoup des siennes, sauf pour le livre IV. que nous ne séparons pas des trois premiers, et pour le livre V. que nous croyons ajouté après coup. — Au fond, ce qui fait l'objet du débat, c’est le sens que l’on doit donner aux passages relatifs à Auguste. Or la difficulté disparaît, si l’on tient compte des travaux récents sur les origines du culte impérial (voyez surtout : Guiraud, Les assemblées provinciales dans l’empire romain, Paris, 1887 ; Beurlh r, Essai sur le culte rendu aux empereurs romains, Paris. 1890 ; et notre thèse latine : De Communi Asicie provinciae , Paris. 1885). Il n’est pas un seul vers des quatre premiers livres des Astronomiques, qui ne puisse s'appliquer à Auguste vivant.

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deux datés extrêmes; et si Manilius y parle souvent d’Auguste comme d'un dieu, il n’y a rien là de surprenant, puisqu’au lendemain de la bataille d’Actium les poètes comme la foule avaient commencé de diviniser l’empereur, et les provinces de lui élever des temples. Seul, le cinquième livre, qui semble avoir été ajouté après coup, pourrait être du temps de Tibère.

Quant à la patrie de Manilius, c’est sûrement l’Afrique. Tel a été l’avis du savant moderne qui a le mieux étudié le poème et qui en a donné la meilleure, môme la seule édition critique (1). Et nous sommes amené à la même conclusion par des raisons de toute sorte.

D'abord, l'auteur des Astronomiques n’était pas un Romain de Rome ni d'Italie. Sur ce point, tout le monde est d’accord. Les bizarreries, les maladresses de son langage, la couleur étrangère de son style, ne permettent à cet égard aucun doute : ce n’est pas ainsi que pouvait écrire à Rome un contemporain d’Auguste.

On a voulu rattacher Manilius à l'Orient hellénique. Mais les mêmes raisons de grammaire et de goût s'y opposent. Et s'il connaît bien la littérature grecque, s'il en imite les lieux communs, si même les hellénismes abondent dans son vocabulaire et sa syntaxe, tout cela ne prouve rien : vous trouverez la même chose dans tou-; les poètes latins du temps, et nous avons vu que dans l’Afrique romaine, surtout chez des contemporains du roi Juba, l’hellénisme était fort à la mode. D’ailleurs, pour traiter d’astronomie et d’astrologie, c’est naturellement vers la littérature alexandrine que dut se tourner Manilius : là seulement étaient les sources scientifiques, la terminologie et les modèles.

(1) Jacob, dans la Préface de son édition des Astronomiques (Berlin, 1846), p. xvi.

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Ce qui est caractéristique, au contraire, et tout à fait décisif, c’est que notre poète parle du grec comme d'une langue étrangère. Faisant allusion aux termes helléniques dont il ne pourra se passer pour l'exposition de sa doctrine : « Si je dois, dit-il, emprunter des mots à une langue étrangère, c'est la faute du sujet, non du poète » (1).

Ni Grec ni Romain d'Italie, Manilius appartient donc à l'une des provinces occidentales de l’empire. A laquelle ? Ici les manuscrits mêmes nous répondent ; quand ils mentionnent la patrie de l’auteur, ils font de lui un Carthaginois ( Pœnus ). C'était donc la tradition du moyen âge, et tout la confirme. Pour la contester, on a voulu alléguer ces vers des Astronomiques (2) : « Hannibal, qu’on s’attendait à voir tomber dans nos chaînes, s’affranchit de l'exil par une mort furtive comme celle d’un accusé. » Mais qu’y a-t-il là de surprenant? Un citoyen romain, un colon d’Afrique, daiisun poème dédié à l’empereur, pouvait-il ne pas considérer Hannibal comme un ennemi, et les Français d’Algérie parlent-ils autrement d’Abd-el-Kader ? Ce qui est frappant, au contraire, c’est de voir la place considérable que tient l’Afrique dans le poème. Evidemment Manilius la connaît bien, et se plaît à en parler. Il y revient sans cesse dans ses explications astronomiques. S’agit-il de la Petite Ourse ? C’est sur elle que les Carthaginois règlent la marche de leurs navires : « La Petite Ourse tourne dans un cercle étroit ; elle est moins étendue et moins brillante, mais elle l’emporte sur la Grande Ourse, de l’avis des marins phéniciens ; pour les Carthaginois, c’est le guide le plus sûr, quand ils cherchent sur la mer un rivage qui se dérobe (3) ». Est-il question du commandant de

(1) 111, 40-42. - Cf. II. S88.

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navire ? Sans lui, « les vaisseaux carthaginois vogueraient au hasard sur la mer (1) ». Et c’est, avant tout, le ciel d’Afrique que décrit le poète astronome ; parmi les bévues qu’on lui a reprochées, il en est de bien étonnantes et de bien imprévues ; on a prétendu, par exemple, qu’il s’était trompé dans ses calculs sur la durée variable des jours et des nuits ; c’est pourtant là un fait d’observation courante, et il est difficile de croire ici à une méprise du poète : mais lisez ses Astronomiques sous la latitude de Carthage, et vous verrez qu'il a raison. Outre le ciel d’Afrique, il décrit volontiers la terre d Afrique, avec des traits précis et pittoresques ; et c’était là, dans la littérature latine, en poésie du moins, une nouveauté. 11 nous montre les plaines voilées d'une poussière de sable, les habitants brûlés et desséchés par le soleil , et le teint bronzé du Maure (2). Il peint très exactement la côte où « un courant venu de l’ouest creuse des golfes, baigne à droite le rivage de Numidie, la chaude Libye, les collines de Carthage autrefois si grande, puis s’arrondit autour des Syrtes semées de bas-fonds (3j ». Même il se plaît à rappeler les gloires de Carthage : « Autrefois, dit-il, Carthage régna par les armes, alors qu Hannibal porta le feu sur les cimes des Alpes, alors qu’il immortalisa la Trébie et peupla de tombeaux les campagnes de Cannes, alors qu’il déchaîna la Libye sur les cités d’Italie (4) ». Et il aime à montrer Marius partant d’Afrique pour vaincre Rome : « Marius s’est assis là, semblable à ces ruines de Libye : des quais de Carthage, il est allé conquérir le monde (5). »

Tout nous ramène donc vers l’Afrique. Et l’on n’est

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pas surpris de constater que plus tard les Astronomique*, à peu près inconnues en Italie, restèrent toujours entre les mains des lettrés de Carthage : des passages de ce poème ont été imités par Némésien au ma siècle, par Dracontius sous les Vandales (1). C’est là un nouvel indice qui trahit l’origine de l’œuvre. Et l’on s’explique aisément que Manilius ait été compris et goûté dans l’Afrique romaine. Par les inégalités et les bizarreries de sa langue, par l'allure oratoire, parle relief et le coloris de son style, par son réalisme pittoresque, il annonce Apulée et Terlullien ; par la date, il est le premier des Africains.

Arrivons à l’œuvre même. Le sujet en est facile à définir.Manilius prend le mot astronomie dans le sens particulier qu’on lui donnait souvent à Rome : la divination par l’étude des signes célestes. Les Astronomiques sont tout simplement un traité d’astrologie en vers.

En effet, malgré les obscurités, les longueurs et certaines incohérences dont il faut rendre responsables les copistes et non l’auteur, ce poème procède méthodiquement, et par déduction, comme un ouvrage technique. Les épisodes mêmes, en général, se rattachent étroitement à la démonstration, dont ils marquent le progrès ou tirent la conclusion morale. Tel est, par exemple, le caractère des quatre grands morceaux qui ouvrent les quatre premiers livres ; le poète y célèbre tour à tour les conquêtes de l’astro-

(1) Astronom.. I. 760-70 1 . Cf. Némésien, JEclog.. I, 39 40. — Astromm ., I, 800. Cf. Dracontius, De Deo. V, 326.

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nomie, la puissance des astres, la divination, la souveraineté du destin ; or, dans chacun de ces exordes, il annonce et précise la question qu'il va traiter dans le reste du livre. Lui-même insiste sur la nécessité d’une méthode rigoureuse : avant de rien conclure, il doit réunir les matériaux, exposer les faits (1).

« Tout d'abord, dit-il, il me faut chanter l’ordre de la nature et peindre la vraie physionomie de l’univers (2). » C'est l’objet du premier livre, où il coordonne les observations astronomiques. Il y raconte l’origine du monde. Il y étudie la forme de la terre, qui est sphérique comme tous les astres, et immobile au milieu de l'espace. Il décrit le zodiaque et les constellations extrazodiacales, l'axe et les cercles de la sphère céleste, l’équateur, les tropiques, le méridien, l’horizon, l'écliptique, la voie lactée, les comètes.

Le second livre est consacré à l’exposition de la théorie astrologique. Le poète y passe en revue les signes du zodiaque : il dit leur forme, leurs instincts, leur aspect, leurs divinités protectrices, puis les relations des signes entre eux. Chacune de ces constellations est divisée en douze parties égales, de deux degrés et demi, et chacune de ces parties subit ellemême l'influence d'un signe étranger ; encore la valeur en est-elle modifiée, si dans le voisinage se trouve ou le soleil ou la lune ou quelque planète. Enfin le ciel tout entier est partagé en douze secteurs ou maisons déterminées par l'horizon et le méridien ; et l'action de chaque maison se combine avec celle du signe qui y est contenu.

Il s’agit maintenant de tirer l'horoscope, et le troisième livre nous explique comment on s'y prend. La

(ni!. 730-787.

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deslinée d’un homme dépend de l’état du ciel au moment de sa naissance. Elle est fixée par un groupe de sorts , et l’on compte douze de ces groupes, dont chacun correspond à l’un des signes du zodiaque. L’astrologue doit avoir calculé le temps que chaque constellation inet à se lever sous la latitude où l'on se trouve, et les variations des jours et des nuits. Pour tirer l’horoscope, il faut se tourner vers l’Orient et déterminer le point de l’écliptique qui est à l’horizon, puis la position du soleil, des planètes et de la lune, enfin l’astre qui se lève à la minute précise où naît l'enfant. Cet astre dominera la vie entière, mais beaucoup d’autres agissent sur celui-là, dans l’ordre de leur succession, et en vertu de réactions très compliquées. Chaque année, chaque mois, chaque jour, chaque heure, chaque instant de l’existence d’un individu sera sous l’influence de l’astre correspondant.

Après la théorie, les applications. « Il reste maintenant, nous dit le poète, à construire avec précision l’échelle des degrés célestes, qui par une route sûre puisse guider vers les astres la science du devin (1). » C’est ce que nous trouvons dans le quatrième livre, où est analysée en détail l’action de chaque constellation zodiacale sur la destinée humaine. Le caractère, les aptitudes, le métier, le bonheur ou le malheur, tout dépend du signe, ou plutôt de la partie de signe, qui a présidé à la naissance, et des relations qui existent entre cet astre et tous les autres. De plus, chacune des constellations zodiacales est investie d'une autorité prépondérante sur certaines régions terrestres, ce qui explique toutes les différences de climat, de race et de civilisation.

A ce moment, le sujet semble épuisé ; et sans doute, dans le plan primitif du poète, les Astronomiques se

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terminaient ici, par cet admirable épilogue du quatrième livre où sont exaltées les conquêtes de l’intelligence humaine. Mais il semble que l'auteur ait été pris de scrupule. « Ici un autre se fût arrêté, sans pousser plus loin son œuvre », nous dit le poète en reprenant sa tâche (1). Lui, il n’avait pas cru pouvoir s’en tenir là ; il ajouta un livre, peut-être deux (2) : car le cinquième livre, tel qu’il se présente aujourd’hui, est incomplet, plus court, et finit brusquement sur une description des six grandeurs d’étoiles. Que manquait-il donc aux conclusions du quatrième chant ? C’est qu’on y avait négligé les constellations extrazodiacales dont le lever coïncide avec celui des différents signes du zodiaque, et qui par là modifient les inclinations, les professions et les goûts. De là ce cinquième chant, qui ne le cède point aux autres pour le talent, mais qui compromet l’harmonie de l’ensemble en contraignant l'auteur à des contradictions ou à des redites.

Ainsi cette astrologie, qui est la raison d’être du poème, en fournit aussi la charpente et supporte tout le reste. Il semble vraiment que, dans ces théories mathématiques et mystiques, il n’y eût pas matière à poésie. Mais c’est justement cette difficulté qui avait séduit Manilius. Il était fier d’avoir trouvé un sujet si original. « Je suis le premier, dit-il, à faire entendre ees chants nouveaux dans les bosquets verdoyants et sur les cimes de l’Hélicon ; pieux pèlerin, j’y apporte des offrandes telles qu’on n’en vit jamais... Cette œuvre que j’entreprends n’a été ' tentée jusqu’ici par aucun poète. Que la Fortune me vienne en aide dans cette tâche immense ! que la vie me soit douce et la vieillesse longue, pour que je puisse venir à bout d’une

(2) Telle est aussi l'opinion de Béchert, De Manilii emendandi ratione (dans les Leipuger Studien, I, 11).

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si lourde besogne (1) ! » A cette idée, qui lui est chère, il donne souvent un tour très poétique : «Dans la rosée des hautes herbes cherchons une prairie vierge encore, une source qui dérobe son murmure dans le mystère d’une grotte, et que n’ait effleurée ni le bec des oiseaux ni le feu du soleil. Ce que je dirai est à moi ; je ne devrai rien à aucun poète ; ce ne sera pas un larcin, mais mon œuvre à moi ; c’est sur mon propre char que je m'élèverai vers le ciel, sur ma barque que je fendrai l'onde (2). » Tous les autres grands sujets sont désormais épuisés : on ne peut toujours parler des géants, des Argonautes, de Troie ou de Thèbes, de Thyeste ou d’OEdipe, des guerres médiques, des conquêtes d’Alexandre ou des origines de Rome. Tout cela est connu, banal, et d’ailleurs trop facile à traiter. D'autres poètes, il est vrai, « ont décrit les figures des constellations et les signes épars dans l’étendue des cieux (3). » Mais ceux-là encore ont commis une erreur fondamentale. Ils n'ont fait que conter des légendes et chercher' dans la fable l'origine des noms donnés aux astres ; dans leurs vers, le ciel n’est qu’un tableau historique. Ils nous montrent la terre peuplant le monde sidéral. En réalité, c’est la terre qui dépend des cieux : voilà ce que veut démontrer notre poète ; voilà, suivant lui, ce qui fait la nouveauté de son sujet, ce qui lui donne le droit de dire : « O Muses, je vais étendre votre domaine (4). »

On n’est pas forcé de croire un poète sur parole. Et, à notre tour, nous devons nous demander : qu’y a-t-il de vrai dans ces fières déclarations, et quelle est la part de nouveauté ou d’intérêt ?

Tout d’abord, il est trop évident que Manilius n’avait

(4) 111. 1-4. — Cf. II, 1-51 ; III. 5-25; V, 460-469.

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pas réinventé ni importé en Afrique l’astrologie. Un de ses mérites, au contraire, est d’avoir choisi un sujet bien en rapport avec les préoccupations de son public. Si l’astrologie était aussi vieille que la civilisation, elle était alors à la mode plus que jamais, et en Afrique plus encore qu'ailleurs. Le poète connaissait bien l'histoire de la science qu’il a chantée, et il en a raconté avec précision les origines (1). Dans cette belle introduction du premier livre où il peint le progrès de la pensée humaine, il nous montre la nature se révélant aux rois-prophètes des bords de l'Euphrate et du Nil, puis la divination par les astres se régularisant dans les collèges de prêtres, et se répandant sous le couvert de la religion, surtout du culte de Mercure-Hermès. En Chaldée, en Egypte, l’astrologie était née dans les temples avec l’astronomie, et avait profité de toutes ses découvertes ; enveloppant ses rêveries sous des apparences de précision et de rigueur, logique en ses déductions, et féconde en conseils pratiques, elle avait promptement conquis la faveur des foules. Elle était arrivée dans la Grèce au vie siècle, à la suite de la science orientale ; elle avait glissé quelque chose d’elle-même jusque dans les hardis systèmes des physiciens d’Ionie, dans les mystères orphiques, dans les Nombres de Pythagore, dans les imaginations de Platon, dans les théories des astronomes alexandrins ; surtout elle avait séduit les ignorants et entretenu l’industrie de nombreux charlatans. Mais en Grèce, du moins, où il y eut tant devrais savants, le sens de la vérité exacte empêchait les esprits cultivés d’accepter aveuglément toutes les inventions chaldéennes. A Rome, où les savants ne furent que des érudits et des compilateurs, cet utile contrepoids manqua tout à fait ; les âmes y furent livrées sans défense aux superstitions et aux terreurs. Trait signifi-

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calif, c’est par le mot mathematici que l'on désigna généralement les astrologues. Déjà les Romains, très anciennement, avaient appris des Etrusques à chercher dans les étoiles le secret du destin. Mais la divination par l’étude des astres devint populaire surtout après la seconde guerre punique, quand des Grecs de Syrie eurent apporté en Italie tout le système chaldéen, élaboré et perfectionné depuis deux ou trois mille ans. Le succès fut très prompt, et la plupart même des philosophes y contribuèrent : on nous dit que Panétius, l’ami de Scipion Emilien, était le seul parmi les stoïciens âne pas admettre les prédictions des astrologues; et encore, il doutait de leur science, plutôt qu’il ne la repoussait absolument, et il se plaisait beaucoup dans la société d’un des plus célèbres d’entre eux, Scylax d’Halicarnasse (1). Deux générations plus tard, arriva dé Syrie à Rome ce Manilius Antiochus que Pline appelle le fondateur de l’astrologie (2), mais dont le' rôle se borna sans doute à donner plus de cohésion au système. Désormais, dans tout le monde romain, s’établit sans contestation la croyance à la divination par les astres. Bien souvent l’on traqua les charlatans, mais justement parce qu’on avait foi dans leur science et qu’on en avait peur. L’exemple, d’ailleurs, venait de haut : Tibère, à ■Caprée, tremblait en regardant les étoiles; Auguste luimême, qui avait vu se réaliser pour son compte les prédictions d’un certain Théogène, faisait publier son horoscope et frapper une monnaie d’argent à l’empreinte du Capricorne, le signe sous lequel il était né (3). A Carthage, surtout, ces idées étaient fortement •enracinées, à cause de la persistance et du caractère mystique des cultes phéniciens. Autour du temple de

(1) Cicéron, De divinat.. I, 3, 6 ; TI, 42, 88.

(2) Pline, Hist. Nat., XXXV, 199.

(3) Suétone, Octavian., 94 ; Tiber., 69.

Tanit s’agitait un monde interlope de devins et de prophétesses, que l'on méprisait un peu, mais que l'on redoutait et que l’on consultait : c'est là qu'on prédit l’avènement de Macrin et le meurtre de Caracalla (1). Dans cette Afrique où les superstitions pullulaient à l’ombre de religions bizarres, où bientôt Apulée allait être solennellement accusé de magie, où plus tard l'on devait arrêter un proconsul convaincu de coupables pratiques (2), où saint Augustin lui-même crut si longtemps à l'astrologie (3), on voit que le sujet traité par Manilius dans les Astronomiques était familier ou accessible à tous.

D’autre part, il est certain que Manilius empruntait aux écrivains spécialistes le fonds de sa doctrine. Il y avait eu en Grèce, puis à Rome, toute une littérature du monde sidéral. Nous ne voulons pas parler seulement des grands astronomes, qui avaient exposé eux-mêmes leurs systèmes ou dont les idées avaient été recueillies par des disciples : Thaïes et Anaximandre de Milet, Pythagore, Méton, Eudoxe de Cnide et Aristote, Eratosthène et Hipparque. Mais dès la période alexandrine plusieurs écrivains avaient imaginé de mettre en vers ces théories scientifiques ou les rêveries qui s'étaient développées parallèlement : c’est ce qu’avaient fait, par exemple, Eratosthène lui-même dans un Hermès , Afatos de Soles dans ses Phénomènes et ses Pronostics , Cleostratos de Tenedos dans une Astrologie. A Rome, dès le second siècle avant notre ère, Sulpicius Gallus avait composé des ouvrages d’astronomie. Cicéron dans sa jeunesse, comme plus tard Germanicus, avait traduit les poèmes d'Aratos ; et, dans le Songe de Scipion , il s'était plu à décrire la sphère céleste. Varron, dans le

(1) Capitolin. Pertinax , 4 ; Macrin.. 3.

(2) Arnmien Marcellin, XXVIII, 1, 17 sqq.

(3) Saint Augustin, Confess., IV, 3 VII, 6.

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sixième livre de ses Disciplines, avait condensé tout ce que ses lectures lui avaient appris sur les astres ; et son contemporain Nigidius Figulus, qui lira l'horoscope d'Auguste et qui passait pour magicien, avait exposé dans de gros ouvrages toute sa science astrologique. Enfin, sous le règne d'Auguste, Hygin résumait bien des travaux alexandrins dans ses quatre livres Sur l’astronomie , que nous possédons encore. Pour réunir les matériaux de son poème, Manilius n’avait donc que l’embarras du choix : familier comme il l’était avec les deux littératures classiques, il pouvait puiser également aux sources latines et aux sources grecques. On ne peut douter d’abord qu'il n’ait eu sous les yeux le sixième livre, aujourd'hui perdu, des Disciplines de Varron ; car ses théories astronomiques présentent des rapports frappants avec celles de son compatriote Martianus Capella qui plus tard ne se gêna pas, nous le savons, pour copier Varron. Peut-être aussi Manilius a-t-il connu les œuvres de Nigidius Figulus et d’Hygin. Mais c’est surtout de l’Orient grec que paraît lui être venue l'idée de ses Astronomiques ; il a imité très probablement plusieurs passages des Phénomènes d’Aratos ; il a dû consulter les traités scientifiques d’Eudoxe de Cnide, d’Eratosthène et d'Hipparque, et sans doute aussi quelqu'un de ces poèmes astrologiques en langue grecque, que nous n’avons plus. On ne saurait dire au juste ce qu’il doit à ses devanciers ; mais nous avons du moins quelques preuves indirectes de ses emprunts. Non seulement il cite fréquemment le nom grec des astres ou des phénomènes célestes, en déclarant qu’il n’en trouve pas l’équivalent latin ; mais encore il lui arrive d’exposer successivement des théories contradictoires, évidemment prises dans différents écrivains, par exemple en ce passage : « Quelques-uns placent cette force dans la huitième partie ; d'autres préfèrent la dixième; un auteur s’est rencontré pour attribuer ce

rôle à la première (1). » Souvent il ne se donne pas la peine de choisir entre des systèmes inconciliables ; même il paraît ti 'avoir pas toujours nettement compris les théories compliquées des savants grecs, et il traite un peu trop les mathématiques en poète. En tout cas, il est bien clair que le fonds des Astronomiques n’a rien d'original.

Si Manilius en astrologie n’a rien inventé, si même il brouille et parfois défigure ce qu'il emprunte, où donc est l’intérêt du poème et la nouveauté? Matériellement, elle est dans ce petit fait : jusqu’alors, si l’on avait parlé d’astrologie en vers, c’était en vers grecs, et, si l'on en avait parlé en latin, c’était en prose ; Manilius fut le premier qui traita ce sujet pour son compte en vers latins. Mais hâtons-nous d’ajouter que ce n’est pas tout : la vraie nouveauté, celle dont il pouvait être fier, c’est d’avoir su exposer presque toujours en poète, et assez souvent en grand poète, ces théories bizarres, hérissées de formules mathématiques. Nous étudierons en détail les ressources et les moyens de cette démonstration originale ; ce que nous voulons seulement marquer ici, c’est que les Astronomiques sont non pas un manuel versifié, mais une œuvre personnelle et un véritable poème. Pour renouveler, animer et fécond'er son sujet, Manilius possédait le vrai secret : il y croyait. Il manquait de critique et se complaisait trop à des fantaisies de rhéteur; mais il avait la foi. De là, cet entrain, cette chaleur du style, ce grand mouvement qui emporte et vivifie les explications les plus abstraites. Comme Lucrèce, il déclare qu’il a cherché uniquement la vérité ; il est sûr de l’avoir trouvée, et il défend l’astrologie avec une ardente conviction : « Est-il étonnant, dit-il, que les hommes puissent connaître le monde, puisque le monde lui-même est en eux et que chaque

(1) III, G80-682. — Cf. III, 510 sqq. et 537 sqq.

MANILIUS

homme esl une image amoindrie de la divinité ?... Cette foi que nous demandons pour notre science souveraine, on l'accorde aux augures et aux entrailles frémissantes des victimes. Y a-t-il moins déraison à consulter les pronostics divins des astres, qu’à interroger les cadavres des bêtes ou le chant des oiseaux ? Dieu lui-même laisse voir au monde la face du ciel, il se montre à nous sous cette forme matérielle de l’univers toujours en mouvement, il s’offre et s'impose à nos regards pour nous forcer à le bien connaître, à suivre sa marche et à démêler ses lois. Le monde lui-même appelle nos âmes vers les astres; puisqu’il ne le cache pas, c’est qu’il veut nous révéler son domaine Serait-ce un crime d’étudier ce qu’on a le droit de voir (1) ? » Mais à l’apôtre il ne suffit pas de croire ; il doit encore justifier sa foi et convertir. Aussi notre poète n’exposera pas froidement sa doctrine ; il ne s’en tiendra pas aux arguments consacrés, il sera à l’affût de tout ce qui peut forcer la conviction, il imaginera des preuves nouvelles et des exemples, et, de tout son système, il tirera des conclusions morales. Il veut instruire et persuader, il espère y réussir; et pourtant, malgré tout son enthousiasme, il redoute l’ignorance et les préventions et surtout la frivolité du commun des hommes. D’ailleurs, cette inéluctable sottise humaine est un argument de plus en faveur de sa doctrine : « Un souffle divin, dit-il, m’entraîne vers les astres. Je ne ramperai point au ras du sol; je n’écrirai poinî pour la foule. Seul sur mon char, je roulerai librement dans l’espace, où je ne crains aucune rencontre, où personne ne m’accompagnera ou ne secondera ma course. Mes chants seront écoutés du ciel, admirés des astres; le monde se réjouira d’avoir trouvé un poète digne de lui, et, avec le monde, ces sages, bien peu nombreux ici-bas, à qui est

réservé le privilège de connaître les saintes révolutions des astres. Quant à la foule, laissons-la passer; elle ne rêve que richesses, or, dignités et faisceaux, luxe et molle oisiveté, concerts et musique; elle est incapable d’un effort pour étudier l’univers. 11 faut encore être prédestiné, pour s'appliquer à connaître les lois du destin » (1).

D’après le sujet même qu’il traite et la façon dont il l'annonce, on devine ce que peuvent être les idées de Manilius et sa conception du monde. Au fond, si nous laissons de côté les digressions et les détails ajoutés par le poète, ce que nous trouvons ici, c’est l’astrologie traditionnelle, plus ou moins bien interprétée. Mais il ne faut point juger de cette science bizarre d'après telle ou telle conclusion puérile ; en réalité, elle choquait moins la raison et le bon sens que la plupart des autres modes de divination généralement admis dans l'antiquité. A la base de l'astrologie, on trouve du moins un ensemble d’observations parfaitement justes. On ne saurait nier l’action de certains astres sur la terre.

« Cette vérité, remarque notre poète, n'exige pas de longs raisonnements. Le ciel agit sur nos campagnes. 11 fait lever ou ruine les moissons. Il soulève la mer, la jette sur nos côtes, puis la retire. Ces deux mouvements opposés sont dus à la lune, qui alternativement pousse et ramène les flots, et au soleil, qui dans l’espace d’une année rétablit l’ordre primitif (2). » Cette influence exercée par certains astres sur la terre, sur les marées, sur les saisons, sur les plantes, sur les migrations des oiseaux, sur l’évolution ou les habitudes des animaux, et même, indirectement, sur la civilisation humaine : voilà une vérité scientifique incontestable. Or c’est précisément le point de départ de l'as-

(2; 11, 84-92. — Cf. 93-103.

trologie. Par analogie avec le soleil, la lune et les planètes, on a conclu à l’action des étoiles ; et de quelques observations éparses on a fait un système méthodique. C’est par les dieux que l’humanité fut rattachée aux astres. Partout les grandes divinités n’avaient été, à l'origine, que la personnification des phénomènes naturels, surtout des corps célestes. A ces dieux, façonnés peu à peu sur le modèle de l’homme, on avait prêté, comme à des hommes, une foule d’aventures : à leur tour, les astres héritèrent des attributs et des aventures des divinités homonymes, qui en revanche participèrent à l’inflexibilité des lois du monde sidéral. Ainsi se construisit cette échelle mystique, qui des étoiles fixes, et à travers les dieux, descendait jusqu’à l’homme et aux derniers des êtres. Le Destin immuable détermine tout : au ciel, la marche des astres; sur l'Olympe, les rapports des divinités; sur la terre, le sort des peuples , le caractère des individus, les professions et tous les événements de la vie. Même chaque partie du corps est sous l’autorité d’une constellation distincte (i). Sous cette théorie étrange se cache un sentiment profond de la dépendance mutuelle où sont entre eux tous les atomes de l’univers. L’astrologie est la conclusion précipitée de mathématicienspoètes, ou l’expression populaire, exagérée jusqu’à l’absurde, d’une grande hypothèse scientifique qu'on pressentait déjà dans l’antiquité : la gravitation universelle.

Ce système aboutit forcément au déterminisme. En effet, la philosophie de Manil-ius se réduit à une sorte de panthéisme mystique. Il croit à un souffle divin qui vivifie et entraine le monde ; l’univers se confond avec Dieu. « Je chanterai, dit-il, la nature douée d’une secrète intelligence ; la divinité toute-puissante qui pénètre le ciel, la terre et la mer, pour soumettre l’ensemble des

choses à des lois communes; ce tout qui subsiste par le concert des parties, et que met en mouvement la raison suprême : car un seul et même souille circule partout et féconde tout (1). » Rien de l'homme n’échappe à la nécessité : tout est réglé, tout est prévu le jour de sa naissance. « Aux signes célestes la nature a confié la direction des choses humaines, et à chacun d'eux une fonction particulière, mais de façon à établir un seul total de nos destinées. Tout ce qu'on peut imaginer, travaux, métier, arts, événements quelconques qui peuvent se présenter dans la vie, tout cela y est compris... Toutes les circonstances de la carrière d’un homme sont déterminées par les astres dans un ordre invariable (2). » Manilius a souvent célébré la souveraineté du Destin. Il est si logique dans sa foi qu'il n’hésite pas à condamner la magie (3) : car c'est folie aux hommes de prétendre agir sur les astres et changer 1 ordre établi.

Il transporte la fatalité jusque dans la vie morale. Même la vertu et le vice sont un don du Destin : l’homme n’y peut rien. Mais le poète ajoute que cette conclusion ne tend point à détruire toute société. « Ma doctrine, nous dit-il, n’entend pas excuser le crime ni enlever son prix à la vertu... Au contraire, nous devojis d’autant plus estimer la vertu, qu'elle est une grâce du ciel; et d’autant plus détester les criminels, qu’ils sont nés pour le crime et doivent l’expier. Peu importe d'où vient le crime : c’est le crime, voilà tout. Le Destin, qui y pousse, veut aussi qu’on l’expie (4). » Cette philosophie ne change donc rien à l’ordre social; mais ce n’en est pas moins, et sous sa forme la plus absolue, le déterminisme moral.

(1) IL 60-66. — Cf. 1,247-254 ; 456-538 ; II, 80-82

(2) 111. 64-73. — Cf. IV, 1-107.

MANIL1US.

Pourtant, voici qui semble s’accorder mal avec les théories fatalistes du poète. A plusieurs reprises, et avec éloquence, il célèbre les conquêtes de l’intelligence et de la volonté humaine. Il trace de magnifiques tableaux des progrès de la civilisation et de la science. 11 explique comment le génie est né de l’effort. Il montre l'homme inventant le langage, l’agriculture, la navigation, le commerce, les arts, la divination. Et il conclut : « Par l’effort, l’observation et l’adresse, l'homme a tout vaincu. Il ne s’est pas arrêté dans sa tâche, avant d’avoir par le raisonnement escaladé le ciel, renversé les barrières qui cachaient les mystères de la nature, et vu tout ce qui existe (1). » Bien plus, le poète accorde à l’humanité une place d’honneur dans le monde : « Peuton croire que l’origine de l’homme ne soit pas au ciel ? Tous les animaux sont courbés vers la terre, plongés dans les eaux, ou suspendus dans les airs ; ils ne songent qu’au repos, à leur ventre et aux plaisirs des sens ; ils n’ont ni la raison ni le don de la parole. Seul, l’homme naît pour contempler la nature ; seul, il parle et raisonne et cultive les arts. Il gouverne touL, il a bâti des villes, il a forcé la terre à produire, les animaux à le servir. 11 s’est ouvert un chemin sur les eaux. Seul, il porte la tête droite ; en vainqueur qu’il est, il dirige vers les astres son regard plein de feu, il regarde de plus près le ciel et y interroge la divinité; non content des apparences, il veut connaître à fond l’univers ; il sent qu’il a la même origine, et il se cherche dans les astres (2). » Voilà, sans doute, une belle inspiration de poète ; mais cette apothéose de l’humanité étonne quelque peu chez un écrivain fataliste.

Y a-t-il, au fond, contradiction ? Et les deux idées ne peuvent-elles se concilier ici, du moins en principe,

LES PAÏENS

comme chez beaucoup de stoïciens ? On a voulu faire de Manilius un adepte des doctrines du Portique : c’est exagérer, car il puise des deux mains dans tous les systèmes ; mais il arrive souvent aux mêmes conclusions que Zenon ou Marc-Aurèle. Il était d’ailleurs inévitable que sur plusieurs points l’astrologie se rencontrât avec le stoïcisme; et l’on sait que la plupart des penseurs de cette école admettaient la divination par les astres. En tout cas, c’est par un compromis analogue à celui de ces philosophes que se fait, chez Manilius, une sorte de conciliation entre le déterminisme et le libre arbitre. L’homme est soumis au destin ; il est une partie d'un tout régi par des lois fixes. Mais il a l’intelligence ; il comprend l’ordre universel; il s’affranchit en s’y soumettant de bon gré, même en utilisant à son profit les forces aveugles. C’est bien ce que nous dit Manilius : « L’homme est le seul être en qui descende la divinité; elle habite en lui, et s’y étudie »; ou encore : « Nous sommes une partie de cet univers qui nous a donné l’être; mais nous savons ce qu’il est ; enfants des astres, nous nous élevons jusqu’à eux (i) ». Et pourtant il reste ici, comme dans le stoïcisme et les philosophies analogues, une dernière contradiction inévitable : car enfin, dans leur hypothèse, il ne dépend pas de l’homme d’avoir l'intelligence ni de la développer, ni d’orienüer la volonté ; pour comprendre et accepter l’ordre universel, il faut encore être prédestiné.

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D’un sujet si sec en apparence et si abstrait, de cette astrologie un peu rébarbative et du froid déterminisme

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