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qui en est la conséquence, comment Manilius a-t-il pu faire sortir de la poésie ? et quelle espèce de poésie ? La sincérité de sa conviction et l’ardeur de son prosélytisme expliquent bien qu’il ait pu mettre de la vie et du mouvement dans l’exposition de sa doctrine : mais, pour qu'il y fit vraiment oeuvre de poète, encore fallait-il qu’il sût féconder la matière elle-même et y découvrir des sources d’émotion ou d’intérêt.
Les Astronomiques renferment d’abord un certain nombre d’épisodes, où intervient soit la mythologie, soit l’histoire romaine. Dans ces morceaux brillants, on relève aisément des longueurs, et en plusieurs endroits il est clair que l’auteur a saisi l’occasion d’y montrer son talent. Mais il ne serait pas juste de ne voir là que des hors-d’œuvre ou des airs de bravoure. En réalité, ces épisodes se relient étroitement à la démonstration; ils y figurent à titre d’arguments ou d’exemples.
La mythologie était le complément nécessaire, et, dans beaucoup de cas, la seule explication de l’astrologie. Les Grecs avaient si bien acclimaté au ciel leurs fables, qu’elles y régnent encore, au moins dans la nomenclature ; et les vieux astronomes d’Ionie pourraient encore, apercevoir leurs dieux par les lunettes de nos Observatoires. Mais pour nous ces noms des planètes ou des étoiles sont vides de sens. Pour les anciens, ces astres étaient les mêmes dieux qu’on venait d’adorer dans leurs temples ; on ne savait pas distinguer Diane de la lune, ou Phœbus du soleil ; et chaque divinité possédait une partie du ciel ( lemplum ), comme elle avait sur terre des sanctuaires et des domaines. Aussi Manilius ne pouvait décrire une constellation sans rappeler les aventures du dieu ou du héros correspondant ; c’est de la terre que le ciel avait reçu son navire Argo, son Centaure, sa Léda, sa Cassiopée, son Andromède, ses Ourses ; le Cocher ou la Chèvre qu’ob-
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servaient les astronomes était exactement le cocher enlevé par Jupiter avec son char, ou la chèvre qui en Crète avait nourri Jupiter; et la lyre d’Orphée, après avoir ici-bas entraîné les bêtes, là-haut désormais entraînait les étoiles. Supprimez ces légendes, et toute la théorie astrologique disparaît du coup; seules, les aventures terrestres des héros ou des dieux expliquent les instincts ou les affinités des constellations, et ces tableaux étranges oü se complaît l’imagination hallucinée de Manilius (i). Il voit dans le monde sidéral un fourmillement de vie : là-haut, tout se passe comme ici-bas ; il y a des signes mâles ou femelles, à figure d’homme ou d’animal, solitaires ou accouplés, fertiles ou stériles, diurnes ou nocturnes, maritimes, terrestres ou amphibies, debout, assis ou couchés; ces astres, entre eux, se, regardent, s’écoutent, s’admirent, se détestent ou s’adorent, se battent et se réconcilient. Ces descriptions bizarres ne sont point, chez Manilius, des fantaisies de mauvais goût : c’est le fond même de la doctrine. Les astres portaient des noms de divinités, de héros, d’animaux; on avait fini par prendre au sérieux cette terminologie ; "après avoir attribué aux dieux les passions humaines, par une conséquence naturelle, on les attribua aux astres correspondants ; et, à leur tour, ces dieux, ces héros, ces animaux célestes décidèrent du sort des hommes qui naissaien sous leur influence. On avait transporté au ciel la mythologie; l’astrologie l’en fit redescendre, mais cristallisée, raidie de formules mathématiques ; et à ces astres mêlés de dieu, de héros ou d'animal, on soumit la destinée humaine. La connaissance des légendes était donc indispensable .aux tireurs d’horoscope ; et, par là, tout le domaine de la fable s’ouvre devant Manilius.
L’histoire aussi avaitsa place marquée dans le poème : car elle fournissait, ou semblait fournir, une preuve décisive de l’exactitude des théories astrologiques. Tous les grands hommes n’ont-ils pas cru à leur étoile ? Et, de beaucoup d’entre eux, n’a-t-on pas dit souvent qu’ils étaient les jouets du Destin ? De fait, il y avait quelque chose d’extraordinaire et de déconcertantdans les aventures d’un Marius ou d’un Sylla, d’un César ou d’un Pompée. Tout devenait clair et simple pour qui croyait à | la prédestination sidérale, si facile à admettre dans ce monde antique où l’on vivait enveloppé de mystère, où la science même était pénétrée de surnaturel. Aussi Manilius ne se fait pas faute d’invoquer le témoignage de l’histoire. Veut-il démontrer que l'apparition d’une comète annonce des événements graves? Il n’a qu’à alléguer la croyance populaire, acceptée avant lui par Virgile comme par Lucrèce, et ces météores, encore présents à l'imagination de la foule, qui avaient présagé tant de malheurs et de guerres civiles, la mort de César, la bataille de Philippes Ou celle d’Actium (1). Faut-il prouver que chaque homme est sous la dépendance d'unastre? C’estce qu’avaient pensé, et ditd'euxmêmes, les maîtres du monde, Auguste et César après Sylla. A-t-on quelque doute sur la puissance du Destin et l'incertitude de la vie humaine ? Qu’on se rappelle les aventures de Marius et la triste fin de Pompée ; et, si ces exemples ne suffisent pas, que l’on songe à Priant et à Crésus, à Xerxès, aux Tarquins, à l’invasion gauloise, à la bataille de Cannes, à la fuite d’Hannibal et à. l’écroulement de Carthage (2): Il est même un coin de son poème et une région du ciel où Manilius a réuni la plupart des grands noms historiques. Pour expliquer l'aspect de la voie lactée, on avait imaginé bien des hypo-
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thèses, et, parmi beaucoup d'idées fantaisistes, se cachait a vraie. Manilius, consciencieusement, les passe toutes en revue ; mais, en bon astrologue, il s'arrête surtout à la théorie qui faisait de la voie lactée le rendez-vous des âmes héroïques. Explication bizarre, sans doute, mais qui ne choquait personne en un temps où les Césars, à peine morts, devenaient des astres. A coup sûr, la conception était poétique, et Manilius en a tiré un merveilleux profit: rien déplus beauque ce grandiose et radieux cortège où défilent tour à tour les héros fameux de la Grèce et de l'Italie, Achille et les Atrides, Ulysse et Nestor, Thémistocle et Alexandre, Solon, Socrate et Platon, puisles vieux Romains, et, derrière eux, Cicéron et Caton, Pompée, Agrippa, César (1) Ici se rencontrent tous les grands hommes; dans le reste du poème, ce sont les plus récents, ceux des dernières générations, qui sont le plus souvent appelés en témoignage ; car les exemples tirés de leur vie devaient frapper davantage l’imagination du lecteur. Rien d’ailleurs n’est plus décisif, aux yeux de Manilius, que l’histoire même de Rome: il en rappelle complaisamment les humbles origines, les progrès rapides, les victoires, les défaites toujours suivies de nombreux triomphes ; et, à chaque moment de cette longue évolution, il montre l’action toujours présente du Destin.
Ces épisodes historiques ou mythologiques contribuent sans doute à l'intérêt des Astronomiques ; mais ce n'en est pas l’élément le plus original. Ce qui est surtout remarquable chez Manilius, et ce qui lui appartient en propre, c’est ce qu'il tire de sa doctrine même. Entre les mains des théoriciens et des devins de profession, l’astrologie n'était qu’une froide abstraction mathématique : Manilius en a fait sortir un large courant de vie et de poésie. Considérée d'un certain point de vue, cette con-
ception du monde avait sa grandeur ; en soumettant tout à la domination des signes célestes, elle affirmait la solidarité de tous les êtres, et elle exprimait sous une forme saisissantele sentiment del’harmonie universelle. Ainsi comprise, l'étude des astres implique l’étude delà nature et de l’homme. C’est l'infini de l’espace et du temps qui se déroule devant le poète : le ciel, la terre, l'humanité.
Les phénomènes astronomiques ontinspiré àManiiius d’admirables descriptions, très originales, et dont on ne trouve l’équivalent dans aucun poète ancien, pas même chez Lucrèce. En quelques traitsprécis, et relevés d’heureuses comparaisons, il dessine ta voie lactée : « On n’a pas à la chercher ; d’elle-même, elle attire les regards, se révèle et force l’attention. Bande blanche dans l’azur du ciel, on dirait une aurore d’où va poindre le jour, ou une route, incessamment battue par la roue des chars, qui se détache nettement sur le fond vert des campagnes... ; ou encore le blanc sillage creusé par un navire qui entraîne derrière lui les vagues écumantes soulevées en tourbillons des profondeurs de la mer. Telle, cette route céleste, éclatante de blancheur, brille dans le ciel obscur, et de ses reflets illumine l’azur (1). » Quant au zodiaque, c'est un immense baudrier, émaillé d’étoiles et ciselé de lumière (2). Si dans ces constellations on veut distinguer les différentes grandeurs d’astres, il suffit de suivre la lune du regard : « Quand elle est dans son plein et au milieu de sa course, lesplus belles étoiles conservent leur éclat, mais le vulgaire se cache, et l’on voit fuir la foule anonyme ; dans le ciel ainsi déblayé, on peut alors reconnaître et compter les principaux astres ; car ils ne se confondent plus avec les petits (3) ». Le poète n’est pas moins heu-
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reux quand il peint la brusque apparition des météores. Par exemple, les étoiles fdantes : « Par un temps serein, quand brillent de toutes parts les flambeaux célestes, on en voit qui se précipitent et volent çà et là; ilslaissent derrière eux une longue traînée de flamme et s’élancent au loin comme une flèche (1) ». Ou les comètes, aux formes capricieuses et bizarres : chevelure éparse, barbe enflammée, poutre, cylindre, lampe, tonneau embrasé, menton de chèvre (2). Enfin, voyez comme Manilius a su rendre lapoésie pénétrante d’un beau soir lumineux: « Les étoiles percent les ténèbres e't s’allument dans la nuit noire. Alors se peuplent les temples du ciel, qui étincellent de feux sans nombre. La foule des astres se reflète dans l’espace infini. Il n’y en a pas moins que de fleurs sur la terre, ou de grains de sable sur les plages de l’Océan. Comptez, si vous pouvez, les flots qui se succèdent sans trêve à la surface delà mer, ou les feuilles qui se détachent et tombentpar milliers dans les forêts : vous n’approcherez pas du nombre des feux qui circulent dansl’espace (3) ». Les descriptions de ce genreabondent dans Manilius, et aucun poète n’a eu un sentiment plus vif des magnificences du ciel étoilé.
Quand il nous ramène sur la terre, il aime à y suivre le contre-coup des révolutions astronomiques, à y peindre les aspects changeants du paysage. S’il doit décrire les saisons, il renouvelle ce lieu-commun par quelques détails exacts et pittoresques. En été, « le moissonneur sépare les épis des tiges frêle.s du chaume ; on se frotte le corps avec du sable pour les divers exercices de la palestre ; et la mer, dont la surface tremblote, semble dormir et faire taire ses vagues. » En hiver, « la campagne est raidie de froid, la mer est fermée, les soldats restent au camp, les rochers s’imprègnent de frimas et
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éclatent ; la nature est immobile et se repose. » Au prin- , temps, « la mer s’apaise, les vagues s’adoucissent ; la terre ose enfin s’ouvrir et laisse échapperles fleurs; dans les gras pâturages, lestroupeaux et les oiseaux se hâtent de répondre à l’appel de Vénus ; le bois parle en sa profondeur, où retentissent les chants ; et laforêt déploie tout ce qu'elle a de verdure. »En automne, « les grappes de Bacchus, gonflées de jus, se détachent de l’ormeau ; dans les cuves, où s’écrase le raisin, on voit écumer le vin doux ; et déjà le laboureur ouvre ses sillons, il sème le grain dans la terre qu’a fécondée la tiédeur de l’automne (1). » Par ce choix et cette précision du détail, le poète donne du relief et de la vie à presque tout ce qu’il peint. Voyez encore cet écrasement de la nature et de tous les êtres sous la lourdeur d’un été d’Afrique :
« La Canicule secoue son flambeau sur le globe et lance ses rayons. La terre lutte en vain ; presque réduite en cendres, elle semble agoniser. La mer languit et se cache en ses profondeurs. La sève se retire des arbres et des plantes. Les êtres vivants émigrent vers un climat étranger (2) ». Parmi ces descriptions, il en est de très neuves par le sujet même, et de fort curieuses, comme ces vers sur les antipodes : « Sous les constellations australes est une autre partie de la terre, où nous ne pouvons pénétrer. Là vivent des peuples inconnus, en des royaumes qu’on n’a point visités encore. Ils sont éclairés par le même soleil que nous. Mais pour eux c’est en sens inverse que les ombres se dessinent et que se* présente le monde sidéral. Les astres se couchent à leur gauche et se lèvent à leur droite. Pour eux le ciel est aussi étendu que pour nous, aussi lumineux, et, le soir, aussi constellé (3) ». Plus caractéristique encore est cette magni-
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fique description des régions du pôle nord : « Si la nature permet à l'homme d'habiter sous le pôle..., malgré les neiges éternelles et les glaces..., le ciel lui paraîtra se tenir debout, et sans jamais incliner ■ses flancs, tournera droit sur lui-même, comme une toupie. Placé au pôle, on ne verra que six des signes du zodiaque, qui formeront un demi-cercle oblique ; mais ces signes seront toujours visibles, car ils seront toujours au-dessus de l'horizon. Il n'y aura là qu'un seul jour, mais un jour de six mois, qui, sans jamais s’obscurcir, remplira la moitié de l'année. Pendant tout ce temps, jamais ne se couchera le soleil : tant qu'il parcourra dans sa course ces six constellations, il aura Pair de voltiger autour de l'axe du monde. Mais, dès qu'il aura atteint l'équateur et se mettra à descendre vers les signes placés au-dessous de l'horizon, •alors commencera au pôle une longue nuit qui durera six mois... Ainsi l'année n’y comprend qu'un seul jour et une seule nuit (1) ». Voilà certainement une note bien originale dans la poésie antique ; et l'on voit qu’ici la hardiesse de l'imagination n’enlève rien à la rigueur d'une démonstration scientifique.
Sur la terre, ce qui doit intéresser le plus un poète ■astrologue, c’est encore l'humanité : car après tout, l’objet principal de la science qu'il prêche est de connaître et de prédire notre destinée. De là ces peintures de mœurs, où se complaît et s’égaie évidemment l’esprit de l’auteur, mais où l’exposition de sa doctrine le poussait fatalement. Tout d’abord, chaque région du globe est sous l’influence particulière d'un des signes du zodiaque : ce qui amène le poète à tracer un large tableau du monde connu de son temps (2). Il y passe en revue les divers pays et les divers peuples ; il esquisse à
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grands traits pittoresques la physionomie et le rôle de chacun d’eux ; et dans beaucoup de ces portraitsT dans celui de l’Africain, de l’Espagnol, du Grec, du Gaulois ou du Germain, on relève des observations curieuses et justes : au fond, et abstraction faite de l'explication astrologique, nous retrouvons ici la théorie des climats et des races, qu’avaient exposée Hippocrate et Aristote avant Montesquieu. Mais ce ne sont laque des indications générales, et d’une utilité relative : or Manilius, comme tous ses confrères en divination astrale, se pique de sens pratique, et cherche les applications immédiates. Ce qui importe avant tout, c’est l’individu. Etant donné telles ou telles conditions astronomiques, que deviendra l’homme né à ce moment? Il faut donc examiner tous les cas, et en tirer au moins les principales conséquences. Voilà pourquoi la dernière partie de ce poème astrologique est une vaste fresque, où se dessinent tous les aspects de la vie humaine, professions et caractères.
, On y trouve d’abord une galerie de portraits, joliment enlevés, qui par la vivacité du tour rappellent Théophraste. Par exemple, c’est le grondeur : il a horreur du jeu ; il a le front grave, un visage où se peint l’austérité du caractère ; il se nourrit d'inquiétude ; il ne cite que les exemples du vieux temps, surtout Caton; il a l’air sourcilleux d’un tuteur de comédie ou la morgue d’un oncle sévère (1). A côté de lui passent le timide, l'homme inquiet, l’homme emporté, l’ivrogne, le fourbe. Arrêtons-nous devant l’intrigant : il a l’esprit souple, toujours en mouvement ; il se mêle des affaires d’autrui, surtout de celles de l’Etat ; on le rencontre à toute heure chez les magistrats, dans les tribunaux, aux ventes publiques, aux adjudications ; il surveille, et est toujours prêt à dénoncer quelqu’un ;
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il est l'agent de toute la ville ; d'ailleurs il aime le plaisir et la bonne chère, on le voit souvent à la danse et au - théâtre (1). Derrière l’exploiteur de tout le monde, voici l'ami de tout le monde, l'homme aimable et gênant qui toujours veut se rendre utile : il a l’esprit vif, le corps alerte, et ne connaît pas la fatigue ; c’est l’obligeance même ; un tel homme vaut tout un peuple ; on dirait qu’il habite tous les quartiers ; on l'aperçoit à toutes les portes ; toujours affable, dès l'aube il est à son poste pour saluer les passants (2). Cet autre ne rêve que voyages ; il n'est pas rentré encore, qu'il songe à repartir; il ne reste au pays que juste le temps de raconter ce qu'il a vu. Son voisin, lui, ne s’absente guère, car toujours il est retenu par des occupations absorbantes, il est l'homme à bonnes fortunes : il n’admet que deux divinités, Bacchus et Vénus ; à table, il se livre volontiers, plaisante, et amuse les convives ; chez lui, il devient grave, car il s'agit de se parer, de disposer savamment les boucles de sa chevelure flottante, d’en fixer quelquesunes par des bandelettes pour former un haut toupet; il vit au milieu de perruques, et se ruine en pierre-ponce pour adoucir sa peau ; il se prendrait en horreur, s'il apercevait un poil sur ses bras ; il s'habille comme une femme, emprisonne ses pieds dans des escarpins incommodes, ce qui lui donne une démarche molle et sautillante ; c’est peu pour lui d’aimer, il faut encore qu’on le sache (3). Mais écoutez, là-bas s’avance le mélomane: pour lui rien n’existe, hors la musique; au milieu du repas il entonne une chanson, et il continuerait la nuit entière; au milieu des affaires les plus sérieuses, un air lui remontera en tête, et il fredonnera,
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il fredonnera toujours ; s’il est seul, il chantera pour ses oreilles. Ainsi le veut le Destin (1).
Du caractère dépendra le plus souvent la profession. Aussi Manilius va faire défiler tous les métiers qu’il avait observés dans les rues, les faubourgs ou les ports de Carthage. Chemin faisant, il nous dira comment l’on vivait autour de lui à la campagne, à la côte, en ville.
Aux champs, le paysan s'acharne contre la terre. Le laboureur, à force de peine et de patience, arrache au sol ces superbes moissons qui faisaient considérer l’Afrique comme un des greniers de l’empire romain. Le vigneron marie le pampre aux ormeaux et dispose les ceps en rangées symétriques, comme un chœur de danse ; ou bien il étend la vigne en treilles ; ou il préfère la culture en provins, et, entre les lignes des échalas qui soutiennent les plants nouveaux, il sème des céréales ; la méthode diffère suivant les lieux, mais partout le labeur est dur : en revanche, après la récolte, on ne ménage pas le vin : on le boit pur, et souvent on laisse sa raison dans son verre (2). Près des faubourgs des villes, ce ne sont que parterres émaillés de fleurs, bosquets et pelouses savamment décorées. L’horticulteur y produit toutes les variétés de violettes, de jacinthes, de lis, de pavots, de roses : de quoi satisfaire aux demandes des parfumeurs et des bouquetières (3). Les cantons sauvages appartiennent aux bergers, aux bouviers et aux chevriers. Le long des cours d’eau se rangent les moulins et les fermes. Sur les sentiers et les routes cheminent des bandes de voituriers et de muletiers, que guettent les brigands. Cà et là, dans la verdure, on entrevoit
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le château d'un gentilhomme campagnard : il ne rêve que chasse, filets et chausse-trapes; il vit au milieu de ses chiens, dont il surveille lui-même l’éducation ; il est la terreur des bois et de la plaine ; on le voit revenir chargé de gibier, et il suspend ou cloue à sa porte la peau des bêtes (1). Non loin de là, sur la pente de la montagne, grouille souvent une chétive population de carriers ou de mineurs : car en beaucoup d’endroits on fouille le sol dans l’espoir d’v découvrir des liions de métaux. Dans les mines d’or, les ouvriers vont chercher les pépites au fond de longues galeries souterraines; d'autres tamisent ou lavent le minerai ; quelques-uns remuent jusqu'à la vase des rivières pour en retirer des grains d'or ; et de cette précieuse poussière on façonne les lingots (2).
Les gens des côtes ne connaissent et ne regardent que les flots. Dans les grands ports, tous ceux qui vivent de la mer, constructeurs de navires, officiers de marine, pilotes, et le peuple des matelots, tous sont à la merci de l’armateur : si riche qu’il soit, il ne songe qu'à décupler sa fortune ; il est hardi dans ses entreprises et joue tout ce qu'il a sur un coup de vent ; il fait le grand commerce d'exportation, et ne cesse d’imaginer des spéculations nouvelles ; si l'on prévoit une disette, il profitera du renchérissement des denrées ; il s’ouvre de nouveaux marchés en nouant des relations avec des contrées barbares : acheter pour rien, revendre vite et cher, voilà son rêve, rêve d’usurier qui vend le temps pour doubler son capital (3). C’est seulement dans les ports importants que la population est vouée au commerce
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maritime ; partout ailleurs, dans tous ces villages qui s’alignent au fond des baies, on vit de la pêche. Pour tous, la guerre au poisson est le grand souci. Les uns vont dans des mers lointaines harponner les cétacés. D’autres poursuivent le phoque, qu'ils emprisonnent entre de larges barrières de filets. Tout le monde, d'ailleurs, guette l’époque des migrations des poissons. Quand on aperçoit sur l’eau une immense tache métallique, d’un vert foncé, c’est qu’un banc de maquereaux, est là ; comme leur multitude même les immobilise, on a le temps de les envelopper d'une vaste seine ; et de tout ce butin on remplit des coques et des tonneaux (1/. Mais le plus grand événement sur la côteest encore l’arrivée des thons : on les guettait depuislongtemps, et l'on a tout préparé pour les surprendre ; ils se débattent en vain contre les filets ; on les laisse s'agiter et s’épuiser, pendant que leurs rangs s’épaississent déplus en plus ; quand tout l’espace aménagé est plein, on frappe au hasard, et la mer se rougit de sang ; on jette sur la grève le produit de la pêche, et l’on commence à dépecer les thons ; telle partie doit être desséchée, telle autre se mange fraîche, avec le reste on fait une sorte de saumure, très appréciée des gourmets (2) . Plus dangereux est le métier du plongeur ; il descend dans les profondeurs pour en rapporter des éponges, du corail ou des perles, mais quelquefois, avec les perles, on ramène le cadavre de l’homme (3). Les plus heureux parmi ces exploiteurs de la mer sont encore les ouvriers des salines : ils préparent, un peu en arrière du rivage, une aire assez vaste, qu’on entoure d’un rebord ; ils font entrer l’eau salée par une vanne qu'on referme aussitôt ; l’évaporation
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se produit peu à peu, et ne laisse subsister qu'une sorte d’écume solide, une matière blanche et sèche : c'est le sel, dont on emplira les greniers (1). Cette industrie des salines fait la prospérité de bien des villages. * • .
Nous rentrons à la ville, et le poète ne manque pas de nous apprendre comment l'on s’v est pris pour la construire (2). Depuis qu’elle est grande et prospère, on y fait périodiquement le recensement de la population : on dresse quatre listes ; sur là première on inscrit les membres des familles sénatoriales, sur la seconde les chevaliers, sur la troisième les citoyens du dernier rang, sur la quatrième la plèbe, la foule des esclaves et des pauvres gens qui ne comptent point dans la cité (3). Sous nos yeux, d’ailleurs, Manilius fait défiler tous les types originaux de la ville. — D’abord ceux qui mènent les autres, hommes d’Etat et politiciens, les magistrats, les conseillers municipaux, les orateurs, le démagogue à l'esprit inquiet qui aime le bruit et le trouble (4). — Puis la garnison, depuis le général jusqu’au dernier des légionnaires, des frondeurs ou des archers. — Un peu à part, les prêtres, avec leur cortège de devins, de sacristains, de musiciens et de •chantres (5). — La justice : les juges, les avocats dont les moindres paroles sont pieusement recueillies par un sténographe « à la main plus prompte que la langue » (6); les jurisconsultes ; le geôlier; le bourreau; et,àleur tête, le juge d’instruction «qui vient pour informer des crimes, pour en ordonner le châtiment, pour rassembler des preuves et produire au grand jour le secret des
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coupables fl) ». — Ensuite, une troupe de gens graves, voués à la science et à l’art : astronomes, mathématiciens, savants et professeurs de toute sorte, maîtresd'école, écrivains et artistes, médecins et vétérinaires. Près d’eux, les ingénieurs, personnages importants et respectés : car « ils devinent les veines d’eau cachées sous terre et les amènent au* niveau du sol ; même ils les font jaillir au milieu des airs; esclaves du luxe d’autrui, ils insultent la mer en lui assignant de nouveaux rivages ; ils creusent des lacs et des fleuves artificiels ; ils font venir de loin et couler par-dessus le toit des maisons les ruisseaux des aqueducs (2) ». — A leur tour, passent les chefs d’industrie, avec leurstroupes d’ouvriers, cardeurs, fileuses, tisseurs, orfèvres, forgerons, ébénistes ; et, derrière eux, la foule des petits commerçants, le boucher « qui suspend les morceaux de viande à la façade de sa boutique » (3), le boulanger, le perruquier, le tailleur, le marchand d’habits, la fleuriste et le marchand d’oiseaux . — Quelques modestes rentiers, gens paisibles et amateurs de jardins. — Le cortège très mêlé des financiers : le traitant, dont tout le monde a peur ; le changeur ; l’homme d’affaires ; le spéculateur, l’usurier. — Enfin, les riches désœuvrés, nombreux à Carthage comme dans toutes les grandes villes ; ils s’ennuient, et ne vivent que pour le plaisir ou pour le luxe ; ils sont toujours en quête d’un bon cuisinier; ils adorent les chevaux et sont habiles cochers ; ils ne manquent pas une fête, pas un concert, pas une course de chars, pas une représentation dramatique. Quand leur métier de mondains leur laisse quelque loisir, ils vont jouer à la paume ou au ballon : « La balle qui va fuir, ils la
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renvoient d'un pied agile, qui fait office de main ; ils sautent après elle ; et leurs bras, toujours en mouvement, multiplient les coups rapides » (1). — Et tous ces citadins, depuis le mondain millionnaire jusqu’au plus misérable esclave emprisonné dans l’usine, tout ce monde adore tous les genres de spectacles. Aussi le poète n’a garde d’oublier le théâtre, ouïe cirque, ou la foire. 11 nous présente au complet la troupe incohérente de ceux qui font profession d’amuser les autres. D’abord, l’aristocratie du métier : les auteurs dramatiques, qui fournissent au directeur de la scène tout ce qu'il désire, tragédie ou comédie, atellane eu mime ; les compositeurs de musique, les chanteurs, les danseurs, les acteurs « qui secondent les poètes dramatiques par la voix ou des gestes muets, et dont le visage représente toutes les passions » (2) . Puis, tout le personnel du cirque ou des tréteaux : l’écuver, « qui conduit deux chevaux accouplés, s'y tient solidement debout, saute de l’un à l’autre pendant qu’ils vont à fond de train, et accompagne cet exercice fie mille tours d’adresse » (3) ; le gladiateur ; le pugiliste ; le coureur ; l’acrobate « qui traverse des cerceaux enflammés et retombe à terre aussi doucement qu'il tomberait dans l’eau » (4) ; le jongleur ; le danseur de •corde « qui marche d'un pas assuré sur une corde tendue, ou qui s'élève dans les airs sans paraître s’appuyer à rien » [o) ;le dompteur « qui sait apprivoiser les grands lions, caresser les loups, jouer avec les panthères » (G); le cornac « .qui, monté sur le dos de l’éléphant, le conduit à sa guise, et avec un léger
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aiguillon se fait obéir de cette masse énorme » ( 1) ; le montreur de serpents « qui a rendu leurs morsures inoffensives, qui met les reptiles dans son sein, les cache sous les plis de sa robe, et se fait embrasser impunément par ces horribles bêles » (2) ; l’éleveur de perroquets, de pigeons, ou de moineaux savants, « qui promène par toute la ville des cages d’où il fait sortir des oiseaux dressés à obéir » (3) ; enfin tous ces mendiants, aux industries bizarres,' qui de tout temps ont exploité la curiosité ou la sottise des foules, et qui pullulaient sur les places et dans les faubourgs de Carthage.
C’est donc toute la société du temps qui passe dans le poème de Manilius, Rien de plus curieux assurément que ce large tableau de mœurs. Mais, s’il est vrai que l’auteur s’est souvent amusé dans cette partie de son sujet, il ne faut pas oublier pourtant que c’était la conclusion nécessaire de sa doctrine. Avant de décrire un caractère ou un métier, il indique toujours avec précision les conditions astronomiques correspondantes : et son livre reste bien ce qu’il a voulu en faire, un manuel pratique de divination astrale.
On a été frappé, sans doute, du tour satirique que Manilius donne à presque tous ses portraits. Ce n’est point là seulement le pessimisme ordinaire aux moralistes de profession ; c’était, de plus, la conséquence fatale de son système astrologique. En effet, dans tout le poème domine un grand sentiment, souvent exprimé en d'admirables vers, le sentiment de la petitesse et de la misère humaines en face du ciel immense et immuable. Hors la science du Destin, rien n’est sûr ici-bas. Chaque moment de notre vie
LES PAÏENS
est sous l'influence d’un astre différent, en vertu d’unesérie mathématique dont le point de départ a été fixé par l'instant de la naissance. « De là, cette incertitude de la vie humaine, cet enchaînement de biens et de maux, ces alternatives d’espérances et de larmes » (1). L'homme semble le jouet du Destin ; car la loi même de ce monde est le changement, changement prévu là-haut avec une précision scientifique,, mais inconnu ici-bas et d’autant plus douloureux : ci Du plus somptueux palais, la Fortune fait sortir un convoi funèbre ; si puissant que soit un homme, elle lui dresse un bûcher et lui prépare un tombeau. Quelle autorité, qui commande aux rois mêmes ! Bien plus, on voit la vertu malheureuse, tandis que le bonheur tombe sur des criminels ; des démarches inconsidérées réussissent, là où la sagesse échoue. La Fortune n'examine rien, ne tient nul compte du mérite » (2). La terre même n’échappe pas à cette fatalité du changement : « Dans le cours des temps,, rien ne reste dans le même état ; toute fleur est bientôt flétrie. Tout varie chaque année, chaque jour. Le champ le plus fertile s’épuise à la longue et refuse de produire. D’autres, qui ne rendaient pasmême la semence, fournissent maintenant, et sans culture, d’abondants tributs. Ici la terre s’ébranlemalgré la solidité du roc, et se dérobe sous les pieds ; là, elle est inondée par l’Océan, qui vomit ses eaux sur elle, puis les reprend avec avidité... Tant sont grands les changements que tous les corps éprouvent avec le temps ; après quoi, tout rentre dans l'ordre » (3). En face de ces révolutions de la terre et de la vie humaine, le poète se plaît à montrer l'immu-