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LE JUSTE

Uonthramn, le plus pieux des rois à cheveux longs,

En Burgondie, et dans sa ville de Chàlons,

Est vénérable, ayant des vertus insolites.

Les Gaulois et les Franks, les leudes et les lites,

Lorsqu'on parle du roi Gonthramn, pensent d'accord :

Contre et pour tous, il est le maître auguste et fort,

Celui qui pacifie, ordonne et civilise,

Un prêtre dans l'armée, un soldat dans l'église,

L'élu, l'orgueil des Franks et l'espoir des Latins ;

Jusqu'au fond reculé des pays très lointains,

Et parmi les féods qu'il ignore lui-même,

L'image du Koning Gonthramn est un emblème

De justice infrangible et de roide équité ;

Il est fidèle à tout serment qu'il a prêté,

Comme un évêque ou comme un serf, lui qui commande :

A tout homme qui tue un autre homme, l'amende,

Sans pitié, quels que soient le coupable et son rang!

Puisqu'il doit la justice à son peuple, il la rend !

78 l'espoir du monde

Il juge, sans émoi d'être jugé par d'autres, Sinon par le Seigneur Jésus, roi des Apôtres, Qui trône en cheveux longs sur les pavois du ciel.

Gonthramn boit tristement son vin sucré de miel Que l'épouse Austrehild a parfumé d'absinthe... — Sa pauvre femme ! Il la regrette : elle est enceinte, Elle râle, elle va mourir dans un moment. Il est venu la voir encore, et, tristement, Boit, près du lit de bronze où gît la moribonde. C'est dommage ! Elle était merveilleusement blonde, Et très douce. Par qui va-t-il la remplacer? Le pauvre roi qui cherche est navré d'y penser, Mais puisque Dieu l'exige, on y mettra bon ordre...

La reine qui se tord tend sa bouche pour mordre, Saute, et tourne ses yeux en larmes vers le roi. « J'ai peur ! je ne veux pas mourir ! emporte-moi ! Pourquoi ne veut-on pas me guérir? Un remède Me guérirait ! Dis-leur de me guérir ! A l'aide ! » Ses ongles convulsifs se crispent sur ses seins. « Seigneur Jésus, maudits soient-ils, ces médecins Que votre Ange des morts devrait prendre à ma place Gonthramn, je sens mes os noués ! Ma peau se glace ! Ceux qui n'ont pas daigné me sauver, punis-les! J'ai mal ! »

Sa voix rageuse, à travers le palais, Bondit comme une louve en prison, et s'écorche

Aux murs, et court de salle en salle, vers le porche, Vers l'espace, à l'air libre et joyeux du dehors, A la vie !

Un vieux clerc chante l'hymne des morts, Et Gonthramn vide ses coupes mélancoliques.

« Si je meurs, jure-moi par les saintes reliques De me venger sur ceux qui devaient me guérir ! Gonthramn, je ne veux pas être seule à mourir, Jure-moi d'honorer ma tombe, si tu m'aimes! » L'agonisante agite et joint ses deux mains blêmes. Le roi répond : « Tu sais à quel point je t'aimais. Par saint Germer et saint Martin, je te promets. Va tranquille. »

Austrehild se soulève et retombe.

Elle est morte. On l'enterre. On pleure. Sur sa tombe, Comme il en a prêté le serment par les saints, Le bon roi fait couper la tête aux médecins. Puis, afin que la loi canonique et salique Apparaisse intraitable et constante, il l'applique : Il se verse l'amende exacte, et, sans remords, En bon chrétien, il fait dire une messe aux morts.

TIOSESCO'X.'DE

Alboin, pour faire honneur à l'ambassade, est ivn

« Buvons le vin ! Je veux que Rome apprenne à vivre En regardant le Roi lombard ! Instruisez-vous ! C'est moi l'exemple. Avec mon glaive, les grands coup Je les fais voir, avec mon vin, je les fais boire ! Tout me cède. Je suis éblouissant de gloire. Vingt peuples, en voyant ma force, m'ont aimé. Le Gépide encombrait l'empire : supprimé ! Je passe. Qui m'arrête est vaincu par avance, Et celui-là désire être un mort, qui m'offense ! Alboin a le bonheur terrible ! Instruisez-vous ! Il regarde les gens à hauteur de leurs cous, Et quand les têtes sont trop droites, il les coupe!... »

Triomphant, le Roi lève et contemple sa coupe : Elle est faite d'un crâne humain sur griffes d'or. « Toi qui voulais planer au ciel, prends ton essor,

Roi Gépide, je tiens tes serres dans les miennes ! Roi trop puissant, vautour qui menais les hyènes, La vie avait trop fait pour toi, je t'ai brisé I Ton crâne est beau, ta fille est belle, et je les ai ! Varlets, faites venir ma Reine, qu'on la voie!... »

Des bords du crâne triste et roux, le vin de joie Coule comme du sang sur le bras du vainqueur. « On dirait que j'ai mis, dans ton crâne, ton cœur, Et qu'aux jours où je suis joyeux, il saigne encore... »

Rosemonde apparaît au seuil.

« Elle m'adore, Ta fille, et son amour embellit sa beauté ! Plus superbe qu'au temps de la virginité, Quand ses petites mains tressaient ta barbe grise, Vois comme elle est, depuis que ton vainqueur l'a prise ! :

Rosemonde, farouche, est roide sur le seuil.

« Viens boire, ma princesse, et bois avec orgueil ! Toi que j'ai faite esclave et que j'ai faite Reine, Vide la coupe de ton maître!... Qu'on la traîne, Puisqu'elle n'entre pas ici de son plein gré ! Apportez-la! »

Tendue et le torse cabré, La Reine se débat, hurle, mord, ésratisme.

L ESPOIR DU MOXD:

« Est-ce là tout l'honneur que tu fais à ma vigne?

Fille Gépide, il faut aimer les vins lombards ! »

Il enfonce ses doigts dans les cheveux épars,

Et tire à lui : la Reine avance, tête basse,

Se crispe en secouant la nuque, et souffle, lasse.

Lourde, et tombe à genoux, les deux poings en avant,

Albouin lâche sa prise, et l'épouse, levant

La face, lentement, se redresse, se dresse,

Toute grande... L'époux sourit et la caresse.

i N'as-tu donc jamais bu dans le crâne d'un Roi?

Tu croyais que ton père était perdu pour toi,

Tu te trompais! O sa Rosemonde, ma rose,

Tu vois qu'il peut encor servir à quelque chose.

Bois doucement, et viens baiser ton cher époux.

— Je ne veux pas!

— Romains de Rome, instruisez-'v A voir comment je fais obéir, quand j'ordonne ! » Il tire son épée et crie : « Allons, ma Done, Choisis, du glaive ou de la coupe, et choisis bien ! »

La fille du Roi mort s'approche, ne dit rien, Et, dardant sur son maître un regard de vipère, Boit le vin, dans le crâne ouvragé de son père.

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