‹ Les AgesChapitre 11 sur 43 · LE FESTIN · texte numérisé non relu

LE FESTIN

'est graud'fète dans Metz.

Le Kœnig d'Austrasie, Sigebert, ayant pris l'étrange fantaisie De n'avoir qu'une femme et qui fût de son rang, Le roi des Goths d'Espagne, Athanagild le Grand, De Tolède, a donné Brunehilde, et l'envoie. La ville et le palais du Kœnig sont en joie.

Vingt peuples assemblés s'étonnent, et les uns Regardent longuement les autres : vifs et bruns, Les Goths du Sud, vêtus de soie, ornés d'aigrettes; Les Goths du Nord, en noir, tintant sous leurs ferrettes; Les Alamans, sanglés de cuir, du col aux reins; Pâles avec des yeux de lîlles, les Thorins ; Les Belges lents, et les Baïwares hirsutes; Les Burgondes des lacs qui vivent dans les huttes; Les Gaulois souriants et rasés; les ducs Franks

Avec leur skramasax au côté, durs et grands; Brodés d'or, les subtils envoyés de Byzance Qui mentent en mâchant des fleurs avec aisance ; Les Aquitains criards et les Suèves froids : Tous, inquiets de leur majesté, marchant droits, S'examinant, songeant à des guerres probables, S'acheminent, sans hâte et groupés, vers les tables.

Celle des deux époux royaux est tout en or : Sur sa plaque, Vénus et Jupiter Stator Trônent; on leur a mis une auréole ronde Pour qu'ils fussent Marie et le Sauveur du monde ; Mercure, les talons ailés, tient une croix.

En haut des murs, et pour en cacher les parois, Des clous d'airain, dans les poutres mal équarries, Accrochent des vélums chargés de pierreries Qui pendent à plis longs vers le sol noir et gras. Portant les abreuvoirs d'argent dans leurs deux bras, Des lites court-vêtus qui traversent la manse S'interpellent, hâtifs, et sur la table immense Déposent la godale et les vins goudronnés. Les hôtes sont assis sur les bancs, et leurs nez Aspirent largement l'odeur des victuailles. Sur des plats d'or, voici, dans leur sang, des entrailles De porcs frais, qu'on bourra d'orge et de raisins cuits ; Des quartiers d'ours saignant sur des couches de fruits Un cerf aux bois dorés, et, dans leur ronceraie, Des marcassins grillés à l'entour d'une laie ;

Des tétines de chèvre et de vache, au vin doux; Des cuissots de génisse écachés sur des choux, Et de jeunes chevreuils bouillis à l'eau de rose ; Des brouets de chapons et de veau qu'on arrose De coriandre en fleur, de verjus et d'aigrun; Des moutons au safran, des rennes au nerprun; Des tourtels de hérons, de cormorans et d'oies, Parfumés de lavande et de sauge ; des foies De morue et d'outarde avivés de piments; Des saumons aquitains, des brochets alamans, Des anguilles de Maine et des truites de Sambre ; Le cavial, les œufs d'écrevisse au gingembre, Et les cornes de faon frites au beurre frais ; Puis, les fromages durs, angelots, rougerets, Arvernes, saupoudrés d'épices qui font boire... On boit. On a mangé six heures, à la gloire Des deux époux qu'on voit siéger dans l'or lointain, Drapés d'or, côte à côte et, depuis le matin, Fixes.

Les conviés, prenant leur nourriture Avec les doigts, et les couteaux de leur ceinture, Ont mangé, gravement d'abord, et sont joyeux. Ils ont bien bu. Le vin resplendit dans leurs yeux ; Et, dans leurs torses, l'âme heureuse qu'il insuffle Vibre ; les coupes d'or et les cornes de buffle Passent de bouche en bouche, et, tièdes, font leur tour. Des cris sautent, brefs ; chants de guerre, chants d'amour, Les voix du nord, les voix du sud, toutes les langues.

Les lazzi, les serments d'amitié, les harangues, L'écroulement des brocs, le choc des ceinturons, Les coups de poing, les chiens qui grognent, les jurons S'entre-croisent, ruant leur bruit dans le tumulte, Et la bataille des clameurs tournoie, exulte, Rugit, et les appels se heurtent, les défis Bondissent, les hoquets s"élancent, poursuivis Par d'autres, et les toasts roulent dans la mêlée Des rires, qui se tord, haletante, affolée, Rauque et fumante, épaisse et chaude, acre de vin, Formidable, à travers la salle, et vient enfin Mourir aux pieds du roi tranquille et de la reine. Lui, toujours fixe, est rouge; elle, toujours sereine, Et souriante, avec de petits gestes lents De son cou blanc, de ses bras blancs, de ses doigts blan< Avec une gracilité de jeune poule, S'incline, se redresse, et regarde la foule, Et l'écoute, ironique un peu, lorsque soudain Un homme s'est levé, qui passe avec dédain Au milieu des rumeurs princières, et s'arrête.

C'est Clementianus Fortunatus, poète.

Il salue. Il se tient debout, l'œil clignotant,

Et regardant le bruit pour qu'il cesse, il attend.

Un silence étonné coule de sa prunelle,

Et la paix, lentement, s'étale, solennelle,

Descend des voûtes, lourde, et d'instant en instant

Plus lourde. Un doigt en l'air, Fortunatus attend.

Il va parler. Il parle, en latin, dit des choses... Les chefs scandent le rythme avec leurs têtes roses, Et s'approchant, muets, émus, à petits pas, Ils écoutent les vers qu'ils ne comprennent pas.

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